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CHAPITRE VII

Au nord de l'Alberta

§ 1 Lac La Biche (1).

Deux cents kilomètres au nord-est d'Edmonton, capitale de la province actuelle de l'Alberta, on rencontre le lac La Biche, Red deer lake. S'il n'est pas, comme beaucoup d'autres du Nord-Ouest Américain, remarquable par ses grandes dimensions, quoiqu'il ait de quarante à cinquante kilomètres de long, sur huit à dix de large, il est, néanmoins, un des plus pittoresques, avec sa ceinture variée de golfes en miniature, de promontoires, de collines et de vallées. Quelques îles verdoyantes, émergeant de la surface, agrémentent le tableau.

Quand, après la disparition des neiges, les voyageurs ayant traversé buis et marécages, rivières impétueuses et torrents écumants, aperçoivent ses bords, ils ne peuvent retenir un cri d'admiration. Mais, dès le mois de novembre, le lac se revêt d'une couche solide de glace, et la conserve jusqu'au milieu de mai, car cette gracieuse pièce d'eau se trouve tiuii près du cinquante-sixième degré de latitude nord. Le thermomètre, durant L'hiver, y marque ordinairement de vingt-cinq à trente degrés centigrades au-dessous de zéro, et descend, parfois, jusqu'à quarante mi quarante-cinq.

Dans les premiers jours d'octobre 1853, y était arrivé un Oblat zélé. le I'. liéinas, avec l'intention d'y fonder une Mission. Il n'eut, d'abord, pour demeure, qu'une petite hutte de bois, de trois à quatre mètres de longueur e1 deux mètres de haut. Pas de meuble : ni chaise, ni table, ni lit. Il couchail suc le sol glacé. Ce qu'il eut à souffrir dans cet humble réduit, est indescriptible.

Voleurs par nature, les Cris non seulement n'aidaient, en aucune manière, le Missionnaire à améliorer sa triste situation, mais ils tentaient

(I) Voir la carte, p. 120.

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de le piller le plus possible. Et, comme, même pour des bandits de profession, il est difficile de dépouiller un homme dénué de tout, ils l'accablaient de sarcasmes et d'outrages.

Le P. Renias était un de ces vaillants apôtres capables de tout endurer par amour de Dieu et des âmes. Il ne se découragea point, et, à force de patience, acquit une certaine influence sur ces esprits insensibles.

Pour assurer le succès rendu presque impossible par tant d'obstacles accumulés, la Mission fut dédiée à Notre-Dame des Victoires.

Si pénible à ses débuts, l'établissement du lac La Biche devait acquérir, plus tard, avec un développement appréciable, une importance toute spéciale pour les Missions du Nord-Ouest. Deux routes fluviales le mettaient en communication relativement facile avec l' Ile-à-la-Crosse et le lac Athabaska.

La première était la rivière aux Castors, Beaver river, dont une des sources est dans le voisinage de la résidence du lac La Biche, et qui débouche dans le lac de l'Ile-à-la-Crosse, en face de la maison des Missionnaires.

La seconde route était la rivière Athabaska elle-même, qui, par l'un de ses affluents de droite, reçoit les eaux du lac La Biche. On pouvait ainsi, de là, se transporter dans le Grand Nord jusqu'à l'Océan Glacial par le fleuve Mackenzie, continuation de la rivière Athabaska.

Grâce à ces deux routes fluviales, on espérait faire de l'établissement du lac La Biche, où la terre est assez fertile quand on prend la peine de la cultiver, un entrepôt, un centre d'approvisionnement pour les Missions les plus septentrionales.

En outre, pour achever ce réseau, les Oblats percèrent, à travers la forêt, un chemin carrossable de plus de deux cents kilomètres, jusqu'au fort Pitt, pour unir leur beau lac aux prairies arrosées par la Saskatchewan. Cette entreprise, jugée chimérique par les habitants de ces contrées, fut achevée, à leur grande stupéfaction, en 1856, grâce au courage, à l'endurance et à la ténacité des Missionnaires, apôtres et trappistes, à la fois.

Si les arbres géants de la forêt cédèrent à leurs vigoureux coups de hache, les superstitions de l'infidélité reculèrent aussi devant eux.

En même temps, en effet, que les Pères et les Frères convers défrichaient de vastes étendues de terrain, ils construisirent une chapelle, une maison d'habitation, et, en J8<>2. un couvent pour les Sœurs Grises de Montréal, comprenant école, pensionnat et orphelinat.

Des conversions récompensèrent tant de zèle et de sacrifices.

DANS LE NOKD-Ol'EST CANADIEN

En 1868, la chapelle était déjà fréquentée par quatre ou cinq cents Métis et sauvages cris.

