‹ CempiusChapitre 56 sur 66 · LE COMITÉ PROVISOIRE · texte numérisé non relu

LE COMITÉ PROVISOIRE

Bor.AERTs A., instituteur à Gand.

Delon Charles, publiciste.

Denis H., recteur à l'Universitc^ libre de Bruxelles.

GuiLHOT P., sous-directeur à l'Orphelinat Prévost, à Cempuis (Oise).

LiEVEVROuw-CooPMAN (M™"), iiisti tutricc, à Gand.

Pons de Léon, publiciste, à Santiago (Chili).

Robin P., directeur de l'Orphelinat Prévost, à Cempuis (Oise).

Severijn g., instituteur, à Amsterdam.

SluysA., directeur de l'Ecole Normale de Bruxelles.

SurberJ.-W., instituteur, à Rotterdam.

Ce manifeste a été approuvé à la Session noniia/r de i)é(l(iq<i(/ie pratique, tenue à Gand du 12 au 18 août 1893, dans la séance du 13.

L'assemblée a décidé la fondation d'une Association ■universelle eV éducation intégrale^ dont le siège a été provisoirement fixé à Bruxelles.

Extraits de la déposition de M. Robin devant la Connnission d'enquête du Conseil Gént'ral

M. Robin. — Messieurs, vous désirez que je vous donne quelques explications générales sur rétablissement de Gempuis.

Tout d'abord, je vous dirai dans quelles conditions spéciales j'ai été nommé à l'Orphelinat.

J'étais en Anglelerre jus([u'en 1879, je suis rentré en France un peu avant l'amnistie. M. Buisson, que j'avais l'honneur de connaître par un ami commun, après avoir collaboré à son Dictionnaire de pédagogie, me fit le reproche de rester à l'étranger quand il y avait tant de bonnes choses à faire en France.

Je lui dis que je ne demandais pas mieux que d'y collaborer et lui demandai ce qu'il ferait de moi.

« Voulez-vous être directeur décole normale ? »

Je lui ré})ondis : « Je suis marié civilement, mes enfants ne sont pas baptisés ; ni ma femme, ni mes enfants, ni moi, ne mettons le pied à l'église. »

Il me répondit : « C'est trois ans trop tôt. Voulezvous être inspecteur primaire ? »

Je fus nommé à un poste de choix, à Blois, et pendant un an, j'y ai, je crois, donné des preuves de mon attachement sincère à tout ce qui concerne l'enseignement primaire.

330 CKMPLJS

J'ai créé un cercle pédagogique des instihiteurs. J'ai fait à Blois la première lèle scolaire, qui a réuni près de six mille personnes et qui a été, dans la presse, l'objet de très grands éloges.

Dans Xlndi' pendant de Loir-et-Cher du 12 mai 1880, on lisait :

« BLOIS. — Fête scolaire de H/ois

« La tète scolaire que nous avions annoncée dans notre avant-dernier numéro a eu lieu dimanche dernier, de deux heures à cinq heures du soir, sur un terrain boisé, situé à l'extrémité de l'allée des Acacias, gracieusement mis à la disposition des écoles par M. de Fiers.

(' Cette fête charmante, due àl'initiative de M. Robin, inspecteur primaire à Blois, a pleinement réussi et n'a donné lieu à aucun accident, malgré laffluence énorme des spectateurs et les six cents élèves des écoles communales qui y ont pris part.

« Les organisateurs ont été amplement dédommagés de la peine qu'ils se sont donnée à préparer cette solennité scolaire, par la présence au milieu d'eux de M. le préfet du département, de MM. les maire et adjoint delà ville de Blois, de presque tous les conseillers municipaux, de M. l'inspecteur d'académie et d'un grand nombre de délégués cantonaux.

« L'école normale, le collège et beaucoup d'instituteurs et d'institutrices des communes voisines et de quelques communes éloignées y assistaient.

<( Les exercices gymnastiques ont été exécutés avec un ensemble remarquable, et les prix des jeux et des courses ont été vivement dis|)utés. Acteurs et spccla-

leurs ont pris le plus grand intérêt à la fête. Les bébés de cinq à six ans même, qui, dans le Jeu du hlé, remplissaient le rôle que leur assignait le programme, ont obtenu l'accueil le plus sympathique. »

Suit la liste des récompenses distribuées aux vainqueurs de ces luttes intéressantes autant que salutaires : courses de résistance, de vélocité, à cloche-pied, à quatre pattes, à trois pattes (deux enfants courant ensemble ayant un pied attaché à celui de leur partner), jet de la balle, cordede traction, jeux enfantins, chants.

