‹ Cent ans d'apostolat dans les deux hémisphères (volume 2)Chapitre 29 sur 69 · ENTRE LES DEUX SASKATCHEWAN · texte numérisé non relu

ENTRE LES DEUX SASKATCHEWAN

- Prince-Albert est une petite ville qui pose déjà comme une métropole, toute fière de sa bourgeoisie anglaise, de ses riches magasins, de ses moulins à vapeur et de son beau fleuve... La véritable religion, cependant, n'y est encore qu'un grain de sénevé ; mais sa force d'expansion ne tardera pas à se produire, et à prendre, comme partout ailleurs, la tête du mouvement.

En 1887, on y eut, enfin, une vraie chapelle.

Cette petite ville était destinée à devenir résidence épiscopale, quand fut érigé, en 1890, le vicariat apostolique de la Saskatchewan, séparé du vicariat de Saint- Albert, détaché lui-même du diocèse de Saint- Boniface, comme nous le raconterons plus tard.

§ 2 Baille f or d.

A l'ouest de Prince-Albert, dans une vallée profonde, mais assez étroite, coule une rivière qui n'a pas moins de cinq cents kilomètres de long, la rivière Bataille, ou Battle river.

Son nom rappelle les nombreux combats que se livrèrent, sur ses bords, les sauvages Cris, Pieds- Noirs et autres habitants de ces régions, qui se poursuivaient d'une haine invétérée. Les accidents de terrain, en effet, y offraient beaucoup de facilités pour les guerres d'embuscade que se faisaient ces cruels et impitoyables ennemis.

Au confluent de cette rivière et de la branche septentrionale de la Saskatchewan, à deux cent cinquante kilomètres de Prince-Albert, il n'y avait, en 1870, qu'un établissement précaire de la Compagnie de la baie d'Hudson.

- Elle n'a pas encore de fort véritable en cet endroit, écrivait Mgr (irandin. le 26 janvier 1870. car elle y redoute les Pieds-! Noirs. Le chef-traiteur pense qu'une Mission catholique serait, pour ce fort, une plus sûre protection que tous les bastions possibles... J'ai promis d'y envoyer un Père, ou deux, pour évangéliser les âmes.

Au mois de septembre de la même année, Mgr (irandin écrivait encore :

A l'embouchure de la rivière Bataille, se trouve, maintenant, un nouveau poste de commerce de la Compagnie de la baie d'Hudson. Les Cris de la prairie, et aussi, quelquefois, les Pieds-Noirs, s'y rendent en grand nombre. Outre les employés de la Compagnie, des commerçants libres s'y sont fixés pour la traite des fourrures. Comme le terrain est d'ailleurs, excellent, et que le bois de construction y abonde, un non considérable de nos Métis chrétiens sont venus également s'y étal

Voilà donc une région qui va devenir de plus en plus importante. Dans ma récente visite, j'y ai baptisé dix-sept enfants, nés depuis quelques mois. J'y ;>i entendu des confessions et distribué le pain eucharistique.

Insensiblement se forma, là. un centre de population qui devait avoir, plus tard, pendant quelques années, une certaine célébrité. Il fut choisi, en L876, pour être la capitale des territoires du Nord-Ouest, titre qu'il posséda peu de temps, car il dut le céder, en 1883, à la ville naissante de Régina.

Ce1 emplacement qui avait paru destiné à un grand avenir, fut appelé Battleford, ou Gué de la rivière Bataille. On y éleva les constructions requises pour le fonctionnement d'un gouvernement régulier, ainsi que pour l'installation d'un corps de la police à cheval. La Compagnie de la baie d'Hudson y eut, alors, un grand magasin. A côté s'élevèrent d'autres maisons de commerce, des hôtels assez modestes, il est vrai, et même les ateliers d'un journal spécial , intitulé The Saskatchewan Herald.

Ce n'était pourtant pas une ville, mais un village de quelques centaines d'habitants.

