CONTRE LE BUDGET DE
Messieurs ^
Il m'a fallu £dre un effort sur moi-même pouf paroître à cette tribune. La Chambre héréditaire considérablement réduite par le départ d'un grand nombre de ses membres; la Chambre élective à peu près absente tout entière; une attention fatiguée d'une session de plus de six mois , sont des circonstances qui ne laissent aucun espoir raison^nable de succès à l'orateur qui prend la parole.
De plus, si les vérités qu'il se propose de faire entendre sont sévères et vives , elles tombent mal dans un moment où les esprits refroidis sont peu disposés à les écouter. Au milieu d'une session , lorsque chacun est à son poste , que la polémique a toute son ardeur, i^n pair, un député entouré de ses amis , voit ses arguments repris et dévelop*
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pés; ce qu'il n'a pas assez bien prouvé, d'autres le prouvent mieux que lui ; mais à la fin d'une session, que dis-je ! au dernier jour, à la dernière heure de cette session, l'orateur qui vient seul faire du bruit à une tribune ressenible à un ar-* tilleur qui tire un dernier coup de canon quand la bataille est finie.
Enfin , Messieurs , quel est mon dessein ? De vous engager à rejeter le budget; je prends bien mon temps ! Chaque année le budget nous arrive trop tard pour être examiné avec soin : nous nous en plaignons, et nous n'en donnons pas moins notre passë-avant au milliard annuel. Ce n'est peut-être pas aussi bien que possible y mais c'est comme cela.
Au reste, il y a des rencontres d'af&ires où, parmi les hommes même qui n'approuvent pas un système d'administration , le défaut de confiance produit le même effet que l'extrême con*^ . fiance : ils sentent que la question est en dehors de la }qi présentée; peu leur importe alors que cette loi soit ou non discutée; ou ils se retirent, ou ils renoncent à des votes négatifs qui ne lenr semblent plus qu'une taquinerie, qu'une petite querelle sur un grand sujet. Le mal poussé. à un certain point, comme le bien arrivé à son comble, tue t'oppositiion. Je ne connois pas de symptôme plus formidable que ce consentement à laisser
tout faire , lorsque Ton lie peut rien empêcher.
Teile i^'est pas ma politique; et c*ést pour obéir à ma conscience que je parois à pette tribune, quelle que soit d'ailleurs une position dont je sens tous les désavantages.
Maintenant, nobles Pairs, regardez-moi comme un annotateur fidèle, qui vient vous présenter l'histoire abrégée de la session , qui vient remettre sous vos yeux le tableau du passé, en essayant de soulever un coin du rideau derrière lequel se cache l'avenir. Les hommes ne sont pas tous deâ prophètes; mais, s'ils ne prédisent pas d'une ma-* nière rigoureuse l'événement à naître , ils peuvent souvent conjecturer, par la chose qu'ils voient, de la chose qu'ils verront, et procéder du connu à l'inconnu.
C'est; en parcourant la série dej actes de l'administration, c'est en recherchant dans l'avenir l'influence que de nouveaux actes , dérivés de ceux-^ci, pourroient avoir sur nos destinées, que je me vais efforcer de justifier mon vote négatif. Je rejette le projet de loi du budget, non pour des raisons tirées uniquement de ce projet , mais pour une foule d'autres motifs : rien de plus lo* gique; car, avant de remettre la fortune d'une famille entre les mains d'un régisseur, oti veut savoir d'où il vient, ce qu'il est, ce qu'il a fait, ef l'on se décide d'après l'enquête.
Depuis l'invention du 3 pour cent, de ce 3 pour cent qu'on annonçoit être à 8o et à 82 sur diverses places, et qui tomba à 60 presque aussitôt qu'il eut paru; depuis l'établissement de ce fonds contradictoirement créé à l'intérêt réel de l'argent, de ce fonds que soutient à peine à 70 un sypdicat^ des banquiers intéressés à la hausse, et une caisse d'amortissement détournée de son but; depuis l'invention de ce fonds d'agiotage, un esprit funeste s'est emparé de l'administration. L'humeur que donne une» première Êiute à celui qui la commet détériore le naturel, et l'on ne
retrouve plus les hommes que l'on croyoit avoir connus.
C'est ainsi que les agens actuels de l'autorité , après avoir été les plus zélés défenseurs de la li* berté de la presse, s'en sont montrés les plus cruels ennemis ; c'est ainsi que , sortis des rangs de l'opposition , qu'on appeloit rojaUste , ils ont frappé les meilleurs serviteurs du Roi. Pour n'en citer qu'un exemple, une administration née de la Chambre introuvable devoit-elle faire tomber un seul cheveu de la tête d'un Député que je m'honore de compter au nombre de mes amis ? attaquer à la fois l'indépendance de la tribune législative et un dévouement presque fabuleux , n'est-ce pas blesser les choses les plus respectables ?
Que les puissances du jour, avant leur élévation , n'aient donné aucun gage à la légitimité , je ne leur en fais pas un reproche; mais il y auroit eu peut-être plus de convenance à ne pas entrer dans les rangs de ceux dont on vouloit ensuite se déclarer ennemi : il falloit se souvenir que la fidélité est sacrée. Nobles Pairs , la couronne communique ses vertus sans en rien diminuer : ainsi qu'elle a donné son hérédité à votre sang, elle a fait part de son inviolabilité aux malheurs supportés pour elle. C'est donc commettre une sorte de sacrilège que de toucher à ces malheurs ; c'est abandonner les intérêts moraux ; c'est réduire la vie aux intérêts matériels. Et alors , homme du pouvoir , tenez-vous bien ; car dans cette politique de l'ingratitude, on ne vous sert qu^autant que vous sourit la fortune.
Repousser les anciens serviteurs de la monarchie, sans adopter les idées du siècle; punir les services des vieilles générations , et répudier les doctrines des générations nouvelles, n'est-ce pas rejeter tout appui? il faut être bien riche pour n'avoir besoin ni de dévouement ni de liberté.
Considérez, Messieurs, ce qui s'est passé depuis l'ouverture de la présente session; voyez s'il est possible de voter en sûreté le budget, si la force des choses ne commande pas au contraire d'user du moyen constitutionnel placé entre nos
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uiains , 4'en mer pour obliger radmintstration à modifier sou système ?