Les prix décernés sont : Boîtes à herborisation, jeux divers : quilles, toupies, ballons, arcs ; objets de matériel scolaire : enci'iers, plumiers, boîtes de couleurs, de pastels ; petits rabots, coupe-verres, thermomètres; livres, livrets de caisse d'épargne.

« La fête a été terminée par le chant de la Marseillaise exécuté i^ainsi que tous les chu'urs, du reste) par toutes les écoles. M. le préfet a donné le signal des applaudissements, auxquels tous les spectateurs ont participé avec enthousiasme. »

Cependant, tout en étant entouré de Taffection de mes subordonnés, je n'avais pas celle de mes chefs, surtout celle de M. Cohn, préfet de Loir-et-Cher, qui ne me trouvait pas assez autoritaire. Depuis on m'a reproché le contraire.

Je n'aimais pas ces fonctions, dans iesqutdles je ne pouvais faire ce qui était le rêve de ma vie : l'enseignement réellement laïque et l'enseignement à la fois intellectuel et matériel, ce que l'on a appelé l'enseignement intégral.

Aussi, . lorsque M. Buisson me parla de l'œuvre à

accomplir à Cempuis, je fus fort heureux d'étudier ce qu'on pourrait y faire.

J'en fus officiellement chargé par M. (^arriot, et. après ma visite à Cempuis, je lui adi'essai un rapport détaillé.

Il y avait alors à Cempuis environ quarante enfant^ sous la tutelle maternelle de M"^ Buisson, mère.

M. If Directeur de rEnseignement primaire de la Seine avait également entre les mains une demande que je lui avais adressée, en 1S8<>, pour la direction d'une école primaire supérieure à Paris. J'avais fait cette demande à la suggestion de M. Buisson.

M. Carriot voulut bien me dire qu'elle était classée la première après les trois directeurs qui avaient obtenu satisfaction. Il avait lu mon rapport sur ce que j'avais vu à Cempuis.

« C'est, me dit-il, une chose bien humble pour un ancien élève de l'Ecole normale su[)erieure. Vous pourriez toujours accepter en attendant mieux. » Je répondis : (1 J'accepte définitivement, si vous voulez me donner en liberté ce qui manque en majesté. »

— Allez, nous savons ce que vous voulez et ce que vous valez. Allez faire des expériences dont nous profiterons. »

J'allai à (cempuis. Vous dire toutes les misères que j'ai eues au début, c'est infini. Arrivé dans cet établissement délabré, avec les quarante élèves il fallut tout faire et, dès le commencement, dès le premier jour, je voulus procéder comme si l'établissement était ancien. Nommé le 16 décembre, je suis arrivé le 20. Dans les premiers jours de janvier, il y avait déjà un atelier d'installé, et nous marchions. En outre, nous commen-

cions une foule d'enseignemenls : musique, gymuasti([ue, sténographie, etc.

Je n'avais, en fait de personnel, qu'un instituteur, qui avait fait l'intérim pendant quelque temps, à la suite d'événements désastreux passés sous son prédécesseur, et cet instituteur ne d('sirait pas rester, de sorte qu'on me fournit, en attendant, dos instituteurs de l'Oise, envoyés par l'Inspecteur d'académie et avec lesquels je suis toujours resté en très bons rapports.

On me laissa en même temps un M. P., dont il a été parlé à la suite de l'accouchement public dont sa femme aurait été l'objet. Ce M. P., qui était alors un jeune homme sous l'iniluence du parti prêtre, trahit l'Orphelinat et eut la fail)lesse de laisser traîner un brouillon dans lequel il disait des choses inacceptables du directeur. J'obtins son renvoi. Depuis, je dois reconnaître que M. F*, a fait amende honorable de la façon la plus complète ; il est devenu un de nos plus chauds partisans, et il a introduit dans les écoles où il a professé les méthodes qu'il avait apprises chez nous. 11 est actuellement instituteur à Vaudancourt (Oise). Son école est une des mieux tenues.

J'avais eu le bonheur, auparavant en février 1882, en m'adressant, comme j'ai toujours été obligé de le faire, au hasard des publicalions dans les journaux et aux agences, — et je pourrais vous montrer que je n'ai jamais pu faire autrement, — j'avais eu le bonheur de tomber sur un homme dont je n'ai jamais pu assez dir<^ de bien et qui, au bout de quelques mois, fui un autre moi-même, un ami absolument cher.

