Deux vol. in-8", llaclielti
2. Rappoil |iit's<'iilé au nom do l;i Coniinissiou di's Dames, cliargée d'examiner los questions relatives à larérorme de l'instruction priniaii-e, jiar M'"'' Coignel, suivi d'un appendice par M"" Faniiy Cil. Didon. Impiimerie administrative, i'aul Dupont (1871).
t.i:s FONUATEL'KS DE CEMPUIS 15
M. Delon csl lui aussi un iuli'^ral. Léon (lladcl, (|ui le connaissait beaucoup, a dit do lui : «... Hier, il nous initiait à la Graminnirc fi-ançaisr d'aprrs P hhtoirr et nous démontrait par A -i-B, à Tinstar dun algéi)riste, que la plupart des vocables allemands, français, italiens, espagnols et bien d'aulres ont tous la môme origine et tiennent de près au sanscrit, qu'il décbiffre et dont il glose, lui, comme jadis un Hindou du temps des Védas et du Uamayana; tantôt ici vous l'ouïrez, il disserte sur l'élcclricité, l'aérostation, la télégraphie, la navigation, la balistique, la téléphonie avec la même facilité ; vous dépeint Haal, Jehovah, le dieu trinitaire d'aujourd'hui comme s'il avait vécu dans leur propre peau '.»
C'est en 1892 seulement qu'il vint se fixer à Cempuis; mais depuis longtemps déjà il y était connu et apprécié. Plusieurs fois il y résida quelques jours. La plupart de ses excellents livres étaient entre les mains des élèves ou occupaient une place (riionneur dans la bibliothèque. Dès l'origine on prit pour guide dans l'enseignement des petites classes, son merveilleux ouvrage sur la méthode Frœbel.
En 1892, 189:3, 1894, M. Delon prit une part très active aux sessions pé(lagogi(|uos instituées à Cempuis; c'était le conférencier aimé des éducateurs venus là pour s'instruire.
M. Paul Robin avait projeté de comph'ter Cempuis par une sorte d'école normale où se seraient formés les maîtres de l'enseignement nouveau, choisis en grande partie parmi ses anciens élèves. M. Gh. Delon devait
1. îiotrc capitale Paris, par Cli. Delon, préface de [,éon Cladel.
en être l'instructeur, le directeur. Malheureusement le départ de M. Robin empêcha la réalisation de cette idée.
M. Delon collabora aux publications de l'établissement, rédigea la plus grande partie du compte rendu des sessions, mais surtout dirigea l'instruction du personnel des classes enfantines et maternelles, et donna aux élèves des leçons d'histoire... d'histoire telle qu'on la comprenait à Cempuis.
M. Charles Delon est oûicier de l'Instruction publique.
Ses ouvrages sont très nombreux et de premier ordre. Voici les principaux : La leçon de choses (Hachette, 1882). — Les paysans, histoire (Viin village (1888, Orphelinat Prévost). — Notre Capitale, Paris (1888). — Cent récits (T histoire naturelle. — Cent tableaux de géographie pittorescjue, 1889. — Les peuples de la terre. — Le cuivre et le bronze. — Le fer, la fonte et V acier. — Mines et carrières. — Lectures expliquées. — Simples lectures préparant à l étude de V histoire. — Idglles enfa/iti/trs. — Ma petite sœur Ndik, etc.
M. Ch. Delon a collaboré en outre à de nombreuses publications pédagogiques, notamment au Manuel général de renseignement primaire, à la Tribune des instituteurs, etc.
Conservant iino division généralement adoptée en matière de pédagogie, nous envisagerons Cempuis au point de vue de l'éducation physique, de l'éducation intellectuelle et de l'éducation morale. Mais, imbu de cette idée, que tout se tient en matière d'éducation et forme «bloc», nous entendons bien que c'est là seulement un procédé méthodique, commode pour l'exposition.
Il est unpoint sur lequel nous insisterons immédiatement, avant son ordre, parce qu'il a été considéré comme la caractéristique de Cempuis, et qu'il a paru étrange, pour ne pas dire odieux. Ce n'est, à vrai dire, qu'un côté de l'éducation intégrale, d'inie extrême importance sans doute, mais qui ne peut être séparé de l'ensemble : nous voulons parler de la coéducation des sexes^.