D'abord on présente un projet de loi contre la presse, lequel a pour but de rendre muette la presse non périodique , et de livrer la presse pé» riodique au poiyv^ir. L'opinion se soulève d'un bout du royaume à l'autre. Le projet vient à votre Chambre; vous n'avez pas le temps d'en faire justice; un pouvoir bienfaitetir entend nos vœux. Éclate alors une. générale allégresse. Cette liberté de la presse qui intéressoit tout au plus , répétoiton, une douzaine de journalistes, cette liberté est si populaire que la France entière se trouve spontanément illuminée; que, jusque sur des vats* seaux prét3 à mettre à la voile , des matelots saluent de leur dernier cri, au nom de cette liberté , les. rivages de la patrie.
L'administration est-elle éclairée, abandonnet**elle ses voies impraticables après le renversement d'une mesure dont elle avoit déclai'é ne pouvoir se passer? Non, Messieurs, elle est aussi satisfaite du retrait du projet de loi, qu'elle étoit contente de la présentation de ce projet : défaite ou succès, tout lui est victoire.
Arrive la déplorable affaire du Champ^de-Mars. Un ministre a pris d'abord sur lui la responsabilité de la mesure; le lendemain il a fait entendre qu'une autre autorité 2iSO\X provoqué cette mesure,
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puis il a cru èeyoir explique? w mot de prwo^ cation , et revendiquer la gloire de sa déclaration première.
Un autre ministre ^ qui ne >ugeoit paslea cho&ea de ht même Êiços , s'est retiré. L'opiuion publique a entotiré de ses respedt&cet homme de conscience et de yertu ; elle a su gré à ceux des autres mir nistres qui passent pour avoir été opposés à un licendement qui frappoit ^n masse une garde aussi dévouée que fidèle. Hier ^Dcore on s'affli-' geoit de chercher vainement k là fête du Dieu de la patrie^ la protection p^fî^ible de ces citoyens dont les femm^ et les enfants prioient pour le salut du Roi. Des méprises aus^i graves fve me £cHrcent^Ues^ paa à rejeter les lois de finances, afin de couper court à des systèmes dont les auteurs seroient un jour les premi^s à déplorer les conséquences?
Le 1 1 mai devoit être témoin d'un changement de scène. Tout le monde a lu dans le MonU^ur les paroles prononcées le lo février , lors de la présentation de trois projets de loi concernant le règlement définitif du budget de 1 8a 5 , les supplé* ments nécessaires pour f8a6, et la fixation* du budget de 1 8a8. Il est essentiel de reproduire ces paroles.
M, le ministre des: fijiïances, après avoir annoncé un excédant de %% millions a 19^544 U^
qu'il propose d*appliquer à la dotation du service, ajoute :
a C'est par Fexposé de ces £aiits^ dont la France » entière peut apprécier l'exactitude, que nous » avons dû repousser les efforts sans cesse renou- » velés pour altérer la confiance et la sécurité sur i> lesquelles repose le maintien de cette heureuse a situation.
y> Le sens exquis de la nation rend lui - même » ses efforts moins dangereux
y> Un fait , le dernier que je puisse fournir à la » Chambre en ce moment, prouvera sans réplique » rindi£Férence du pays pour toutes ces déclama- » tions mensongères : nous n'en avons jamais été » plus assourdis que durant le mois qui vient de » finir. Hé bien , Messieurs , les produits des taxes )> sur les consommations et les transactions se sont y> élevés durant ce mois à 2 millions 860,000 fr. » de plus que ceux du mois correspondant » en 1826. »
Voilà , Messieurs , des paroles remarquables.
Le 1 8 avril , à propos d'une pétition , on disoit encore : « Loin d'être en déficit y il me semble )> que nous nous trouvons dans une position » aussi forte et aussi heureuse que jamais. La » discussion du budget le prouvera. »
Hé bien, Messieurs, le ii mai, on adhéroitau retranchement des 23,ooo,ooo fr. , retranche-
ment proposé par la commission de la Chambre des Députés; on déclaroit que « lorsque la com- » mission avait fait son rapport, il j avoit déjà » une diminution sur les trois premiers mois de » cette année (1827); qu'un autre déficit s'étant » présenté sur le mois d'avril, la commission j> proposoit de retrancher la totalité des augmen- 3> tations demandées.»
Comment! le 10 février, jour de la présenta- . tion du budget, une diminution étoit déjà commencée; le 18 avril, elle avoit continué, et l'on n'en persistoit pas moins à tenir le langage que l'on est forcé de démentir le 1 1 mai !
Le sens exquis de la nation qui ne prenoit aucune partai/^r déclamations mensongères dont les ministres étoient assourdis ^ ce sens exquis qui payoit si bien le 10 février, et qui empêchoit même une perception rétrograde, le 18 avril, ce sens exquis ne payoit cependant plus, alors même qu'on annonçoit un excédant de revenu dont on se hâtoit de partager les deniers entre tous les ministères! on prétendoit régler en février, et pour toujours, une dépense fixe sur des recettes éventuelles qui déjà ne rentroient plus!
Ou l'administration ignoroit l'état réel des choses le 10 février et le 18 avril, ou elle le connoissoit : dans l'un ou l'autre cas , lui étoit-il permis de l'ignorer ou de le connoître, en s'expri-
loant corooie elle s^exprimoit à ces deux époques ?
Je vous demande à présent, Messieurs, pois-je voter le budget en étant forcé de reconnoître des Gontradictio&s si manifestes , de si notables er • reurs? On vous a fait entendre, dans l'exposé des moti& de ce budget que si l'on étoit embarrassé pour les crédits, on y suppléwoit par le fonds d\m dégrèvement alloué; on avoit déjà dit la même chose le ^5 et le aS mai. C'est un moyen qu'on s'est réservé : mais que deviennent et les justes louanges qu'on s'est données à propos de ce dégrèvement , et les choses qu'on a dites sur le fardeau dont est accablée la propriété foncière ?
Nobles Paii*s, je ne ferai jamais d'un embarras dans nos finances un objet de triomphe^ je me réjouirai si le mois de mai a ramené la fortune, s'il offre, comme on l'assure, un excédant qui s'élève à la somme de près de 4 millions; mais la plus-value du mois de mai ne fait rien au déficit du mois d'avril , et le déficit du mois d'avril n'a rien à voir avec la plus-value du mois de mai. La question, quant au système administratif, n'est pas des augmentations et des diminutions alternatives des recettes ; il peut y avoir à ces augmentations et à ces diminutions des causes tout-àrfait indépendantes du ministère ; il s'agit de savoir si des ministres doivent tenir à la tribune un langage contradictoire de quinze jours en quinze
jours; s'ik doivent apporter en preuve de leur
habileté des excédants de produits, alors que ces
produits sont en baisse, et- demapder sur un®
prospérité pr^uuiée des crédits dont la base
manque, au momei^t même où on les demande.