I .es Oblats ne tardèrent pas à s'occuper activement de porter à ce poste les secours de la religion. Un des premiers fut le P. Lestanc. Il y vint, en I877, et dédia cette Mission à saint Vital, patron de Mgr Grandin.

A la date du 7 décembre 1877, il écrivait au P. Leduc :

J'ai mis une semaine pour me rendre de la montagne de l'œil à Battleford. Ici, j'ai trouvé le P. André à l'œuvre; il était arrivé trois jours avant moi... Le gouverneur est charmant. Il nous a fait la plus gracieuse réception. J'ai eu l'occasion de le voir, plusieurs fois déjà, et, plus je le connais, plus je l'estime. Hier soir, il a donné un grand dîner ;'i notre occasion. Il n'y avait que des catholiques parmi les invités... Le gouverneur est aimé de tous, même des sauvages, pour lesquels il est très patient et charitable... Je veille sur ces nombreux sauvages, pauvres âmes abandonnées, mais exposées à tant de séductions. Ne pou vu ut réussir à réunir tous ces sauvages dans le même local, je vais, chaque jour, de maison en maison, de loge en loge, enseigner le catéchisme et les prières. Je fais l'école en cris et en anglais. J'ai, aujourd'hui, quinze de ces visites è mon actif, .lugez si j'ai le temps de m'ennuyer.

Le service divin avail lieu dans un hangar, prêté dans ce but par M. James Mac Kay, ami de Mgr Taché.

|)ès cette année, le l'ère administra seize baptêmes à des adultes, liéhii deux mariages, et recul quelques abjurations de protestants.

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Le 24 janvier 1879, le P. Hert écrivait au T. R. P. Supérieur général :

— A mon arrivée, il n'y avait à Battleford point de bâtiment où l'on pût célébrer la sainte Messe, point de maison pour abriter le Missionnaire, point d'ornement : bref, tout manquait. Peu à peu, j'ai achevé une construction qui doit servir d'église. Oh ! ce n'est rien d'extraordinaire ; c'est même très misérable. Il n'y a pas trois nefs, mais à peine une, et, lorsqu'on fait la génuflexion, il faut bien prendre ses mesures, pour ne pas renverser les voisins : voilà pour les dimensions. Quant à la beauté, inutile de la chercher. Figurez-vous une chaumière avec quatre petites fenêtres, et vous aurez l'église de Battleford. L'intérieur, cependant, présente un peu l'aspect d'un édifice destiné au culte.

Des Métis, en effet, avaient fabriqué un autel, d'après un dessin du Père et sous sa direction. On l'orna de chandeliers venus de France, et, de chaque côté, on plaça des tableaux représentant le Sacré Cœur de Jésus et le Cœur Immaculé de Marie. Avec des étoffes rouges (couleur très aimée dans le pays), on confectionna un devant d'autel et des tentures pour le fond du sanctuaire.

La fête de la Noël fut célébrée très solennellement.

Autour de l'autel, étaient disposés de jeunes sapins, dans les branches desquels furent disséminées toutes les lampes et bougies qu'on put se procurer. Le Père découpa, dans du carton, des inscriptions de circonstance. Un chœur de chanteurs et de chanteuses, exercés soigneusement, plusieurs jours à l'avance, rehaussa par ses mélodies harmonieuses l'éclat de la cérémonie.

Grâce à ces préparatifs, la fête fut splendide. Jamais, dans le pays, on n'avait vu rien de si beau. Les protestants eux-mêmes voulurent assister à la Messe de minuit. La chapelle était trop petite pour la foule qui s'y entassait littéralement. La Messe fut chantée avec entrain. A l'offertoire, à l'élévation, à la communion, après le dernier évangile, on exécuta des cantiques en français, en anglais, en latin et en cris.

Le lendemain, des protestants dirent au Père qu'ils ne s'attendaient pas à une si belle cérémonie, et que le temps leur avait paru bien court. Le journal de la localité, The Saskatchewan Herald, la seule feuille (fui se publiât, alors, dans tout le Nord-Ouest, donna un compte rendu des plus élogieux.

