‹ Cent ans d'apostolat dans les deux hémisphères (volume 2)Chapitre 21 sur 69 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Sur les bords de la rivière Rouge

§ 1 Situation politique de la Colonie.

Dans le second volume de cette Histoire, nous avons raconté comment lord Selkirk, un des principaux actionnaires de la Compagnie de la baie d'Hudson, avait appelé, en 1811, des Canadiens, des Ecossais et des Métis, pour les établir près du confluent de l'Assiniboine et de la rivière Rouge, là où se trouvait le fort Giibraltar, remplacé, quelques années après, par le fort Garry.

Son but était de mettre en culture le pays environnant, afin d'en tirer, pour le personnel employé à la traite des fourrures dans l'immense Nord-Ouest, les produits agricoles qu'on ne pouvait lui fournir qu'avec des frais énormes et en quantités insuffisantes, vu la difficulté des transports et la grandeur des distances.

Durant bien des années, les espérances conçues ne se réalisèrent que médiocrement, des gelées tardives empêchant les récoltes de mûrir, ou des nuées de sauterelles les détruisant, avant qu'elles ne fussent dans le grenier. On dut chercher longtemps les méthodes les mieux adaptées à cet âpre climat.

Quand les Oblats y arrivèrent, en 1845, rien ne présageait que cette région fût réservée à un brillant avenir.

On l'appelait « Colonie de la Rivière-Rouge », Red- River Sett ou Assiniboia, et elle s'étendait sur un rayon d'une centaint mètres, autour de Saint-Roniface.

SO

Quoiqu'elle demeurât sous la haute autorité de la Compagnie de la baie d'Hudson, la colonie de la Rivière-Rouge avait un statut politique spécial, avec, à sa tête, un gouverneur qui n'appartenait pas nécessairement à cette Compagnie, mais pouvait être choisi en dehors d'elle par la couronne d'Angleterre.

Celui-ci avait, pour le seconder dans son administration, un conseil composé de plusieurs membres, qui, sans être absolument électifs, étaient choisis par la Compagnie, d'après les vœux exprimés par la population, au moyen de pétitions accompagnées de signatures.

De ce conseil, qui était, en même temps, législatif, émanaient les règlements, lois et ordonnances. Comme Mgr Taché, en sa qualité d'évêque, assistait aux délibérations, il fit adopter, à diverses reprises, des mesures en faveur de la religion et des bonnes mœurs.

La justice était rendue par un juge en chef, avec le titre de recorder, aidé de juges de paix. Ce tribunal, sorte de cour suprême, avait des sessions trimestrielles, tandis que, chaque mois, dans le district central, et, tous les deux mois, dans les autres circonscriptions, se réunissaient des tribunaux inférieurs, dits petites cours, pour les causes d'ordre civil et d'importance moindre.

^JÈt&àuè-^kî^étà^MÊâ',.

Le fort Garry.

Ne s'élevant guère au-dessus du chiffre de dix mille âmes, ce petit peuple, comme séquestré du reste du monde, parlait, cependant, plusieurs langues : français, anglais, celtique, sauteux, cris, etc. Cette multiplicité d'idiomes présentait de sérieux obstacles à l'évangélisation ; mais, en revanche, on jouissait, là, d'une liberté que beaucoup de nations dotées d'une organisation sociale plus savante, ne possèdent pas toujours au même degré.

SUR LES BORDS DE LA RIVIERE ROUGE 81

On prévoyait déjà, pourtant, qu'avec l'amélioration des movens de communication, le flot de l'immigration, bientôt peut-être, envahirait ces contrées, y apportant, avec quelques avantages, des inconvénients, des heurts et des vexations inconnues jusqu'alors, sous un régime plutôt paternel et patriarcal.

§ 2 Incendie de la cathédrale et de l'évêché de Saint-Boni face.

En 1860, la capitale de la colonie, Saint-Boniface, était loin de présenter l'aspect d'une opulente cité. Elle se composait des habitations, ou fermes, des Canadiens et des Métis, non pas réunies en un tout régulier, comme le serait une ville, ou même un village, avec ses rues et ses places, mais construites, çà et là, sans ordre, et disséminées à de grands intervalles, les unes des autres, sur les deux côtés de la rivière.

Dix ans plus tard, dans un rayon d'un kilomètre, on ne comptait encore que cinq ou six maisons.

Il y en avait trente-cinq, en 1870, habitées par quarante-cinq familles, formant un total de trois cents personnes, parmi lesquelles beaucoup plus d'hommes que de femmes, remarque le document auquel nous empruntons ces détails (J).

Les bâtisses les plus importantes étaient celles qui, au centre, presque dans l'isolement, constituaient la mission proprement dite.

En premier lieu, la cathédrale, longue de trente mètres, large de quinze et haute de treize, sous voûte. Ses deux tours, aux flèches recouvertes de métal blanc, élevaient la croix triomphante à plus de trente mètres dans les airs. Elles contenaient trois superbes cloches, dont les sons harmonieux ajoutaient à la pompe des cérémonies. Les décorations intérieures étonnaient les étrangers, qui. après avoir franchi un triste désert, ne se seraient pas attendus à trouver, à de pareilles distances, tant d'art cl de lion goût.

