‹ Cent ans d'apostolat dans les deux hémisphères (volume 2)Chapitre 35 sur 69 · DANS LE SUD DE LALBERTA · texte numérisé non relu

DANS LE SUD DE LALBERTA

Voleurs d'instinct, ils ne rougissaient pas de leurs déprédations et de leurs rapines, mais, au contraire, s'en faisaient gloire : c'était leur point d'honneur. Plus l'un d'entre eux avait volé, plus il était estimable et respecté.

Que dire de leur penchant irrésistible pour Veau de feu, l'eau-de-vie, et les scènes lamentables qui en étaient la suite inévitable et fatale !... plus encore chez eux que chez les Cris !...

Pauvre humanité!.. Dans quels abîmes effroyables d'abjection et de perversion ne tombe-t-elle pas, privée des lumières de la foi et des secours de la religion véritable !

§ 2 Commencements d'évangélisation.

Vers 1865, les Pères commencèrent à visiter les Pieds-Noirs. Ce ne fut pas sans danger. Pour éviter, d'abord, d'être volés, il leur fallut, à l'exemple des sauvages, n'avoir même pas un vêtement de rechange, coucher, la nuit, tout habillés, et renoncer aux moindres soulagements en fait de nourriture. Ils devaient se contenter de boire de l'eau de neige fondue, ou de l'eau bourbeuse, dans les ustensiles sales et dégoûtants des Pieds-Noirs : souffrir, en un mot, tout ce que la malpropreté a de plus rebutant.

I ne privation, plus douloureuse encore, fut la privation de la Messe. Il n'aurait pas été prudent de la célébrer au milieu de ces infidèles. Le moindre mal qui pût arriver aux Pères, pendant les moments les plus solennels, eût été d'être complètement dévalisés. Ils ne voulaient pas surtout exposer les saints mystères à de sacrilèges profanations.

Puis, comme les Pieds-Noirs étaient en guerre perpétuelle avec les Cris, les Pères, sous peine de perdre la vie, devaient paraître n'avoir avec les Cris aucune relation, car les sauvages, non encore christianisés, ne pouvaient comprendre qu'on pût les aimer eux-mêmes vraiment, et ne pas haïr profondément leurs ennemis.

Bien des années furent nécessaires, avant que les Missionnaires, parleurs bons procédés, réussissent à se faire accepter.

A l'hostilité des commencements succéda, alors, un état de tolérance, qui permit de baptiser un certain nombre d'enfants et de rares adultes en danger de mort. Mais pas de vraies conversions.

- Je me suis rendu chez les Pieds- Noirs, écrivait Mgr Grandin. Jusqu'à présent, je n'avais jamais visité des sauvages sans recueillir quelques consolations. Cette fois, je n'en ai eu aucune... absolument aucune. Ces malheureux forment assurément la tribu la plus nombreuse de

mon diocèse... mais ils sont d'une immoralité eiïrayante, et ne rêvent d'autre bonheur que celui de la bête... de la brute même. Ce sont des gens quorum deus venter est... Leur ventre est leur dieu, dans toute la force du terme : ils ne veulent que manger, s'amuser, et vivre longtemps, pour jouir davantage.

Comptanl principalement sur l'avenir, les Pères prodiguaient leurs soins aux enfants en bas âge. Ceux-ci, néanmoins, en grandissant, n'étaient que trop portés à imiter leurs parents. Ils ne consentaient même pas à réciter la Salutation angélique, à cause de ces mots : « Priez pour nous, à l'heure de la mort ! »

Ce ifest pas bon, s'écriaient-ils, de dire pareilles choses!... La mort !... ils en chassaient toujours la pensée, et ne supportaient point qu'on leur en parlât.

.le serais tenté de secouer la poussière de nos pieds, et de nous transporter ailleurs, écrivait encore le bon Mgr Grandin, éploré à la vue de tant d'endurcissement. J'admire ceux des nôtres qui se dévouent à cette ingrate Mission. Que Dieu les soutienne... Leur récompense sera d'autant plus belle au ciel, que leurs consolations sont nulles sur la terre...

Son vicaire général, le P. Leduc, écrivait, de son côté :

Il m'est impossible d'exprimer tout ce que nos Pères, depuis quinze ans, ont enduré de souffrances, de privations, de peines morales, an milieu des Pieds-Noirs, des Gens-du-Sang, des Piéganes et des Sarcis... Ils n'ont reculé devant aucun sacrifice... et ces sauvages demeurent insensibles à tant de dévouement*!...

Avant d'être lixé à l'église Sainte-Marie de Winnipeg, le P. Lacombe les avait souvent visités dans leurs divers campements. Par sa charité et son héroïsme, il avait acquis leur estime et leur confiance.

