‹ Censure de 1827 (volume 3)Chapitre 23 sur 24 · SÉANCE DU 17 AVRIL · texte numérisé non relu

SÉANCE DU 17 AVRIL

La question de la liberté de la presse , si /souvent agitée, traitée dans les deux sessions précédentes, le sera vraisemblablement dans les sessions suivantes, puisque nous la traitons encore dans celle«-ci , et même nous la décrétons sans la résoudre,

INous sommes partis de deux principes également faux : l'un , que la presse n'est qu'un instrument, comme le bâton qui frappe ou le poignard qui tue , et que l'imr primeur qui Ut ou fait lire le manuscrit, le

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prote qai corrige l'épreuve, sont partie de cet instrument, comme le papier , les presses et les caractères. La presse n'est pas un instrument borné à un lieu, à un temps, à une action, qui, hors de la' main qui l'emploie , est un morceau de bois , ou de fer, inutile à tout, inhabile à rien produire; elle est un homme qui parle, mais qui parle, à la fois pour tous les temps, pour tous les lieux , à tous les hommes. H ne &ut pas la voir dans l'assemblage des pièces qui composent la machine appelée presse , mais dans le livre qu'elle produit, comme vous ne voyez les outils de l'horloger et l'horloger lui-même , que dans la montre qui résulte de son travail. Ce même livre , écrit à la main avant l'invention de l'imprimerie, ou imprimé à dix mille exemplaires, est un instrument bien différent; et l'imprimeur qui sciemment imprime un écrit dangereux, peut être aussi coupable que le pharmacien qui donne du poison , sachant qu'on en fera un usage criminel (i).

(i) Le graireur qiii publie une gravure obscène oa séditieiiae, ft'cst-il auMi qu'on instrument comme sa planche, et n'a-t-il pu k disceraenent de ce qu'il iait?

ET DE LÀ LIBERTÉ DE LÀ PRESSE. iS7

Un autre principe également faux a conduit les partisans de la liberté de la presse à des conséquences peu raisonnables. Ils ont perpétuellement confondu la faculté naturelle ou plutôt natiçe qu'a l'homme de penser et ^exprimer sa pensée, faculté qui dérive de sa constitution morale et physique, avec la libei^té de publier ses pensées par la parole ou par l'impression, que l'homme tient de la loi, qui seule peut permettre au particulier de s'ériger en autorité publique sur les esprits.

Car si chacun avoit la liberté naturelle de publier ses pensées par la voie de l'impression , il auroit à plus forte raison la liberté plus naturelle encore de les pubUer par la parole j je veux dire d'attrouper le public pour lui débiter ses doctrines. Cette conséquence inévitable, mais insoutenable , ruine toute seule le principe. La liberté, non de penser, mais de publier ses pensées , est une concession de la loi, et elle peut y mettre telle condition qu'il lui plaît, ou plutôt elle doit y mettre les conditions les plus sévères.

Nous faisons une loi sur la liberté de la

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presse, sous l'influence du même principe qui a dit les quakers et d'autres sectes de &natiques; du principe que , dès que le premier venu veut prendre la parole dans une assemblée, ou la plume pour parler au public , V esprit lui révèle aussitôt tout ce qu^ doit dire ou écrire pour l'édification de ses semblables et l'utilité de la société.

U n'y avoit qu'un moyen de sortir d'embarras, un moyen de ocmcilier avec les intérêts naturels et légitimes de la société la Êiculté native et la liberté légale de l'homme, de donner à l'écrivain de bonne foi une garantie contre l'animadvei^on de la loi, les poursuites de l'autorité, les erreurs mêmes de son esprit, et au public éclairé et vertueux une garantie contre la sottise, la malice , l'ignorance des écrivains; enfin de rendre Ëtcile au gouvernement l'accomidissèment du premier et du plus sacré de ses devoirs, celui de prévenir le crime pour n'être pas dans la £àcheuse nécessité de le punir.