Mon impression ne s'est pas démentie depuis plus de douze ans, et mon grand regret est de voir M. Guilhot

334 GEMPLUS

attelé seul à une tâche aussi lourde. J'appelle de tous mes vœux la terminaison de cette lugubre affaire. M. Guilhot est en danger de mort; excédé, surmené, il est obligé de rester vingt-quatre beurespar jour sur la brècbe,

M. Guilbot est resté mon collaborateur pendant douze ans. J'ai été beureux d'obtenir (ju'après avoir été nommé instituteur il fût nommé économe.

Entre le moment de l'arrivée de M. Guilbot et celui de la terminaison de mes services à l'Orphelinat, nous avons eu un nombre considérable de passants.

Seulement, avec la naïveté qui me caractérise et que d'autres appelleraient de la franchise, j'ai inscrit sur mon registre l'entrée de personnes qui ne devaient, d'après mes conditions, rester que peu de temps.

Ainsi, par exemple, un de nos prétendus anarchistes cités à la tribune, M. Hageman, dessinateur-lithographe, n'est resté que les deux mois convenus pour nous mettre au courant des procédés techniques de gravure sur pierre. Jen'ai eu qu'à me louer de lui.

De môme, un autre prétendu anarchiste également, M. Kœrner, d'AnhaU, gradué en philosophie de l'Université de Genève, a été accepté pour qiu^l([ues mois à l'Orphelinat avec l'assentiment du pri'sidciii de la Commission et de l'Administration. Rien ne le peint mieux que sa letti'e, doul je vous (Icniamle la permission de lire quelques passages :

<i Genève (Université), le 27 février 1894. « ,17. le iHrccIciirdc rorpJirl'ntttt Pn'rosl, à Ce//t//ttis[Ois(') « Monsieur,

(( .rai eu l'occasion de lire les bulletins et les manifestes de lédiicalion intf'grale, dont les premières a|)|)Iications sont faites avec snccès dans votre Orplndinal.

« Je ne sanrais vous (h'peindre j'eutliousiasme qui s'est emparé de moi à cette lecture, et je n'ai plus qu'un rêve, c'est celui d'aller passer quelque temps à l'Orphelinat Prévost, pour m'initier à vos méthodes afin de faire profiter mon pays des bienfaits que procure leur pratique pour les professeurs et pour les élèves.

(Suivent les renseigneuients personnels et indication de certificats.)

« Wu.HEi.M Kœuner. »

Un autre instituteur, M. Gabriel Nissen, docteur en sciences naturelles, est venu passer un an à Cempuis comme professeur et en môme temps pour s'initier à nos procédés en vue de les introduire dans un établissement, en voie de création en Belgique, sous le nom d'Orphelinat rationaliste. M. Nissen a traduit ses impressions dans un article publié par la Revue pédagogique belge, que je vous remettrai.

Souvent aussi nous avons eu atfaire ;i des candidats.

Quand nous avions des informations préalables satisfaisantes et une chambre pour les faire coucher, nous leur disions : « Le uieiUeui- moyen de poser votre candidature est de nous montrer ce que vous savez faire; venez passer quelques jours avec nous. »

336 CKMPUIS

Seiileiiieul, connaissant les vues larges et du Conseil General et de la Commission administrative, je n'ai jamais employé de personnes sans les payer. Toutes fijj^urent au dossier.

Tel est, [)ar exemple, pour ne citer que le dernier cas : la fille d'un ancien adjoint au maire de Tours, M"" G..., dont la presse immonde a également parlé, ayant le brevet supérieur, elle est venue passer quelques mois à Cempuis, avant d'aller en Allemagne et en Angleterre se perfectionner dans les langues de ces deux pays. •

Ces personnes figurent au dossier parmi les cent cin- ([uante personnes qui ont passé à lOrpIicdinat e( qui en sont sorties dans de bt)nnes conditions.

D'autres sont venues pendant quelque temps et, ne pouvant pas rester, tel M. Hayaut, instituteur sortant de l'école normale de Vesoul, et qui attendait sa nomination dans son département. Nous avons toujours conservé avec lui les m Mllouros relations. M. Elie Rubcn, qui a d('posé devant vous, est également un de ceux que nous sommes enchanté d'avoir eu pendant trois ans à l'Orphelinat et qui s'est retiré pour prendre la direction de l'établissement anciennement dirigé par M. Combes.

Toutefois je dois dire qu'il y a eu des indignes qui ont i)ass(' par rOr|)helinat, des gens atroces qu'on ne pourrait qualifier. Due seule fois il est arrivé de prendre, je dois l'avouei', à la légère, un professeur sans avoir des renseignements sui- son C()mj)te.

