‹ Cent annees de rivalite coloniale- L'affaire de MadagascarChapitre 18 sur 32 · L.V QUESTION DKS EXICOl VlLIt · texte numérisé non relu

L.V QUESTION DKS EXICOl VlLIt

circonstance, lord Sali.shury voulut siinpIiMnent se tlouner le malin plaisir de souligner les incertitudes de notre politique, et de mettre M. Flourens en contradiction avec M. de Freycinet, tout en se ménageant la ])ossil)ilité de nous faire plus tard une concession non gratuite. Et en effet lorsque M. Waddington, pressé par le cai)inet français, revint quelqiu^s jours après à la charg(!, il trouva cliez le ministre anglais des dis])osilions moins intransigeantes, du moins en apparence : « Il est bien évident, lui dit, non sans litiniQdr, l'ambassadeur, qu'avant les événements de ISS,"), toutes les puissances traitaient directement avec le gouvernement hova : Je ne vois pas très bien comment on aurait pu concevoir un système différent, et il n'est jamais intervenu de convention pour consacrer une situation de l'ait qui ne pouvait pas ne pas exister. Par conséquent, nous autres Français, n'avons jamais eu à conlirmer une convention qui n'a jamais été conclue. » Lord Salisbury linit par en convenir et, le 5 mai, il remit à M. ^Vaddington une note verbale ainsi conçue : « Le gouvernement de S. AL a décidé, conformément à la demande à lui faite par le gouvernement de la République, d'inviter le consul de la Reine à Madagascar, à réclamer un nouvel exequatur par l'intermédiaire du Résident français. Il demeure bien convenu que le gouvernement de S. M., eu agissant ainsi, réserve tous les droits de la Grande-Rretagne résultant de son traité avec ^ladagascar en date du 27 juin 1865, lequel traité demeure en vigueur, ainsi qu'il résulte du télégramme-circulaire de M. de Freycinet du 27 décembre 1885 '. »

Au reçu delà dépèche de M. Waddington, 'SI. Flourens s'empressa de télégraphier à M. de ^'ilers, pour l'informer que l'incident était clos a Londres, à notre entière

1. Correspondance de M. Waddinglon avec le Déparlement, et notamiiioiit dépèclies des 30 avril et 5 mai 1887. Documents inviUts.

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satisfaction. En mùme temps, il invita M. \\'addington à se rendre auprès de lord Salisburj-, pour lui adresser tous les remercîments du gouvernement français. Dès le lendemain, 6 mai, l'ambassadeur reprit donc le chemin du Foreign Office. Grande fut sa surprise, lorsqu'on l'absence du chel du cabinet, sir J. Fergusson, sous-secrétaire d'Etat aux alfaires étrangères lui laissa entendre qu'il y avait maldonne, et que rien n'était réglé. Quelques heures plus tard en effet, ^I. Waddington reçut, de lord Salisbury, une lettre l'informant qu'il venait d'apprendre que les nouveaux consuls envoyés à ^Madagascar par l'Allemagne, l'Italie, et les États-Unis s'étaient, pour obtenir leurs exequatur respectifs, adressés directement au gouvernement hova, sans que cette manière de procéder ait soidevé aucune objection de la part du Résident de France : « Le gouvernement de la Reine, concluait le noble lord, ne pouvait admettre que son représentant fût traité autrement que ceux des autres puissances. En conséquence, il l'invitait à différer l'exécution de ses instructions, jusqu'à ce que les consuls des autres puissances aient eux-mêmes demandé leurs exequatur par l'intermédiaire du Résident '. »

Cette lettre, singulier mélange de vérités et d'erreurs plus ou moins volontaires, laissait clairement entrevoir le plan du Foreign Oflice : profiter de la situation très délicate où nous nous trouvions à Madagascar et de l'obstination de Rainilaiarivony, pour traîner les choses en longueur et éviter de prendre des engagements fermes.