Ce moyen étoit la censure préalable. Il avoit été en usage parmi nous lorsque la presse n'enfantoit que des chefe-d'œùvre;

et depuis que la censure s'ëtoit relâchée âe sa sévérité, aucun des ouvrages qu^elle auroit du supprimer n'avoit été sans danger et sans reproche. Ce moyen, usité ailleurs qu'en France, étoit inofifensif pour l'écrivain, puisqu'il pouvoit n'être que faculrtatif, et é[ue l'écrivain lui-même ou le ministère public pouvoient appeler aux tribunaux ordinaires de la décision des censeurs. Ce moyen enfin existe, quoi qu'on dise , dans la Charte , puisque la Charte veut des lois pour réprimer les abus de la liberté de la presse. Or, des deux moyens, constitutionnel et administratif , de maintenir l'ordre contre tout ce qui peut le troubler; de ces deux moyens , différens dans leurs procédés, identiques dans leur but, l'un, le moyen administratif, la police, réprime le mal en le prévenant ; l'autre , le moyen constitutionnel, la justice, le réprime en le punissant; et qu'ainsi prévenu ou puni, le désordre est empêché, c'est-à-dire réprimé. La censure préalable fut proposée a la session dernière. On ne répondit pas aux observations qui la justifioient, parce qu'effectivement il n'y avoit rien à répondre:

elle ne fat pas même prise en consîdératioiiy et n'a pas reparu dans le projet acti^eL H ne restoit donc plus rien à dire sur cette question , d celui qui ne connoit, qui ne conçoit même pas un autre moyen de la résoudre, puîsqu'en punissant l'auteur, et même en saisissant l'écrit imprimé, le jugement subséquent qui en arrête la pubUcation ne peut en empêcher la circulation clandestine, plus attrayante et plus active, parce qu'elle est clandestine; car, s^ y a une vérité démontrée en commerce de librairie, c'est que tout écrit, une fois qu^ est imprimé, circule; que plus il est dangereux, et par les doctrines qu'il renferme, et par les talens de son auteur, mieux 3 circule; et qu'enfin, s'il est possible à la police, comme je le crois, de prévenir l'impression , il est imposable à la police et à la justice d'empêcher la circulation. En général, dans toutes les discussions sur la liberté de la presse qui ont eu lieu dans nos différentes assemblées législatives , on n'a considéré que l'homme et jamais la société ; on n'a consulté que l'amour propre ou les intérêts personnels de l'écrivain, et jamais

ET DE LÀ LIBERTE DE LÀ PRESSE. i4i

Futilité publique > et les vrais intérêts de la société, qui doivent être le but unique de toutes les lois.

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SÉAKGE DU 9 JUILLET 1821.

Quelques considérations politiques, qui n'auront d'autre mérite que la vérité , d'autre parure que la simplicité, c'est tout ce que nous ont laissé à vous offrir les orateurs que vous avez entendus dans la séance d'hier. Il n'y a plus , dans cette discussion , de place à l'éloquence; il y en a encore pour la philosophie, à qui il en faut beaucoup moins.

La liberté légale d'écrire et de publier ses écrits n'est ni une propriété du génie, ni un droit de la nature , ni un bienfait de la loi ; elle est le symptôme essentiel de cet état de société qu'on, appelle gouvernement représentatif, k peu près comme la fièvre est le symptôme d'un état inflammatoire : les hommes ne la décrètent pas, la nature de ce gouvernement la produit; la société n'en )ouit pas, elle en subit la nécessité.