Connaissant sa grande influence sur ces esprits indociles, Mgr Grandin ne cessa de demander que ce vaillant apôtre lui fût rendu. 11 finit par I obtenir, avec d'autres auxiliaires, et ce précieux renfort communiqua une vive impulsion à l'œuvre de l'évangélisation, jusque-là si stérile.

Dans l'espérance d'avoir plus d'emprise sur les nouvelles générations, on s'attacha à multiplier les écoles. Malgré des difficultés de tout genre, on parvint, en quelques années, à réaliser ce dessein, partiellement du moins.

Aujourd'hui, écrivait le P. Leduc, les choses ont bien changé de lace... Des petits Pieds-Noirs sont tout fiers de savoir déjà passablement lire et calculer... fiers aussi de connaître un certain nombre

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de mots anglais... Les Piéganes ont également leur école, et les Gensci u-Sang aussi !.. .

Les élèves, pourtant, n'y étaient pas très nombreux : ils ne formaient qu'une minime exception...

Pour insuffisantes qu'elles fussent encore, ces écoles eurent, néanmoins, de salutaires effets, non seulement sur les enfants, mais aussi sur les adultes.

Un des personnages les plus importants de la tribu des Pieds-Noirs, ou, plutôt, sans contredit, le plus important de tous, leur grand chef, connu sous le nom de Pied-de-Corbeau, Crowfoot, se montra de plus en plus sympathique au catholicisme, et se convertit.

- Je n'ai jamais vu, raconte un auteur américain, un sauvage d'un plus noble aspect, ou un homme qui ressemblât davantage à un roi. Grand et droit, il était svelte comme une jeune fdle, avec le regard de l'aigle et la figure d'un ancien Romain, mais lier, hautain, digne et autoritaire. On le craignait, et nul ne se fût avisé de résister à sa volonté. Quoiqu'il parlât peu, il était immédiatement obéi. Un oui, ou un non de sa part, sorte de grognement plutôt que parole articulée, donnait le mot d'ordre à toute la tribu. Je ne crois pas me tromper, en affirmant que, durant tout le temps de son règne, Pied-de-Corbeau fut le plus grand monarque Indien du Canada (1).

Cet homme terrible, qui faisait tout trembler devant lui, subit I influence des Missionnaires, et devint l'ami intime du P. Lacombe. Son exemple contribua grandement à rapprocher les Pieds-Noirs de la vraie religion, car il demanda le baptême, et mourut chrétien, âgé de plus de quatre-vingts ans.

Non seulement les Pieds-Noirs ne s'opposaient plus, comme précédemment, à ce que leurs enfants fussent régénérés par l'eau baptismale, mais ils venaient spontanément avertir le prêtre de la naissance d'un nouveau-né ; plusieurs mêmes apportaient aussitôt le bébé à la Mission, afin qu'il fût baptisé sans retard.

C'était, là, un progrès immense, dans cette tribu, autrefois si farouche. Etait-ce un indice probable que le moment approchait, où ces infortunés ouvriraient leur cœur à la grâce et embrasseraient la vraie foi ?... L'avenir le dirait.

(1) Julian Ralph., On Canada's frontier, New-York, 1892, p. 53 sq.

§ 3 'Ecole industrielle de Dunbow.

Avec l'aide du Gouvernement canadien, parmi les membres duquel il comptait beaucoup d'amis et d'admirateurs, le P. Lacombe résolut de fonder, pour la régénération chrétienne des Pieds-Noirs, un grand établissement d'éducation, qui serait analogue à celui de Qu'Appelle pour les Cris, les Saut eux et les Sioux.

Outre la lecture, l'écriture et le calcul, on apprendrait aux enfants divers métiers et l'agriculture, suivant leurs goûts, afin qu'ils devinssent, plus tard, d'honnêtes ouvriers, capables de gagner leur vie par leur travail. Les élèves sortis de cette école seraient une élite, car on les formerait plus complètement et plus parfaitement à la pratique de la vertu. On avait donc tout lieu d'espérer que leur influence serait grande et salutaire dans leur tribu. La transformation sociale des sauvages ne pourrait qu'être favorisée et hâtée, par l'éducation professionnelle donnée à leurs enfants.

L'emplacement choisi pour cette école fut un joli site, à une quarantaine de kilomètres au sud-est de la ville actuelle de Calgary. C'était ;ni confluent de la rivière de l'Arc, Bow river, avec la rivière du Grand- Lois, Highwood river.

A cause du caractère spécial du paysage environnant, cet endroit reçut le nom de Dunbow, ou Arc de collines : c'était, en effet, une belle vallée, entourée de petites éminences gracieusement arrondies.

Sons l'énergique impulsion du P. Lacombe qui dirigea lui-même les constructions, les travaux furent poussés assez activement pour que, le 17 octobre L884, put être inaugurée cette institution importante, dont on se promettait tant de résultats heureux pour l'évangélisation des Lieds-Noirs.