Adossée à la cathédrale, était la demeure de l'évêque, maison assez vaste, dont une partie avait servi, jusqu'en 1858, à l'école des garçons, tenue par les Frères des Ecoles chrétiennes. Cette école fut, à cette époque, transférée dans un grand immeuble bâti spécialement dans ce but, non loin de la cathédrale, et pompeusement décoré du nom de collège.

(1) Le .Métis, du 8 juin ISTli. Fondé pour défendre les droits des Canadiens menacés par dis sectaires protestants, ee journal parut, pour la première fois, le L'T niai 1871, et, en même tèm| S qu'il défendit la cause de la justiee, rendit de grands services aux catholiques.

A égale distance, de l'autre côté, surgissait un spacieux couvent pour les Sœurs Grises, avec pensionnat pour les jeunes filles de la classe aisée, external pour celles auxquelles les parents ne voulaient faire donner qu'une instruction plus simple, orphelinat, hôpital et dispensaire.

Toutes ces œuvres si importantes, fruit de tant de travaux, de soucis et de sacrifices, témoignaient du zèle inlassable des ouvriers évangéliques et présageaient, pour un avenir prochain, de plus amples développements.

Or, le 14 décembre L860, vers dix heures du matin, tandis que tout était silencieux, sous un ciel gris et sur le sol glacé par un. froid de vingtcinq degrés au-dessous de zéro, soudain, à l'une des fenêtres de la demeure épiscopale, éclatèrent des cris de détresse : - Au feu !... au feu !...

Presque au même instant, le tocsin fit entendre ses sons lugubres...

Aussitôt la population inquiète se rendit sur le lieu du sinistre, pour porter secours. Mais les flammes se développèrent avec une telle intensité, et envahirent si rapidement les appartements, qu'il fut impossible de les éteindre. Elle sortaient furieuses par toutes les ouvertures, projetant au loin une épaisse fumée.

Même les efforts pour circonscrire le fléau dévastateur furent inutiles. . . Bien plus : les flammes s'élancèrent de l'évêché jusqu'à la cathédrale. Ce monument que l'on considérait, alors, à juste titre, comme le plus bel édifice de tout le territoire soumis à la Compagnie de la baie d'Hudson, ne fut bientôt plus qu'un terrifiant brasier, dont personne ne pouvait approcher.

Après deux heures de douloureuse angoisse, les spectateurs impuissants de cette affreuse scène, ne virent plus, devant eux, que des ruines noircies et des cendres fumantes. On n'avait réussi à sauver que quelques ornements d'autel et des vases sacrés.

Quelques mois plus tard, un autre incendie se déclarait dans une grange appartenant aux Sœurs. Un vent violent le communiqua aux dépendances de l'évêché épargnées le 14 décembre. De nouveau, tous les secours lurent vains, et quatre grands bâtiments, renfermant une foule d'objets nécessaires et précieux, furent à jamais complètement anéantis.

Ces deux incendies détruisaient entièrement l'établissement épiscopal de Saint-Boniface, qui avait coûté tant de peine, de soucis, de travaux, de privations e1 de sacrifices à Mgr Provencher, d'abord, et à Mgr Taché, ensuite. Ferle d'autant plus grande, qu'où se trouvait si loin des pays

SIR LES BORDS DE LA RIVIERE ROUGE

civilisés, sur lesquels seuls on pouvait compter pour remédier à l'immense désastre.

De ces édifices, étonnement des étrangers et légitime orgueil des catholiques du diocèse, il ne restait debout que des pans de mur, calcinés et branlants. Du mobilier, plus une chaise ; de la bibliothèque, plus un livre : des archives, registres et autres documents importants, plus une feuille : des effets à l'usage personnel de l'évêque, des religieuses et des employés, plus un lambeau.

Au moment de cette catastrophe. Mgr lâché se trouvait à douze cents kilomètres au nord-ouest de Saint -Boniface. en route vers le lac Sainte-Anne, où il allait donner la Confirmation.

Comment décrire son émotion et sa peine à son retour, le 23 février, après un voyage de cinquante-cinq jours de marche à la raquette, sur la neige, durant un hiver très rigoureux, et après quarante-quatre mut s passées en plein air, à la belle étoile, par un froid intense de quarante degrés au-dessous de zéro ?

Quelques années plus tard, il le racontait en ternies touchants. Laissons-lui la parole.

Le 14 décembre, je m'étais levé, dès une heure du matin, mon guide prétendant que ce n'était pas trop tôt, pour atteindre, ce jour même, ceux qui nous avaient précédés. Nous marchâmes dans un mauvais sentier jusque vers dix heures. Nous nous arrêtâmes, alors, pour prendre un peu de nourriture. La rareté du bois ne nous permit de faire que très peu de feu.