1. En 1880, aucune loi n'autorisait la coéducation des sexes. Les lois de 1881 n'en disent rien. Il faut donc savoir gré à M. Jules Ferry, alors ministre de l'Instrurtiun pul)li(iue et à M. Buisson, directeur de l'enseignement primaire, d'avoir libéralement toléré la tentative faite à Cempuis.
La loi du 30 octobre 1886 contient l'article suivant, qui y fut introduit, un peu grâce à la réussite de l'expérience tentée à l'Orphelinat Prévost : <( L'enseignement est donné par des instituteurs dans les écoles de filles, dans les écoles maternelles, dans les écoles ou classes enfantines, dans les écoles mixtes. »
« Dans les écoles de garçons, des femmes peuvent être admises
Cempuis fut une grande famille où institutrices et instituteurs, garçons et filles, frores et sœurs, grands et petits, vivaient en commun, participant aux mêmes études et aux mêmes travaux, s'asseyant à la même table et partageant la même nourriture, ayant les mêmes récréations, les mêmes promenades, prenant part aux mêmes plaisirs et aux mêmes joies, menant en un mot la même existence.
On aurait tort de croire toutefois que la coéducation des sexes est une chose si étrange et si absolument nouvelle que certaines personnes se l'imaginent. Elle a été expérimentée longtemps avant l'ouverture de FOrphelinat Prévost, dans une institution d'éducation très antique et fort connue, que l'on a[)pelle... la faïuillc. La nature réunit autour du même foyer des enfants d'âges divers, sans acception de sexe; et ce milieu, néanmoins, a toujours été considéré comme le milieu moral et moralisateur par excellence, comme l'école du véritable dévouement et des saines afleclions, à cette condition du moins que les éducateurs fussent euxmêmes des êtres sains et moraux.
Pourquoi ce qui est bon pour cinq ou dix enfants serait-il mauvais pour trente ou bien pour cent? Voilà ce qu'on peut se demander.
Or Cempuis n'était pas autre chose qu'une f(wnlle sociétaire, en tout modelée sur la fainillr nalurcllo^ nuiis
à enseigner à titre (radjoinles, sous la rnndilion d'être épouse, sœur ou parente en ligne (lir(>cte du Direelcur de l'école. »
« Toutefois, le conseil dé|)arLeni(Mital peut, à titre provisoire et par une décision toujours révocable ; I" f)ermettre à un instituteur de diriger une (icole mixte, à la condition cju'il lui soit adjoint une maîtresse de travaux de couture ; 2° autoris(M' des dérogations aux rt'strictions du second paragraphe du présent article. » (Tit. 1, ch. i, art. 6.)
sur une de ces familles où les mœurs sont pures et délicates sous la vigilance discrète d'un père et d'une mère capables de donner à la fois le précepte et l'exemple.
Et cette tentative d'étendre au milieu social et général, et particulièrement à l'institution scolaire, cette condition du régime familial, n'est pas non plus l'invention
Jiàliiuent cerilral de l'Orphelinat Prévost.
plus OU moins hasardeuse, l'improvisation d'un esprit aventureux, ^confiant dans sa théorie au point de risquer sur le vif une première expérience.
L'éducation en commun des garçons et des fdies n'est une now:ecn(trlquen France... Etonnant pays que la France, pays où] lèvent bien des idées... Mais on ne les cueille que lorsqu'elles ont fleuri ailleurs. Notre
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esprit national, si brillant ot si avancé en théorie, est en pratique si roiitini(n' qu'il nous faut attendre que nos voisins aient accueilli une idée de progrès, l'aient largement et longtemps mise à l'épreuve, fait passer en courant usage, et en aient ahondaniment moissonné tous les premiers fruits, pour nous demander, bien timidement, si nous ne pourrions pas, nous aussi, essayer, oh ! mais, dans un tout petit coin^ !...