Les débuts, cependant, furent des plus pénibles. I iop épris de la liberté sans frein dont ils avaient joui jusqu'alors, et, de plus, ennemis-nés de toute discipline régulière, les petits Pieds- Noirs, malgré la vigilance constante du jour et de la nuit dont ils étaient l'objet, trouvèrent moyen de franchir toutes les clôtures, en passant par les fenêtres, quand les portes étaient trop solidement fermées, et, prenant la ciel des champs, s'évadèrent, (tour la plupart, les uns après le< autres.

Quand les gentils reclus ne réussissaient pas à s'échapper, les parents «pu. eux-mêmes, leur avaient conseillé de le faire, venaient les chercher, et les emmenaient de force.

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A défaut des parents, c'étaient des amis qui, se présentant comme les frères des élèves, demandaient à les voir et à visiter l'établissement. La visite achevée, et, malgré l'admiration affectée qu'ils avaient montrée en parcourant les diverses salles, ils sortaient des armes de dessous leurs vêtements, au moment de partir, et, avec les plus violentes menaces contre les professeurs ou directeurs, s'emparaient des enfants, et les entraînaient à leur suite.

Que faire avec une telle engeance ?

Rivièra de l'Arc, près de Dunbow.

Le 12 janvier L885, le I'. Légal écrivait au P. Boisramé : - Les commencements de cette école industrielle n'ont pas été s;uis épreuves, et toutes les difficultés sont loin d'être aplanies. Si l'épreuve est le cachet des œuvres de Dieu, nous avons lieu de nous féliciter. Espérons, qu'avec le temps, tous les préjugés tomberont!...

Ces intraitables Pieds-Noirs allaient-ils donc refuser encore ce puissant moyen de régénération sociale et de salut éternel, que les Missionnaires leur avaient procuré, à tant de frais ?

Dans son Rapport du 17 octobre 1885. au T. R. P. Supérieur général. Mgr Grandin révèle ses craintes et ses angoisses, à ce sujet :

Le 1 5 septembre dernier, je me rendis à l'école industrielle, en compagnie des RR. PP. Lacombe et Légal. Je trouvai, là, le cher P. Claude et le Fr. Little. bien à leur affaire. Ils ont un magnifique établissement,

bien pourvu de tout, excepté d'enfants. Les Pieds-Noirs, en effet, semblent avoir juré de refuser tous les moyens de civilisation et de christianisation. Ils ne veulent, à aucun prix, nous confier leurs enfants... Il y a\;iit. alors, seulement deux Pieds-Noirs, avec quelques Métis, et l'un de ces petits sauvages devait, quelques jours plus tard, être repris par sa mère... Je vais partout demander des prières, pour obtenir que Celle qu'on n'a jamais invoquée en vain, prenne en pitié ces malheureux endurcis. Elle ne résistera pas à tant de supplications, et, si comme quelques-uns le croient, les Pieds-Noirs sont maudits de Dieu, Marie fera rétracter cette malédiction...

C'était vraiment espérer contre toute espérance!

§ 4 Calgary.

A trois cents kilomètres au sud d'Edmonton, se trouvait l'ancien fort Calgary, au centre d'un immense désert. Il se composait d'un petit nombre de maisonnettes et d'un magasin, sans grande importance, de la Compagnie de la baie d'Hudson.

Non loin de là. établirent leur résidence provisoire les premiers Oblats chargés de visiter les Pieds-Noirs. Ce provisoire dura longtemps, et cette résidence, pendant bien des années, ne fut qu'une misérable masure laite de troncs d'arbres arrondis, superposés les uns aux autres, laissant, par une foule d'interstices, passage à tous les vents, tandis que la toiture, aux pièces mal jointes, permettait à la pluie, avec la même facilité, de pénétrer à l'intérieur.

C'est dans ce pauvre logis, que les Pères venaient se reposer des fatigues si dures de leurs courses apostoliques, et trouver, dans la solitude, de nouvelles forces pour continuer, sans faiblir, un ministère d'abnégation, sans consolation aucune, et presque sans espérance.

Il en fut ainsi jusqu'en 1883.

Ce pays paraissait sans avenir, jusqu'au joui' où le bruit courut que la ligne du chemin de 1er transcontinental du Pacifique canadien allait traverser ces prairies presque inhabitées, et donner à Calgary une chance de développement.

Bientôt, en effet, des campements d'ouvriers s'échelonnèrent de kilomètre en kilomètre, les rails furent posés avec une promptitude extraordinaire, et une locomotive fit son apparition.

Aussitôt quelques maisonnettes en planches, construites en toute hâte par des spéculateurs, et un certain nombre détentes, plus ou moins symétriquement alignées, simulèrent un embryon de aîIIo ; mais cet

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