‹ Cent ans d'apostolat dans les deux hémisphères (volume 2)Chapitre 36 sur 69 · DANS LE SUD DE LALBERTA · texte numérisé non relu

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embryon allait croître avec une rapidité surprenante, comme par enchantement.

Depuis 1883, il s'est opéré dans ces parages un changement prodigieux, écrivait le P. Leduc, le 31 décembre 1887. Nous n'avions, alors, qu'une bicoque pour toute résidence, et voilà que nous sommes, aujourd'hui, convenablement établis ! Calgary n'a que trois ans d'existence : elle est déjà éclairée à la lumière électrique, et compte une population de quatre mille âmes. Les catholiques y sont noblement représentés. La chapelle que nous avons élevée, est déjà insuffisante poulies besoins religieux des fidèles. Près de quatre-vingt-dix enfants fréquentent notre école, dirigée avec un grand zèle et un consolant succès par douze religieuses de la Congrégation des Fidèles Compagnes de Jésus. Les parents sont enchantés des progrès des élèves. Beaucoup de protestants envoient leurs enfants au couvent des Sœurs, quoiqu'ils aient dans la ville une école dirigée par leurs coreligionnaires. Les jeunes personnes de notre aristocratie trouveront à ce couvent du Sacré-Cœur tous les avantages d'une éducation forte, solide et complète. Avec l'instruction religieuse, elles y recevront l'enseignement en français et en anglais, depuis le cours élémentaire jusqu'au cours supérieur.

La chapelle, avec un joli clocher, avait vingt mètres de long sur sept de large, était complétée par une tribune destinée au chœur des musiciens, et possédait un bel harmonium venu sans accident de Montréal.

Chaque dimanche, cette église se remplissait trois fois : le matin, à la première messe ; vers onze heures, à la grand'messe ; dans l'aprèsmidi, pour les vêpres, le chapelet et la bénédiction du Très Saint Sacrement.

Trois fois aussi par dimanche, les Pères distribuaient aux assistants la parole de Dieu, et ils le faisaient en trois langues : en français, en anglais et en cris. Ces prédications étaient toujours écoutées avec attention et recueillement.

En prévision de l'accroissement considérable que Calgary n'allait pas tarder à prendre, les Oblats résolurent d'y bâtir une église en pierre, qui répondit par ses dimensions aux exigences nouvelles causées par l'augmentation de la population.

D'après les plans adoptés, cette église devait mesurer de quarante ;i quarante-cinq mètres de long sur dix-huit de large, avec un transept de vingt-cinq mètres, surmonté d'une superbe coupole. La façade serait ornée de deux tours, et une magnifique statue de la Sainte Vierge, haute de six à sept mètres, placée au-dessus du portail d'entrée, donii-

nerait toute la ville, qui serait consacrée à Marie, sous le titre de Notre- 1 lame de la Paix.

Le style auquel on s'arrêta étail le style roman, parce que la population le goûtail davantage, e1 qu'il était (Tune exécution plus facile.

Les fondations de la triple nef furent jetées durant l'automne de L887, et, à elles seules, ne coûtèrent pas moins de quinze mille francs, ce qui étail beaucoup pour l'époque ; mais il en faudrait encore deux cent mille pour achever cet imposant édifice.

Calgary. — Église Sainte-Marie.

(Dans le t. Il, p. 203, portrait du P. Lacombe.)

Humainement^parlant, écrivait le P. Leduc, c'est presque une folie d'avoir entrepris une telle construction ; mais il s'agit de la gloire de Dieu, du salul (les âmes et de l'honneur de notre sainte religion. Nous comptons sur la Providence et sur Marie Immaculée, qui nous enverront, sans doute, des auxiliaires et des bienfaiteurs, /// tempore opportuno. Puissent-ils arriver d'ici au printemps prochain!...

Située sur la ligue principale du Pacifique canadien, à mi-chemin entre Saint-Boniface et Vancouver, la ville de Calgary était réellement

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appelée à un grand avenir. Elle aussi serait, plus tard, le siège d'un •évêché catholique.

En attendant, elle devint le centre important de plusieurs postes d'évangélisation.

De là, en effet, d'abord, les Oblats entreprirent d'assurer, aussi régulièrement que possible, les secours religieux aux ouvriers occupés à la construction de la ligne du chemin de fer. Leurs campements et chantiers s'espaçaient sur des centaines de kilomètres.

Pour les atteindre, il fallait, parfois, traverser des marais où l'on s'embourbait ; puis, gravir des collines, en portant sur le dos la chapelle et autres bagages ; ensuite redescendre des pentes escarpées, dont la déclivité causait plus d'une chute, tandis que les pics plus élevés menaçaient de laisser tomber, sur les intrépides Missionnaires, de grosses pierres branlantes. Après ces rudes fatigues de la journée, on couchait, le soir, en été, sur un matelas de gazon, et, en hiver, sur un tapis de neige.