Cette liberté d'écrire est la guerre inévi-

taUe des deux pouvoirs royal et populaire qui constituent ce gouvemeoient. Elle natt avec lui, n'existe pas avant lui, et n'existeroit pas après lui. Vous la voyez se prolonger en Angleterre, nous l'avons vue naître en France avec la Constituante, et mourir sous le Comité de salut public et sous Buonapaite. IVous la voyons commencer en Espagne, en PcHrtugal , et partout où une révolution vient placer les doctrines populaiires à côté des doc* trines monarchiques. Est-ce un bien?....^. est-ce un mal?.-.. C'est une nécessité. Faav tout où il y a deux pouvoirs, il y a deux sociétés, et deux sociétés ne peuvent pas vivre tranquilles dans le même EtaL

Sous Louis XIY , il n'y avoit en France qu'une doctrine politique : il n'y avoit pas de liberté de la presse sur les matines poKtiques, on n'y songeoit même pas; mais il y avoit, depuis la réforme, deux doctrines religieuses : il y avoit donc liberté d'écrire sur les matières religieuses. Les écrivains protes* tans et ceux de Port-Royal , Bossuet et Leib^ niz, combattoient corps à corps daiK des écrits forts d'érudition et de raisonnemens, et le plus souvent modèles de politesse ;

nobles combattaiis qui faisoieat la guerre comme elle se fait entre des peuples civitises, en ménageant le pays qui. en est le théâtre , je veux dire la religion chrétienne , qui leur étoit commune j mais comme la religion est , qu'on le veuille ou non , inséparable de la politique, Bossuet traitoit incidemment, dans ses immortels ^ver^/^^^men&y ces mêmes questions qui font.aujour-* d'hui le fond de nos débats politiques, et Jurieu, son fougueux antagoniste, lui en a voit donné l'exemple.

La liberté d'écrire est donc la lutte entre des doctrines opposées, et cette guerre des esprits doit avoir ses lois comme la guerre des armes, des loÎB qui lui laissent ce. qu'elle' a d'inévitable, et lui ôtent ce qu'elle auroit de violences inutiles et d'effets trop meurtriers.

Tous les peuples ont donc imposé des freins à la liberté d'écrire , et porté des lois pour cette guerre de». esprits , et les Anglais , qui punissent si sévèrement le libelle y et les Romains, dont le sénat, dans sa profonde sagesse, bannit si souvent de la république les philosophes qui troubloicnt l'État par

des discours parlés ou manuscrits^ comme les nôtres le troublent par des imprimés.

Mous avouons tous la nécessité de ces lois. Les uns les veulent répressipes; les autres , sous le nom de préventipes, les veulent réprimantes, car aucun de nous ne demande la paix et ne peut la demander, et c'est en cela seul que nous nous accordons.

Ainsi, Messieurs, ce ne sont ni les lois répressives qu'il nous faut opposer à la licence de la presse, ni des \oîs prépentipes , mais des lois efficaces; et c'est assurément ce que la Charte a dit, ou elle n'a voulu rien dire (i).

Mais ceux qui ont le plus usé et abusé de la liberté d'écrire, qui sont le plus disposés à en user ou abuser encore, sont ceux qui demandent avec le plus d'obstination des lois répressives et qui judaïsent le plus longuement sur le mot réprimer : c'est une preuve

(i) Cest sans doute pour le plaisir de dû^vler que noos ae pouTODS nous entendre sur le Téritable sens du mot réprimer exprimé dans la Charte y lorsque nous pourrions terminer toute oontestadon sur œ pcnnt en consultant ceux qui l'ont faite. Ss nous diroient que réprimer un aJbus, signifie, en bon françaif, prévêmr un déUt.

qu'ils ne jugent pas très-^réprimantes ces lois répressives^^ et qu'ils craignent beaucoup trop ce sens de prévenir, que la grammaire et la logique trouvent tout naturelr lement dans l'expression de réprimer. Cette raison devroit suffire , s'il étoit possible à un grand nombre d'esprits de se contenter d'z^/z^ raison.

Attendre à punir le délit quand on peut le prévenir, est une barbarie inutile., un crime de lèse-humanité qui déshonore un code et un gouvernement.