Je m'assis auprès de ce modeste foyer, assez préoccupé. J'avais froid, j'avais faim et j'étais fatigué. Dans cette position peu enviable, à pins de trois cents lieues de Saint-Boniface, il me vint à la pensée de regretter mon habitation et l'espèce de bien-être que j'y aurais goûté, si quelque bienfaisant magicien m'y avait tout à coup transporté !

Hélas ! pourquoi faut-il que nous soyons si facilement enclins à désirer ce que nous n'avons pas, et à regretter le sort que nous l'ait la Providence, pourtant si bonne et si paternelle ? Oh ! comme l'on sait peu, quelquefois, ce que l'on souhaite !...

En cette circonstance, auprès d'un petit brasier qui ne me réchaullait presque pas, je regrettais les calorifères de l'évêché de Saint-Boniface, et, a cette même heure, ces mêmes calorifères réduisaient mon évêché et ma cathédrale en un immense brasier, dont la violence détruisait, en quelques instants, ces édifices qui m'étaient si chers!...

Je trouvais désagréable le soufflemenl du vent, agitant avec bruit les cimes des arbres dépouillés de la forêt, e1 me glaçant moi-même !...

et j'aurais voulu être là, où j'aurais entendu le craquement de nos édifices religieux, s'affaissant sous le poids de la destruction, et lançant à ceux qui les environnaient des torrents de flammes !... J'étais tenté de trouver douloureuses quelques souffrances physiques, et Dieu m'épargnait les tortures morales, les déchirements du cœur que m'aurait coûtés la vue du désastre qui fondait sur nous !...

En lace de ces décombres informes, l'évêque s'agenouilla, courba la tête, et adora les décrets insondables du Tout-Puissant, qui éprouve, parfois, si mystérieusement, ceux dont le seul désir est de procurer >;i gloire par le salut des âmes...

Des larmes silencieuses coulaient de ses yeux, malgré sa soumission complète à* la divine volonté !

Autour de lui, les habitants étaient venus se grouper, émus par le spectacle de cette douleur si grande, et ils unissaient leurs larmes à celles de leur Pasteur.

Comme si cette épreuve, pourtant si terrible, n'eût pas sulli, une autre s'y ajouta, presque aussi désastreuse.

Au printemps suivant, le dégel, accompagné de pluies torrentielles, lit déborder la rivière Rouge. Sorties abondamment de son lit devenu subitement trop étroit, les eaux se précipitèrent de toutes parts, inondant les campagnes, détruisant tout sous leur passage, et, par d'immenses dégâts, plongeant le pays dans la misère la plus profonde.

Le désir des catholiques d'aider leur Évêque fut donc, en grande partie, paralysé par les pertes énormes qu'ils avaient dû subir euxmêmes, et par l'extrême pauvreté à laquelle la plupart se virent réduits par cet autre fléau.

Transwimus per içnem et aquam ! Nous avons passé par le feu et par l'eau, pouvait répéter, en toute vérité, Mgr Taché, comme, autrefois, le saint roi David.

Il ne manquait plus qu'une invasion de sauterelles, pour qu'il pût ajouter, comme le prophète Joël : Residuum erucse comedit locusta, et residuum locustse comedit bruchus, et residuum bruchi comedit rubigo !

Elles arrivèrent, un peu plus tard, quand, après l'inondation, survint la sécheresse, car ce malheureux pays était destiné à subir les maux les plus opposés, se succédant les uns aux autres.

- La sécheresse a été si complète, qu'il ne pousse presque plus rien, écrivait, alors, Mgr Taché à sa mère. Nos jardins sont, en général, comme le jour où ils ont été bêchés. Dans bien des champs, on ne retirera pas même la valeur de la semence. Nos immenses prairies sont desséchées

SUR LES BORDS DE LA RIVIERE ROUGE

■al arides. Puis, les vers, les chenilles, les sauterelles secondent le vent destructeur. Il y a une misère inexprimable dans le pays. Nous sommes assiégés, tous les jours, par une foule d'affamés.

Ces ravages terribles causés à la Rivière-Rouge par les sauterelles, vers, chenilles et autres êtres plus malfaisants les uns que les autres, pullulant en nombre inimaginable et dévorant la majeure partie, ou même la totalité des récoltes, se renouvelèrent souvent, et, parfois, durant plusieurs années consécutives.

Dans une de ces conjonctures si graves, Mgr Taché écrivait au P. Aubert :

- La famine est à nos portes. On n'a jamais rien vu de semblable. Les sauterelles ont complètement détruit toutes les récoltes, et cela dans toute l'étendue du pays. Il n'y a pas un oignon dans nos jardins et pas un épi dans nos champs !...

J^econstruction.

En face de tant de ruines et de tant de maux accumulés les uns sur les autres, avec des circonstances si funestes, Mgr Taché, malgré sa profonde tristesse, ne perdit pas courage.

Selon lui, une belle église était indispensable à la Rivière-Rouge.

