vol. in-8°, chez Hachette
ÉDUCATION ORCtAMOUE. TRAVAUX MANtJELS 93
pour base les })rmcipes de l'éducation intégrale et en modifiant l'organisation des exercices. Ainsi transformée, la méthode Frœbel n'est, en somme, que tout l'enseignement intégral au premier degré.
Aux exercices de tressage, de tissage, de pliage, de découpage, de piquage, de dessin, d'enluminure, généralement pratiqués dans les bonnes écoles, on ajoutait, à Cempuis, le modelage de l'argile et de la cire.
Le modelage était une des plus grandes joies des enfants. On les laissait le plus souvent aller à leur fantaisie. Ils ébauchaient d'une façon assez vive des fruits, de petits animaux, tels que colimaçons, h'zards, serpents, etc. ; les uns façonnaient des nids, d'autres de petits paniers avec des légumes, les plus audacieux abordaient le bonhoniîne^ la forme humaine, modelant des poupées en diverses attitudes : tout cela très naïf, incorrect, sans doute, mais non sans observation.
Le plus souvent qu'il est possible, on leur faisait exécuter de courts travaux, qu'ils avaient le plaisir de voir utiliser tout de suite.
Dans cette catégorie se trouvent : le triage d'objets mêlés Çdébris de bois, papiers, chifTons. ferraille, boutons, clous de diverses formes et dimensions, caractères d'imprimerie) ; l'épluchage de légumes pour la cuisine et des fruits pour la confection des confitures; l'enlèvement soit des mauvaises herbes des jardins et des champs, soit des cailloux à transporter ensuite dans les ornières des chemins, etc..
IV. Dans les cours élémentaire et rnuyen^ les élèves continuent, en les développant, quelques-uns des travaux que nous venons de signaler, et ajoutent,
surtout durant quelques-unes des longues heures d'étud(i libre des soirées d'hiver, les exercices et travaux de couture, tricot, crochet, tapisserie ; bon nombre d'élèves ont la satisfaction de voir servh' à leur usage personnel les vêtements, bas, manchettes, gants, mitaines, etc., confectionnés par eux ; quelques-uns font également ces mômes objets, soit pour leurs camarades empêchés, soit pour les tout petits auprès desquels ils remplissent la mission de petits papas et de petites mamans.
Mais, en plus de tous ces travaux d'une valeur éducative certainement très importante, les élèves font leur entrée dans les ateliers et en continuent la fréquentation r('gulière, graducdle et quotidienne, à rairon d'une heure et demie par jour.
D'après un roulement établi pour que tous les enfants puissent travailler dans tous les ateliers, chacun d'eux papilloiutc successivement ])ar périodes mensuelles, dans la série de ces ateliers depuis sa huitième jusqu'à sa onzième année, âge moyen du passage dans le cours supérieur.
V. Arrivés au cours supfh-irKr, les élèves pratiquent les travaux manuels dans les ateliers durant trois heures par jour et continuent le papillonnement jusqu à leur douzième année dans les conditions que nous venons dindiciucr.
Les élèves ayant atteint l'âge de douze ans, auquel ils doivent g('néralement posséder leur certificat d'études, forment le rou)'s con/p/rmr/i/airf ; ils commenc(mt alors leur spécialisation, c'est-à-dire l'apprentissage d'un métier cboisi (b'Iiiiilivcinenl d'après les dispositiojis, les aptitudes et les préférences indivi-
diielles qui se sont lait jour duraut le papillonne men f . Ainsi préparé par une large initiation, ce choix, qui présente toutes les garanties désirables pour être judicieux, dcvientdéfinitif à la suite d'une entente préalable entre l'élève, les jjarents on tuteurs et le directeur de l'Orphelinat. Ajoutons qu'on engage les élèves ù ne pas se désintéresser d'une manière complète de ce qui peut se faire dans les autres ateliers ^
VI. La plupart des ouvriers, qui ont appris ce qu'ils savent, en fait de métier, en attrapant, pour ainsi dire au vol, les notions pratiques et les procédés, en voyant faire, en écoutant parler, pendant la longue fréquentation d'un seul atelier on de plusieurs ateliers absolument de même spécialité, sont persuadés qu'il faut au moins quatre ou cinq ans d'apprentissage pour devenir un bon travailleur. Beaucoup de personnes d'ailleurs éclairées, mais (jui n'ont pas exécuté de travaux manuels, acceptent volontiers, à cet égard, l'opinion ties simples praticiens. Et cependant il y a là une erreur qu'il importe à tous de détruire. Mettant hors de cause quelques sp('cialités professionnelles extrêmement difliciles, appartenant vraiment à l'art, dont il ne saurait être question ici, on peut dire et prouver que pour la 'grande généralité, la presque totalité des métiers, l'apprentissage peut et doit être beaucoup plus court et plus facile, à la condition d'être bien prépari' et bien dirigé. S'il coûte tant d'années, une si grande part de la vie de production du travailleur, c'est qu'il est ma/ préparé et mal <Hrigé.
i. Les travaux manuels à f Orphelinat Vrévost, bulletin n" G, maiaoût 1887, et Fêtes pédagogiques.