A ce compte , puisqu'il y a amélioration daiis les
I ecouvranijents du mois de mai , pourquoi ne vien-
droit-on pas réclamer les a3 millions que Ton A
cédés ? Il est vrai qu'en cas de réduction dans le
chiffre de juin, ou de juillet, ou d'août, il fau*
droit les abandonner de nouveau, et les deux
Chambres, déclarées permanentes, passeroient
toute l'année à faire et à défaire le budget.
La commission de la Chambre des Députés a trouvé dans le budget de i8a5 un déficit de plus de i3i millions; la dette flottante est augmentée de 60 millions. SI les places fortes étoient réparées ; si le matériel de la guerre s'étoit récupéré de ses pertes; si nps monumwts s'élevoient^ si nos chemins n'étoient pas dégradés ; si notre marine étoit pourvue de bois et de vaisseaux ; si les vénérables pasteurs de nos campagnes avoient le pain suffisant, on auroit quelque consolation; mais peut-on se rassurer entièrement ^ lorsque l'accroissement futur de l'impôt est au moins matière de doute, et que Içs services publics sont en souffrance ?
Il est trop prouvé qu'on s'est trompé quelque-
. fois dans ces matières de finances auxquelles d'anciennes études ne m'ont pas laissé tout-à-fait étranger : on s'est trompé sur les 3 pour cent; on s'est trompé sur Tapplication exclusive de l'amortissement à cette valeur , puisque, acquise au terme moyen de 68 , c'est comme sî on avoit acheté du 5 à ii3, lorsqu'on pouvojt prendre celuî-ci au pair ; on s'est trompé sur le prétendu milliard des émigrés; on s'est trompé sur l'afBdre de Saint- Domingue. Qui payera les colons de Saint-Domingue , si le président Boyer ne remplit pas les conditions du traité ? La France ? Les Chambres ont-elles voté des fonds pour cette dette ?
J'entends dire que le semestre des obligations d'Haïti sera soldé à bureau ouvert, chez les banquiers chargés de cette opération ; mais de quel semestre s'agit - il ? De celui qui représente l'intérêt du premier cinquième du capital, ou l'intérêt du premier et du second cinquième échu ? Qu'y a-t-il , en un mot , d'acquitté du prix d'une colonie si étrangement cédée par ordonnance, sans même avoir entre les mains une garantie de l'exécution du traité* Que de choses inconnues vos Seigneuries devroient pourtant connoître !
Il y auroit beaucoup à dire sur les bons du trésor, sorte de papier-monnaie à la disposition de M. le ministre des finances. Dans quel état se trouvent les caisses publiques? Possèdent - elles
leurs fonds respectifs , ou les ont-elles prêtés sur dépôts de rentes, peut-être sur simples reçus à des maisons de banque qui peuvent , comme les joueurs sur la rente, subir les chances de la bourse ?
On conçoit que dans une machine aussi vaste, aussi compliquée que les finances de la France, on soit tenté quelquefois de faire des revirements de parties, des déplacements de fonds spéciaux pour appliquer ces fonds à une nécessité urgente; on vient au secours d'un service en péril;, on soutient un capitaliste ; on arrête une baisse avec Fintention de remettre toutes choses à leur place par des rentrées qu'on attend : un milliard passe annuellement à travers les coffres de l'État; quelle ressource ! on s'y fie.
Mais il faut qu'aucune chance ne vienne déranger les calculs ; il faut un repos absolu dans les hommes et dans les choses; il faut du temps, et, le temps échappe. Que le plus petit événement arrive, les fonds baissent, les banquiers à qui on a trop sacrifié se retirent, le désordre reste dans l'intérieur des affaires: tout est dérangé, tout est cotnpromis; et, du plus haut point de prospérité financière en apparence, on tombe au fond d'un abîme.
Il est certain que, par suite des emprunts, des services de la guerre d'Espagne, et surtout de
l'établissement du 3 pour, cent, divterses phases ont dû avoir lieu dans les fortunes des capita^ listes. Ceux qui peuvent se trouver encombrés de 3 pour cent , et qui sont forcés de jouer à la Bourse sur eux-mêmes, auront besoin de pom- 'per long--temps Tamortissement, afin de remplir le vide de. leurs coffres. Qu'on désire les soutenir pour empêcher les fonds de fléchir, rien de plus naturel; mais il faudroit nous plaindre, si nous en étions à ces sacrifices, à ces fictions de prospérité»
Que^moye^ avez-vous , Messieurs , de connoître la vérité? Comment éclairciriez-vous la moindre des graves questions que je viens de foire? Ne faudroit-il pas nous contenter des réponses quelconques, ou du silence de la partie intéressée?
Si je deraandois, avant de voter l'impôt, quelles sont les sommes réelles engagées dans le syndicat par les receveurs •* généraux; si je voulois connoître l'action de ces agens comptables à la Bourse, les gains qu'ils ont faits ou les pertes qu'ils ont éprouvées; si je m'enquérois de l'état de leurs caisses publiques; si je sôutepois que cette association menaçante foit refluer à Paris les capitaux,, en desséchant les provinces, on me répondroit ce que l'on voudroit; on me diroit que tout va à merveille » que toutes les précautions sont prises , qu'on peut s'en fier à la prévoyance de l'admi*
Tiistratiofi : radministration avoit-elle prévu, le lo février, la diminution du revenu sur les trois premiers mois de Tannée?
La Banque de France est encombrée d'argent mort, le commerce est paralysé, les paiements se font souvent en métalliques transportés par les diligences comme dans les temps de la plus grande stagnation dés affaires.
Avons-nous sur le recouvrement des impôts led renseignements nécessaires? Il y a des lois de finances qui s'appliquent en raison ascendante du nombre des individus. Sides recensements inexacts faisoient, involontairement sans doute, monter la population d'une commune au delà de son taux réel, on pourroit venir vous annoncer un accroissement de recettes qui ne seroit au fond qu'une augmentation d'impôt illégal.
J'appelle fortement l'attention de VV. SS. sur le sujet que je viens de toucher : un déficit plus ou moins contestable ou contesté ne seroit pas la seule plaie de. nos finances. Je désire que le temps ne justifie pas mes craintes. Pour quiconque étudie l'opinion, la position politique s'altère; une révolution s'accomplit dans les esprits ; nous marchons vers le terme de la septennalité; force sera d'arriver à un dénoûment. Je sais qu'un %\x deux ans paroissent à bien des gens l'éternité; mais nous, gardiens héréditaires
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du trône, nous ne verrons pas d'un œil aussi tran<q[uille un si court avenir.