Elle l'était, d'abord, pour les catholiques. Sans un édifice convenable, ils seraient privés du secours puissant offert à leur foi par le spectacle, si réconfortant, des cérémonies religieuses. Elle n'était pas moins nécessaire pour la population mixte, à laquelle il importait de montrer que, même extérieurement, la véritable Epouse de Jésus-Christ avait le triomphe de la supériorité. Ne l'était-elle pas aussi pour les sauvages ignorants et grossiers de ce vaste diocèse, dont les limites, à cette époque, s'étendaient, à l'ouest, jusqu'aux montagnes Rocheuses, et, au nord, jusqu'à l'océan Glacial ? Pour eux Saint-Boniface était, dans cette immensité, le seul point brillant qui attirait leurs regards. N'éprouveraient-ils pas une lâcheuse impression, lorsque les ministres de l'erreur, pour les convaincre que notre religion n'est pas la véritable, leur diraient et sembleraient leur prouver, par sa pénurie, qu'elle nVst que la religion des pauvres et des indigents, c'est-à-dire de ceux qui ne possèdent pas assez de ressources pour en avoir une meilleure ?

- Les malheureux Indiens soullrent tant de leurs privations incessantes et, parfois, extrêmes, écrivait à ce propos Mgr Taché à Mgr Bourget, évêque de Montréal, qu'ils ne croient que difficilement à la divinité

du dénuement de la Crèche. Aussi je suis intimement persuadé que la religion perdrait beaucoup, et ses intérêts les plus chers seraient compromis, si les choses en demeuraient à l'état où elles en sont maintenant ; si tout notre passé restait en ruines ; si ces cendres, durcies par l'inondation, n'étaient pas remuées, pour en tirer quelque chose qui atteste la puissance du catholicisme, même dans les circonstances les moins favorables.

Mû par ces considérations, Mgr Taché, malgré sa répugnance à tendre la main, se mit en route pour le Canada, le 22 juin 1861, puis pour l'Europe, afin de solliciter la charité des cœurs généreux et compatissants. Il prêcha dans de nombreuses églises, et à ses appels répondirent de sympathiques échos.

Grâce aux subsides qu'il obtint, il put, durant l'été de 1862, bâtir, toute en pierres, au chevet de sa cathédrale future, une sacristie qui devait servir d'église provisoire, bien petite, il est vrai, car elle n'avait que douze mètres de long sur dix de large, dimensions convenables pour une sacristie, mais insuffisantes pour une église. Il la bénit solennellement, le Ier novembre, fête de la Toussaint, en présence de toute la population qui renaissait à l'espérance.

Pendant l'hiver suivant, on abattit dans la forêt, non loin de Sainte- Anne-des-Chênes, à une quarantaine de kilomètres au sud-est de Saint- Boniface, les arbres nécessaires pour la charpente de la cathédrale.

Les travaux de maçonnnerie furent commencés au printemps de 1863, et continuèrent jusqu'à l'automne suivant. L'édifice avait, alors, les quatre murs et le toit ; mais il fallut bien des années encore, pour lui donner les perfectionnements désirables : revêtement des colonnes, qui longtemps ne restèrent que des poutres équarries ; boiseries diverses, et surtout un clocher avec de nouvelles cloches. Celles-ci ne furent installées, dans leur domicile aérien, qu'au moi? de mars 1865.

Dix ans plus tard seulement, les colonnes lurent recouvertes; puis, on dressa une tribune au fond de la nef pour l'orgue à tuyaux, et l'on commença les boiseries du chœur, en bois de cèdre des montagnes Rocheuses.

La cathédrale ne fut vraiment terminée qu'en 1887, et fut consacrée, le 18 septembre de la même année.

Elle n'avait certainement pas l'aspect imposant et la valeur artistique de nos magnifiques basiliques de France, ou d'Italie ; mais elle frappait le regard par ses proportions harmonieuses, comme aussi par les lignes pures et simples de ses trois nefs.

Après que le gros œuvre de la cathédrale avait été terminé, on avait

SUR LES BORDS DE LA RIVIERE ROUGE

songé au palais épiscopal, dont les fondations furent posées, en 1864. Malgré toute l'activité des ouvriers, il ne fut habitable que vers le mois d'août 1865, quoiqu'il fût loin, à cette époque, d'être achevé.

Sur la porte d'entrée, Mgr Taché plaça une statue de la Sainte Vierge sauvée de l'incendie. 11 la constitua la gardienne et la protectrice de la maison, suivant, la parole de la Sainte Écriture : Posuerunt me custodem iCant., i, 5).

Saint-Boniface, en 1880.

(Dans le t. II, p. 185, portrait de Mgr Taché.)

Lentement l'agglomération de Saint-Boniface s'accroissait, et prenait, peu à peu, l'air d'une petite ville. En 1882, on y comptait, un peu plus de deux mille habitants.

§ 4 Winnipeg.

Si le développement de Saint-Boniface fut lent, celui de la ville qui se forma en face, sur la rive gauche de la rivière Rouge, dans le voisinage du fort Garry, fut, au contraire, as^ez rapide. Elle devint, dans la suite, un centre commercial si important, qu'elle mérita d'être appelée le « Chicago canadien ».

Jusqu'en 1869, elle ne fut qu'un modeste hameau, dont la populatio comprenait moins d'une centaine de personnes : mais elle ne pas à grandir, comme par enchantement.