Longtemps cette Mission resta dans un état précaire. Les espérance-qu'on avait fondées sur Battleford ne se réalisèrent que très lentement, après que son titre de capitale du Nord-Ouest lui eut été enlevé.

Une église un peu convenable n'y fut construite qu'en 1883 : i ajouta ensuite un clocher, puis une cloche.

De ce centre, les Pères allaient visiter régulièrement divers postes sauvages disséminés dans un rayon d'une soixantaine de kilomètres.

§ 3 Saint-Laurent (Grandin).

Situé sur la rive droite de la Saskatchewan du nord, qui, à cet endroit, n'a pas moins de quatre cent quatre-vingts mètres de large, et à une centaine de kilomètres au sud-ouest de Prince-Albert, le fort Carlton fut visité par notre P. Moulin, durant l'hiver de 1860 à 1861. Il y porta les secours de la religion aux colons, aux Métis et aux Cris résidant autour de ce poste, ou s'y donnant, de temps en temps, rendez-vous pour le commerce des fourrures.

A partir de cette époque, les Oblats y revinrent fréquemment, pour exercer le saint ministère. Néanmoins, les déplacements incessants de cette population nomade les amenèrent à établir leur Mission à une trentaine de kilomètres à l'est, sur la rive gauche de la Saskatchewan du sud : Ils la dédièrent à saint Laurent.

Mais quelle pauvreté et quelle misère!...

Dans une lettre du 30 décembre 1873 au T. R. P. Supérieur général, le P. Petitot nous la dépeint, après une visite qu'il y fit :

Saint-Laurent, dit-il, est un groupe d'une trentaine de cabanes, en troncs d'arbres, revêtues de torchis, et jetées pêle-mêle sur une pointe de terrain, en forme de fer à cheval, s'avançant sur la rivière. Ce n'est encore qu'un cantonnement d'hiver, et cela explique cet état misérable. Il n'y a encore ni église, ni presbytère... Je voudrais que vous vissiez la chaumière qui sert, à la fois, d'habitation au Père et de chapelle pour les fidèles. Je n'ai encore rien vu de pareil dans tout le nord, moi qui ai tant voyagé dans les régions les plus déshéritées. Cela tire des larmes!... c'est, cependant, là, qu'un de mes excellents confrères a passé déjà cinq années !... Figurez-vous une longue cabane sans pignon, semblable à une grande caisse de mort, ayant pour porte une peau de bison parcheminée tendue sur un cadre ; pour fenêtre encore des lambeaux de parchemin ; pour toiture des perches alignées à plat, recouvertes de paille et de terre, que le printemps a transformée eu un jardin pittoresque d'absinthe et d'herbes folles, au milieu desquelles un saule a l'effronterie de simuler un clocher : faible image des jardins suspendus de Babylone...

L'intérieur correspondait à la beauté du dehors : un délabrement inimaginable !. . .

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Peu à peu, la population augmenta, et le Gouvernement, pour honorer l'incomparable dévouement des Missionnaires, donna officiellement à cet embryon de cité le nom de Grandin.

En 1878, il y avait, tout autour, mais disséminés dans un rayon d'une trentaine de kilomètres, près de douze cents catholiques. Leur éparpillement sur un espace aussi étendu, rendait l'exercice du saint ministère très pénible.

La plupart étaient des Métis, assez bons chrétiens, mais peu disposés à s'imposer des sacrifices matériels, pour aider leurs Missionnaires à construire une chapelle et une école. Quelquefois même, ils les contrecarraient dans leurs projets de zèle, par ignorance plutôt que par mauvaise volonté.

Dans son Rapport au Chapitre général de 1879, le P. Leduc disait à ce propos :

— Il est difficile de se faire une idée des embarras et des tracasseries de tout genre éprouvées par les Pères, pour le matériel de cette Mission : trompés par leurs entrepreneurs, trompés par leurs ouvriers, ils ont eu de multiples déboires. La présence d'un Frère convers, charpentier, leur aurait épargné la dépense de milliers de dollars, et ils auraient, maintenant, une maison convenable, tandis que le tout est, pour ainsi dire, entièrement à refaire, au moins dans un avenir prochain.