Un nouveau consul étranger (et non pas trois) était en effet débarqué à Tamatave au commencement d'avril 1887 : c'était ]\I. Campbell, consul des Etats-Unis ; il était exact qu'il eût suivi l'exemple de M. Haggard et réclamé son exequatur à Rainilaiarivony. D'un consul allemand, il

1. Lord yalisbur\ à M. Waddington, 7 mai 1887. Documents inédits.

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n'avail jamais ùir question : celui tjui était v.n fonctions rt'sidait dans le pays longtemps avant l'arrivée de M. de Vilors.

(hiant au consul d'Italie, M. Maigrot, ce n'était pas davantage un nouveau venu. Ce curieux type d'aventurier, sujet anglais de l'île Maurice, qui depuis plusicuis années traiiquait à Madagascar, avait, on ne sait trop comment, joint à son commerce les fonctions de viceconsul d'Italie à Tamatave, situation fort peu absorbante, car, dans toute l'île, la nation italienne n'était représentée que par un simple cabaretier. M. Maigrot, ayant fait de mauvaises aiïaircs, chercha un dérivatif dans la politique et l'inlrigne. Au cours de la guerre de 1881-85, il fut sou|)çonné d'espionnag(; pour le compte des llovas, ce (|ui ne rempèiha pas de faire agréer ses services, comme ni'gociateur oHicieux, par MM. Miot et Patrimonio. Mais CCS divers avatars n'avaient ni relevé son crédit, ni attendri ses créanciers. Pour échapper aux suites de sa déconfiture, il imagina une « combinazioiie » que Machiavel n'eût pas désavouée, et encore moins la scène du Palais- Hoyal.

^I. Maigrot, à la veille d'être mis en faillite, disparut, un beau matin, sans que personne sût ce qu'il était devenu. On ne tarda pas à l'oublier, et, seuls, ses créanciers conservaient de lui un cuisant souvenir, lorsque plus d'un an après, le bruit se répandit que l'Italie avait érigé en consulat général son poste de Madagascar, et que l'arrivée du nouveau titulaire était imminente. Quelques jours plus tard, le personnage en ([uestion débarquait à Tamatave : c'était, comme bien on pense, M. Maigrot. 11 revenait de Rome, où par quels moyens, il est difficile de le démêler, il avait réussi à se faire naturaliser citoyen italien. Quant à sa commission de consul général, il est probable qu'il se l'était d('livrêe à lui-même, car plus tard, le gouvernement italien nia formellement qu'il fut accré-

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dite en cette qualité. Toujours est-il que M. ^Maigrot, dès son retour sur le tlu'àtre de ses exploits, en porta le titre et en réclama les honneurs et privilèges. Ceci n'empêcha pas, d'ailleurs, qu'il fût immédiatement relancé par ses créanciers tout heureux de retrouver la piste. Mais c'est alors qu'apparurent, dans toute leur ampleur, les avantages de la « combinazione ». Devenu citoyen italien, il. Maigrot n'était plus justiciable que du consul général d'Italie, de sorte que, seul à Madagascar, M. Maigrot, consul général d'Italie, avait qualité pour juger M. Maigrot, débiteur récalcitrant. Inutile d'ajouter que les imprudents bailleurs de fonds durent passer leurs avances par profits et pertes.

Tel était le personnage, dont l'arrivée à Tananarive avait, parait-il, contribué à exciter les susceptibilités de lord Salisbury. Tant que M. Maigrot, M. Campbell et le consul d'.Vllemagne n'auraient pas adressé à M. de Vilers leur demande d'exequatur, l'intention du chef du Foreign Office était que M. Haggard s'abstînt également.

^'ainenlent M. ^^'addington protesta-il que le cabinet anglais ne pouvait pas subordonner sa propre attitude à celle des gouvernements allemand et italien, qui n'avaient pas d'initiative à prendre, puisqu'ils n'avaient pas changé de consul, ou à celle du gouvei'uement américain, dont le nouveau consul était arrivé après M. Haggard : « Nous n'avons, pour le moment, rien à dire à Berlin et à Rome, déclara l'ambassadeur. Quant au gouvernement de ^^'ashington, nous l'avons déjà rap])elé au respect du traité, mais qu'arriverait-il, s'il nous répondait qu'il se conformerait à ce qu'aurait fait le gouvernement de Londres ? Nous tournerions dans un cercle vicieux. C'est au cabinet anglais à donner l'exemple, non pas tant à cause de ses intérêts supérieurs à Madagascar, que par ces motifs déterminants qu'il en avait pris l'engagement formel, par