Un M. P... se présenta à mou hôtel, à Paris ; il exprimait des idées fort justes pour l'enseignement ch^s langues vivantes. C'était un négociant ruiné qui parlait

ANNKXES 337

rallcmaïul et dont la femme, étant de nationalité belge, parlait l'anglais elle hollandais.

Pressé par une foule d'aulres candidats à voir pour d'autres postes vacants, je me laissai trop vile séduire, et je lui dis : « Venez. »

Au bout de ([uel([ucs jours, je voulus régulariser sa situation, et je lui dis : « Je n'ai pas tontes les références nécessaires ; donnez-moi votre o/rz-icit/i/i/i vif/p. »

11 (Hait dans le plus grand embarras. Il me dit qu'il avait été pendant une vingtaine d'années à Anvers. J'écrivis an bourgmestre que je connaissais; il me répoudit que, malgré toutes les sympathies qu'il avait jiour ma personne, il s'était interdit de donner des renseignements sur ses administrés...

Les renseignements que j'obtins, d'aulre part, furent déplorables. Qu'il me suffise de dire que, malgré les etîorts de M. P... et les miens, nous ne pûmes pas trouver à Anvers une seule personne lui accordant la moindre trace d'estime. Dans ces conditions, je consultai M. Rousselle et M. Babut, qui furent d'avis que je ne pouvais pas garder M. P...

Je lui communiquai cette (b'termination. Je lui donnai un mois d'avertissement d'avance, tandis que l'Administration m'avait fixé quinze jours. Il a trouvé moyen de prolonger une huitaine de jours de plus son séjour à l'Orphelinat en m'appelant devant le juge de |»aix, posant la question de sentiment au sujet de sa femme et de son enfant.

Pendant ce mois il travailla à semer la zizanie partout; renouvelant le rôle de Célimène dans /e Misanthrope, il mit l'établissement en fermentation. Je réunis mes coUaboi'ateurs et je leui' hs dire à chacun ce que

M. P... avait dit des autres. Ce fut nu loJb' universel contre ce monsieur.

M. P — s'imaginait que c'était par ordre qu'on lui tournait le dos; c'était simplement parce que ses infamies avaient été mises à nu.

La campagne de la Libre Parole commença le 8 septembre 1892. J'en référai immédiatement à mes chefs, qui me répondirent: ^^ La Libre Parole, ça n'existe pas. )i

Comme je suis absolument partisan de la liberté de la presse, que je voudrais tout entière, cette réponse me satisfit, et je continuai à recevoir avec indifférence les coupures que m'envoyait une agence, le Courrier de la Presse, mais je les lisais rarement.

Cependant, un jour, j eus un moment d'impatience, et j'écrivis la Ici Ire suivante à 1\I. le Préfet de la Seine :

« 2 décembre 1S9-2.

« MoNsiELR u: Préfet de la SEl^E,

« La Libre Parole du P' décembre, encouragée par l'impunité, conlienl ce passage :

(' ... Moyens employés par l'Administration pour fabriquera Ben-Chicao les petits souteneurs des futures 7narmitp:i de Cempuis. »

<( Jusqu'où peut-on pousser linsulle contre des enfants et leurs éducateurs?

(( La loi est-elle désarmée?

« J'ai empêché jusqu'ici des anciens élèves de se livrer, à propos de ces imnnuides outrages, à des actes illégaux. Je crains que mou iulluence ne puisse vaincre leur iudignation.

« Là OÙ la loi est impuissante à protéger les ciloyens, la sauvagerie reprend ses droits.

'< P. Robin. »

Suivant riiabilude, on évita de m"envoyer une réponse officielle ; j'allai en causer avec le directeur des Affaires départementales.

M. Le Roux. — Ce sont là, dit-il, les conseils que vous leur donnez?

Moi. — Non. mais je ne garantis pas de les empêcher.

M. Le Roux. — Ils montreraient alors qu'ils onl été très mal élevés.

M. Le Roux, directeur des Atîaires départementales, m'ayant verbalement renouvelé la méprisante asscrticui déjà exprimée, je cessai tout à fait de me préoccuper de ces attaques, que je devais, par ordre, croire sans portée.

Le 3 juillet, j'ouvrais par faveur spéciale, au Musée pédagogique de la ville de Paris non encore inauguré, une Exposition pédagogique. Nous montrions quels avaient été nos méthodes et nos procédés.