Outre une bonne école attenante à la Mission, les Pères désiraient en fonder une seconde, sur l'autre rive de la Saskatchewan, où s'établissaient aussi un certain nombre de familles.

Une lettre du P. Fourmond, à la date du 26 décembre 1883, nous expose l'état d'esprit de la population, à cette époque :

- Hier, nos Métis ont célébré la fête de la Noël. On lisait sur leurs visages la foi et la simplicité des bergers de Bethléem. Je puis dire qu'ils en ont aussi la pauvreté. En effet, depuis la disparition des bufi'alos, poursuivis à outrance et exterminés par ces incorrigibles chasseurs, leur misère devient, de jour en jour, plus grande. L'agriculture qui, seule, pourrait les indemniser des ressources que la chasse ne peut plus leur fournir, n'a pour eux aucun attrait. Ils y sont inexpérimentés... D'ailleurs, comment les presser d'entrer dans cette voie ? Ceux qui, parmi les colons anglais, y réussissent le mieux, éprouvent eux-mêmes, en ce moment, une grande gêne, parce qu'ils n'ont pas de débouchés pour les produits de leurs terres : aussi le commerce languit...

Il n'en fallait pas autant pour décourager les Métis, dont la volonté toujours chancelante, était incapable d'efforts pénibles et pers<

§ 4 Duck Lake. — Lac Canard.

A une dizaine de kilomètres au sud-est de Carlton, et à peu près à la même distance au sud-ouest de Grandin, se trouve un lac gracieux, le lac Canard. Duck lake. ainsi nommé à cause des nuées de canards qui. au printemps, viennent s'abattre sur ses eaux paisibles, ou se cacher «huis les grandes herbes i|ni l'entourent, comme une couronne de verdure.

C'est une petite mer intérieure, avec une île couverte de trembles, aux feuilles toujours agitées. Outre les multitudes de canards, on y voit, en nombre considérable, des cygnes et des poules d'eau nageant à sa surface, tandis que des grues, au long bec, stationnent sur ses bords C'est un paysage charmant.

Les Oblats y arrivèrent, pour la première fois, en 1868. Ils venaient visiter quelques familles patriarcales de Métis. L'autel fut dressé en plein air, et ces pauvres gens, privés depuis longtemps de secours religieux, pleurèrent de bonheur en assistant à la sainte Messe.

Dès lors, les Pères de Saint- Laurent y vinrent d'une façon régulière. Un autel en plein air ne sullisait plus ; mais il fallut, cependant, à cause du manque de ressources, attendre encore huit ans, avant de pouvoir commencer la construction d'une église un peu digne de ce nom. Là encore, les Pères furent largement volés par les entrepreneurs et par les ouvriers. A chaque instant, il fallait leur faire des avances d'argent, mais rien ne marchait. Les matériaux coûtaient cher, et leur transport était très onéreux. Bien des fois, les Pères durent travailler de leurs mains, comme de simples manœuvres.

Ce ne fut qu'après des difficultés de tout genre et de grandes fatigues, que ce nouveau sanctuaire fut achevé et livré au culte. On le dédia au Sacré-Cœur de Jésus.

Grâce au zèle des Pères, fécondé par les bénédictions divines, il y avait, en L879, deux cent cinquante catholiques, et cette Mission semblait appelée à croître en importance, en raison de son site si agréable et des sérieux avantages qu'il promettait.

Ces espérances, en ell'et, se réalisèrent, au cours des années suivantes, et, le 5 avril ISS.'!, le |\ Leduc pouvait écrire :

- Cette belle Mission est vraiment pleine d'avenir.

Le P. Touze en était, alors, chargé, et s'y dépensait sans compter.

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