Cest maintenant de cet avenir que je vais tirer les autres raisons qui m'obligent à repousser les lois de finances.
Ici, Messieurs, je le sais, je porte la main à une plaie vive ; tout autre que moi auroit besoin de dévouement pour aborder un pareil sujet. Mais que suis-je ! un naufragé , sœ^^is projectus ab undiSy un homme qui ne dérange rien dans sa vie, en ajoutant quelques vérités à toutes celles dont il s'est déjà rendu coupable.
Avant de m'expliquer, je dois avouer loyale* ment que je ne crois pas tout-à-feit à l'exécution des projets que je me propose de développer et de combattre : si j'ai trop de franchise pour caresser les foiblesses du pouvoir, je suis aussi trop sincère pour l'accuser d'un mal auquel il ne me semble pas encore participant; mais il peut être entraîné à ce mal , et dans l'appréhension où je suis d'une influence funeste, je dois rejeter le budget pour rejeter à la fois tous les périls.
Des idées malfaisantes sont certainement en-* trées dans des têtes mal organisées ; en se répandant au dehors elles ont effrayé le public : ces idées ont pris une telle consistance , que des députés ont cru devoir en occuper ^la Chambre élective.
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Ce seul fait nous force à nous expliquer. Quand nous at^rions voulu nous taire, cela ne nous seroit plus possible ; nous ne pouvons rester muets lorsque l'autre Chambre a pris l'initiative sur des desseins dangereux à l'État; nous ne pouvons laisser clore la session sans dire nous-mêmes quelques mots , nous , Messieurs y qui sommes les principaux intéressés dans cette affaire. J'ose réclamer votre attention ; c'est principalement de la pairie qu'il s'agit. Il est bon que cette matière soit une fois pour toutes éclaircie et traitée à cette tribune. Les ministres de S. M. y trouveront l'avantage de se fortifier dans la résolution où je les suppose, de ne pas se laisser entraîner aux dernières mesures de perdition; mesures qui, tout incertaines qu'elles sont , m'empêchent d'accorder un milliard à des hommes qui peuvent n^avoir plus assez de force pour résister au pjffti qui les presse et les déborde. Je viens au fait.
On entend répéter, relativement à l'armée, à la magistrature , aux collèges électoraux, des choses si étranges, que je ne les mentionnerai point. Je me renfermerai dans le probable , parce qu'on peut toujours raisonner sur le probable , lorsqu'il est la suite d'une position donnée.
Je vous dirai donc. Messieurs, que ceux dont l'esprit d'imprudence inspira le projet de loi contre la liberté de la presse n'ont pas perdit
courage. Repioiissés sur un point, ils dirigent leur attaque sur un autre , ils ne craignent pas de déclarer à qui veut les. entendre que la censure sera établie après la clôture de la présente
session.
Mais , comme une censure qui cesseroit de droit un mois après l'ouverture de la session de 1828 seroit moins utile que funeste aux feuteurs du système, ils songeroient déjà au moyen de parer à cet inconvénient : ils s'occuperoient, pour l'an prochain , d'une loi qui prolongeroit la censure , ou d'une loi à peu près semblable à celle dont la couronne nous a délivrés.
La difficulté , Messieurs, seroit de vous faire voter un travail de cette nature, si, d'ailleurs, il étoit possible de déterminer les ministres euxmêmes à l'accepter. Vous n'avez pas de complaisai^e contre les libertés publiques. Quel moyaa auroit-on alors de changer votre majorité? Un bien simple, selon les hommes que je désigne : obtenir une nombreuse création de pairs.
Avant de toucher à ce point essentiel , jetons un regard sur la censure.
Les auteurs des projets que j'examine en ontils bien calculé les résultats ? Quand on établiroit la censure entre les deux sessions , si cette censure décriée par les ministres eux-mêmes ne produispit rien de ce que l'on veut qu'elle produise;
si elle n'avoit fait que multiplier les brochures; si le ministère avoit brisé le grand ressort du gouvernement représentatif, sans avoir amélioré les finances , sans avoir calmé l'effervescence des esprits; si au contraire les haines, les divisions, les défiances s'étoient augmentées ; si le malaise étoit devenu plus général; si Von avoit donné une force de plus à l'opposition , en lui fournissant l'occasion de revendiquer une liberté publique , comment viendroit-on demander aux Chambres la continuation de cette censure? On conçoit que du sein de la liberté de la presse , on réclame la censuré sous prétexte démettre un frein à la licence; mais on ne conçoit pas que, tout chargé des chaînes de la censure, on sollicite la censure, lorsqu'on n'a plus à présenter pour argument que les flétrissures de cette oppression.
L'abolition de la censure, le retrait de la loi contre la liberté de la presse, sont défi bienfaits de Charles X; rien ne seroit plus téméraire que d'effacer par une mesure contradictoire le souvenir si populaire de ces bienfaits. Et quelle pitié d'établir au profit de quelques intérêts particuliers une censure qu'on n'a pas cru devoir imposer pendant la guerre d'Espagne, lorsque le sort de la France dépendoit peut-être d'une victoire! Nous nous sommes confiés à la gloire de M. le Dauphin; il n'est pas aussi sûr, j'en con-
viens , de s'abandonner à tout autre gloire ; tnais enfin que MM. les ministres aient foi en euxmêmes; qu'ils nous épargnent là répétition des ignobles scènes dont nous avons trop souffert. Reverrons - nous ces censeurs proscrivant jusqu'aux noms de tels ou. tels hommes , rayant du même trait de plume et les éloges donnés aux vertus de l'héritier du trône , et la critique adressée à l'agent du pouvoir?