M. Carriot, directeur de l'Enseignement primaire de la Seine, nous faisait lui-même l'honneur d'ouvrir cette Exposition. Le 17, elle était clôturée en présence de M. Le Roux, directeur des Affaires départementales de la Seine, et de M. Buisson, directeur de l'enseignement primaire.

Tous deux, M. Buisson surtout, nous adressaient les paroles les plus flatteuses : « Je félicite particulièrement M. Robin et ses collaborateurs de ce que, possédant un magnifique outillage et des moyens de réalisation

340 CEMP13IS

exceptionnels dus à la libéralité du Conseil Général, ils n'en ont pas moins songé aux modestes instituteurs dépourvus de pareilles ressources, en constituant une série méthodique très intéressante et très variée de travaux manuels réellement scolaires, pouvant être exécutés avec l'outillage le plus restreint dans la plus simple école de village. Cette exposition, du reste, prouve qu'en ceci, comme en tout ce qui concerne vos méthodes et votre propagande, vous êtes dos apôtres convaincus... ot convaincants. »

Quarante jours après, le 30 août 1894, j'étais révoqué par le préfet de la Seine, sur l'ordre du Conseil des Ministres.

J'ai dit que l'on considérait les calomnies de la Libre Parole comme n'existant pas. Pour leur donner l'existence, le Gouvernement réactionnaire n'avait qu'à les faire répéter par dos journaux subventionnés sur les fonds secrets. On fit même la comédie de m'envoyer des agents provocateurs sous apparence de reporters ; les nommés Rouquier et Moreau, du Matin; Momiron, <lu Temps^ à qui je remis quantité de documents (»t donnai, en leur faisant visiter l'établissement, toutes les explications possibles.

Ces individus falsifièrent mes paroles et complétèrent leurs récits à l'aide des racontars calomnieux, stupides, récoltés dans les cabarets des environs, les uns anonymes, les autres attribués à des gens sans valeur morale ou intellectuelle : un plombiei" ivrogne, un officier de santé incapable et paresseux, remplacé autrefois comme médecin de l'Oi'phelinal par un docteur aussitôt qu'il s'en est présenté un ; par le maire de Grandvilliers, autrefois républicain, maintenant

ANNKXES 341

retorrI)é dans Fenfance, ayant sa fille dans les mains du clergé et ne me pardonnant pas de vieux et graves dissentiments personnels.

Armé de ces calomnies, le Gouvernement, décidé à me faire disparaître en l'absence de mes prolecteurs nalurels, les membres de la Commission administrative tous en vacances, et de consommer cette illégalité avant toute protestation possible, envoya comme enquêteur un inspecteur gi-néral, M. Jacoulet, directeur de l'Ecole normale primaire supérieure de Saint-Cloud, réactionnaire notoire, excellent pour accomplir la vilaine besogne qui lui était prescj'ite.

La note ci-jointe, résumé d'une lettre de protestation adressée par moi à M. Jacoulet, refusée par lui, envoyée à M. le préfet, et, chose étrange, non arrivée à destination, fait connaître l'esprit de l'enquêteur.

Qifpsfions et remarque!^ de M. Jacoulet. — A propos des difficultés de recrutement du personnel :

M. Jacoulet. — A votre place, je n'aurais pas accepté ces conditions, fmirais rendu mon tablier.

Moi. — C'est fort possible, mais moi je n'ai pas rendu le mien.

M. Jacoulet. — C'était de l'imprudence.

Mol — On peut trouver, au contraire, que c'était du courage.

M. Jacol'let. — Si quelqu'un avait demandé à recevoir un prêtre dans l'établissement, y auriez- vous consen f i ?

Mol — En danger de mort prochain, j'aurais consenti à ce que m'aurait demandé un malade, en faisant toutefois un cordon sanitaire autour de lui pour éviter que le prêtre ne s'occupât d'autre chose.

342 CEMPLIS

M. Jacollet. — Mais, en général?...

Moi. — J'aurais eu tout le temps d'en référer, comme en toute circonstance, à l'Administration et de suivre S(^s instructions.

M. Jacoi LET. — Oui, mais je voudrais avoir votre opinion personnelle.

Moi. — Je proteste contre ce procès de tendance. Mais je ne crains pas de répondre que nos sentiments sont les mêmes que seraient ceux d'un directeur de séminaire, dont un des élèves tiendrait à recevoir les visites du président de la Libre-Pensée.

M. Jacoulet m'a aussi questionné sur les paroles prêtées à ma tîlle après la perquisition chez le prétendu anarchiste Lelen.

