‹ Cent annees de rivalite coloniale- L'affaire de MadagascarChapitre 27 sur 32 · L M FAIRE DE MADAGASCAR · texte numérisé non relu

L M FAIRE DE MADAGASCAR

sistait-il |)as, coiilraircinciit à ses cngagemenls, à méconnaître la compétence des tribunaux français dans l'ilc ' i' Dans tout ce qui se disait et s'écrivait à Londres, soit dans la presse, soit dans les réunions publiques, soit même à Westminster, n'y avait-il pas, chaque jour, pour les prédicants de la London Socicli/ et leurs fidèles, des arguments nouveaux? Et ]ieut-on s'étonner que, malg-ré sa finesse native le vieux ministre hova ait écouté la voix du parti le plus nombreux, le plus bruyant et le plus riche?

C'est ainsi que l'on gagna péniblement rann('e 1894. De l'aveu de tous, la situation était trop tendue pour durer davantage. Si nous voulions demeurer à Tananarivc, l'heure était venue de prendre une résolution définitive.

Parmi les nombreux hommes d'Etal qui se sont succédé' au quai d'Orsay, depuis l'origine de la troisième république, M. Hanotaux mérite une estime et une déférence particulières. Dépourvu de ces lointaines traditions de famille qui, dans les rapports journaliers avec les chefs d'Etat et le personnel diplomatique de rEuroj)e monarchique, sont un avantage inestimable pour un homme de vieille race, il y avait su])pléé en développant chez lui des qualités précieuses qui en firent le type achevé du ministre des affaires étrangères d'une jeune démocratie. Homme d'étude et de labeur, il avait suivi de près le lent travail des siècles d'où était sortie la France moderne et, loin de faire litière de ce passé, pour être plus libre de tout bouleverser au gré des appc'tits du jour, il en avait accepté l'héritage et approfondi les leçons. Etranger aux luttes des partis, M. Ha-

. 1. La question de juridiction ne l'ut tranchée qu'en 1896, après de longs et pénibles débats.

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iiofaux, soit coiumi' liisloricii, .suit coinnu' niinislre, s'éli'vjiil l'iicilcinciit iui-di'ssus (les passions viil^iili'cs et stci'ili'S (le la \ii' parlomciitairc ot dr la |iolitic|Ui' iiitiMifiiir, |iiiiir ne conserver qui' la passion ])lus iioblr et plus fécoiidc du l)ieu du pays. Il dédaignait les salislaclions l'acilcs et bruyantes cpii flatti'nt la vanité parce qu'elles suffisent ii la lonlc |)our vous sacrer grand homme et leur préférait le labeur discret cl ardu <[iii autorise les audaces ])arc<' (pi'il a pr('[)ar(; les moyens.

Audacieuse, sa ])oliti(pie le fut : en Europe, où re|)renant les idé(?s de Jules Ferrv, il voulut (|ue la France, devenue ])uissance coloniale, accjuit des assurances certaines et la sécurité de ses frontières, avant de se lancei? dans les entreprises d'outre-mer; en Afrique, où il avait rêvé de rendre à notre pays une primauté indiscutable. Pendant les quatre années qu'il ])assa au pouvoir (said' une courle interruption de cinq mois), il poursuivit, avec conscience et sagacité, ce double but. Ce ne fut |)as sa faute s'il n'obtint pas tous les l'ésultats qu'il avait le droit d'espérer. Déjà l'alliance russe était devenue une réalité tangible; peut-être même pouvait-on ju'évoir le jour où le cauchemar ([ui pèse sur nous depuis 1870 allait se dissiper. Déjà la France raffermie en Europe commençait à recueillir, en Afrique, les fruits de cette situation nouvelle : la question de iladagascar était tranchée à notre avantage ; celle du Niger avait reçu la solution la moins mauvaise que nos erreurs passées permettaient d'espérer ; sur le Nil et en Abyssinie, on aboutissait, après une longue préparation, à la crise finale, lorsque se déchaîna sur nous la tem])ète intérieure qui grondait depuis le commencement de l'alTaire Dreyfus. Ceux qui tenaient la barre furent balayés. Des hommes nouveaux surgirent, animés sans doute d'excellentes intentions, mais ayant sur la conduite des affaires et l'orientation de notre politique extérieure, des idées tout à fait différentes de celles qui avaient pré-