Observons d'abord que les procédés du travail manuel ne sont pas autre chose que la mise en œuvre des connaissances dont l'ensemble constitue les sciences. Chaque métier, pris à part, correspond plus spécialement à une science donnée qui en est la base ; la science est la théorie, le métier, l'application. La connaissance raisonnée des formes, par exemple, des matériaux, de la structure des machines et des outils, des forces qui les font mouvoir, tout cela, c'est la science; et le métier consiste dans la réalisation adroite des formes, le maniement habile des outils, l'exécution des opérations dont la science explique le pourquoi et le comment, le but et les moyens. L'art du tailleur de pierre, si vous voulez, est une application de la géométrie; Fart du menuisier, du mécanicien, de môme; l'art du teinturier est une application de la chimie, etc.
Or, aujourd hui encore, la grande majorité des ouvriers est malheureusement d'une ignorance effrayante, non seulement des éléments des sciences en général, mais de la science particulière, qui est le fondement môme de leur profession; ils n'ont pas même l'idée que cette science existe. Volontiers ils se moqueront plus ou moins agréablement de l'amateur qui leur en parle, qui « n'est pas du métier », etc. ; ils croient qu'il y a encore, comme au moyen âge, des secrets rie métier... C'est en vain qu'il y a un siècle et demi Diderot et les Encyclopédistes ont montré l'intime relation existant nécessairement entre les études théoriques des savants et les travaux d'exécution des artistes et des ouvriers, reUition qui est pourtant tout à l'honneur de ceux-ci; c'est en vain que Destutt de Tracy a établi, ainsi que nous le disions, « que tout art, tout métier.
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a pour base une science » ; qu'Auguste Comte a niontn» le rôle de chacune des sciences abstraites ou de théorie à côt(5 de celui des sciences cojicrf'tes ou d'application. Tout cela, ils Tignorent, eux qui auraient tant d'intérêt à le savoir. Non seulement ils l'ignorent, mais plus d'un, pour ne pas dire presque tous, se vantent de l'ignorer.
Ils vous diront qu'ils ont bien appris le métier sans cela. Soit; mais au bout de combien de (em|)s. et avec combien de peine; à force de voir faire et d'essayer, en un mot par /■oKthie. Qu'il se présente, et cela arrive à chaque instant, une chose qu'ils n'aient pas vu faire, le moindre imjtrévu, le plus petit incident en dehors des conditions de leur pratique courante, les voilà arrêtés court.
Tandis qu'un ainaieio' ("clairé, à plus forte raison un ouvrier instruit dans la tlu'orie et ayant en plus les tours de main de la pratique, comprendra tout de suite le cas, devinera, inventera ou n'inventera le moyen, le procédé; il trouvera les analogues dans les autres métiers voisins, appréciera les bons cotés, les points faibles, corrigera, perfectionnera. La connaissance des éléments scientitiques lui a appris à observer, à raisonner les elfets, à conclure. Au contraire, la routine anti-scientifi([ue des ateliers ordinaires éloigne l'ouvrier des raisonne-
Costume des gymnastes de Cempuis.
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monts et le i-end chipe des préjugés les plus insensés.
Et puis enlin, avec cette ('ducation routinière, Fouvrier apprend-il un métier? Non pas, mais une partie du métier, un petit coin de métier, comme on dit, une f^pé ci alite. Que cette spécialité, pour une cause quelconque, par l'encombrement, ou par l'emploi d'une nouvelle machine, vienne à lui manquer, le voilà exposé au chômage; ou bien va-t-il falloir faire un nouvel apprentissage?
D'un autre coté, comment se fait, en général, l'ajjprentissage, dans les ateliers? L'apprenti fait les commissions du patron et des ouvriers, balaie Tatelier, sert les compagnons. Quand lui donne-t-on V enseignement technique? Qui lui donne l'explication des moyens? Qui lui fait faire les essais indispensables ?« Je ne peux pas passer mon temps à lui montrer, dira le compagnon; il faut que je fasse mon ouvrage. » — « Faire des essais, gâcher des matériaux ! » répliquera le patron.