J'ai protesté contre cette lâche dénonciation anonyme', insistant pour avoir le nom du délateur.

M. Jacoulet. — Ce n'est pas une dénonciation, c'est une déposition dans une enquête.

Moi. — L'enquête ne porte pas sur ces faits et je trouve scandaleux d'y voir de telles calomnies.

J'avais protesté par lettre écrite à M. Jacoulet qu'il a lue dans mon bureau, puis rendue en refusant de l'accepter. Jai envoyé cette lettre à la Préfecture de la Seine, oii elle n'a pas été retrouvée.

Questions à M""" Dubourg,au sujet des dépenses pour les mariages-, — sur ses sentiments religieux '^ —

i Voir, dans la Correspondance scolaire de M. 1'. Buisson du 15 mai, ropinion de ce fonctionnaire sur ce que doivent être une enquête et un enquêteur administratifs.

2 et '.\. M. Jacoulet osa lui demander, si j'avais fait supporter par rOrpholinat les frais du mnricige de ma fille ; si c'était librement qu'elle s'était maiiée civilement ; si je l'avais forcée à ne pas faire baptiser sa fille.

déjà indiquées dans la discussion nu (Conseil Général.

A la suite des premières attaques, sous forme de visite aimable de tiois inspecteurs gént'raux oil'erte par M. Buisson au nom des Ministres et accept»' par la Commission administrative, une véritable enquête fut faite j)ar M. Jost, inspecteur g('néral de Flnstruction publique, M. le D'' Napias, inspecteur général des services administratifs au ministère de l'Intérieur, M"' Kergomard, inspectrice générale des l'coles maternelles.

Les deux rapports de M. Jost et de M"' Kergomard (celui de M. Napias n'avait été fait que de vive voix) me furent communiqués officieusement. En présence des indignités qui m'ont été faites par le Ministère et ses agents de toute sorte, je ne crois pas manquer à la loyauté en vous communiquant copie de ces rapports.

Voici encore une lettre de M""" Kergomard, rappelant un an après la bonne impression qu'elle avait rapportée de sa visite.

M. Jacoulet recommença, guidé par le questionnaire de laLibi'c Parole^ sa tournée chez tous les ennemis de l'Orpbelinat, évitant avec soin, comme il l'a dit à M. Delon, d'interroger les personnes qu'il savait d'avance favorables.

C'est ainsi qu'il a reproduit des accusations sans fondement et qui, lorsqu'elles ne sont pas appuyées par des faits, sont simplement de la did'amation si l'homme est intelligent, et des insanités si c'est d'un autre homme.

Je ne sais rien de ce que peut avoir pensé M'" Brès. Je m'étonnerais fort qu'elle ait i)U dii-e des choses comparables à celles qu'a pu dire M. Jacoulet.

Lo rôle de M. Pissard, inspecteur des services administratifs an ministère de l'Intérieur, a paru un peu effacé. Il y a un point sur lequel il s'est distingué; i' a trait aux exercices militaires.

Il s'est ému à un certain moment de ce qu'un élève avait sur le rang une figure souriante; peut-être était-ce sa tigure ordinaire !

M. Pissard entra dans une très grande colère. — .le me demande si jamais M. Pissard avait vu des enfants plus sérieux que pouvaient l'être les nôtres. — Ils ont du reste très convenablement manœuvré. M. Pissard a aussi trouvé que les enfants chantaient moins bien la Marseillaise ordinaire que la Marseillaise de la Pair.

J'avoue que la Marseillaise de la Paix a été plus chantée que celle de la guerre, mais celle-ci a été également chantée assez souvent et est mieux connue que dans la plupart des autres écoles,

M. Pissard nous a donné une autre preuve de méfiance. Il nous avait demandé tous les recueils que l'on chantait à l'Orphelinat. Je lui ai remis un exemplaire complet ; seulement nos enfants avaient entre les mains un volume qu'il n'avait pas. Il pensa que ce volume contenait d'autres chants que nous voulions lui cacher. 11 s'en est emparé presque avec violence.

(>e volume n'était pas autre chose que la reliure de tout ce qu'il avait reçu en feuilles.

Il est évident que ces enquêteurs venaient avec un parti pris d'avance. De sorte que le surlendemain du jour où je pouvais croire que j'étais considéré comme un homme loyal par M. Jacoulet et les autres enquêteurs, j'étais révoqué pour des faits tellement graves que le ministre n'aurait pu rester une heure de

plus au ministère de rinslructiou publique, il le dit deux fois dans son discours, si mon séjour à Cemj)uis s'était prolongé une heure de plus. Vous avez la formule de ma révocation. J'attends toujours ces faits tellement graves.