Préférer la répression par la justice à l'a* vertissement par la censure , est un choix vil et abject qui désbonoreroit un écrivain , et ne peut tenter qu'un libelliste.

!Nos mœurs ont toujours été plus indulgentes que nos lois. C'est un beau trait de caractère national. Aussi avoit-il faUu , pour maintenir de l'ordre en France, des lois fortes et des tribunaux plus forts encore que les lois.

Ce caractère ne s'est pas perdu, même après que les lois et les tribunaux se sont afibiblis : mais il en résulte un grand mal , la difficulté et bientôt l'impossibilité de pu-

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nir; puissant et nouveau motif de prévenir.

Si vos lois répressives sont foibles, il y aura peu de péril, et souvent beaucoup de profit à les braver ; si elles sont fortes , elles ne seront pas appliquées par des tribunaux foibles, et le seront d'autant moins, qu'elles seront plus fortes.

Essayez, comme en Angleterre, de condamner un écrivain impie ou séditieux à une amende qu'il ne puisse pas payer, même en restant en prison toute sa vie , et vous verrez, avant qu'il y ait passé trois ans, la plîilantropie philosophique, et la charité chrétienne conspirer de concert pour obtenir sa grâce de l'autorité. Telles sont nos mœurs; et, s'il ne faut pas leur céder, il ne faut pas trop s'en plaindre.

Je ne dirai plus qu'un mot , et il sera entendu. Comment oserez-vous seulement proposer la répression judiciaire de la licence d'écrire dans un pays où, au temps de la plus grande dignité des mœurs, lorsque les princi|>es d'honneur avoient tant de force dans la société et d'empire sur les esprits, un écrivain, un philosophe, un homme d'un talent reconnu, admiré et caressé dans legrand

monde , qui se serait offensé d'être assigné par un huissier, à'applaudissoit y s'honoroit peut-être de voir son ûqqi et son ouvrage aux pieds du grsind esdaliçr. du palais de la justice, tfor^cz/^^ par lé bourreau? L'auteur en personne auroit été exécuté , qu'il ne se seroit pas cru, qu'on ne l'auroit pas cru désl^onoré. Jamais, en France, l'abus du talent n'a déshonoré personne. Et comment pouve^-VDUs faire des lois répressives là où l'application d'une loi pénale et la répression judiciaire n'impriment pas une flétris*sure? Il ne voiis resteroit à tenter que le fouet et la marque^ et vous useriez tout, l'honneur et les lois.

Aussi, au temps de la plus grande sévérité des lois criminelles et des chambres de Tournelle, on n'avoit su opposer que la censure à la licence des écrits, et les tribunaux punissoient un écrivain plutôt pour avoir décliné ou trompé la censure, que pour avoir publié des écrits dangereux.

Mais, nous dit-on, la censufe est arbitraire.— Est-ce qu'il n'y a pas de l'arbitraire dans tous les jugeraens? — Vous donnez au censeur ou au |uge un pouvoir discrétion-

\/tS DE L'OPPOSITION

naire. — Est-ce que récrivain n'a pas luimême ce pouvoir discrétionnaire d'écrire le vrai et le fauic, la louange et l'injure, le bien et le mal ? Si le ' méchant se sert à volonté, pour nuire à la société, de toutes les forces et de toutes les ruses de son intelligence, voulez -vous interdire au censeur et au juge, pour prévenir le délit ou le punir, le droit de faire usage de la sienne? et croyezvous réduire les innombrables combinaisons de l'art de présenter ou de sous-entendre les pensées les plus dangereuses sous les expressions les plus innocentes, à un fait précis et matériel, comme un vol, un &ux ou un assassinat?

La société périt , non par l'absence de la vérité, car elle a toujours possédé celles qui lui étoient nécessaires, mais par la présence de l'erreur; et un écrit tout entier, bon et utile, injustement supprimé, n'auroit pas fait autant de bien que feront de mal quelques lignes coupables laissées dans un écrit par foiblesse ou par complicité. La société n'a rien à apprendre; elle a beaucoup à oublier.