Toutes ces souffrances et mortifications étaient acceptées vaillamment et joyeusement, à la pensée qu'elles seraient la source de grâces de salut pour de nombreuses, âmes sans pasteur.

Plus on s'approchait des montagnes Rocheuses, plus croissaient les difficultés de la route.

Armé de la croix, le prêtre s'avançait péniblement sur des sentiers raboteux, à travers les rochers détachés des plus hautes cimes. Chapelle au dos, bagages sous le bras, il lui fallait souvent passer d'un abîme à l'autre, n'ayant pour pont qu'un tronc d'arbre, jeté dans le vide, au-dessus de profondeurs que l'œil n'osait sonder.

Ailleurs, il trouvait un étroit chemin taillé dans le roc par les ouvriers eux-mêmes, au flanc d'une montagne ; mais, au lieu de diminuer, le danger augmentait davantage. A chaque instant, retentissaient des explosions de mine, lançant, sur ce versant de la montagne, une grêle de pierres de toutes dimensions. Il en résultait, chaque jour, de graves accidents, blessant et tuant les personnes, brisant et écrasant voitures et chevaux.

La construction du Canadien Pacifique fut, en effet, une œuvre colossale. On ne se doutera jamais des masses énormes qu'il fallut déplacer : tranchées géantes à creuser dans le roc ; profonds ravins à combler ; chaussées à élever sur des marais mouvants ; ponts audacieux surplombant d'effrayants abîmes, à de vertigineuses hauteurs.

C'est au milieu de ces obstacles et dangers de tout genre, que les Missionnaires allaient, d'un camp à l'autre, demandant à Dieu le retour

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des brebis égarées, et se tenant prêts à porter partout les secours de la religion aux blessés et aux mourants.

Mais au camp où il arrivait, épuisé de fatigue, le messager de l'évangile trouverait-il, du moins, un sympathique accueil ?... Ce camp était souvent un singulier mélange de religions et de nationalités différentes.

D'abord, il convenait de s'insinuer dans les bonnes grâces du patron, pour avoir plus facile accès auprès des ouvriers... Quand on était entré dans la place, on devait se faire tout à tous pour connaître les fidèles du troupeau, les réunir, leur distribuer le pain de la parole divine, les préparer par une bonne confession à la communion du lendemain.

C'était, là. un travail parfois bien difiieile, exigeant, de la part du Missionnaire, autant de zèle que de délicatesse, et, delà part des hommes, le courage de s'avouer chrétiens, en face de compagnons hostiles et moqueurs.

L n soir, le P. Claude était occupé à entendre les confessions dans un camp. A mesure que les pénitents revenaient dans la grande tente (fui servait de dortoir commun aux ouvriers, un groupe d'impies les saluaient de leurs sarcasmes.

AU right ! s'écriaient-ils, narquois. Les papistes sont en règle ! Us peuvent, maintenant, aller aux mines sans crainte : les pierres ne les atteindront pas! Ils sont immunisés!... Us sont tabous!...

Les catholiques qui avaient eu le courage de professer publiquement leur foi, allèrent aux mines, le lendemain et les jours suivants, tandis que deux de ces sacrilèges railleurs furent mis en pièces par la dynamite. On recueillit à peine quelques fragments de leurs membres pour les ensevelir.

Que n'étaient-ils prêts, eux aussi, à paraître devant Dieu!...

Fatigué par une journée île marche entravée par des obstacles et des dangers de tout genre, le Missionnaire, parfois, sans le savoir, tombait dans un camp d'orangistes sectaires ou de mormons. Ces genslà, en effet, abondaient sur cette ligne.

Dans ce cas, il ne pouvait compter ni sur une réception enthousiaste, ni sur une hospitalité des plus empressées. Comment s'en étonner. dans un tel milieu ?

Ce qui était plus dur à son cœur d'aputre. c'était de rencontrer des catholiques assez lâches, pour rougir de se faire connaître à lui comme tels, et refuser ainsi la lumière surnaturelle et les grâces de salut qui leur étaient offertes.

Mais ces cas étaient plutôt rares. Souvent, au contraire, les ouvrier:

réclamaient eux-mêmes, et avec instance, la visite et la présence d'un prêl rc.

Ils sentaient que le danger les menaçait de toutes parts. Malgré les précautions prises par les entrepreneurs de travaux ; malgré la vigilance îles ouvriers et une prudence de chaque instant, fréquemment de graves accidents se produisaient. Tantôt un éboulement fortuit ensevelissait un grand nombre de victimes ; tantôt, comme nous l'avons déjà relaté, une explosion de dynamite semait la terreur et la mort dans un groupe de travailleurs.

Aussi les ouvriers se livraient avec plus de confiance et de courage à leur dangereuse tâche, quand ils savaient que, tout près, se trouvait le ministre de Dieu.