Après avoir été témoins des transports populaires du 17 avril, on ne peut plus nier l'amour de la France pour la liberté de la presse. Dans quels rangs pourriez-vous donc trouver aujourd'hui des oppresseurs de la pensée? Parmi des fanatiques qui courroient à la honte comme au martyre, et parmi des hommes vils qui mettroient du zèle à gagner en conscience le mépris public»
Je suis heureux , Messieurs , de pouvoir m'ap^ puyer dans cette matière des témoignages les plus décisifs. 3'invoque l'irrécusable autorité de quelques-uns de MM. les commissaires du. Roi, présents à cette séance. J'en appelle à mon illustre ami M. de Bonald, à mon noble collègue le marquis d'Herbouville : avec quelle force de raison tous n'ont-ils pas foudroyé la censure. Écoutez, Messieurs, des paroles bien plus puissantes que les miennes , ce sont celles de M. le président du conseil :
««Un seul exemple prouvera, disoit-il en 1817, x> quel abus un ministre peut se permettre de qe i> pouvoir exorbitant : J'ai tenu, dit un hpmme » d'Etat, j'ai tenu dans mes mains, en 181 5, l'é- 9 preuve d'un journal dans lequel la réponse &ite » au ministre par mon honorable ami M. de Cor- » bière , comme rapporteur de la commission du » budget , avoit été effacée par le censeur , dans » la partie qui tendoit à laver la commission » d'une inculpation grave dirigée Contre elle. »
M. le comte de Corbière, allant encore plus loin que son collègue , s'écrie dans toute la puis* sance de sa conviction : « N'a-t-on pas vu na- » guère. que les journaux, tombés sous le joug » du despotisme, étoient devenus des instruments » d^oppression et de servitude ? C'est la meilo leure preuve du danger de subjuguer les jouri> naux. »
• Qu'ajouter , Messieurs , à de telles, paroles ? Qu'on le dise; soiit-ce là les doctrines que l'on professe encore ? Je vote le budget.
Dans les provinces où il n'y a presque aucun moyen de vérifier les faits, de réparer les omissions du journal censuré , la déifiance et le mécontentement se prolpng^nt; qu'une brochure paroisse alors, cette brochure, lue et oubliée dans vingt-quatre heures à Paris, occupe et agite un département pendant six mois. Plus elle est pros-
crite, plus elle est recherchée; elle remplace et vaut, dans un moment décisif, cent articles de journaux. On en fait des copies à la main ; elle devient , pour ainsi dire , le manuel des élections. Je parle, Messieurs, d'après mon expérience. Vous me pardonnerez en faveur de la cause importante que je plaide devant vous, de me laisser aller k un mouvement d'amour-propre. Je garde précieusement une lettre dans laquelle on a l'extrême bonté de m'apprendre l'effet produit à Toulouse par la publication de la Monarchie selon la Charte ; lettre par laquelle on veut bien me féliciter d'avoir contribué au succès de quelques nominations dont la France a retiré de si grands avantages.
L*opinion publique étoit-elle plus hostile au ministère de cette époque qu'elle ne l'est au ministère actuel ? Non, Messieurs , elle Tétoit beaucoup moins. Cette opinion publique , saisie toute vive aujourd'hui par la censure, seroit conservée et transportée telle qu'elle est aux élections prochaines.
Ou je me trompe fort, ou les véritables ennemis des ministres se réjouissent au fond du cœur de l'établissement présumé de la censure. Il est de fait que la liberté de la presse périodique s'affoiblit chaque jour , faute de pouvoir trouver de nouvelles formules de plaintes. Imposez la censure , et à Tinstant ropposition reprendra sa pre-
mière vigueur; elle sera justifiée de tout ce qu'elle a dit contre le pouvoir ministériel ; placée sur cet excellent terrain , elle attendra une victoire certaine.
Pour moi, Messieurs, je ne voterai jamais le budget tant que j'aurai à craindre qu'un ministère, ou par calcul, ou par foiblesse, consente à supprimer la liberté de la presse périodique; je voterai encore bien moins ce budget si l'établissement même de la censure doit, par une conséquence forcée, et pour prolonger légalement la censure, amener la tentative d'un dérangement dans la majorité de la Chambre héréditaire.
Nous voici revenus , nobles Pairs , à la grande question , question , telle à mes yeux , qu'elle domine toutes les autres. Il est bien temps de s'occuper de loi de finances, quand on sait que des hommes influents sur . les décisions du pouvoir vont jusqu'à rêver des mesures destructives de la pairie!
Vous vous en souvenez, Messieurs, lorsqu'une nombreuse nomination de pairs eut lieu autrefois , un de vos collègues , courageux à cette tribune, comme il l'avoit été à Quiberon , un noble vicomte dont vous avez entendu prononcer dernièrement l'éloquente oraison funèbre , vous proposa une humble adresse au Roi , afin de le supplier de choisir d'autres ministres'.
Que seroit^ce eu effet qu'une assemblée où ^ pour faire passer les lois les plus désastreuses ^ des ministères successifs pourroient tour à tour ^ au gré de leurs passions, de leurs intérêts et de leurs systèmes , introduire de nouveaux pairs ?
Où seroitle terme de ces créations, tantôt pour des lois déjà en partie discutées, tantôt pour de simples amendements! Ne ressembleroient -elles pas à des commissions contre les choses , comme on nommoit autrefois des commissions contre les hommes ?
Mais dans le cas même où Ton prétendront étouffer, au s^n de cette noble Chambre, la première de nos libertés, ne seroit-pp pas déçu? Les nouveaux pairs auroient-ils cet esprit de docilité dont on les gratifie d'avance ? Se chargeroient-ils de la responsabilité qu'on eut désiré leur imposer ? Se voudroient-ils laisser soupçonner d'avoir acheté , aux dépens des libertés de la France, la première dignité de la monarchie? Enfin, j'ose croire que si de pareils projetspouvoient jamais s'accomplir, mes nobles collègues actuels , ceux dont j'ai le malheur de ne^pas partager aujourd'hui l'opinion., déserteroîent les 'drapeaux des ministres : l'honneur nous rendroit la majorité qu'auroit voulu nous enlever la violence.
Si je traite du principe, il me sera facile de prouver qu'augmenter la Chambre des Pairs, de
* ^9 -^ manière à changer la majorité des suffrages, c'est violer la Charte.
La Charte n'admet point la dissolution de la Chambre des Pairs : or, des accroissements démesurés de cette Chambre , ayant pour but d'en briser la majorité, ne seroient autre chose qu'une ' dissolution , sous une autre forme; ainsi , l'on violeroit réellement la Charte en« donnant à la Chambre héréditaire la constitution de la Chambre des Députés ; et on lui donneroit cette constitution, puisqu'elle deviendroit, par le fait, dissoluble et élective.