Osons le dire , une loi répressive de la li-

ET D£ LÀ LIBERTÉ I)£ Li PRESSE. 149

cence d'écrire, j'entends une loi réprimante, est impossible à faire , impossible k exécuter; nos ennqmis le savent, et c'est pour cela qu'ils la demandent.

. On ne fait pas même attention que ces lois répressiyes ne sont réellement que pt^ventiles à l'égard des écrits non périodiques, connus de l'autorité aussitôt qu'ils ont paru , et dont elle est toujours à temps d'arrèter la circulation, nécessairement plus lente; au lieu que, pour les journaux, les \<}}& répressives sont tardives et surannées, parce que la poste disperse ces feuilles légères aux extrémités de TEurope avant que l'autorité en ait eu connoissance.

Il faut donc une censure, \ine censure sévère, ui^e censure universelle sur tous les écrits périodiques ou autres ; il faut en faire une magistrature^ et placer à sa tête, comme autrefois, le, cbef de toute la magistrature; il faut que le censeur soit honoré, pour que la censure soit honorable; il le faut ainsi, car le mal est à son comble. Je craindroi^ d'en afibiblir le tableau en vous le présentant, et la tribune publique ne peut pas le porter. L'oppraçsion des mauvais écrits est

intolérable , et l'insurrection des pères de famille, de tous les honnêtes gens contre ces tyrans des esprits , ces corrupteurs de toute morale, ces ennemis de* toute autorité légitime , ces fléaux de toute sofeieté ; Finsurrection seroit, je ne crains pas de le dire, le plus saint des devoirs ; et cette fois , du moins , cette ma'sime aura trouvé sa légitime application.

Je l'avoue , auprès de ces considérations générales, les considérations particulières et personnelles me touchent foiblement, et ici la conscience parle seule et plus haut que Famitié. Je suis envoyé pour faire des lois, et non pour faire des ministres. Si les hommes sont mauvais, il faut bien plus impérieusement que les lois soient bonnes; il en restera toujours quelque chose , il en résultei'a quelque bien; et où irions-nous, s'il falloit attendre, dans le temps oii nous vivons et dans un gouvernement tel que le nôtre, pour porter de bonnes lois, que les hommes qui' doivent les eiécùter fussent irréprochables aux yeux de tous? Il seroit bien plus facile à de mauvais ministres d'abuser de mauvaises loisj il suffirôit d'eu

user. Faites toujours de bon u es lois, et attendez de meilleurs temps, et, s'il le faut, de meilleurs hommes qui trouveront tout préparé l'instrument dont ils doivent se servir. C'est à ja société qui demeure que vous donnez des lois, et non aux ministres qui passent et à qui vous ne dev<sz rien. Je sais l'abus qu'on a fait de la censure, et je n'ai pas oublié ce temps de désastreuse mémoire où le Conservateur et sçs doctrines qui ont éclairé l'Europe- étoieiit mis sur la même ligne que la Mirierçe et ses poisons. Je sais l'abus qu'on, peut en faire encore, mais je sais.au3si que Tabseûce de frein à la licence d'écrire seroit le plus dangereux de tous les abus. J'ai toujours demandé la censure pour les écrits. J'a vois pensé que la répression judiciaire suiBsoit pour les journaux; mais outre que les journaux sont aujourd'hui les seuls écrits qu'on lise, j'ai vu la. répression judiciaire, et je n'y crois plus, et elle n'a été que Focoasion d'une défense publique des prévenus, plus scandaleuse cent fois que les délits dont ils étoient accusés.