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sa note du 5 mai, ci qu'il avait l'tc le premier à ciianger de consid '. »

Lord Salisbury lit la souidc oreille. Sur <[uoi ^I. l'Moureus, désireux de uiettre le eabiiiel de Saiiit-Jamcs au pied du uiur, et de ne lui laisser aueuue échappatoire, pria les o-ouvermenls de Herliu, de Ronu; et de NNasliington di; faire coniiaitro oriii-ielleinent leurs vues sur la questiou.

Lu rc'pousc allemaïule arriva la première. Elle portait eu substance que la question ne se posait pas actuellement poiu- r.Mlcmagne, mais que viendrait-elle à se poser, on ne contesterait pas le droit qui résultait ])our nous du traili' de 1885 -. A Rome, le comte de Moiiv obtint des assurances analogues. « Jamais, lui dit M. Malvauo, directeur politi([ue à la Consulta, jamais M. Maigrot n'a été autorisé à réclamer un nouvel exequatur du gouvernement hova, pour cette bonne raison qu'il n'a pas été nommé consul général, mais qu'il est toujours comme auparavant simple agent consulaire à Tamatavo. » M. Malvano s'éleva vivement contre la prétention de lord Salisbury de préjuger des intentions de l'Italie. « Le comte de Robilant ■', ajouta-t-il, à ("Crit à son ambassadeur il Londres que l'Italie désirait ne pas formuler d'opinion, dans une alïaire où elle n'avait pas de décision à prendre. Pour expliquer le langage de lord Salisbury, il faut admettre qu'il ait mal interprété le sens de cette déclaration. Aussi écrivons-nous de nouveau à notre ambassadeur, dans les termes les plus explicites ^. »

(^uant au gouvernement américain, dont l'opinion était capitale à connaître, car, seul, sou repr('sent;int nouvelle-

1. Correspondance de M. Waddinglon avec le Département. Dépêches des 17 et 25 mai 1887. Documents inétIUs.

2. M. Flourens à JI. Waddington, 30 mai 1887. Documcntx inniils. ■i. Alors ministre des Affaires étrangères d'Italie.

'i. Le comte de Moûy, ambassadeur à Rome au DéparlemenI, 31 mai 1887. Documents inédits.

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ment arrivé à Taïuuiarive se trouvait dans une situation identique à celle du consul anglais, il fournit immédiatement les explications les plus loyales et les plus satisfaisantes. ^I. Mac-Lane, ministre des Etats-Unis, à Paris, protesta de la parfaite bonne foi de son gouvernement : il affirma que la démarche de M. Camjjbell ne pouvait qu'être le résultat d'un malentendu et qu'il recevrait d'urgence des instructions pour demander l'exequatur à M. de Vilers. De son côté, M. Bayard, ministre des Affaires étrangères, fit à ^I. Roustan des promesses non moins formelles '.

Muni de cette trij)le déclaration émanée de Berlin, de Rome et de Washington, 'SI. Waddington se présenta de nouveau au Foreign Office. Cette fois-ci encore, il crut avoir gain de cause. Lord Salisbury lui remit, en effet, une note l'informant que le consul de la Reine avait reçu l'ordre de demander son exequatur à M. de Vilers, aussitôt que le consul américain aurait lui-même fait cette démarche ^ ». Des consuls allemands et italiens, il n'était plus question. Or, comme M. Campbell avait reçu l'ordre de faire la démarche prévue, on devait en inférer que l'incident était définitivement réglé entre la France et l'Angleterre.

Par une coïncidence au moins singulière, le jour même où lord Salisbury remettait à M. Waddington la deuxième note verbale qui semblait destinée à lever toutes les difficultés, le capitaine Haggard faisait solennellement son entrée à Tananarive (9 juin) ; démarche fort imprévue, car le consul, tombé' gravement malade à Tamatave, avait dû faire preuve d'une énergie peu commune pour se déter-

1. M. Mac Lane, ministre des États-Unis à Paris, à M. Floiirens, 29 mai et 23 juin 1S8;. M. Roustan, ministre de France à Washington, au Département, 1" juin 1887. Documents inédits.