Mais alors? L'enfant, s'il a quelque bonne volonté, attrapera quelques bribes, regardera faire en passant, demandera quel([uos mots d'explication qu'on lui jettera au plus bref. Ce n'est qu'à la fin de son stage, quand il va bientôt passer ouvrier, qu'enfin on lui donnera quelques instructions, qu'on lui mettra sérieusement l'outil en main. Mais mettez bout à bout les heures et les minutes de leçons pratiques, de démonstration sur le vif, d'essais à main guidée, combien cela fera-t-il, en tout, je ne dis pas d'années, mais de mois, mais de semaines de véritable apprentissage? — Et tout le reste a été temps perdu, non pas certes pour le patron, mais bien pour le futur ouvrier.
L'expérience de Cempuis, longue de quatorze années.
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variée, altentivement suivie sur un vaste ensemble, permet d'affirmer que l'apprentissage spécial d'un métier est chose très courte lorsque l'éducation générale a été bien faite.
A Gempuis, dès l'enfance, le futur travailleur est soumis à un régime hygiénique, alimentation, exercice physique, etc., qui lui donne la vigueur coi'porelle et la fermeté des muscles; d'autre part, progressivement, il reçoit Védiication organique qui, au moyen de travaux manuels appropriés et gradués, développe chez lui 1 adresse manuelle, la pi'('cision du coup d œil et qui, par le maniement, non pas des outils spt'ciaux d'un seul métier, mais des outils d'emploi général et appartenant aux diverses professions, lui fait acquérir ïliabileté applicable à toule chose, à tout travail.
Ce côté physique est complété par une instruction générale élémentaire, mais suffisante, qui ouvre l'intelligence à toute nouveaut(', par un enseignement scienlili(|ue fait au poinl de vue de l'observation et de ra|>plicalion aux arts et métiers : ceci pour le côté intellectuel. Arrivé, alors, à l'âge oii l'enseignement professionnel proprement dit, Y apprentissage, enfin, doit moralement commencer, que lui reste-t-il à acquérir, à l'adolescent ainsi préparé, pour devenir un bon ouvrier? La connaissance spéciale d'un certain nombre de moyens et de procédés, le maniement de quelques outils particuliers à la profession, la pratique de quelques tours de main : ce sera bientôt fait. Intelligent, — oh! non pas un génie, mais une bonne intelligence ordinaire convenablement cultivée, — observateur par habitude, raisonneur, adi'oil de ses mains, vif tle coup (I'omI. pour qu'il ai)prenne vite et
bien son inétior, il n'y a plus qu'une condition, c'est qu'on veuille bien s'occuper de le lui montrer.
Si cet enseignement professionnel, ainsi que nous l'avons dit, se fait généralement très mal dans les ateliers, il y a nne excnse : c'est que l'ouvrier, le compagnon à qui l'apprenti sert d'aide, a autre chose à faire; il faut qu'il travaille, qu'il produise; il est producteur et non pas instituteur. Peut-être, malgré cela, avec un peu de bonne volonté, se souvenant de la peine et du temps dépensés en vain par lui, lorsqu'il élait luimôme apprenti, pourrait-il dispenser aux autres d'une façon moins parcimonieuse ses explications et ses conseils. Mais en somme, ce qu'il faut pour que l'éducation professionnelle soit bien faite et faite r/«//.s- l intérêt (lu traruilh'ur ., ce sont des écoles professionnelles bien dirigées, et des at(diers spéciaux d'apprentissage, sons la direction d'ouvriers instruits à la fois dans la théorie et dans la pi'atique, (touin-icrs-profpsseurs.^ dont le premier devoir soit, non pas de produire, mais d'enseigner.
Indépendamment des conseils qu'ils reçoivent de leurs maîtres, les plus jeunes élèves de Cempuis s'adressent aux aînés, les aident dans leurs travaux, en font les parties les plus faciles, et les anciens les guident et leur montrent l'usage des outils.
Une bonne organisation rendait possible la prati([ue des divers instruments en évitant les dangers professionnels, encore accrus par l'inexpérience des enfants, montrait comment ou |)eut distribuer l'outillage et la matière première en évitant le gaspillage, et préparait l'esprit des enfants ;i la conception de l'économie (jui,
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dans sa large acception, est à la base de Tindiistrie moderne.