L'année suivante, en effet, elle avait deux cent quarante habitants ; en 1874, elle en avait déjà près de cinq mille ; en 1875, sept mille ; en 1881, huit mille: mais, en 1891, grâce à l'ouverture du chemin de fer canadien pacifique, la population s'élevait à plus de vingt-huit mille âmes.

A partir de cette époque, ses accroissements furent plus rapides encore. En 1893, elle comptait déjà trente-neuf mille habitancs ; en 1901. plus de quarante-deux mille; en 1906, quatre-vingt-dix mille. Quelques années plus tard, sa population atteignait le chiffre de cent cinquante mille âmes.

Depuis elle n'a cessé d'augmenter, par le courant ininterrompu d'immigration qui attire tant de gens de différentes langues dans les vastes plaines du Nord-Ouest Américain, dont on connaît, maintenant, l'extraordinaire fertilité.

Winnipeg deA'int, en même temps, la porte de ces territoires immenses, et le plus important marché de grains de l'empire britannique. De nos jours, il en expédie annuellement plus de soixante millions de boisseaux,, soit plus de vingt millions d'hectolitres.

Au mois de mai 1869, Mgr Taché y ouvrit une école, et en confia la direction aux Sœurs Grises. Le 15 juin suivant, il dit, dans l'humble oratoire de cette école, la première messe qui ait été célébrée à Winnipeg, et nomma un jeune Oblat, le P. Mac Carthy, desservant des catholiques de l'endroit.

Tels lurent les modestes commencements de la paroisse, depuis si importante, de Sainte-Marie, et du pensionnat du même nom.

Quoique les habitants de la ville naissante, pour la plupart de langue anglaise, fussent protestants en grande partie, et même orangistes, la chapelle du couvent fut bientôt trop étroite, car il arriva aussi des Irlandais, des Ecossais et des Anglais catholiques. Les Oblats construisirent donc, sur un autre terrain, une bâtisse destinée à servir de presbytère, au rez-de-chaussée, et d'église, au premier étage. Nommé curé de la nouvelle paroisse, le P. Lacombe eut pour vicaire le P. Baudin, envoyé des États-Unis, au mois de septembre 1872.

Cette nouvelle église fut bénite solennellement, le 30 août 1874, par- Mgr Taché qui, en présence d'une affluence considérable de fidèles, \ célébra pontificalement le saint Sacrifice. Un Oblat, le P. Lavoie, directeur du collège de Saint-Honil'ace, prêcha un éloquent sermon mii ce texte : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon église !

Les Oblats. en effet, avaient ouvert une école de garçons qui, dès

SUR LES BORDS DE LA RIVIERE ROUGE

l'origine, eut une cinquantaine d'élèves, et devint le germe d'un collège florissant.

En septembre 1874, Mgr Taché consacra, dans la nouvelle église, une cloche dont le parrain fut M. Masson, député au Parlement fédéral, de passage à Saint-Boniface, et hôte du prélat.

A la même époque, le pensionnat de jeunes filles passa aux mai us des Sœurs des Saints Noms de Jésus et de Marie spécialement vouées à l'éducation, et que le zèle du P. Lacombe avait amenées de Montréal, le 22 juillet précédent. Sous leur direction, le pensionnat de Sainte- Marie prit un merveilleux essor, couronné par des succès croissants. Attirées par sa bonne renommée, des jeunes filles protestantes y accoururent, au grand déplaisir des révérends ministres, qui firent tout leur possible, mais inutilement, pour les en détourner.

■ — Notre genre d'apostolat, écrivait le P. Lacombe au T. H. P. Fabre, le 24 décembre 1877, est adapté aux besoins d'une ville qui naît, et qui se forme par l'afflux d'émigrants de différentes nationalités et de différentes croyances religieuses. Le pasteur doit aller à la recherche de la brebis égarée, et la ramener péniblement au bercail. Le compelle intrare a ici son application, dans toute la force du terme. Que de gens, catholiques seulement de nom, nous arrivent de tous côtés pour faire fortune, et se cachent de nous pour n'être pas troublés par nos invitations!... Combien qui ne font que passer et repasser, en quête d'un emploi, n'importe où!...

Mais d'autres préoccupations remplissaient déjà l'esprit du P. Lacombe, toujours très entreprenant :

■ — Nous nous proposons, continuait-il dans la même lettre, de commencer, dans quelque temps, les premiers travaux d'une église plus vaste... En prévoyant que le flot de l'immigration va couler encore, il faut prévoir aussi que bientôt notre chapelle actuelle sera par trop insuffisante. Il nous faut, d'ailleurs, une église catholique convenable, en présence de ces temples que les sectes protestantes, bien pourvues d'argent, veulent bâtir en divers endroits de la ville. Nos paroissiens ont, maintenant, aussi plus d'élan, et semblent montrer plus de bonne volonté pour l'accomplissement de leurs devoirs religieux. Le chant, les cérémonies, etc., tout cela a un grand attrait pour nos nouveaux venus, dont beaucoup ne sont pas entrés dans une église, depuis plusieurs années.