2. Note verbale remise par lord Salisbury à M. Waddington, à M. Flourens (9 juin). Documents inédits.

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minor à ce long et |)i'iiil)Io voyage. L'incident était grave et ])ouvait provoquer une crise. On s'en aperçut irnmédiali'niént à l'attitude intransigeante adoptée par le ])arti anglais. Le M(((l(if!;tiscnr Times, organe de la Loiidon Socieli/, annonça dès la nouvelle du voyage qu'une réception oliii'ielle serait laite, dans la capitale, à l'envoyé britannique, que Rainilaiarivony ne céderait jamais sur la ([ueslion de l'exequatur, et que M. de Vilers pouvait faire son deuil de ses prétentions. Sans s'émouvoir, notre Résident informa le premier ministre qu'il ne reconnaîtrait an capitaine Ilaggai'd la qualité de consul qn'a[)rès qu'il se serait plié aux exigences du traité de 1885, et qu'en attendant, aucune réception officielle ne devait lui être faite.

Ilainilaiarivony, intimide et tiraillé en sens contraire, usa d'un moyen terme qui fait honneur à ses facultés de diplomate. II déclara que, désormais, les honneurs seraient rendus aux diplomates étrangers, à leur débarquement dans File et non plus à leur entrée dans la capitale. C'était esquiver la difficulté. Sans trancher sur le fond, il nous donnait satisfaction et évitait de rompre avec les prédicants. Ceux-ci, cependant, se montrèrent fort irrités de la solution.

Pickersgill se répandit en doléances. Il rédigea et fit circuler, dans la colonie anglaise, une pétition à la reine d'Angleterre, pour se plaindre du sort fait aux nationaux britanniques, lesquels, disait-il, « étaient littéralement ensevelis dans la boue », et pour demander que des mesures énergiques fussent prises en leur faveur. En même temps, pour pallier son échec, il publia, dans son journal, que le capitaine Ilaggai'd avait, par pure modestie, refusé la réception oftîcielle offerte par le gouvernement liova.

La mauvaise humeur de nos adversaires prouvait que le coup avait porté. On en eut la preuve, quelques jours plus tard. Le capitaine Haggard, après quinze jours de

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silence, se décida à entrer en relations avec ^I. de Vilers, et rinvita à une cérémonie en l'honneur du jubilé de la reine Victoria. M. de Vilers, arguant qu'il n'avait aucune connaissance officielle de l'arrivée de ^I. Haggard, s'abstint de répondre. Sur quoi il reçut une demande d'audience, qui fut accordée séance tenante, et dès le lendemain le capitaine fit sa visite à la Résidence, où on lui rendit tous les honneurs dus à un officier supérieur de la marine britannique.

Le premier engagement nous avait donc été favorable. La cour d'Emyrne avait transigé, et l'envoyé anglais avait été contraint de faire les premiers pas. Toutefois la question restait entière. Si Rainilaiarivony avait reculé devant une manifestation jiublique d'hostilité, il tenait ferme sur le principe et, quant au capitaine Haggard, il avait soigneusement éludé toute conversation sur le point délicat.

Quelques jours se passèrent, puis le 1" juillet, M. de Vilers reçut le télégramme que le ministère lui avait adressé, le 9 juin précédent, pour l'informer que la question de l'exequatur était définitivement réglée, et que les gouvernements anglais et américain avaient envoyé les instructions nécessaires à leurs agents. Au reçu de cette nouvelle, ^M. de Vilers se mit en rapport avec MM. Campbell et Haggard. Le premier reconnut aussitôt les faits et remit au Résident de France une nouvelle demande d'exequatur. Quant à M. Haggard, il déclara n'avoir reçu aucun ordre de son gouvernement et, devant l'insistance de M. de Vilers qui, fort des nouvelles reçues de Paris, le pressait vivement de suivre l'exemple de son collègue américain, il prit le parti de se dérober à une situation embarrassante, et redescendit à Tamatave.