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valu chez leurs dcvaiioii'r.s. Aussi leur premiei' soin fuL-il (le défaire ce qu'on avait si laboi'ieusement préparé. Cf. (jui est résulté de cette volte-face subit(!, des événements tout récents encore Tout montré avec une li'iste éloquence. A Madagascar, du moins, M. Hanotaux eut le temps de terminer la tâche commencée. C'est lui qui, comprenant ([u'on avait abouti à une impasse d'où l'on ne pouvait sortir que par un coup de force, fit décider l'expédition, malgré le très mince enthousiasme que suscitait autour de lui un pareil effort militaire et financier'. L'année suivante, lorsqu'il s'agit d'organiser notre nouvelle conquête, il eut le courage, et la générosité plus rare encore, d'endosser la responsabilité d'actes qu'il n'avait pas commis, et, plutôt que de laisser ])rotester la signature du cabinet intérimaire qui, de novembre 181i5 à avril 1896, avait interrompu et bouleversé son œuvre, il abandonna ses préférences pour le régime du protectorat, et ratifia celui de l'annexion-.

1. Ne voulant point forcer la main au parlement afin d'éviter des récriminations ultérieures qui auraient affaibli le commandement, le ministre des affaires étrangères se refusa à engager les hostilités avant le vote des crédits parles deux cliambres. Aussi le plénipotentiaire dut-il rester pendant trois semaines dans une expectative qui n'était pas sans inconvénients. En elfel les troupes liovas continuaient à occuper le fort et il fallut organiser une police spéciale pour proléger la population contre les voleurs et les mendiants.

2. On se rappelle les longues discussions, et les tâtonnements regrettables, auxquels, après la prise de Madagascar, donna lieu l'organisation de notre nouvelle colonie. Le l'-' octobre 1895, le général Duchesne avait fait signer à la reine Hanavalo le traité préparé par JI. Hanotaux, qui soumettait l'ile au protectorat français, et donnait en outre à la France les deux facultés essentielles qui lui manquaient en 1885 : le contrôle de l'administration intérieure, et le droit d'entretenir les troupes qu'elle jugerait nécessaires. Le 8 janvier 1896, le cabinet Bourgeois, dénonçant le traité précédent, imposait à la reine un acte unilatéral qui proclamait la prise de possession. C'était la substitution du régime de l'annexion à celui du protectorat qu'avait toujours défendu M. Hanotaux. Celui-ci cependant, revenu au pouvoir en avril 1896, ne crut pas pouvoir désavouer à son tour ses prédécesseurs, et préféra sacrifier ses pré-

M. II WolM'X. l'i.)

Tel fut le rôle de M. Ilanutaux, dans l'affaire de Madagascar : mit décider rexpcdiliuii, pi'i-para les voies à nos soldats, obtint de la Cliambre et du Sénat les crédits nécessaires, défendit notre liberté d'action contre les susceptihilitésdu (IcJKirs ; puis, le résultat (ibtciui, il céda volonlaircnicnt à d'autres la lâche l'i'confdrtanle de récolter ce que lui-même avait semé : sacrifice qui dut lui être pc;uible, car non seulement on le privait d'une légitime satisfaction d'amour-propre, mais encore on le forçait de marcher à l'encontre de ses convictions administratives et j)(»litiques. Peut-être trouvera-t-on que pareil exemple d'abuéj^ation est trop pou commun pour n'être pas signalé.

Le 8 septembre 1894, M. Le Myre de Vilers, qui se rejiosait, à la campagne, des fatigues endurées durant une longue et angoissante mission en Extrême-Orient, recevait un télégramme, l'invitant à venir d'urgence à Paris, se mettre à la disposition du ministre des affaires étrangères. Le lendemain, il apprenait, de la bouche de M. Hanotaux, qu'il devait se tenir prêt à retourner à Madagascar. Le gouvernement, en effet, avait décidé qu'avant de recourir aux armes, il serait fait une dernière tentative