Dans ce terrain prêt pour la moisson, l'ennemi du genre humain s'empressa de semer l'ivraie.

— Ici, continue encore le P. Lacombe, ici, comme partout notre jeune pays est déjà envahi par les sociétés secrètes qui mè

contre nous une guerre acharnée, non pas ouvertement, mais en tâchant par la ruse de gagner les catholiques faibles, ou à demi instruits. Plusieurs, sans abandonner formellement leur religion, restent, cependant, unis à ces faux amis, qui les retiennent dans leurs liens criminels.

Pour encourager les paroissiens de Sainte-Marie, et raviver leur piété, Mgr Taché, de temps en temps, y officiait pontificalement, et adressait lui-même à l'auditoire une allocution toujours très goûtée.

Quoique la majorité de la population fût un mélange de protestants, de francs-maçons e1 d'orangistes., le prêtre catholique, néanmoins, était partout respecté. Les Pères portaient constamment l'habit ecclésiastique dans les rues, et nul ne se permettait à leur égard la moindre parole inconvenante. Les protestants eux-mêmes s'empressaient à leur montrer de la sympathie, et à les assurer de leurs bons offices.

En I87!(. on se trouva suffisamment prêt pour la construction de la nouvelle et grande église, dont la première pierre fut solennellement bénite, le L5 août 1 880, par Mgr Taché, entouré de ses religieux, en présence d'un grand nombre de catholiques et mente de protestants.

Les travaux furent poussés avec tant d'activité que, le 4 septembre L881, treize mois après, le gros œuvre était assez avancé, pour que l'édifice put être ouvert au culte. La bénédiction du monument et la cérémonie d'inauguration furent faites par Mgr Taché, en présence d'une foule considérable, aux premiers rangs de laquelle on distinguait Sou Excellence le lieutenant-gouverneur, avec les notabilités de Winnipeg et de Saint-Boniface. A l'évangile, Mgr Lynch, archevêque de Toronto, monta en chaire, et prononça, en anglais, le discours de circonstance. Après l'office, Mgr Taché, à son tour, adressa aux paroissiens quelques paroles émues, pour les féliciter de leur générosité, de leur esprit de foi et de leur entente pour les œuvres, malgré leurs diverses nationalités.

Bâtie au centre d'un des plus beaux quartiers de la ville, sur une artère qui en porte le nom, la Saint Mary's Avenue, cette vaste église est de style roman. Ses lignes harmonieuses laissaient déjà comprendre que, lorsqu'elle serait complètement terminée, elle offrirait un aspect des plus satisfaisants.

Malgré l'envahissement de l'élément anglais et protestant, l'élément français et catholique, qui avait paru perdre du terrain, s'était, cependant, renforcé peu à peu.

- Des cérémonies telles que «elles que nous venons de voir, écrivait, à ce propos, le P. Lacombe, ne peuvent que contribuer à la vitalité de la véritable religion, dans ce pays, et assurer son succès.

SUR LES BORDS DE LA RIVIERE ROUGE

Durant les années suivantes, on ajouta au monument une sacristie et un large sanctuaire, que Mgr Taché inaugura, le 1er novembre 1885 fête de la Toussaint, par une messe pontificale. Deux ans plus tard, la

Winnipeg. — Eglise Sainte-Marie.

belle église de Sainte-Marie, entièrement achevée, fut consacrée, le 25 septembre 1887, une semaine exactement après la cathédrale de Saint-Boniface. Catholiques et protestants s'étaient donné rendez-vo pour être témoins de ces deux cérémonies qui furent très imposantes, et laissèrent dans l'esprit des assistants un ineffaçable souvenir.

L'accroissement du nombre des catholiques, dans la ville toujours grandissante de Winnipeg, amena Mgr Taché à y créer une autre paroisse, qu'il mit sous le vocable de F Immaculée-Conception. A peine avait-il ouvert au culte l'église de Sainte-Marie, le 4 septembre 1881, qu'il se préoccupa d'en bâtir une autre, dans la partie septentrionale de la ville, près de l'emplacement de la gare actuelle du chemin de fer.

Cette troisième construction fut menée rapidement aussi, à tel point que Mgr Taché put la bénir, le 8 décembre 1882. La P. Lebret, qui en avait surveillé les travaux, fut nommé curé de la nouvelle paroisse. Il construisit, à côté de l'église-, un petit presbytère et une école.

Outre leur ministère déjà si absorbant, les Pères de Winnipeg desservaient encore les prisons et le pénitencier. Celui-ci se trouvait à une vingtaine de kilomètres, au nord-ouest de la cité.

§ 5 Saint-Charles.

Dans une vaste plaine, sur les bords de l'Assiniboine, affluent de la rivière Rouge, à une vingtaine de kilomètres de Saint-Boniface, avait été fondée la paroisse de Saint-Charles. Dès 1854, alors qu'il n'y avait qu'un peu moins de deux cents habitants, les Pères y avaient commencé, avec la construction d'un humble presbytère, celle d'unie chapelle, remplacée ensuite par une église assez belle et plus spacieuse. En L869, 'le nombre des habitants était monté à trois cent cinquante, et atteignit, peu après, le chiffre de quatre cents environ.