C'est notre histoire en toute chose. La coéducation des deux sexes, objet d'étonnement el de suspicion chez nous, est depuis longtemps un fait constant, courant, accepté universellement en Amérique. Et qu'on ne dise pas qu'en cela nos puînés d'Outre-Atlantique aicmt agi d'une manière téméraire, ou même simplement bien précipitée, à l' Américaine ; won pas, tout au contraire. Ils ont procédé avec sagesse et avec précaution. Tous les éducateurs, tous les philosophes et les moi-alistes ont discuté la chose à fond; et quand, de la théorie, il s'est agi de passer à la pratique, on a conduit l'expérimentation avec tous les ménagements, toutes les gradations, provoquant les enquêtes, contrôlant sévèrement les informations, comparant les résultats à tous les points de vue ; on s'est avancé avec une certaine lenteur même, ne risquant un pas en avant qu'après avoir |)ris point d'appui sur un terrain ferme et sûr.
Ces faits ne sont j)as arrivés à la connaissance du grand public, chez nous, où tant de journaux bourrés de bavardages et de petits potins ne trouvent pas une
1. Voir le travail de M. Paul Robin, sur rEnseignement intégral (1870),ot un article de M. Gaston Stiegler dans la Revue Socialiste, mars 1895.
LA C0ÉDLCATIO>- DES SEXES 2l
colonne pour la discussion sérieuse; ils ne sont pas restés inaperçus, cej)en(lant, dans le monde des éducateurs, des philosophes (^t des moralistes. Des auteurs en ont traité, dans des livres et des revues. L'Université elle-même et l'Administration en ont pris connaissance. Il y a notamment un document très intéressant, très remarqué, plein de faits et qu'on ne saurait trop citer : c'est le Rapport of/icipl sur i Instruction primaire à rExposition uniiu^rsellp de Philadelphie^ par M. Ferdinand Buisson, directeur de l'Enseignement primaire; pièce déjà vieille d'une vingtaine d'années, et dont l'autorité n'a certainemtmt pas été sans inlluence sur la création de l'Orphelinat mixte à Cenjj)uis.
(( Parmi les particularités du régime scolaire américain, la plus célèbre en Europe et peut-être aussi la moins comprise est l'usage yjyT.sYy?;^ universel de donner en commun la même éducation aux tilles et aux garçons : c'est ce que les Américains ont appelé la coùducalion des sexes. — L'école mixte, en Amérique, n'est pas un pis aller; elle est le type préféré'. »
Il y a, dit-on, des ditîérences naturelles entre les deux sexes ; — soit ; il ne faut pas les exagérer artiliciellement. Les ditîérences normales, voulues par la nature, conséquence des tempéraments et des fonctions, n'o«]t pas besoin de sauvegarde ; l'éducation commune ne peut avoir pour effet de les faire disi)araître : le voulût-on, on n'y arriverait pas; et certes, on ne le cher-
1. Rapport sur l'inslruction primaire à l'Exposition universelle de Philadelphie, par M. F. Buisson, ch. vi, p. 127.
Voir en outre sur la question de la coéducation des sexes en Amériqùt' : Paris en Amérique, de Laboulaye; le Rapport sur l'Instruction publi^iue aux Etats-Unis (1864), de M. Hippeau, 1». 110 à 1 14.
