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CHAPITRE V

I. L'édiicalioii intellectuelle, à (Jempuis, « tend à favoriser le développement simnllané l'équililire de toutes les facultés sans exclusion ; l'acultés d'assimilation et de production, facultés d'ordre scientilique et d'ordre artistique, esprit d'observation, jugement, mémoire, imagination, sentiment du beau.

(( L'instruction intégrale, réciproquement but et moyen d'éducation, se définit : un ensemble complet, enchaîné, synthétique, parallèlement progressif, en tout ordre de connaissances, et cela à partir du plus jeune âge et des premiers éléments. IJans toutes les grandes branches du savoir humain qui plus loin vont en se ramifiant à l'inhni, il est à l'origine, à la base des vérités simples, primordiales, fondamentales, facilement observables et intelligibles môme pour les jeunes enfants : elles doivent constituer le premier trésor de notions possédé par le petit élève et destiné à s'enrichir gradu(dlement.

« Appelons à notre aide une ligure pour préciser nos idées. Symbolisons ce que l'on appelle, par une belle métaphore coui'amment reçue, le champ des connaissances humaines, |)ar une surface indéfinie en étendue, .sans bornes, reculani sans cesse ; repi'ésentons-uous les

diverses sciences, figurées par des lignes rayonnantes, divergentes, à partir d'un point central, s'éloignant dans toutes les directions, divisant l'étendue en secteurs contigus, sans interruption et sans vide. Le point central signifiera le zéro du départ, l'ignorance absolue, mais provisoire, du petit enfant. Hepréseu-

Les élèves de Cempuis à la Cenne.

tons maintenant par une petite étendue prise sur le champ du savoir universel un premier degré de connaissance : ce sera un petit cercle, ayant pour centre le point noir, un cercle étroit, mais entier, achevé en son contour, rendant sensible aux yeux cette idée que les premières notions, qui sont à l'origine de toutes les sciences et leur servent nécessairement d'inti'oduction,

empruntent également en tous sens, sans lacune, sans espace noir, sur le terrain des choses intelligibles. Et maintenant imaginez que ce petit espace s'agrandisse, s'élargissant régulièrement de toutes parts, qu(^ ce cercle aille se dilatant progressivement, semblable aux belles ondes circulaires que l'on voit s'étaler à la surface des eaux tranquilles : celte image expressive et si fidèlement correspondante au concept d'instruction intégrale n'est pas autre que la traduction du mot si heureusement trouvé par nos précurseurs et initiateurs du siècle dernier : encyclopédie^ instruction en cercle...

« Le programme correspondant à cette idée peut se résumer en un mot : de tout. De toute science et de tout art, non pas de vagues lueurs, mais de solides notions, précises, quelque élémentaires qu'elles soieut'. »

Quant à la méthode à suivre pour l'enseignement, il n'y en a qu'une, pour tous les degrés, basée sur l'observation et le raisonnement.

Cette méthode.^ on l'a appelée scientififiue , parce qu'elle a pour fondements les principes désormais inébranlables de la science; on a employé le qualificatif de rationnelle., non moins justifié, puisqu'elle est la « voie logique môme » ; on la dit méthode naturelle pour signifier conforme à la nature des faits réels, et en même temps à la nature du sujet ; souvent on la qualifie <X er périme n taie., parc<^ qu'elle prend son point d'appui sur l'expérimentation ; quand il s'agit de son application au premier enseignement et aux jeunes enfants, on emploie volontiers l'expression à'intuitive., ce qui est au fond la même chose.

■1. Manifeste des partisans de Céducation intéç/rale.