Cette paroisse n'était pas des plus privilégiées au point de vue spirituel, à cause du contact permanent avec les partisans de l'erreur; aussi, en général, ces catholiques laissaient beaucoup à désirer. Les Pères n'épargnèrent, ni leur temps, ni leurs peines, pour leur donner, en anglais et en français, les instructions adaptées à ce milieu. Us ouvrirent, en outre, une école fréquentée par une quarantaine d'enfants, et, plus tard, par quatre-vingts. N'ayant pu, pendant un temps assez long, avoir un instituteur, ils firent la classe eux-mêmes, acceptant généreusement ce surcroît de travail.

C'est probablement avec un peu trop d'enthousiasme, que le P. Marcou, en L878, arrivé récemment de Montréal, à la saison chaude, écrivait. après quelques jours passés en cet endroit :

Saint-Charles est, dit-on, le plus beau site du Manitoba, et je n'ai pas de peine à le croire. Le terrain y est élevé et fertile. Le bois y abonde. La rivière Assiniboine roule ses ondes limpides, à quelques

SUR LES BORDS DE LA RIVIERE ROUGE

pas de l'église... Bref, il y a, là, tout ce que les peintres demandent pour leurs paysages. N'y aurait-il pas, là, également, tout ce qu'il faut pour un noviciat ? Quoi qu'il en soit, je n'oublierai pas les jours heureux que j'y ai vécu !. . .

Théoriquement, la maison de Saint-Charles fut considérée comme devant être la maison de campagne des Pères de Sainte-Marie de Winnipeg ; mais, en réalité, ils n'y allèrent pas souvent, étant trop occupés, pour trouver le temps de prendre un peu de repos, malgré le grand besoin que, parfois, ils en auraient eu.

§ 6 Selkirk-

A quarante kilomètres au nord-est de Winnipeg, à un peu plus de la moitié de la distance entre cette cité et le lac du même nom, se constitua un nouveau centre d'habitation, destiné à un certain développement. C'est la ville actuelle de Selkirk, divisée en deux parties : la plus populeuse, sur la rive gauche de la rivière Rouge, West Selkirk, et l'autre, en face, appelée East Selkirk.

Malgré l'éloignement, les Pères de la maison de Sainte-Marie se chargèrent aussi d'assurer les secours spirituels aux familles catholiques de cette \ille naissante.

Il en résultait pour eux une extrême fatigue, vu la multiplicité des voyages nécessités par cet apostolat ; mais ce ministère, rendu si pénible par les circonstances, s'imposait, car les catholiques étaient entourés, de toutes parts, non seulement par des protestants, mais, déplus, par des païens. Aussi, afin d'y fortifier le bien accompli, les Oblats y établirent trois écoles : une pour les enfants blancs, et deux pour les enfants sauvages.

A Selkirk se rattachèrent divers postes d'évangélisation, que les Pères visitaient fréquemment. Nous ne citerons ici que les principaux : Peguis, à huit kilomètres au nord, où ils bâtirent une jolie chapelle dédiée à saint Pierre ; Brokenhead. ou la Tête cassée, à trente kilomètres au nord-est ; Whitemouth, sur la rivière du même nom. à plus de soixante kilomètres au sud-est, etc.

§ 7 Troubles politiques.

Vers lStiT, une certaine inquiétude se manifesta dans la coh de la Rivière-Bouge, au sujet de son avenir.

Serait-elle définitivement annexée au Canada, ou appartiendrait-elle aux États-Unis ?

Ceux-ci, séparés d'elle par des frontières arbitraires, sans aucun accident de terrain pour les délimiter, ni les défendre, la convoitaient, «•l cherchaient à la soustraire à l'influence anglaise. Dans leur pensée, 1out le Nord-Ouest devait être un trait d'union entre eux et l'Alaska, qu'ils venaient d'acquérir, la même année, en l'achetant à la Russie.

Désireux de s'étendre du côté de l'ouest, le Canada s'empressa de trait ci1 avec la Compagnie de la baie d'Hudson, pour obtenir, en échange d'une compensation pécuniaire, les droits seigneuriaux qu'elle affirmait posséder, en vertu de la charte de L670, par laquelle Charles 11, roi d'Angleterre, lui avait octroyé le monopole exclusif du commerce des pelleteries.

Si élastiques étaient les termes de la charte royale, que la Compagnie avait prétendu, pendant deux siècles, avoir non seulement le monopole commercial, mais aussi la propriété absolue de l'immense territoire qui va, depuis les rivages de la baie d'Hudson, jusqu'aux sources lointaines des fleuves et rivières innombrables qui y déversent leurs eaux.

Elle administrait donc ces vastes régions, en pleine souveraineté.

Après deux cents ans de jouissance entière, le 1er décembre 1869, elle ne promit au Canada de lui abandonner ses droits, que moyennant le versement d'un chiffre respectable de millions de francs, plus la concession d'un vingtième des terres situées dans la zone fertile.

