‹ Cent annees de rivalite coloniale- L'affaire de MadagascarChapitre 19 sur 32 · I.\ QUESTION IlKS KXKyiATl · texte numérisé non relu

I.\ QUESTION IlKS KXKyiATl

cliai'i^-é de défendre ou de ffi-iw les intérêts de ses possessions d'oulre-mer, des insliuctioiis générales précisant le but ù atteindre et le résultat à obtenir. 11 met tous ses soins à choisir l'homme qui aura sa confiance, mais, dès qu'il estime avoir mis « ihe riglit man in t/ie right place », il lui laisse la plus entière libeiié d'allures : il convient que la compétence des bureaux du Coloial Office n'est pas universelle, et que pour la solution d'une question locale, économique ou poiitiipu', celui qui est sur les lieux, (jui connaît les hommes et les choses dont il parle, est plus qualifié pour donner un avis qu'un fonctionnaire de passage à Downing street, si haut placé, si instruit et si capable soit-il.

En France, au contraire, l'omniscience des bureaux est toujours prompte à s'effaroucher des marques d'indépendance et d'initiative données par les agents, et plus est délicate la négociation engagée, plus grandit le rôle du tt'U'graphe, alors même qu'un télégramme émam'' du cabinet du ministre met vingt jours pour parvenir à destination. Si l'on joint à ce sentiment inné, l'horreur des solutions d'attente que repousse notre génie latin comme contraires à l'ordre, à la méthode, à la régularité, l'impatience avec laquelle nous nous hâtons de résoudre les questions les plus complexes sans permettre au temps de faire son œuvre; si l'on v joint surtout l'invincible disposition de notre esprit juridique, qui nous fait assimiler une contestation nationale à un procès entre particuliers, et considère comme éteint un conflit de races ou d'intérêts, parce qu'un accord en quatre lignes est intervenu sur le papier, on concevra facilement que l'expédient de circonstance imaginé par M. de Vilers pour éviter une rupture, forcer la main au gouvernement hova et écarter les intrigues anglaises, ait été peu goûté au quai d'Orsay. M. Flourens objecta que le modus vivendi du 21 septembre tendait à consacrer la restriction établie par la lettre

118 l'affaire de madagascah.

interprétative, puisqu'il limitait aux affaires politiques lu droit d'intervention du Résident, alors que le traité retendait à l'ensemble des relations extérieures : il refusait donc de ratifier la signature de M. de Vilers el, alfectant de croire que notre Résident n'avait donné cette signature « qu'ail référendum », il l'invitait à reprendre les pourparlers '.

M. de Vilers fut péniblement surpris que l'on considérât, à Paris, comme un échec diplomatique et une faute personnelle ce qu'il avait estimé être un succès : « Je ne crois pas mériter vos reproches », télégraphia-t-il à son ministre dès le 19 octobre et, dans trois longues dépêches adressées coup sur coup au Département il entreprit sa justification, pressant vivement le gouvernement de ne pas compromettre par des exigences abusives l'avantage relatif qu'il avait obtenu -.

« A Madagascar, disait-il, la lutte d'influence est tout entière circonscrite entre la France et la Grande-Bretagne. Tout l'effort de la lutte a porté sur la question de l'exequatur, et il n'y a pas lieu de s'en étonner, car notre intervention, à un degré quelconque, dans leur délivrance constitue la reconnaissance de notre situation privilégiée et de la déchéance de l'Angleterre. Les résultats de cinquante années d'évangélisation et d'une dispense de 50 millions, se trouvent compromis. La ruine de la. Lojidon Society/ est certaine, dans un temps prochain, pourvu que nous ne manquions pas de patience. Aussi dès son arrivée, le consul ang-lais s'attacha-t-il à traiter le Résident général en quantité négligeable, manquant même à son égard des procédés courtois en usage parmi les agents des puissances européennes... Par deux fois, le cabinet fran-