I /aimée suivante, le 12 juin I8(>9, Mgr Grandin pouvait écrire au I . IL P. Supérieur général :

La Mission du lac La Biche est la plus avancée de nos Missions sons le rapport matériel, et comme le point central des Missions du nord... l'entlaiil longtemps les consolations spirituelles ont manqué à «eux de nos Pères qui la dirigeaient. Aujourd'hui, grâces à Dieu, les habitants de cette localité semblent, enfin, comprendre le dévouement du Prêtre, et paraissent décidés à en profiter. Je viens d'y passer plus d'un mois, et j'y ai eu de grandes consolations. J'ai donné la conliiniation à quatre-vingt-quinze personnes, âgées de douze à quatre- \ ingts ans... La chapelle actuelle ne peut plus suffire ; il faut, de toute nécessité, nue église plus grande.

*QM|.

Mission du lac La Biche. — Église et école.

Cinq ans plus tard, le P. Leduc écrivait :

Je suis heureux de constater un grand changement en mieux, opéré par l'influence de la religion. Les sauvages montrent la meilleure volonté pour se faire instruire, et s'approcher des sacrements. Pendant huit jours consécutifs, ils se sont rendus fidèlement, trois fois par jour, aux exercices de la retraite. Si, parmi les Cris, il y a encore bien des

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mauvais, on rencontre aussi parmi eux de vrais priants, de sincères chrétiens, même en assez grand nombre... La sainteté du mariage et son indissolubilité sont, maintenant, généralement bien comprises ; l'autorité du père et de la mère dans la famille, quoique faible, tend, tous les jours, à s'affermir davantage.

Cette dernière remarque montre, d'une façon sensible, les progrès accomplis.

Autrefois, en effet, la famille n'existait pas : d'abord, à cause de la facilité avec laquelle les époux se séparaient, pour le moindre prétexte ; puis, à cause du manque absolu d'autorité des parents sur leurs enfants.

La coutume était que le père se disait maître des garçons, et la mère maîtresse des filles ; mais, en réalité, ils n'étaient maîtres de leurs enfants, ni l'un ni l'autre.

Les garçons un peu grands affirmaient n'avoir aucun ordre à recevoir de la part des auteurs de leurs jours. De leur côté, le père et la mère allaient répétant que la conduite de leurs fils et de leurs filles ne les regardaient pas. Les plus répréhensibles égarements de ceux-ci laissaient ceux-là absolument indifférents.

En apprenant aux parents leurs devoirs envers leurs enfants, la religion remédia à ce triste état de chose, et fit cesser de très graves désordres invétérés.

Auparavant, les sauvages se vantaient des péchés les plus honteux, comme s'en vantaient les anciens romains, malgré leur haute civilisation et leur culture intellectuelle ; comme s'en vantent encore, aujourd'hui, les mondains rallinés, appartenant à cette partie de la société moderne qui vit sans mœurs, parce qu'elle vit sans Dieu.

- Si Asmodée exerce ici, comme partout ailleurs, son impudique empire, je puis allirmer, écrivait encore le P. Leduc, que le vice est loin d'être honoré, comme il l'est en d'autres pays, si fiers de leur civilisation matérielle. Je n'hésite pas à le dire bien haut : je suis convaincu que nos chrétiens, Métis ou sauvages, sont, en moyenne, beaucoup plus chastes qu'on ne l'est dans la plupart des villes populeuses, commerçantes et riches, où des dehors de dignité superficielle ne cachent, parfois, que les affreuses laideurs d'une profonde corruption.

§ 2 Lac Sainte-Anne.

Un charmant petit lac, situé à une soixantaine de kilomètres àl'oue d'Kdmonton, porte actuellement le nom de sainte Anne, patron du Canada ; mais, avant l'arrivée des Missionnaires catholiqu

était appelé par les indigènes' Manito-Sakahigan, ou lac du Diable. |)rs IS."»;:. les Oblats y fondèrent une Mission permanente, et les progrès de la foi v furent assez sensibles.

50 100 aoo Km

I ne première chapelle bâtie par les Missionnaires ne sullit bientôt plus, à cause du m mbre finissant des conversions. On dut songer à l'agrandir. <)n y ajouta une école et un couvent pour les Sœurs Grises de Montréal, qui avaicni ;iccr|>tè, en 1858, de s'y charger de l'éduca- Ikhi des enfants <■! du soin des malades.

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Le bien opéré, dès les débuts, ne cessa de croître, durant les années suivantes.

Outre les sauvages, il y avait, autour du lac Sainte-Anne, de sept à huit cents Métis, vivant des produits de la chasse et de la culture. Ils devinrent tous, en général, d'excellents chrétiens.