D'ailleurs il faut être juste envers tous^ et même envers ceux qui seroient injustes i

IKf VI L'OPPOSITIO!!

notre égard; vous portez des lois séyères de répression , mais leur exécution ne dépend que des juges, elle en dépend plus encore que la censure ne dépend des censeurs : car les censeurs sont amovibles , et l'inamovibilité du juge le défend contre toute influence ministérielle , bonne ou mauvaise. Le censeur est sous Influence du gouvernement , mais le juge peut être sous l'influence bien plus puissante d'un parti, et tandis que le censeur ne donne à ses décisions que le poids de son autorité précaire et personnelle , le juge donne à ses arrêts la sanction sacrée de la loi, et avec un jugement peut &ire une jurisprudence, et cela même est un grand danger. Il est vrai cependant qu'une marche ferme et décidément monardiique, dans le gouvernement et l'ensemble de ses choix et de ses mesures , peut donner une meilleure, direction à la censure et même aux tribunaux. Cette marche ferme et décidée nous manque depuis long -temps, elle a même été en sens tout*i-feit contraire, et nous en avons vu les effets dont nous nous ressentons encore. Mais si la feute en est aux hommes, la première cause en est dans les

£T DE LÀ LIBERXi DE LA PRESSE. 155

institutions qui se domposent de deux priucipes opposés , et par conséquent indécis 5 car qui (}it opposition entre eux, dit indécision y puisque le point où ils se touchent est celui où ils se divisent. C'est ce que M. le ministre de l'intérieur a voulu nous dire , lorsqu'il nous a parlé de deux couleurs de journaux. Mais si la constitution a deux couleurs , le gouvernement, qui n'est pas la constitution , et qui est chargé de la Ëiire marcher ou de nous faire marcher nous-mêmes avec elle et sous sa direction; le gouvernement, sous peine de voir trois couleurs en France, ne doit en prendre qu'une 9 I21 couleur monarchique. Toute la démocratie que peut admettre la constitution est dans cette chambre, et il y en a assez; la monarchie doit se trouver dans tout le gouvernement; C'est tout ce que nous demandions en 181 5, c'est encore tout ce que nous demandons aujourd'hui; et ceux qui, de bonne foi, vdudroient de la démocratie dans le gouverne*^ ment, quand A y en a dans la oonsUMon , sont des insensés^

11 y aura donc guerre entre les journaux de couleurs différentes , et cda ne peut guère

ihi . DE L'ÛPFOSITIOX

ctre aiitremeDt, tant que l'on conâdérera les journaux comme une appendice de la constitution , ce qui certainement leur fait beaucoup dlionneur ; mais cette guerre entre les esprits a ses lois comme celle des armes , et même des lois semblaUes pour Fune et pour l'autre, à cause de 1 evidacite analogie de l'ordre physique et de Tordre moral.

Ainsi, l'on ne doit pas faire cette guerre avec les armes empoisonnées et défendues du sarcasme, de l'impiété, de l'obscénité, de l'imposture > de la calomnie. Ainsi, oh ne doit pas la faire à ceiix qui ne la font pas, et qiû ne peuvent se défbndre, c'est-àdire qu'on ne doit pas tbeicher à séduire la âmplicilé , à enflammer les passions, à tromper la crédulité et l'ignorance des jieunes gens, des soldai, du peuple. On doit écrire avec gravité sur les sujets graves, ne pas attaquer des esprits sans défense, et parler à ceux qui peuvent vous entcaidre et vous répondre.

Jusqu'ioi, j'ai parlé des doctrines et de la guerre qu'elles se font entre elles, et je n'ai rien dit des personne et des attaques qu'on peut leur livrer dans des écrits. Une seule

persotine exceptée (le Roi et la famille royale), qui ne peut être personnellement attaquée, par mille raisons de sentiment et d'intérêt public, et par ciette raison philosophique que la personne royale est la seule qui ne puisse personnellement se défendre, et que toute vengeance privée est interdite à ce dépositaire de toute la vindicte publique (i)} cette personne exceptée, dis-je, je crois que toute autre, et surtout dans les em plois publics, peut être objet de critique, parce que les mœurs lui permettent,. et que les Ipis lui donnent les moyens de poursuivre le diffamateur et de faire punir la diffamation.