Mais ce t te espèce d'anéantissemen t de la Chamb re héréditaire auroit les résultats les plus funestes , résultats que n'a pas la cassation de la Chambre élective. Celle-ci, rappelée, revient avec le nombre fixe* de ses membres, dans ses proportions légales. La Chambre haute , renouvelée par une accession de pairies, reparoitroit considérablement augmen<tée. Poussez les choses k leur dernière conséquence, et vous arriverez par différentes dissolutions , c'est-à-dire par différentes augmentations de la Chambre des Pairs, à former dans l'État un corps aristocratique si puissant , ou si impuissant , qu'il usurperoit les autres pouvoirs, ou qu'il toraberoit dans le plus profond avilissement. La paierie seroit tout , ou ne seroit rien; la Charte seroit ^ anéantie.
D'un autre côté, les deux Chambres pouvant être dissoutes, Téquilibre des trois pouvoirs se trouveroit rompu ; on seroit menacé ou de la dictature ministérielle, ou du retour de la monarchie absolue.
Et pourquoi joueroit-on ce terrible jeu? Pour obtenir un succès dans une loi! Succès bien court, car enfin il n'est pas dit que tous les Pairs nouvellement nommés yoteroient éternellement, avec un ministère qui ne seroit pas lui-même éternel. C'est ,douc pour le triomphe d'un moment que l'on vicieroit à jamais un des premiers éléments de la Charte; c'est à la nécessité d'une heure, à l'ambition d'un jour, que l'on sacrifieroit l'avenir.
Il y a des ressources contre la censure ; faussez l'institution de la pairie , où est le remède ?
Supposez qu'on nous envoyât soixante pairs à la session prochaine pour faire passer un projet contre la liberté de la presse : voilà ce projet devenu loi. Un an , deux ans après, peu importe , vient un autre ministère ; celui-ci trouve que la loi , dite salutaire à la France , la met au contraire en péril ; vite soixante autres pairs pour défaire l'ouvrage des soixante premiers. Ce second ministère tombe ; un troisième arrive dans des opinions opposées : vite soixante autres pairs pour remettre les choses en bon état. Un quatrième..... Je m'arrête^ Messieurs , labsurdité et l'abomina-
tiou de ces procédés onl-elles besoin d'une plus longue démonstration ?
Qu'on ne dise pas que ces lois contradictoires sur la presse , ou sur tout autre sujet , n'auroient pas lieu : depuis la restauration vous avez eu quinze lois et fragments de lois concernant la presse , et sept ou huit ministères.
Le résultat de ces exagérations seroit qu'un jour la Chambre héréditaire périroit , comme je lai déjà dit, ou qu'on seroit obligé de la réformer par un déplorable coup d'état. On se trouveroit dans la monstrueuse nécessité de priver arbitrairement de la dignité de la pairie ceux ou les enfants de ceux à qui on l'auroit conférée léga* lement , mais aux dépens de l'institution. Ou ver* roit peut-être la législature par des lois, la pairie par des règlements, essayer de se mettre à r.ibri , et faire revivre contre des ministres, pour abus de conseil, le crime de lèze-majesté.
Sans recourir à des mesures désastreuses , il y a , Messieurs, un moyen sûr de dominer vos suffrages; c'est de ne vous proposer que des choses approuvées par la raison. Je ne sache pas une seule loi utile qui n'ait passé dans cette Chambre , je ne dis pas à la majorité, mais à la presque unanimité des votes. Est-ce là une majorité factieuse ? Parler d'altérer cette majorité par une création nombreuse de pairs, seroit presque avouer l'intention
de nous présenter des projets pour lesquels on auroit à craindre les impartiales investigations de votre sagesse. Les ministres de S. M. seroient sans doute les premiers à repousser cette supposition.
Remarquez bien que tout ce que je dis pour )a Chambre des Pairs s'applique dans des propor^ tions correspondantes à la Cour desPairs, de sorte que des ministres puissants et coupables seroient libres d'augmenter les juges de cette Cour suprême dans des procès criminels ; ils auroient la possibilité, s'ils étoient accusés par la Cbambre élective, d'assembler un tribunal de nature à déclarer leur innocence : leur responsabilité disparoit. On sent dans des temps de trouble, de minorité , de successions à la couronne , jusqu'où cela peut aller.
Mais la Chambre héréditaire ne peut-elle donc être augmentée? La Chambre des Lords en Angleterre n'est -elle pas plus nombreuse que la Chambre des Pairs en France , bien que la population de ce dernier royaume surpasse d'un tiers la population des trois royaumes-unis? Ai-je la coupable prétention de borner l'exercice de la prérogative de la couronne ?
La constitution de la pairie dans la Grande- Bretagne est , Messieurs , toute différente de la constitution de la pairie actueUe en France. Les pairs d'Angleterre , qui dérivent leur puissance dç
liai loi normande , représentent la propriété foncière , que vous ne représentez pas ; ils la représentent d'origine, par usurpation ou conquête, comme petits souverains, jadis féodaux. En cette qualité, ils peuvent être nombreux, parce qu'ils sont primitivement les députés du sol, tandis que les communes sont , dû moins en théorie , les députés de la liberté et de l'industrie nationale.
Vous, Messieurs, vous n'avez rien usurpé, vous êtes un corps aristocratique fait pour balancer l'autorité de la couronne et du peuple ; vous êtes nés non d'un fait accompli, la possession, non de votre propre pouvoir, mais d'une combinaison politique , d'une volonté placée hors de vous , abstraction faite de vos propriétés territoriales. Vous représentez un principe plutôt qu'un intérêt; sous ce rapport , le resserrement de votre nombre est une nécessité presque absolue pour augmenter le prix d'une institution que le temps n'a pas encore consacrée.
Vous pouvez sans doute être augmentés, mais lentement, mais avec mesure, si l'on veut que la pairie soit une institution utile, et non pas nuisible à l'État.
Voilà pour le principe : voici pour l'histoire.
Le nombre des pairs en Angleterre a-t-il toujours été ce qu'il est aujourd'hui? Jugez-en, Messieurs.
En 1 2 1 5 , douze évêques et vingt-huit barons seulement sont témoins de la concession de la grande Charte.
En ia65, le parlement appelé Leicester^ où l'on remarque le premier modèle de la division du parlement en deux chambres ^ ne donne que cinq comtes et dix-huit barons.
En i377, "^ àxkc^ treize comtes, quarantesept barons, des évéques, vingt-deux abbés et deux prieurs composent toute la chambre haute.
En i539, après la réforme religieuse, vous ne trouvez que quarante et un lords temporeb , vingt lords spirituels, en tout soixante et un pairs.
Ainsi , Messieurs , pendant trois siècles, de 1 2 1 5 à 1 539 , la pairie angloise ne s'est composée que de quatre-vingts à cent pairs, et il a £gillu trois siècles pour qu'elle arrivât au nombre où nous la voyons aujourd'hui. Et nous, nous prétendrions créer en six ans autant de pairies que les Anglois en ont institué en six siècles !