A toutes ces dénominations qui ont leur justesse, les éducateurs de Cempuis préféraient celle dinté/jra/e (\m les contient toutes, qui résume tous les attrit)uts, indique la mise en œuvre de tous les moyens de connaître, sans exception d'un seul, de tous les modes de raisonnement, l'emploi de tous les procédés : Tintuition, la parole, le livre, qui exprime le concours de toutes les facultés, l'étendue universelle, en hauteur et en profondeur, la compréhension de tout le champ des connaissances humaines actuelles et futures même : car l'avenir pourra bien créer de nouvelles sciences, il n'ajoutera point de facultés nouvelles à rintelligence. Elle exprime en outre le rapport logique du but et du moyen en rattachant par le même qualificatif la méthode et V (kl ((cation intégrale à laquelle elle correspond nécessairement ' .

L'enfant n'est pas un être autre que l'homme; c'est l'homme considéré à un moment donné de sa vie, à un certain degré, le degré inférieur et premier de son évolution. Il a toutes les facultés essentielles de l'intelligence humaine, au degré près ; il a les mômes moyens de connaître et pas d'autres. L'enfant perçoit et observe, analyse et abstrait, fait sa synthèse; il compare et généralise; il raisonne comme nous, par induction et par déduction. Dans l'observation et dans la communication par le langage, ses moyens sont les noires.

Il n'y a pas deux logiques, une pour l'enfant, l'autre pour l'adulte; il n'y en a qu'une seule pour tout le

i. Fêtes pédagogiques. Compte rendu des sessions normales à l'Orphelinat Prévost, 2'' vol., p. 21 à 31.

us CEMPUIS

monde. La métliode élant « la voie logique même», il faut bien conclure qu'il n'y a et ne peut y avoir qu'une seule méthode essentiellement identique pour l'enfant et pour l'homme fait.

Mais, les facultés de l'enfant différant des nul rc s par une moindre puissance et une moindre lixité, il est nécessaire d'adapter les procédés à la faiblesse et à la mobilité de l'intelligence cnfanline. Dans l'enseignement des enfants, on doit faire appel aux sens, aux procédés concrets; observation au point de départ, l'aisonnement appliqué sur le vif au fait observé, marche d'ensemble inductive, du particulier au général, de l'idée saisie sur les choses à lu notion constituée dans l'esprit, fixée ensuite dans la mémoire. On appliquait à Cempuis cette méthode aux faits de tous ordres, à toutes les branches des connaissances humaines, à. toutes les sciences, quel que tut leur objet.

Tout l'enseignement s'y fait par leçons de choses^ c'est-à-dire en partant des faits.

Tantôt c'est la lec^on qu'on peut appeler développée ou mieux c/assirjue faite en classe régulièrement à une heure déterminée, sur un objet pn'vu d'avance et sur un plan étudié, la leeon préparée, organis(^e, faite dans des conditions qui comportent l'emploi de tous ses moyens et la mise en œuvre de toutes ses ressources, qui est la base de tout l'enseignement intuitif; tantôt c (>st la leçon adeentive^ occasionnelle, irrégulière, qui peut se faire eu classe, mais aussi bien dehors, en tout lieu, à toute lieure, brève, esquissée, non préparée, improvisée, en présence de tout objet qui s'olTre imprévu à l'uuil des enfants et pour tirer parti de lOccasiou ; passée en constante et courante pratique,

ÉDUCATION INTF,LLr:CTCEIXE H9

elle est Fauxiliairo le plus heureux de rensci^nemenl.

Dans les petites classes, on emploie couramment les jeux, les exercices et les travaux frœbeliens. Les maîtresses des classes enfantine et maternelle suivent les conseils de M. Delon et prennent pour guide, nous Tavons dit déjà, son livre : Exercices et travaux poar 1rs ntfantsK

Aux constructions avec des cubes, des prismes, des briques, elc, qui se prêtent à d innombrables petits calculs, prétextes à causeries utiles et animées, aux jeux de bâtonnets, anneaux considérés comme première initiation au dessin, aux pliage, picjuage, broderie^ découpage, au dessin sur ardoise quadrillée et sur papier quadrillé ou pointillé, avec ses diverses variantes, enluminure en couleur, elc, dont on trouvera les détails dans le livre de M. Delon, on ajoute des exercices inspirés du même espi'it, mais n'appartenant pas au fond primitif frœbelien '.jeu des lettres, jeu sténographic^ue, jeu des substantifs, des verbes, etc. Nous en parlerons plus loin avec quelque détail.