II y . a une loi en Danemarck qur oblige tout homme en placé , sous peine de destitutiop , .à poursuivre devaiit les tribunaux l'autçur de Técrit où;il est inculpé. Là, un écrivain, û'en est pas quitte pour dire qu'il s'est trompé, ni l'agent prévaricateur n'a pas la ressource banale et commode de dire qu'il est au-diessns de l'inculpation v et que l'injure ne sauroit l'atteindre. L'un doit justifier son. agression , ou l'autre prouver «on in no-

. (l) Cécii f^apfiiqw également aiix princtst ëtranpn.

cence, et la rigueur des peines ôte la tentation de les braver. Cette loi, qui impose aux écrivains plus de circonspection, et aux agens du pouvoir une attention plus sévère sur leurs actes, me paroît plus sûre pour prévenir les abus de l'autoiité que la responsabilité légale, véritable cautionnement ministériel qui, du moins en France, ne peut plus être compromis. L'homme en place doit défier la médisance, braver la calomnie, et s'honorer ,. s'il le faut, de l'ingratitude et de l'injusticeé

Je finirai par une réHexion que je crois d'un haut intérêt. S'il n'y avoit en Europe qu'un peuple qui fournît tous les autres de blé ou de pain , tous , en le payant, auroient droit .d^exiger qu'il ne fît rien entrer d'e nuisible dans la fabrication de ces alimebs de première néces^té* Mais l'homme, a dit la Yérité ^éternelle , ne vit pds seulement de paiifij msàs de parol^ et de doctrine, el c'est de l'hoinme civilisé qu'elle pairie ou de la société ; et combien voyons -nous aujourd'hui (le. sociétés en Europe qui périssent pour avoir goûté desâlim^ns empoisonnés!

Or, le peuple français, si l'on me permet

ET DE LA LIBERTÉ DE Li PRESSE. 1S7

celte expression , fournit tous les autres peuples de doctrines sociales. L'universalité de sa langue lui donne une influence , ou plutôt une domination immense, irrésistible sur les esprits dans toute FEurope j une domination telle qu'aucun peuple n'en a jamais, depuis les Romains, exercé une semblable siu: d'autres peuples , et moins encore siu: des peuples civilisés. Cette domination n'est pas bornée à une prééminence littéraire 3 mais elle assiure encore à la France de grands avantages politiques et d'immenses bénéfices commerciaux. Les peuples qui , en adoptant sa langue, se sont volontairement soumis à cette domination, et qui, à leurs dépens, lui procurent ces avantages et ces bénéfices, ont donc le droit de lui demander de yeiUer . sur des écrits qui peuvent leur faire tant de bien ou tant de mal , sur des écrits qui sont pour eux des lumières qui éclairent ou des feux qui embrasent. La France , sur ce point , est hors de toute comparaison avec d'autres peuples 3 j'en parle, Messieurs, avec connoissance de cause : un écrit dangereux , sorti des presses françaises, est une déclaration de guerre à toute l'Eufope ; et quand par-

iS8 DE L'OPPOSITION

tout ailleurs la presse seroit libre de tout freiii, elle devroît, en FraDce, être circonscrite dans d'étroites limites.

Il faut peu de livres, a dit un homme d'esprit, aux peuples qui lisent beaucoup; sans cela , l'art de lire , cet élément de toutes les connoissances, devient Hnstrument de toutes les révolutions.