Mais je conteste donc à la couronne le droit de créer des Pairs ? j'attaque donc à la fois la prérogative royale et l'article a6 de la Charte ?
Je contesterois à la couronne elle-même le droit de cesser d'être , si des conseillers imprudents l'exposoient au suicide politique : tout pouvoir peut se donner la mort par Tusage abusif de son droit, comme on se tue en se jetant sur la pointe de son
épée. La royauté peut se détruire par la royauté, la constitution par la constitution. N'est41 pas possible de confisquer la Charte au profit de l'art. lo, conime je l'ai dit autrefois ? Si l'on créoit un million, deux millions, trois millions de Pairs, y auroit-il une chambre des Pairs, bien que le droit de plusieurs millions de Pains soit implicitement dans l'article a6 de la Charte ?
Qu'on abandonne l'argumentation tirée du droit rigoureux contre le droit possible , laquelle mène d'abord à l'absurde , ensuite à la destruction. C'est précisément cette même argumentation qui a fait dire : Périssent les colonies plutôt qu'un principe !
Quant à ceux qui me pourroient répondre : a Tant mieux , si la Charte périt ! Il est bon d'en » fausser les institutions , pour la rendre impos- » sible, » à ceux-là, je n'aurois rien à répliquer.
Me résumant sur ce point , je ne conteste rien de légal à la couronne dans les limites de sa propre sûreté; mais je disputerois aux ministres le droit de faire nommer des Pairs pour conserver des portefeuilles, pour changer une majorité, pour corrompre et pour renverser finalement nos ins* titutions. Une simple création de douze Pairs fit mettre en accusation lord Oxford, la première année du règne de Georges V^. Les communes accusèrent ledit comte « d'avoir enfreint les droits
» et rhoiineur des ^igneurs, en faisant créer j» douze pairs pour s'en servir à ses fins. j>
Un grand exemple est, dans ce moment même , «ous vos yeux. Le ministère anglois semble avoir perdu la majorité dans la Chambre haute. Songet»il, ose-*t*>il songer à une nombreuse nomination de pairs ?
Quel sujet de réflexions, si l'on voyoît parmi nous lès hommes qui ont le plus blâmé une précédente mesure, comme attentatoire aux droits et à l'existence même de la'pairie, récourir à ime mesure semblable !
A tout ceci que me dira- 1- on, si toutefois ce discours vaut la peine d'une réponse ? Me dirat-oii que j'ai entretenu la Chambre dé bruits de salons , de nouvelles des rues , qu'il n'est question ni de censure, ni de nominations de Pairs? Plut à Dieu que je fusse ainsi confondu! Avec quelle joyeuse humilité je confesserois mes erreurs !
Me fer oit- on une autre réponse qu'on a déjà &ite, savoir qu'on mettra ou qu'on ne mettra pas la censure, selon les circonstances; qu'on créera ou qu'on ne créera pas de Pairs, selon qu'il sera avisé; qu'on ne doit pas venir ainsi au devant des desseins du Roi ; qu'après tout on n'a rien à démêler avec mes paroles , puisque je me suis écarté de la question dit budget , et que l'on ne répond pas à des déclamations ?
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Aujourd'hui, Messieurs, les chiffres mêmes sont des déclamations, quand ils ne disent pas ce qu'on veut qu'ils disent : le 5 pour cent déclame contre le 3. Je ne suis point sorti de la question du budget, puisque c'est de l'ensemble des faits et des craintes que je déduis les raisons qui m'obligent à rejeter les lois de finances. J'ai assez répété ce refrain pour qu'on l'ait compris si on a voulu le comprendre.
Quant à l'impropriété de venir au devant des desseins de la couronne, nous avons ici des idées trop précises du gouvernement constitutionnel pour supposer jamais qu'on puisse mettre un nom sacré, comme un bouclier impénétrable, au devant de la responsabilité des ministres. Dans la monarchie absolue, le bon plaisir royal étoit tout; dans la monarchie représentative, le bon plaisir ministériel ne seroit rien : permis à chacun d'en rire ou de s'en indigner.
Si quelque chose me sembloit appuyer le système que j'ai combattu dans les faits du passé et dans les craintes de l'avenir, je pourrois croire que je me trompe, unfai eu tort ne me coûtera jamais; mais quand je jette les yeux sur la France, je ne puis m'empêcher de voir le commerce et les manufactures en détresse, la propriété foncière écrasée et menacée du retrait du dégrèvement, dans le cas possible d'un déficit; j'aperçois
des tribunaux dont l'indépendance fatigue, une Chambre des Pairs, objet, dans un certain parti, de desseins plus ou moins hostiles ; une opinion publique qu'on a d'abord voulu corrompre, ensuite étouffer; une capitale en deuil, la tristesse dans le présent, l'incertitude dans l'avenir.
Les hommes que leurs places rattachent au système que l'on suit, sont-ils satisfaits? Interrogez-les en particulier : excepté le petit nombre qui, par caractère ou par besoin, est tombé dans la pure domesticité, tous vous exprimeront des alarmes.
Au reste, il est naturel que tout souffre, parce que tout est dans une position forcée. Le gouvernement représentatif tend à amener les capacités au pouvoir, et le système que l'on suit les repousse. Il arrive de là qu'il n'y a paâ une véritable supériorité sociale , pas un talent de quelque valeur qui ne soit en opposition ouverte ou secrète avec l'administration.
Les songes ont bien leur mérite ; mais ce n'est pas à nous, émigrés, qu'il faut venir raconter des songes. Nous avons assez déraisonné dans notre jeunesse, pour que la raison nous soit venue dans nos vieux jours. Et nous aussi nous disions en 1 789 que personne ne vouloit de la révolution , comme certaines gens disent aujourd'hui que personne ne veut de la Charte , et nous aussi nous nous
vantions d'avoir pour nous l'argent et l'armée , et nous aussi nous ne parlions que d'être fermes, que de braver l'opinion, que de frapper des coups d'état , pour sauver malgré eux les insensés qui ne pensoient pas comme nous. Un matin nous nous réveillâmes exilés, proscrits, dépouillés; nous cherchâmes nos chimères dans notre havresac , elles n'y étoient plus; mais nous y trouvâmes l'honneur qu'un François emporte toujours avec lui.
