J. MORIN
Rédacteur du Précurseur.
Le Précurseur est l'un des journaux de province^ qui sont rédigés avec le plus de talent et de probité. J'essaierais vainement, Monsieur, de vous faire connaître l'esprit, ou plutôt la sottise incommeosurablede la icensure , par les rognures que j'ai sous les yeux. Il n'y a pas moyen de rien extraire de cet amas d'épîthètes, de membres incidens, de syllabes , de phrases déiachées qui ont encouru l'arrêt fatal. Il paraît que Jes censeurs des départemens sont les KIliputiens des nôtres , qui sent déjà les lilliputiens de la race humaine.
Du reste , c^est le même génie. Les couvens ^ la gendarmerie et les théâtres sont sasrés. Voici un para- -graphe qui est entier ; je le transcris :
. Ajoutons ceci : lorsque Tautorité £ait représenter une pièce par ordre, elle descend en quelque sorte sur la scène; elle se soumet au jugement du public ; et pour peu que celui-ci en tronye Foccasion , sa malice jouit devoir en butte à ses censures le pouvoir qu'ailleurs il est obligé de respecter. Voilà Tinconvé- •Htant inévitable pour une administration municipale de laire ui^ métier qui n'est pas le sien, q'est^à-dire de s'arroger le« fonctions de directeur de théâtre. Quoi qu'elle fasse, elle se compromet Tantôt on sifflera l'administration à cause de la t>ièce ; tantôt on sifflera la pièce à cause de l'administration.
Il n'est pas permis d'ajouter que le drame attachant et spirituel de Louis XI, a succombé sous la protec^tion de V autorité municipale.
La littérature a les mêmes rigueurs et les mêmes lumières: il est interdit aux Lyonnais d'être classiques quand ils ont affaire à un romantique qu'on suppose bien pensant. La monarchie n'ëtait pas mise en péril par cette opinion aussi réservée que polie :
Nous ne sommes en aucune façon partisans du genre essayé par M. Mély-Jeannin.
Parler des Barricades est défendu même quand l'article ne se compose que de citations annoncées par le simple préambule que voici :
L'analyse descènes détachées, et qui pourtant concourent à la fois à bien faire connaître cette fameuse journée ,des barri-* cades » serait froide et sans attrait pour nos lecteurs ; nous aimons mieux leur faire connaître cet excellent ouvrage par des citations : ils verront jusqu'à quel point l'auteur a su donner à son style la couleur du temps dont il voulait faire connaître l'ignorance et le fanatisme. •
On comprend par quels liens la littérature se rattache ici à la politique. L'histoire aussi est un flambeau. On voile le passé comme on cache le présent. Les censeurs de Lyon ne permettent pas le récit de l'enlèvement d'une jeune fille dérobée par un zèle égaré aux droits et aux réclamations de sa mère.
Le conseil qui suit ne devrait pas et retraité mieux que les faits. Il était à craindre que des journaux de Paris s'y laissassent séduire, et les oppresseurs nous demandaient à la fois Tobéissance muette à l'arbitraire et le mensonge de la liberté :
Nous déclarons contre toutes les raisons dUntérét privé qu'on peut alléguer, que la suppression totale de tous les journaux libéraux serait plus agréable aux amis éclairés de nos institua
tiens 9 que les articles insignifiàiis que ces journaux leur offraient quotidiennement.
€e parti pourrait paraître extrême à quelques esprits qui aiment à penser que la vérité est entre le oui et le non; pour nous, nous croyons que c'est le parti d'une opposition franche et li'bérale qui a foi en ses principes, et qui aime mieux les yoir ouvertement violés que traîtreusement tournés. Qu'entre individus on se fasse toutes les concessions que l'on voudra , nous y applaudirons : mais qui peut se croire en droit de traiter sur priacipes ? Nous ne sommes plus dans le temps où il ne fallait présenter aux hommes qu'une demi-lumière , où il ne fallait les instruire qu'à l'aide d'allégories. Qu'on ne s'y trompe plus : ils sont mûrs à la liberté, à la haute civilisation j et le silence aussi a pour eux son éloquence.