On accueille pour cet enseignement au premier

1. Depuis la publicalion du livre de M. Ch. Delon, l'idée a fait quelque chemin, les procédés frœbeliens se sont répandus et sont mis en œuvre du moins partiellement, fragmentairement, dans d'assez nombreuses écoles en I^'iance et à Tétranger, notamment en Amérique.

Presque partout les réformes, dont M. Ch. Delon fut le promoteur, ont été plus ou moins adoptées. Ce qui prouve qu'elles étaient urgentes et en rapport avec les besoins de l'éducation moderne .

Cet ouvrage a été traduit en toutes les langues plus ou moins complètement, et ce sont des dessins, des découpages, etc., selon la méthode dite française, que les petits Américains, les petits Italiens, les petits Anglais, et, ce ((ui est assez piquant, les petits Allemands aussi, pour la plupart, envoient aux expositions pédagogiques.

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degré toutes les formes d'exercices, tous les jeux et les travaux inspirés par la même idée pédagogique, propi es à développer le goût, le coup d'œil, l'adresse manuelle, l'esprit d'invention et susceptibles de donner occasion à un enseignement positif.

11. Mais, dira-t-on, Xarithniétuiue , la géométrie ., sont des sciences abstraites, déductives... Sans doute, mais aussi le nombre et la forme sont choses observables, et l'idée première en est venue par l'observation. L'homme n'aurait jamais raisonné sur les propriétés du triangle, si d'abord il n'avait vu le triangle.

Si nombre de gens ont une réelle aversion pour les mathématiques, c'est que l'on en commence presque toujours l'étude par la partie la moins intéressante, le calcul des nombres, étude que l'on rend plus aride encore en exerçant, avant tout, les enfants sur des nombres abstraits et très grands.

C'est dans la vie commune un peu raisonnée, dans les ateliers, les champs, les jardins, que Ion doit chercher les problèmes pratiques demandant des solutions immédiates et approchées.

On faisait à l'Orphelinat Prévost des séries d'exercices amusants, combinés, pour bien pénétrer l'esprit des enfants, des quantités et des unités fondamentales des mathématiques, source inépuisabb^ d'idées justes, précises, contrepoisons de cette fausse science sanî< calcul que l'on a si malheureusement vulgarisée.

Pour cette partie si importante de l'enseignement, nous engageons nos lecleurs à lire att<'ntivement cl ii se pénétrer des articles fort intéressants publiés dans le fiullctin de VOrpheUiiat Prévost, notamment de ceux intitulés: compter, mesurer^ peser; loiiyiieiir, masse^

tempa ; éloquence des nnttihres ; résultats concrets ; fjéomètrie accélérée^ etc. (3" série, — 1889-1890).

De temps à autre, le musée mathématique conçu par M. Robin et encore à l'état d'embryon au moment de son départ s'augmentait d'une pièce nouvelle. r)n y remarquait la Règle à calcul àd' Gunther, V Abaque de Lalanne, dont presque tous les grands élèves savaient se servir; des tableaux numériques ; le crible d'Eratosthène doimant jusqu'il dix mille le plus petit diviseur de chaque nombre ; puis des tracés géométriques intéressants donnés par l'Harmonographe, combinaison du mouvement de deux pendules à oscillations perpendiculaires (Lissajoux); des modèles faits de longues aiguilles à tricoter attachées avec de la laine, illustrant un grand nombre de vérités de la géométrie projective et remarquables par leur mobilité. (La géométrie projective très peu enseignée est encore dans quelques écoles d'enseignement supérieur à des débuts on ne peut plus élémentaires. Elle réduit, pour ainsi dire, à rien des démonstrations autrefois difficiles.) Puis le jeu des polygones', des représentations en til de soie de diverses couleurs, des surfaces réglées, notamment des hyperboloïdes, paraboloïdes, hélicoïdes, etc. ; des ligures simples exécutées en carton, intersections de plans, polyèdres ; d'autres en zinc, en fil de fer soudé, que les enfants exécutaient aux ateliers; des polyèdres réguliers, demi-réguliers (de Catalan), étoiles (de Poinsot), des polyèdres enchevêtrés, cubes, octaèdres inscrits dans le dodécaèdre, l'icosaèdre, etc. Ces ligures