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chait pas à Cempiiis. Mais cette exagération qui d'une diversité harmonieuse et heureuse fait une opposition tranchée et dure, un contraste hostile, cause de désunion profonde dans le milieu social et dans la famille, sème la défiance et constitue les deux sexes à l'état de guerre perpétuelle où les armes sont d'un cùté, la violence et de l'autre, la ruse, cette opposition antinaturelle et immorale qu'ont portée à lextrème les préjugés sociaux et l'eligieux et qu'entretient soigneusement une éducation systématiquement séparative et divergente; c'est elle qui doit disparaître, c'est elle que l'on combattait à Cempuis, elle que l'éducation en commun peut atténuer, puis détruire. La séparation des sexes dans la vie sociale et depuis l'enfance tend à faire des hommes brutaux et despotes, des femmes faibles et rusées. Nous pouvons en voir les résultats portés à rextrômc chez les hommes vivant entre eux, sans femmes, et les femmes vivant à part des hommes : d'un côté les soldats de profession et les marins, de l'autre les béguines... Et bien, vous en observez déjà de beaux commencements au lycée, d'un côté de la rue, et en face, au couvent. Deux êtres sortis de là, se rencontrant, ne peuvent raisonnablement pas faire autre chose que s'entre-dévorer... La prétendue union matrimoniale qui les enchaînera un jour ne pourra être, au fond, qu'une lutte sourde, une désunion radicale, un divorce d'àmes tempéré ou dissimulé pendant la courte trêve imposée par les attractions naturelles, mais bientôt reprenant le dessus et séparant violemment des êtres élevés pour se haïr. L'éducation en commun écarte ce danger factice. Aroir ap/iris /es niêmes choses sur les ))U'mes bancs, ccsi r/rc en voir de
s'entendre. Les rapports journaliers, le rapprochement des enfants des deux sexes à l'école comme dans la famille adoucissent les contrastes, les harmonisent, les corrigent Tun par l'autre. Les garçons deviennent moins brusques, moins secs, plus délicats et plus gracieux; les jeunes fillettes plus franches d'allure et moins légères d'esprit, moins atîeclées de niaiseries, moins perdues dans les chiffons.
Et d'ailleurs il n'y a pas deux sciences, deux vérités, une pour les hommes, et l'autre pour les femmes; il n'y en a qu'une seule pour tout le monde, qu'on peut connaître ou ignorer ; mais dès qu'on l'apprend à deux enfants, quel que soit leur sexe, on leur apprend nécessairement la même chose.
L'inégalité intellectuelle de l'homme et de la femme est encore, dans l'exagération qu'on y met, un pur préjugé ; et si tant est qu'elle ait quelque chose de réel, il faudrait l'attribuer à l'effet héréditaire d'une éducation faite, de génération en génération, en raison môme du préjugé. Et cela aussi est fort douteux , pour ne pas dire plus.
« C'est un fait universellement attesté et qui, dans le cours de nos visites aux Etat-Unis et au Canada, nous a été cent fois confirmé de vive voix par les professeurs américains et étrangers, qu'il est impossible de découvrir une inégalité intellectuelle quelconque entre les enfants des deux sexes ; que, pour peu qu'on s'attache à les cultiver, les facultés de raisonnement n'ont pas plus de peine à éclore chez les filles que celles de l'imagination chez les garçons.
« Habitués à vivre côte à côte, ils ne sont pas plus en danger que les frères et les sœurs dans la famille.
Moins on airecle de les séparer les uns des autres, moins ily a de mystères et par conséquent de curiosités inquiètes. Enfants, ils ne s'étonnent pas d'avoir en commun le travail et le jeu: adolescents, ils continuent de se trouver ensemble sans surprise et sans trouble ; ce commerce, aimable autant qu'innocent, ne leur étant pas nouveau, n'éveille pas cbez eux d'émotions nouvelles. Ainsi se trouve ri'solu pour l'Américfiin, par la transition insensible de l'enfance à la jeunesse, un des plus graves problèmes de l'éducation morale. Ce problème, chez d'autres peuples, ne se pose pas pendant la période scolaire ; mais il se résout un peu après, avec plus de violence... Les Américains croient mieux faire en employant toute l'enfance a conjurer cette beure d'orage, en prémuuissanl de bonne beure l'un et l'autre sexe contre les entraînemeuts.
(( Nous nous sommes entendus citer vingt fois, aux Etats-Unis, ce mot de Jean-Paul :
'( La meilleure garantie de bonne conduite, c'est l'éducation commune des deux sexes : deux garçons, dans une école, préserveront douze tilles, et rlcc versa. Mais je ne garantis rien dans une école où il n'y aura que des filles, encc^'e moins dans celle où il n'y aura que des garçons'.» — Il avait bien raison, ce brave Jean-Paul, de ne rien garantir: nous en savons tous quelque cbose.
En France, le problème n'est pas posé dans toute son étendue-, puisque nulle part non plus qu'à l'orphe-