Mais les habitants n'avaient pas été consultés.

Se croyant vendus, malgré eux, et lésés dans leurs droits de propriété, comme aussi dans leur dignité de citoyens libres, les colons de la Rivière- Uouge se soulevèrent, et se donnèrent un chef dans la personne de Louis Riel.

Bientôt les troubles furent tellement graves, que le Gouvernement du Canada en fut effrayé. 11 supplia donc Mgr Taché de revenir immédiatement de Rome, où le prélat était allé assister au concile du Vatican. Sa présence paraissait indispensable pour la pacification des esprits surexcités.

Dans leurs revendications, les colons étaient soutenus par des émissaires «In Minnesota, qui, trouvant l'occasion bonne pour intervenir et réaliser des projets d'annexion, leur offrirent de fortes sommes d'argent, des armes et des munitions.

Ce concours intéressé ne fui pas accepté.

Néanmoins, des Américains se proposaient d'envahir le Manitoba. Ils se mirent même en marche, et, leur succès eût été certain, si les

SUR LES BORDS DE LA RIVIERE ROUGE 95'

Métis avaient consenti à se joindre à eux ; mais, d'après les conseils de l'évêque et des missionnaires, ils préférèrent, malgré ce qu'ils avaient souffert en ces douloureuses circonstances, rester fidèles à la couronne britannique, dont ils reconnurent toujours la suzeraineté, et à laquelle leur loyauté assura la conservation du pays.

Leur jonction à l'avant-garde de l'armée américaine eût fourni, en effet, aux Etats-Unis un prétexte pour intervenir ouvertement et plus efficacement, en vertu du principe du self-gOvernment, ou droit qu'ont les peuples de choisir le gouvernement de leur goût.

A la suite de ces événements mémorables et d'une importance capitale, la colonie de la Rivière-Rouge, dont la population avait sensiblement augmenté, lut, le 15 juillet 1870, détachée administrativement des autres territoires du Nord-Ouest. Incorporée à la Confédération canadienne, elle forma la partie principale de la nouvelle province de Manitoba, désormais douée de tous les rouages d'un gouvernement régulier.

Maintenue sous la souveraineté de l'Angleterre, cette nouvelle province avait à sa tête un lieutenant-gouverneur, représentant du roi. En outre, elle avait un Parlement, composé de deux Chambres : la Chambre des Députés, ou Assemblée législative, et le Conseil législatif, sorte de Sénat modérateur.

Sous prétexte d'économies à réaliser, celui-ci fut supprimé, en 1877, et il ne resta que l'Assemblée législative, constituant, à elle seule, tout le Parlement provincial.

Ce ne fut pas sans inconvénient, comme nous le verrons plus loin, quand nous traiterons de la question scolaire au Manitoba. Des sénateurs à vie auraient probablement, par leur expérience, tempéré le sectarisme des députés élus en 1880, et qui, par leur intolérance fanatique, travaillèrent, avec hypocrisie d'abord, puis avec acharnement, à enlever aux catholiques les droits que la Constitution leur reconnaissait.

Le premier lieutenant-gouverneur fut l'honorable M. Archibald, homme de grand tact, et animé des meilleures intentions. Comme preuve manifeste de son impartialité, il prit, pour le seconder, deux ministres : l'un d'origine française et l'autre d'origine anglaise.

Un de ses travaux les plus urgents devait être la division de la nouvelle province, en vingt-quatre circonscriptions, ou collèges électoraux, pour l'envoi de vingt-quatre députés à l'Assemblée législative. Ne connaissant pas assez le pays, pour mener, lui-même, cette œuvre i bonne fin. il s'adressa à Mgr Taché, dont il appréciait la haute intelligence et l'expérience consommée des hommes et des choses.

Quelques jours suffirent à l'cvcque, pour préparer un projet de division,, dans lequel les limites de chaque arrondissement électoral étaient lixées avec une grande précision.

Le lieutenant-gouverneur en fut enchanté. Il le communiqua à ses ministres et aux Anglais les plus marquants. Fous s'en montrèrent très satisfaits, et ce projet fut adopté sans la moindre modification.

I leureux de ce premier résultat, M. Arehibald continua, dans la suite, à consulter souvent Mgr Taché, pour lequel son admiration et sa vénération allaient grandissant.

Plusieurs de ses successeurs agirent de même, et l'intervention de l'cvcque eut la plus salutaire influence pour l'avantage de chacun. Malheureusement il n'était pas en son pouvoir d'écarter complètement les causes cle malaise, et surtout les éléments de désordre qui se glissent si facilement dans les choses humaines, principalement dans les agglomérations, où se coudoient des races diverses, aux intérêts parfois si opposés.

Les troubles de 1870 que nous venons de relater, ne furent donc qu'un prélude.

Nous verrons, plus loin, la reprise et le développement, bien plus accentué, de ce mouvement insurrectionnel, quinze ans plus tard. Les conséquences funestes s'en firent longtemps sentir, non seulement dans la province du Manitoba, mais même très au delà de ses frontières,, dans le vaste Nord-Ouest Canadien.

Page 1