Le désappointement de M. de Vilers fut des plus vifs. Pour la seconde fois, il avait reçu l'assurance formelle que le cabinet anglais avait cédé et, pour la seconde fois, les promesses verbales prodiguées à Londres par lord Salis-

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bury, restaient letti'i; moite à Tanaiiarive. Aussi avait-il beau jeu à incriminer la bonne foi de nos voisins : « Votre Excellence, écrivit-il à Paris, reconnaîtra que j'ai toujours été très sceptique sur l'exécution di; ces engagements (les notes verbales du l'"oreign Olfiee des G mai et !) juin |irecédeiits). La situation d'un ministère de coalition est trop critique pour qu'il s'aliène les nombreux membres du parti libéral do la Chambre des communes qui soutiennent la London Society '. Le gouvernement britannique, informé par notre ambassadeur de nos vues et de nos projets les a combattus en connaissance de cause. Mieux vaudrait une liostilité déclarée que ci^tte prétendue amitié qui se traduit par des procédés inacceptables. Lord Salisbury n'a jamais cherché à nous donner satisfaction. Il cherche seiili^ment à gagner du temps pour se reconnaître et faire naître quelque complication nouvelle à exploiter contre nous ^1 »

Ces récriminations et ces accusations dirigées contre le Foreign Ofliee, avaient, il faut l'avouer, toutes les apparences de la vérité, car pour nu^ttre hors de cause le ministre anglais, il aurait fallu admettre qu'il eût transmis de bonne foi à Madagascar les instructions arrêtées d'accord avec le gouvernement français, et que son agent dans l'île ait refusé de les exécuter. Pareille résistance et pareille fourberie de la part du capitaine Ilaggard étaient dilhciles à prévoir. Telle était cependant la véritable situation. Devant les ordres envoyés par lord Salisbury, le capitaine Haggard s'était insurgé et, aux instructions

1. La question d'Irlande avait profondément modifié l'équilibre des partis parlementaires à Londres. Lord Salisbury, pour faire échec au projet de Home Rule présenté par les Gladstoniens devait s'appuyer sur les Unionistes, étrange coalition des conservateurs les plus intransigeants, de libéraux, et de radicaux avancés.

2. M. de Vilers au ministre, 25 novembre et 25 décembre 8". Correspondance inédite.

114 l'affaire riE Madagascar.

de son cliuf, il avait riposté par l'envoi d'un volumineux mémoire où il le suppliait de revenir sur sa décision. C'est du moins ce que Sir Julian Pauncefote dut, peu de temps après, avouer à notre ambassadeur'. A défaut de preuves certaines, il faut donc liésiter à accuser le chef du Foreign Office d'une duplicité aussi criante. C'est bien assez qu'au lieu de rappeler au devoir un agent insubordonné, il ait complaisamment prêté l'oreille à ses suggestions, et mis à profit sa désobéissance pour éluder l'exécution d'une parole donnée, et entraver, dans l'île, l'exercice de notre autorité.

L'étrange conduite de ^M. Haggard fut le signal attendu par Rainilaiarivony et ses conseillers ])0ur tenter un assaut désespéré contre nos positions et nous arracher le bénéfice du traité de 1885. Tous comprenaient en effet que de l'exécution de ce traité dépendait leur sort futur. Si la France parvenait à faire respecter sa situation de puissance protectrice, c'en était fait de la longue tyrannie à la cour d'Emyrne, du patronage despotique de la London Society, et de la domination séculaire des prédicants. Aussi tout le personnel des missions donna-t-il tête baissée dans la bagarre. Parrett et Pickersgill s'instituèrent maires du palais, menant tout, dirigeant les discussions, dictant la correspondance du ministre. Leur organe officiel, le Madagascar Times, se répandit en articles enflammés : tantôt il annonçait l'arrivée imminente de l'escadre anglaise venant défendre l'indépendance du royaume de Madagascar, tantôt, profitant habilement des graves incidents qui se passaient alors en Europe, il parlait d'un ultimatum envoyé par l'Allemagne à la France, et d'une rupture survenue entre les deux pays. Enfin, après deux mois de cette savante préparation,

1. Le comte d'Aubigny, chargé d'affaires à Londres à M. Flourens, 4 octobre 1887.

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voyant (juils n'avaient pas g'agné un pouce de terrain et que ririi ne pouvait éhranhn' la fermeté de M. de Vilers, les coalisés résoluiT'iil de frapper un ooup décisif.