Mon impression est celle-ci : on a commencé, pour plaire à la réaction, par révoquer le directeur du seul établissement où l'on ait fait de l'enseignement réellement laïque. Puis on a cherché une bonne raison.

N'ayant pu la trouver, on en a cherché quelques petites plus ou moins mauvaises.

Vous avez vu raconter l'étendue donnée à la tribune à l'histoire d'une dame V...,dont l'enfant s'est cassé le bras en faisant une gaminerie dans l'atelier de lithographie. Cet enfant a été soigne' non seulement avec compétence, mais encore choyé avec une extrême tendresse par moi-même, ma famille et nos collaborateurs, et, malgré les conseils et les agissements de sa mère qui l'a retiré de l'Orphelinat par surprise, il nous est resté très reconnaissant.

M"' V... a fait de nombreuses plaintes fort incohérentes et jugées telles d'abord à la Préfecture. Le ministre, à court d'accusations sérieuses, a exhibé à la tribune ces cancans de portière. Le fait que cette dame, immédiatement prévenue par dépêche, a pu voir son fils autant qu'elle l'a voulu, mais qu'il a fallu la prier de rester à l'intirmerie et de ne pas circuler et aller clabauder dans les autres parties de l'établissement, ne me paraît pas bien grave.

Le jeune V... avait quinze ans quand il a quitté l'Orphelinat. Il avait son certificat d'études et s'était transformé comme santé.

346 CEMPLIS

11 a ('té placé par un de ses camarades dans une banque d'épargne et de crédit. Cet enfant a toujours eu pour nous une tendresse liliale.

On a également relaté une histoire sur M'"" L...

M. Lamplé. ■ — Vous l'auriez renvoyée le soir avec un degré de froid?

M. RoHiN. — Nous ne logions pas les personnes dans rétablissement; il n'y a pas de local pour cela.

Depuis longtemps nous avions vu qu'il y avait inconvénient à le faire. Pendant quelque temps, nous avions donné l'hospitalité la nuit à des parents; cela ne se fait nulle part. Nous donnions toujours à manger aux parents. C'est une bonne chose, j'ai tenu à l'iUablir dès le commencement. Les parents avaient un repas tel que le prennent les enfants au prix de 0 fr. 75, mais ils ne couchaient pas dans l'établissement.

Depuis longtemps, l'Administration avait considéré que ce ne devait être que par exception que je devais autoriser les parents à voir leurs enfants deux jours de suite. Trop souvent, dans l'intervalle, ils vont au village, clabaudent, l'eviennent le lendemain et démoralisent les enfants en leur rapportant les racontars du cabaret.

Ce n'est qu'exceptionnellement que des parents venant de loin étaient autorisés à reslei' quelques jours. Ainsi, récemment, une dame très estinuibl(\ veuve, en convalescence pendant une quinzaine de jours dans le village, a pu venir voir sa fille à l'Orphelinat; sa modération ('vitait toute crainte d'inconvénients.

Les raies parents qui nous ont cause' de l'ennui font tous de cela une très grosse affaire.

A>NEXi:S 347

Il semble qiril y ait une bataille coTitimielle entre tous les parenls et le directeur, ce qui est absurde.

Au commencement, l'établissement rtait loujoiirs ouvert. Nous avons été pillés. Une année, entre autres, nous n'avons pas eu de fruits ; parmi les cinquantequatre parents venus le jour de la Pentecôle, il en •'■tait qui avaient tout ravagé.

Nous avons du prendre des pr<'('aulious m faisant é'tablir un local sp('cial près de la buanderie pour les recevoir.

Ce local, avec chambres très ornées, exposition des travaux des élèves et cour, était très spacieux et convenable. De plus, pour être aussi gracieux que possible, je ne manquais pas, les jours de grande visite, le premier dimanche du mois, d'aller chercher les parenls, de les conduire dans les ateliers et de leur en montrer le fonctionnement.

Les très nombreux parents dont nous n'avons pas eu à nous plaindre ne disent rien. Ce sont eux qui ont publié ime protestation lors de ma révocation. Au contraire, les quelques autres poussent de hauts cris.

Pour M""" L... je ne trouve que ceci :

Le jeune L... est revenu à l'Orphelinat, nous rapportant la rougeole de l'hospice dépositaire. Cela a coûté la vie à trois enfants.

Avec les seuls moyens dont nous pouvions disposer, nous avons pu éviter toute autre ('pidémie, et dans celle-ci nous n'avons eu que dix-huit enfants atteints au milieu de cent quatre-vingt, soit un dixième.