On les voyait alors couramment, an bout de deux années d'apprentissage d'un métier, même en consacrant une moitié de la journée à compléter leur éducation générale, devenir déjeunes travailleurs instruits et adroits, connaissant non pas seulemeni une étroite spécialité, mais le métier dans toute son étendue. Il ne leur manque plus, pour être des ouvriers parfails en toute chose, que le surcroît de vigueur el de résistance physique que leur apportera la vingtième année et hi maturilé d'esprit que l'expérience de la vie leur fera promptement acquérir *.
VI. Vers l'âge de douze ans, tout élève ayant choisi un métier était apprenti. Pour lui, la durée des travaux manuels était d'une moyenne de cinq heures par jour ; mais ces travaux, bien entendu, étaient toujours accompagnés des études classiques dans lesquelles le dessin, les sciences, la comptabilité, la technologie occupaient une place importante.
Sans perdre de vue l'enseignement théorique des travaux manuels et les exercices d'application qu'ils comportent, les éducateurs de Gempuis leur avaient donné dès le commencement un but utilitaire.
Dans un tel établissement on trouvait largement, parle fonctionnement des divers services, la réparation et l'entretien des immeubles, du mobilier, du matériel, de l'outillage, etc., les transformations et les édifications nouvelles exigées par les développements successifs de
1. Venseiiinement (V un métier. \o\v rÉducation intégrale, n" 0, novembre-déceinbi'e 189.3 et mai ISOS.
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rOrphelinal, de quoi alimenter les divers ateliers de travaux immédiatement utilisés.
Un reproche presque constamment mérité par les établissements de bienfaisance ou de correction (?) vivant en totalité ou en partie de subsides extérieurs est de faire confectionner par leurs habitants des objets industriels ordinaires fournis au commerce à des prix réduits.
Ces institutions à pn-texte charitable font ainsi une abominable concurrence au travail libre et sont une des grandes causes de l'abaissement des salaires; elles soulagent quelque peu les misères d'un pelit nombre, mais augmentent terriblement celles de la grande masse.
L'Orphelinat Prévost n'a pas mérité ce reproche. Tout au contraire. Ses travaux, faits dans ses ateliers, ont en grande partie été utilisés dans l'établissement pour augmenter le confort et même le luxe de la vie des enfants, avantages dont ou se serait passé, s'il avait fallu les obtenir dans les conditions commerciales ordinaires, le budget étant déjà totalement employé.
Les divers ateliers relatifs à l'industrie du livre et annexes ont entrepris pour la propagande des bonnes méthodes éducatives, des travaux qui, promettant à des éditeurs tout le contraire de bénéfices, auraient été refusés sans hésitation. Quelques-uns du reste l'ont été.
Gempuis, en éditant les nombreuses publications énumérées plus loin, n'a donc fait de tort à aucun travailleur libre. Si ses produits ont été meilleur marché que les similaires de l'industrie privée, c'est que les auteurs ethïs éditeurs, c'est-à-dire M. Robin et ses collaborateurs ont, peut-être à tort, vu la suite de l'histoire, renoncé à tout droit, à tout bénéfice personnel. Les prix étaient calculés sur les salaires payés d'après les srries des
corps de métier, aiigmeiités d'un quart pour l'usure du matériel ; puis doublé pour le cas des remises à faire a des intermédiaires. Quand on traitait, comme le plus souvent, directement avec les clients, on faisait des remises de 20, 30 et môme 50 0/0 suivant les circonstances. On se couvrait ainsi des frais de port et d'une partie des dépenses forcées d'envois gratuits aux officiels et aux parents d'enfants.
L'Orphelinat publia ainsi les œuvres du directeur et des professeurs, et de quelques étrangers, les bulletins et les autres travaux de la Société de sténographie Aimé-Paris et ceux de l'Association Galiniste.
Chose remarquable, pour cette dernière, la demande devint si considérable qu'elle dépassa la force de production des ateliers de Cempuis et que pour les rééditions des méthodes de musique l'on dut traiter avec un éditeur franco-belge *, qui, depuis huit ou dix ans, paie à ÏAssociation Gali/iisle, impersonnelle, des droits d'auteurs. Nous avons donc raison de dire « tout au contraire )), puisque loin de lui faire concurrence l'industrie de l'Orphelinat a été pour l'industrie libre une cause de travaux qui n'eussent pas été faits si l'établissemwnt subventionné n'avait pas commencé leur mise en train.
VII. Voici la nomenclature des travaux manuels simultanément pratiqués par les enfants, d'après le système de papilbmnement indiqué jusqu'à l'âge de douze ans, et parmi lesquels ceux-ci choisissent alors pour s'y sp('cialiser jusqu'à leur seizième année, ainsi que nous l'avons déjà dit, avec le concours compétent des