1. M. Flourens à JI. de Vilers. Télégraiiimo ilii 0 oclobre et dépêche du 17 octobre 1887.

2. Correspondance inédite de M. de Vilers : Dépêches au Département des 24 octobre, 25 novembre, 25 décembre 1887.

LA QUESTION IlES EXEQUATl 11. ] 19

(,'ais intervint, à fjondrcs, pour faii'e cesser cette situation : deux fois lord Salisbury promit d'envoyer les instructions nécessaires ; deux fois enfin le consul britannique déclara iMre sans ordres. Sur ces entrefaites, le consul améiicain prit les devants et nous adressa une nouvelle demande d'oxequatur. Les Anglais obtinrent de Rainilaiaiivony qu'il fût mis en interdit : dès lors la considération de la France était en jeu. Pouvions-nous laisser molester le consul d'une nation amie qui s'était adressée à nous, sur nos instances, confiante dans la légitimité de nos droits et dans votre volont('' de les faire respecter?... Or j'étais certain que je n'arriverais pas à régler la question de l'exequatur dans les conditions que vous aviez prévues. Je consentis donc à ce que le premier ministre délivrât directement à M. Campbell l'exequatur qu'il avait sollicité par moi, avec mention qu'acte était donné au Résident général... Je n'ai pas obtenu les satisfactions que j'aurais désirées, mais celles que j'avais demandées. Le premier ministre avait cédé, les Anglais étaient battus, et je croyais avoir assuré définitivement la suprématie de la France à Madagascar. Dans le cours d'une carrière déjà longue, j'ai traversé de nombreuses épreuves, mais aucune ne m'a coûté davantage. C'est une lourde responsabilité d'avoir à décider de la paix ou de la guerre. Je sortis épuisé de la lutte, mais j'avais conscience d'avoir bien servi le pays... Aujourd'hui, il ne me paraît pas possible de rouvrir la discussion avec le gouvernement malgache. Quand bien même le premier ministre voudrait nous donner satisfaction, il ne le pourrait pas. Son autorité est menacée et les conspirateurs sont nombreux. S'il faisait des concessions, ses adversaires parviendraient à le renverser, sous prétexte qu'il aurait amoindri la puissance de la Reine. Une nouvelle demande de notre part serait donc repoussée et notre prestige se trouverait diminué, à moins que le gouvernement de la République

120 l'aIKAIRK I1E MADAGASCAli.

soit décidé à avoir recours aux armes comme dernier argument. »

M. de Vilers terminait son plaidoyer en revendiquant hautement l'octroi de pleins pouvoirs. « Si le délégué du gouvernement de lu République, disait-il, ne peut s'engager qu ad référendum, il ne saurait acquérir Finfluence morale qui est sa seule force. Les moindres affaires entraîneraient des délais indéfinis et, étant donnée la mobilité d'esprit des natifs et leur manque de parole, lorsque l'approbation ministérielle parviendrait, la situation se serait entièrement modifiée. Jamais une question ne serait réglée. Votre Excellence voudra bien ne pas voir, dans mes appréciations, un secret désir de me soustraire à son autorité : je ne recherche pas les responsabilités, encore moins les honneurs, mais instruit par une pratique de six années des exigences du régime protecteur, j'ai la conviction que toute hésitation dans la décision, en permettant au protégé de se dérober entraîne un échec ou une expédition militaire. Le Résident général doit avoir une grande liberté d'action qui trouve son correctif dans sa révocation, conséquence naturelle des fautes et des erreurs commises. »

Cette vigoureuse et lîère défense convainquit-elle les bureaux du quai d'Orsay? il est assez difficile de le dire, ear la réponse du ministre fut assez obscure. S'il persistait à critiquer le texte de M. de Vilers, du moins il reconnaissait avec lui que ses observations ne portaient que sur des points secondaires ; le libellé de la délivrance de l'exequatur. Sur le pi-incipe, c'est-à-dire sur l'intervention obligatoire de la Résidence, on avait obtenu gain de cause, et ceci était capital, car la procédure adoptée impliquait forcément la reconnaissance par les puissances de notre situation prépondérante à Madagascar, aussi M. Flourens, tout en maintenant ses critiques, s'abstint-il d'exitrer de ]\L de Vilers la réouverture des négociations :

Page 1