Ceux qui voudroient regarder comme une tranquillité née de la force et de l'habileté de l'administration le repos actuel , ou plutôt le sang-froid de la France , ignorent les temps où ils vivent : ils voient toujours ce qui s'est passé en 1769; ils comptent pour rien les leçons qu'on a reçues, lès expériences qu'on a faites , les lumières qu'on a acquises , la raison politique qui est entrée dans tous les esprits, et surtout le déplacement qui s'est opéré dans les générations et dans les intérêts. Ce n'est plus le peuple qui, ému de passions turbulentes, se forme une idée confuse de ses droits, c'est la partie éclairée de la nation qui sait ce qu'elle veut avec autant de fermeté que de modération. Les mœurs de la société instruite, si j'ose m' exprimer ainsi , 5ont entrées dans la politique , et l'on prend la patience et le calme de ces mœurs pour de l'impuissance d'action.
Tout se réduit à ce point : Veut-on l'établissement paisible des libertés publiques , en les dirigeant, en se plaçant soi-même dans le mouvement du siècle, ou veut-on faire que ces libertés triomphent par leur propre force, en essayant de les détruire ? Elles em porte roient alors aussi facilement ce qui seroit devant elles qu'un torrent emporte une digue impuissante.
Quoi qu'il en soit de l'avenir, si jamais, ce qu'à Dieu ne plaise , des fautes répétées engendroient de nouveaux malheurs, ces malheurs me rencontreroient encore , malgré les années , aux pieds du Roi : y trouverois-je ceux qui prétendent aujourd'hui si bien servir la couronne , en frappant les plus fidèles sujets de S. M. , et en attaquant les libertés publiques ? Je l'espère pour eux.
Je vais voter. Messieurs, contre le budget. Si la Chambre prenoit ce parti, dans quelques jours , tout seroit fini ; ou les ministres changeroient de marche , ou ils seroient forcés de s'éloigner. L'application du grand moyen constitutionnel dénoueroit sans effort ce que le temps peut briser avec violence. En montant à cette tribune, je ne me suis pas flatté un seul moment d'obtenir un pareil résultat de mes efforts ; aussi n'ai-je eu pour but que de remplir un devoir.
On s'irrite contre ces esprits indisciplinés qui viennent troubler un repos agréable, qui se •
croient le droit de dire tout haut ce que tant d'autres pensent tout bas, contre ces hommes qui sacrifient le succès de leurs personnes à l'utilité de leurs paroles , mais enfin ce qu'ils peuvent avoir avancé de bon par hasard demeure, et l'avenir en profite.
Au surplus , les contradicteurs du système ministériel sont-ils donc si exigeants? Us ne disent pas même à leurs adversaires : « Faites quelque chose pour les libertés publiques. » Us savent bien qu'ils ne seroient pas écoutés. Us se contentent de leur dire : « Ne faites rien contre ces Hbertés. » Cessez d'attaquer tous les ans ce que la nation » a de plus cher. Revenez sur quelques actes de » colère qui ne vous ont été bons à rien. Voilà » ce qui suffira pour rendre la couronne légère à » cette tête auguste trop long-temps courbée sous » le poids de l'adversité , ce qui suffira pour nous » donner des élections paisibles, monarchiques » et constitutionnelles, pour dissiper tous les » nuages. »
Je ne descendrai pas de cette tribune sans dire le bien avec autant d'impartialité que j'ai dit ce qui m'a paru de mal. J'adresserai des remercîments à M. le ministre des affaires ecclésiastiques, pour la tolérance de ses opinions politiques. (Uy a toujours de la générosité dans le talent.) J'offrirai les mêmes remercîments à M. le ministre de la
marine , pour ses instructions humaines aux chefs de nos escadres dans les mers du Levant ; à M. le ministre des affaires étrangères , pour les bruits d'un traité favorable à la délivrance d'un peuple. C'est avec un plaisir sincère que j'a^prendrois que le noble baron a été plus heureux que moi ; qu'il a pu achever l'édifice dont on m'avoit à peine laissé le temps de poser la première pierre.
Il est un peu tard , il est vrai , de s'apercevoir du danger d'enseigner la discipline militaire à des hordes mahométanes; le cri de la religion et de l'humanité auroit pu monter plus tôt à l'oreille des Rois; il étoit parvenu au cœur des peuples; mais enfin, il faut encore s'en féliciter, si, après cinq années de dévastations et de massacres , on a trouvé que la Grèce étoit assez dépeuplée , que les Arabes y avoient suffisammment établi leurs tentes et leur désert ! Dieu veuille seulement qu'on arrive avant les funérailles !
Messieurs, joignez-vous à moi pour solliciter la prompte conclusion d'un traité de miséricorde : les infortunés Hellènes sont devenus vos clients , puisque vous êtes le seul corps politique, en Europe, qui ait exprimé le vœu de la pitié. Mais il n'y a pas un instant à perdre; de nouveaux gémissements se font entendre; ils ne viennent pas du Péloponèse, où il n'y a plus personne; ils s'élèvent des rivages de l'Attique. La Providence a
amené le combat au pied de la cité magna pa^ i^ns virum ! comme pour donner ce grand témoin à ce grand effort d'une gloire qui lutte avec la puissance d'un simple nom contre les barbares de trois parties de la terre.
Mais Athènes chrétienne, trop long- temps abandonnée par les chrétiens, la mère de la civilisation trahie par la civilisation elle-même, ne succombera-t-elle point avant d'être secourue? Le coup qui peut tuer la Grèce moderne peut détruire ce qui reste de la Grèce antique. La même explosion qui feroit sauter la garnison héroïque de l'Acropolis disperseroit dans les airs les ruines du temple de Minerve : mémorable destinée ! Le dernier soufQe de la liberté de la Grèce seroit-il attaché aux derniers débris de ses chefe-d'œuvre? Est-il écrit qu'il s'évanouira avec eux?
Les peuples comme les individus ont leur jour fatal. Puisse ma belle patrie conserver la liberté et le génie de la Grèce, dont elle semble fille, et puisse-t-elle en éviter les malheurs! Mais qui ne trembleroit en nous voyant sortir des routes faciles qui mènent au salut pour nous jeter dans des chemins scabreux qui aboutissent à l'abîme. Cet aveuglement surnaturel tient -il à quelque dessein caché de la Providence? Je l'ignore; mais je ne puis me défendre pour le trône, pour les libertés publiques, pour mon pays, pour vous-
mêmes, Messieurs, d'un sentiment d'inquiétude dont je vous prie de ne voir la source que dans le cœur d'un bon François et d'un honnête homme.