Nous devons ce n'sultat à un uK'decin de Toulouse, M. le D' Pelons, ami de M. Guilhot, qui vint exprès pour soigner nos enfants et nous laissa en partant des

conseils prophylactiques dont nous avons toujours tiré le plus g^rand parti.

Si la sadté de nos enfants est si bonne, si leur constitution est rendue plus forte, cela tient à l'hyg-iène générale et aux précautions qu'il nous a indiquiM^s.

Après ces deux pauvres histoires et le renouvellement des insaniti's du journal h Matin, d'après le ferblantier ivrogne Magnier, l'oflicier de santi' remercié de Sainl-Fiiscien, et le vieux maii'e qui n'avait jamais vu rOrplielinal, mais déclaré, en levant les bras au ciel, qu'il doit s'y passer des choses épouvantables, le ministre, M. Leygues, lit les seules conclusions du rapport de M. Jacoulet, choses nulles et non avenues tant qu'elles ne seront pas appuyées de preuves. Enfin il arrive à l'affaire M..., véritable tour de passe-passe en dehors de tous les usages parlementaires.

Aujourd'hui on doit savoir toute la v('rité sur ce fait; une lettre montrera que j'ai agi en cela d'accord avec l'Administration.

M. Leygues a réussi à faire croire à la Chambre qu'un professeur accepté par moi à la légère avait attenté à la pudeur d'enfants de treize ans, que non seulement j'ai essayé de le soustraire à la justice, mais encore lui avais, à l'insu de l'Administration, donné un certificat de boimes vie et mœurs.

Si le ministre n'avait voulu dire que la pure vérité, il n'aurait pas produit à la légère cette série d'allégations fausses ; et sa conduite ne peut être qu'une immense étourderie ou un mensonge systématique.

M... était n'gulièrement nommé élève maître par le pn'fet, sur la recommandation du maire de Beauvais. H avait seize ans et demi et avait commis non

un altontai, mais un acte do coiipalilc curiosité snflisaniuient puni par le renvoi.

J'avais agi d'accord avec T Administration, comme le j)rouve le texte de ma lellrc au j)r('rel el la rt'ponse de celui-ci.

Du resle comment un minisire peut-il ij;norer (|uc le directeur d'un établissement n'a pas le droit de traduire cjU(d([irun en justice?

En supposant que l'aflaire eût la gravité indiquée, quelle eût dû être ma conduite? Informer le préfet de la Seine; m'assurer que la personne ne pût s'échapper et attendre des ordres; mais je n'aurais pas dû, moiinènu\ faii'e appel au Procureur de la République.

Lorsqu'un misérable, un maître alsacien, nommé Ottenad, qui avait d'abord demandé mon indulgence pour ce jeune homme, le dénonça au pai'quet parce qu'il n'avait pas voulu entrer dans l'immonde conspiration d'Oltenad et de ses amis, le regretté M. Roux, directeur des Allaires départementales, fit tout pour sauver M..., ainsi qu'il résulte de la lettre dont voici l'original et dont je vous laisse le fac-similé. Voici cette lettre :

Lettre concernant V affaire M... écrite par M. Iloii.r, directeur des Affaires départementales à la Préfecture de la Seine.

PRÉFECTURE 31 décembre 1883.

DU

Dt'paptemeDt de la Seine

Monsieur, Dites à M...

1° De faire défaut;

2° De faire prévenir le procureur et le président qu'il y aura aquiescenient ;

3" Solliciter par lettre l'indulgence;

4° Acquiescer ;

5° Solliciter du procureur général un sursis qui peut être de 1, 2 ou 3 mois ;

6" Se constituer prisonnier ;

1" Faire un recours en grâce.

Je me charge du reste.

De cette façon nous écartons toul débat, et M... s'en tire sans peine.

Veillez, je vous prie, personnellement à tout cela.

A vous très à la hâte.

Signr : Roux.

Cela ne réussit pas :

Des fillettes de huit à dix ans furent visitées par le médecin légiste (voilà le véritable attentat), qui reconnut, bien enteudu, qu'il n'y avait pas eu viol. Mais la magistrature réactionnaire de Beauvais, très hostile à l'Orphelinat, condamna le pauvre garçon à cinq mois de prison.

Une lettre du maire de Saint-,1..., où il est en ce moment, montre que ce jeune homme esl devenu un pèi'e de fiimille irréjH'ochabb^ el un ouvrier modèle ^

Page 1