ft'i'ences personnelles plulùt que de laisser nietUe en doute, une seconde l'ois, la parole du gouvernement. Deu.\ extraits de discours particulièrement significatifs, raeltronten relief ces deux manières si différentes de comprendre la direction des choses publiques. Le 9 mars 1896, M. Berllielot, ministre des affaires étrangères du cabinet Bourgeois, après avoir rappelé la politique du cabinet précédent, s'exprimait en ces ternies : « Le cabinet actuel, n'ayant à cet cgard aucun engagement, a cru devoir adopter un système qui nous a paru mieux répondre à la grandeur des sacrifices de la France, en hommes et en argent, etc.. » Moins de trois mois après, M. Hanotaux, rentré au quai d'Orsay tenait le langage suivant (20 juin 189fi) : « Je vous le demande. Messieurs, était-il possible au cabinet Méline, « moins de vouloir boule rerser de fond en comble l'auvre de ses prédécesseurs, et de renoncer à cette politique de continuité dans les vues et les desseins, dont il s'était réclamé dans son programme, lui était-il possible de revenir à la formule du protectorat 'i' »

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d'accommodement auprès de Rainilaiarivony, et les souvenirs que M. de Vilers avait laissés à Madagascar, les éminents services qu'il y avait rendus, ainsi que ses préférences bien connues pour une solution pacifique, avaient dicté le choix de M. Hanotaux.

Cinq jours après son entrevue avec le ministre, M. de Vilers s'embarquait à Marseille. Ses instructions étaient courtes et catégoriques. Il devait soumettre à l'acceptation de la Reine un projet de traité confirmant dans ses grandes lignes celui de 1885, mais qui, pour rendre effectif le protectorat de la France, contenait les deux clauses essentielles qui manquaient jusqu'alors : le droit, pour la France, d'entretenir dans l'île les forces qu'elle jugerait nécessaires, et la faculté de contrôler l'administration intérieure. Si les Hovas refusaient de souscrire à cet ultimatum, notre plénipotentiaire avait l'ordre de rompre les relations diplomatiques.

Le 8 octobre, M. de Vilers arrivait à Tamatave; il en repartait le 9 et, le 14 au soir, il entrait à Tananarive. A peine débarqué, il se rendit immédiatement compte de la gravité de la situation et conserva peu d'illusions sur le sort réservé à sa mission conciliatrice : « La plus grande surexcitation règne chez les Français et chez les indigènes, télégraphia-t-il dès le premier jour. Le gouvernement malgache multiplie ses armements. Il me prépare une brillante réception, mais voudrait m'intimider par un grand déploiement de troupes'. » Cette surexcitation rendit complètement vains les derniers efforts de M. de Vilers. Si Rainilaiarivony avait été laissé à lui-même, peutêtre aurait-il cédé, car il était trop supérieur à son entourage pour ne pas discerner les périls auxquels il s'exposait, mais il était hors d'état de résister à la pression de

1. M. de Vilers ;iu Département. Télégi-aïuiiie du s uclubre 189'i. f)ocumenl inidil.

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ses partisans et «iirtuul du ses adversaires. Ceux-ci, comme l'avait déjà signalé M. Ijarrouy, assurés du concours de certains étrangers, tels que l'arretl, Slierviiigton, etc., envisageaient sce[)tif{uenient la jierspeclive d'une action énergique de la Franci;', et poussaient au.x mesures e.xtrèmes. Aussi la discussion entre M. de N'ilcrs et le premier niinislrc fut-elle des plus courtes. Aux [)roposili(jns formulées |iar notre envoyé, le premier ministre opposa un contre-projet inacceptable. Puis, pour gagner du temps, il chercha à user de moyens dilatoires, négligeant même de paraître aux rendez-vous convenus. M. de Vilers coupa court à ces velléités, par la remise d'un ultimatum qui m? laissait place à aucune échappatoire (20 octobre). L'ultimatum fut repoussé : le 27 octobre, jour iixc pour la mise en demeure, le pavillon de la Résidence fut amené, et M. de N'ilers quitta la capitale.