Le 16 septembre, le consid américain, M. Campbell, informa J\I. de Vilers que le gouvernement liova avait rompu toute relation avec lui : on lui avait même sig-nifié que, s'il ne retirait pas la demande d'exequatur adressée à la Résidence, le traité de commerce conclu avec les Etats- Unis serait dénoncé.

L'incident était grave, car il était de toute impossibilité qu'après avoir poussé en avant le gouvernement américain, nous le missions dans l'embarras. Force était d'arriver coûte que coûte à une solution immédiate.

M. de Vilers se rendit aussitôt auprès de Rainilaiarivony; toute la journée du 17 septembre se passa en discussions. Par mesure de conciliation, notre représentant consentit à laisser le gouvernement bova accorder directement l'exequatur, sauf enregistrement obligatoire par la Résidence. Rainilaiarivony refusa : le soir, il envoya une contre-proposition qui paraissait acceptable, lorsqu'on s'aperçut qu'il se référait dans son texte, non pas à l'acte du 17 décembre 1885 (le traité franco-bova) mais à l'acte du 9 janvier 1886 (lettre interprétative de MM. ]\Iiot et Patrimonio). La superclierie n'était pas maladroite : sans la vigilance toujours en éveil de M. de Vilers, elle eût réussi, ce qui nous eût couvert de ridicule ou contraint de ratifier cette fameuse lettre qui détruisait tout le bénéfice du traité.

Le 18 au matin, M. de Vilers signala « l'erreur » commise. C'était un dimanche, et Rainilaiarivony en tira prétexte pour ne pas répondre : le lendemain, il écrivit pour décliner toute nouvelle entrevue. M. de Vilers répliqua en lui donnant un délai de six heures pour céder, faute de quoi il romprait les relations diplomatiques.

La menace fut mise à exécution. Aucune communication

116 l'aFFAIHE de MADAGASCAR.

n'étant venue du palais dans le délai fixé, M. de Vilers convoqua à la Résidence toute la colonie fiançaise : le pavillon fut amené solennellement, l'escorte, et les principaux fonctionnaires de la légation, sous les ordres de M. d'Anthouard, sortirent de la ville et allèrent coucher à la première étape sur la roule de Tamatave (19 septembre). Seul, M. de Vilers resta provisoirement en arrière pour suivre les événements.

L'effet produit fut considérable et immédiat. On sut plus tard que Rainilaiarivony et sa royale épouse, complètement affolés par l'imminence d'une nouvelle guerre avaient passé la nuit dans les larmes. Le matin, ils convoquèrent un grand Kabary, qui dura toute la journée. On résolut de céder, et le lendemain 21, l'accord fut signé. La formule suivante avait été de part et d'autre acceptée : << Après examen des pouvoirs constituant M. X... consul de... nous lui délivrons par les présentes l'exequatur, l'autorisant à assumer l'exercice de ses fonctions consulaires. Toutefois il est bien entendu que les atl'aires ayant un caractère politique qui se présenteraient pour être traitées entre le gouvernement malgache et cette puissance, seraient soumises au Résident français. Le Résident général a connaissance de cet acte. »

L'alerte avait été chaude, mais M. de Vilers en était sorti vainqueur. Il rétablit aussitôt son pavillon, rappela l'escorte, et galant Français jusqu'au bout, s'empressa de sécher les larmes qu'il avait fait couler, eu offrant à la Reine un magnifique nécessaire à ouvrage.

Ici se place un incident très caractéristique qui fait ressortir l'infirmité la plus notable de notre politique et de notre administration coloniales. En semblable matière, la Grande-Bretagne, beaucoup mieux inspirée, suit un principe diamétralement opposé au nôtre. Le gouvernement britannique, en effet, croit avoir été jusqu'au bout de son droit et de son devoir, lorsqu'il a donné à l'homme

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