Je vote pour la censure, non-seulement sur les journaux politiques , mais sur les journaux littéraires qui se mêlent de politique, sur les journaux de province comme sur ceux de Paris. Je vote pour la censure, et je demande qu'elle finisse dans les deux ou trois premiers mois de la session prochaine; et je crois rendre service aux ministres euxmêmes, et les défendre contre l'entraînement des affiiires, en leur imposant robHgation de présenter, à temps fixe, une loi fortement répressive, par les cours royales, de la licence de la presse, puisqu'on le croit possible; ou, ce que je crois plus sûr et plus facile , une organisation définitive de la censure , et peut-être l'une et l'autre à la fois (i).

(i) Cenx qiii s'en tiennent si rigoorensement k la lettre de la Charte, et qni croient toute interprétation da son esprit sév^v-

ET DE Li LIBERTÉ DE LA PRESSE. iS9

Enfin Tannée dernière 1826, je publiai sous le titre de la Liberté de la presse un écrit en faveur de la censure, imprimé chez Beaucé-Rusand.

. Telle est Vhistoire de mes variations, et pour emprunter le langage d'une autre Histoire des variations, je dirai que, si j'ai varié, et pour bonnes raisons, sur un point de discipline politique, la répression des délits de la presse préalable ou subséquente , mes adversaires ont varié sur le dogme, et leur royalisme touche de très-près à la démocratie. Ils ont variésur les choses et sur les personnes,

ment interdite, tronyént-ils dans la lettre de la Charte que le gouvernement doive leur prêter les postes royales pour répandre leurs poisons? trouvent-ils ce sens dans le mot publier? est-ce le gonvernement qui doit ainsi publier on rendre public un écrit) on Fauteur qui l'a composé? Les citoyens paient- ils les taxes des postes pour qu'elles leur apportent tous les jours les écrits qui égarent et corrompent leurs enfans? Un gouvernement sage feroit Véconomie do transporter gratis tous les journaux» mais sons la condition de n'en point transporter de dangereux.

et leurs amitiés ou leurs répugnances d'autrefois ne sont plus assurément leurs amitiés et leurs répugnances d'aujourd'hui.

ce Je comprends, » disoit encore M. le vicomte de Chateaubriand dans le CoTZservateuvy t. yi, pag. 6269 ce je comprends que, selon les circonstances , on modifie l'opinion qu'on pouvoit avoir eue sur teUe ou telle loi, et qu'on admette dans un temps, sans se contredire y une mesure qu'on avoit repoussée dans un autre. Je croîs qi/il est de la nature même de la liberté, que les droits de cette liberté soient quelquefois suspendus. Nier cette vérité, c*est fermer les yeux à la lumière. »

Non, ce n'est point varier que de profiter des leçons de l'expérience pour revenir à ce qui est mieux 3 mais adopter le langage d'un parti que l'on a si long-temps traité avec un tel dédain que l'on ne vouloit y reconnoître qu*un seul homme d^ esprit , M. Benjamin Constant, certes je ne sais pas trop comment cela s'appelle. Au reste, il y a une bonne preuve que je n'ai jamais varié dans mes principes, et cette preuve, la plus concluante de toutes, c'est que les

écrivains libéraux n'ont jamais eux-mêmes varié à mon égard , et je n'ai jamais été honoré de leurs éloges. C'est un avantage auquel, je l'avoue, j'ai la foiblesse d'être sensible, ,etc* est pour en finir aussi, comme dit M. de Chateaubriand, que je fais cette réflexion. Toutefois il y a ftae étrange inconséquence à reprocher des variations de conduite poli-^ tique à.des hommes qu'on représente comme c( des hommes d'autrefois, qui, les yeux )) fixés sur le passé, et le dos tourné à l'ave- » nir, marchent à reculons vers cet avenir^ » hommes incorrigibles qui appartiennent » à un autre siècle, et ne pourroient être y> compris que des morts. » Heureusement ils ont, sxiivant le calcul d'un savant, peu de temps à vivre; toute opposition finira avec eux, et la France, débarrassée de ces témoins importuns d'un autre âge, sera comme la Jérusalem céleste de l'Apocalypse, ubi hictus neque clcmvor ent uUrà.

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