Aussitôt tout le monde leva le masque : à Tananarive, un kabary fut tenu sur la place d'AndoIialo, et le premier ministre demanda que la guerre sainte fût proclamée contre l'envahisseur : « Les clameurs patriotiques, aussi formidables que le grondement du tonncne, approuvèrent cette proposition, et les acclamations prolongées, réclamant l'indépendance de Madagascar, étaient plus perdantes que la trompette guerrière. » C'est en ces termes emphatiques que le Pasteur Parrett rendit compte, dans son journal, de cette mémorable journée : « O peuple malgache, continue-t-il, ô nation qui aimez votre maître, les Français voulaient s'emparer de Madagascar : sachez donc ce qu'ils font de leurs colonies. Au commencement de ce siècle. Napoléon Bona|iarte caressait le désir de comprendre l'Egypte parmi les colonies françaises, le peuple avait beaucoup à souffrir, car les Français chargés

1. M. Larrouy, résident général à Madagascar, au Déparleraent, liO juin isu-t. Document inédit.

l'iS l'ai'iaihk dk maiia(;.\scah.

de le gouverner n'avaient qu'un but : augmenter la production du pays. Ils firent creuser des canaux, construire des chemins du fer (Napoléon l" construisant des chemins de fer) ! ouvrir des théâtres, et fortifièrent Alexandrie. Les officiers s'enrichirent, mais le peu])le eut tant à souffrir qu'il finit par se révolter. Voilà ce que raconte M. Spenccer \Vilkiiisoii, dans son livre The great alternative. Au Siam, les Français firent tracer des routes par les indigènes et, ainsi que nous le dit le Times, ceux dont le travail laissait à désirer étaient impitoyablement l'usillés... O hommes qui êtes sous les cieux, pareil malheur vous serait arrivé, si votre gouvernement avait accepté les propositions des Français. Réjouissons-nous de ce qu'il les ait repoussées et, comme des sauterelles qui ne veulent pas se laisser prendre, comme des patriotes décidés à la résistance, présentons nos souhaits à S. INI. Ranavalo inanjakaM »

^La prose enfantine et grandiloquente de l'excellent "pasteur, ses curieuses leçons d'histoire, solidement étavées de l'autorité de jNI. ^Viikinson et du Times, ne furent probablement pas sans enllammer le courage de ses lecteurs. Un autre document, émané de la même source, et répandu à profusion dans la population, achève de caractériser le rôle assumé, en ces circonstances, par les prédicants de la London Society. C'est un appel aux armes, en style mystique, contre lequel il n'y aurait rien à dire s'il avait été conçu et publié par les seuls évangélistes malgaches, mais que les représentants de l'église d'Angleterre auraient à tous égards mieux fait de ne pas patronner : « O travailleurs de Jéhovah, disaient ces étranges prédicateurs, le jour du réveil est arrivé. Accourez tous à notre temple, activez vos préparatifs pour garder les

1. FilaziildZdiiii MdUigazij, jounuil ofriciel Je Madaga-^nar, :J1 octobre isa'i.

M. HVNOTAUX. 149

liichis (lu Scig'iii'iir, dans ces jours de Irihulalioiis provo([ut'es par nos enucmls. Frappe nos enncuiiis, Seigneur, l)our maintenir rindépendaiiee de notre patrie, de notre reine cliéi'ii; et de nos chois hiiii ainu'ss, etc.. '. »

On conçoit rcfTot que ces exhortations politico-religieuses (levaient produire sur des imaginations primitives et facilement inllauiniahles. Ouantaux chel's, on du nujins aux phis intelligents d'entre eux, leur ardeur se sentait accrue par des svmptômes noii moins encourageants. Cha- (pie jour, ils voyaient la contrehandc anglaise inonder le pays d'armes et de munitions. Les olîres de service abondaient, de la part d'aventuriers de tout bord, anglais pour la plupart, cpii dans la guerre imminente se disposaient à pèciier en eau trouble-. .Shorvington était rentré à Tananarive et se trouvait pourvu d'un commandement. Willongby lui-même avait ([uillé sa prison pour organiser la dél'ense nationale. D'autre part, la conduite é([uivo([ue des représentants de la Grande-Bretagne, était bien faite pour entretenir le ministre hova dans les plus dangereuses illusions. Dès la rupture des relations diplomatiques entre la France et Madagascar, les consuls anglais de Tamatave et de Tananarive s'étaient empressés auprès de Rainilaiarivony. « La guerre, lui disaient-ils, rendait caduc le traité de 1885, et désormais, point n'était besoin d'internu'diaire entre l'Angleterre et la cour d'Emyrne. » Des communiqués officiels, parus dans le journal du premier ministre, constatèrent à maintes reprises cette situation nouvelle ^. Enfin dans le langage de la presse anglaise

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