Du lac Sainte- Anne, les Pères allaient fréquemment jusqu'aux montagnes Rocheuses, à plus de deux cents kilomètres de distance, porter aux âmes abandonnées la parole de Dieu.

C'étaient pour eux de longs et très pénibles voyages, mais non sans résultats pour des centaines de païens perdus dans ces immensités.

Edmonton (ancien fort des Prairies).

Capitale de la province actuelle de l'Alberta, Kdmonton, à plus de treize cents kilomètres au nord-ouest de Saint-Boniface, est, maintenant, une belle ville, aux larges avenues, aux bâtisses régulières, aux monuments remarquables, et dont la population de plus de cent mille habitants augmente sans cesse.

Construite sur la rive septentrionale de la Saskatchewan du nord, i|ui. en ces endroits, n'a pas moins de deux cents mètres de largeur, avec des berges hautes de plus de soixante mètres, elle est complétée, sur la rive opposée, par la ville de Strathcona, ou Edmonton du sud.

Mais, à l'époque dont nous écrivons l'histoire, elle n'exist;nt pas.

A sa place, s'élevait simplement un poste de la Compagnie de la baie d'Hudson, appelé le fort des Prairies.

Dans ces régions, Cris, Pieds-Noirs, Gens-du-Sang, Piéganes, Sarcis, infatigables chasseurs, erraient à l'aventure, constamment en guerre les uns contre les autres.

La Mission du fort Edmonton, ou fort des Prairies, dédiée à saint Joachim, dépendit, d'abord, de celle du lac Sainte-Anne. Ces deux Missions considérées, alors, comme n'en faisant qu'une, étaient, cependant, distantes d'une soixantaine de kilomètres. 11 en résultait pour les Pères un surcroît de courses, d'au moins deux mille kilomètres par an.

Leur présence, en effet, y était souvent requise, car, outre les nombreux employés, métis et canadiens, séjournant habituellement dans ce fort, l'un des plus importants de l'ouest, un millier de sauvages le fréquentaient, aux époques désignées pour la traite des fourrures.

En ces jours de réunion, c'était une véritable tour de Babel : on n'y parlait pas moins de huit langues différentes.

KlO DANS LE NORD-OUEST CANADIEN

Plusieurs des chefs qui se succédèrent à ce poste, catholiques ou non, prodiguèrent aux Missionnaires les marques de respect et d'attachement. Ils construisirent, à leurs frais, dans l'intérieur du fort, une jolie petite chapelle, à laquelle s'adjoignit ensuite une maison pour les Pères.

Tous, cependant, ne furent pas aussi bienveillants, et quelques-uns se firent remarquer plutôt par leurs dispositions hostiles.

En 1873, par exemple, se trouvait, à la tête de ce poste, un fanatique, dont la première préoccupation fut d'éloigner, autant qu'il le put, les serviteurs e1 les employés catholiques de la Compagnie, pour les remplacer par des protestants. Aussi fut-il impossible, à cette époque, d'établir un Père, d'une façon stable, au fort d'Edmonton. Les Oblats s'j rendirent, de temps en temps, de leurs autres résidences, pour y célébrer la Messe, le dimanche, et donner leurs soins aux rares catholiques qui avaient réussi à s'y maintenir.

Par suite de cette hostilité persistante, les progrès de la foi furent assez lents, et plusieurs années s'écoulèrent, avant qu'on pût espérer avoir, là. nue chrétienté florissante.

En 1881, seulement, il fut permis aux Oblats d'acheter, dans les environs du fort, un terrain sur lequel ils élevèrent, en 1882, une modeste bâtisse de dix mètres de long, sur huit de large. Le rez-de-chaussée servait de chapelle, et l'étage supérieur d'habitation au Père.

Le premier Oblat qui eut, là, une résidence fixe, fut le neveu même de l'évêque, le P. Henri Grandin, qui s'y installa, le 1er octobre 1883. Dès lois, le bien s'accomplit sur une plus vaste échelle et sur une base plus solide. C'était le prélude d'un progrès beaucoup plus ample pour un avenir encore un peu lointain.

Lue ville, il est vrai, allait naître ; mais ses accroissements seraient, d'abord, peu rapides. En 1892, elle n'aurait encore que deux cents habitants. L'année suivante, elle en comptait presque deux mille.

§ 4 Saint-Albert.

A une douzaine de kilomètres au nord d'Edmonton, sur le sommet d'une colline dominanl la vallée de la rivière Esturgeon, là où ce cours d'eau, revenanl sur lui-même en gracieux méandres, traverse un joli petit lac, arrivèrent, à la fin de décembre 1860, Mgr Taché et le P. Lacombe.

Frappé de la beauté du spectacle, l'évêque s'arrêta, et, se tournant vers son compagnon, lui dit :

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