1. i'diir le jeu des polygones, voir raiticle de M. Uithiii dans lu Nature (juin iS87) et dans le Bulletin de VOrphelinat Prévost, juil- Iet-aoùt'l888.

étaient les unes en aiguilles piquées dans de la cire (en attendant une structure plus solide), les autres en plâtre. Toutes étaient calculées de manière à être inscriptibles dans des sphères de 0'",05, O-^^O et 0"',20. Une collection de sphères de 0",05 de diamètre portait les dessins de polyèdres inscrits, formant ainsi de curieux polyèdres sphériques. Il y avait aussi des entassements de petites sphères qui ne sont que des nombres ligures, des piles de boulets, pyramides, octaèdres, cubes, etc., en plâtre ; des systèmes articulés, créés par Peaucellier, Harl, Kempe, exécutés en zinc ou en réglettes d'imprimerie, etc. ; entin de jolis mouvements mécaniques apparents f(Uirnis par le phénakisticope, le zootrope, le praxinoscope, etc. ; déplacements de points sur des courbes, ellipses, hyperboles, cycloïdes; mouvements planétaire, vibratoire, oscillatoire, etc., etc.

A cet enseignement mathématique concret, on ajoutait renseignement de l'arithmétique, de la géométrie et de l'algèbre élémentaires tel qu'il est généralement pratiqué dans les classes primaires.

III. L'établissement possédait un cabinet de phijsiqiie et de cJiitnip assez bien pourvu. Des expériences étaient présentées en classe et piquaient au plus haut point la curiosité des enfants ; on les exerçait aussi à manipuler eux-mêmes.

Dans les petites classes, les expériences se réduisent à montrer aux enfants les choses les plus simples : réalisation d'un lil à plomb avec une clef et une ficelle, pour apprendre la direction de la verticale ; rayon de soleil passant par une fente du volet et renvoy*' avtîc un miroir au plafond, poiii' e\j)liqiier ce que c'est que

la réflexion ; sucre ou sol dissous clans l'eau pour montrer le phénomène de la dissolution, etc.

Les élèves plus avancés observent les phénomènes d'une manière un peu plus précise, mais avec des instruments très simples ingénieusement façonnés, semblables à ceux de M. René Leblanc. On faisait prendre quelques mesures, exécuter ({uelques calculs.

Une des plus heureuses disciplines à laquelle on puisse soumettre l'écolier et qui développe en lui l'esprit de méthode, de régularité, de parfaite sir.cérité scientifique, d'appréciation mathématique pouvant lui rendre plus tard d'immenses services, appliqué m toute autre circonstance de la vie, est l'observation journalière des phénomènes du temps.

Les oliservations jnétéorologiques étaient très en honneur à l'Orphelinat Prévost. Les élèves les faisaient à tour de rôle, et assez bien pour avoir mérité les félicitations de M. Renoii, directeur de l'Observatoire de Saint-Maur.

La station météorologique comprenait: un baromètre Renou a échelle compensée, un psychromètre Alvergniat, un thermomètre à maxima, un thermomètre à minima, un pluviomètre (modèle du Rureau central), un héliographe de Campbell, un thermomètre enregistreur Richard et un baromètre enregistreur Richard.

Les observations étaient envoyées mensuellement au Rureau central météorologique.

Il y avait un règlement et une organisation régulière pour ces observations :

1. Les observations sont faites à six heures du matin, midi et neuf heures du soir.

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