Ce sentiment du danger continuel et inévitable s'emparait, parfois, si profondément de certaines à mes, que même des hérétiques se convertissaient au passage du prêtre, ou de vieux pécheurs endurcis, renonçant, après des années d'égarements, à leur vie coupable, revenaient à la pratique de la vertu.

C'était, pour le Missionnaire, une compensation surabondante pour tant d'épreuves et de souffrances si généreusement acceptées.

Mais, à un pareil régime, la santé des ouvriers évangéliques était exposée à être compromise pour longtemps.

Le manque d'air dans les gorges étroites et les défilés humides des longues séries des montagnes parcourues ; la pluie reçue sur les chemins et la boue dans les camps ; le contact journalier avec les malades dans des hôpitaux improvisés, engendraient une fièvre spéciale, présentant tous les caractères de la fièvre typhoïde.

En route, le Missionnaire lui-même tombait malade. Le bruit de sa mort se répandait même ; et si, après quelque temps, il réapparaissait, on croyait voir un revenant. Les traces laissées par la maladie sur son visage hâve et défait, montraient à tous l'héroïsme de son dévouement, lui attiraient plus de reconnaissance, et rendaient son ministère si méritoire plus sympathique encore.

Dieu était glorifié, et beaucoup d'Ames régénérées dans les eaux de la grâce.

(.es courses apostoliques conduisirent les Pères de Calgary jusqu'au sommet des montagnes Rocheuses, à plusieurs centaines de kilomètres loin de leur résidence. Il nous suffira d'énumérer ici les principales stations, témoins de leurs fatigues et de leurs luttes pour la conquête des à mes : ce. lurent celles de Maple Creek, de Cochrane, de Morley, d'Anthracite, de Banff, de Laggan, du Parc-National, etc. Ils y allaient

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visiter non seulement les ouvriers, mais des familles catholiques établies dans l'intérieur des terres, parfois à des distances considérables de la voie ferrée.

La plus importante de ces localités était le Parc-National, à cent cinquante kilomètres de Calgary, sur le bord de la rivière de l'Arc, au cœur des montagnes Rocheuses. On y avait découvert des eaux thermales et minérales, bientôt renommées, et les Pères y bâtirent une modeste, mais solide chapelle.

Les Pieds-JMoirs et le chemin de fer.

Avant d'arriver jusqu'à Calgary, la ligne du Canadien Pacifique avait eu à traverser la région occupée par les Pieds-Noirs. Quand les arpenteurs vinrent prendre des mesures, aligner des piquets et marquer les endroits où le terrain devait être attaqué, les sauvages qui se considéraient comme les maîtres absolus du pays habité par leurs ancêtres, commencèrent à murmurer, à s'agiter, à s'indigner.

Mais quand aux arpenteurs succédèrent des équipes d'ouvriers qui, après avoir planté leurs tentes çà et là, commencèrent à déchirer le terrain, à l'aplanir, à le niveler, à creuser des tranchées, à élever des chaussées, la colère des sauvages ne connut plus de bornes.

Hurlant, menaçant, l'œil écumant de rage, ils intimèrent aux ouvriers l'ordre de partir, sans retard, s'ils voulaient conserver leur vie.

Nous n'allons pas chez vous, criaient-ils furieux ! Laissez-nous tranquilles dans notre patrie ! Nous ne voulons pas de vos inventions de \otre « cheval de fer » qui amènera ici des légions de blancs. Si vous ne partez pas, malheur à vous ! Cette terre sera votre tombeau !

En entendant ces menaces, ouvriers, contremaîtres et ingénieurs haussèrent les épaules et n'en continuèrent pas moins leur travail. Ne connaissant pas le caractère des Pieds-Noirs, ils ignoraient à quelles extrémités sanglantes la rage pouvait conduire ces sauvages, plus terribles que les autres.

Mais le P. Lacombe le savait. Instruit de ce qui se passait, il se rendit immédiatement sur les lieux, où les Pieds-Noirs, au comble de l'exaspération, et ayant Crowfoot à leur tête, se préparaient à une lutte sans merci.

En même temps qu'il télégraphiait au lieutenant-gouverneur. Sir Dewdney, pour lui demander de venir, en toute hâte, offrir oilii ;iell< ment aux sauvages, comme compensation, un terrain plus grand et plus avantageux que la bande nécessaire à la ligne du chemin de fer,

le P. Lacombe, de concert avec son ami Crowfoot et les principaux de la tribu, organisait une assemblée générale, à laquelle toute la nation des Pieds-Noirs était convoquée, même les femmes.

Connaissant les usages indiens, d'après lesquels nulle affaire sérieuse ne peut être traitée, si elle n'est précédée d'un banquet, dans lequel l'abondance des mets doit être proportionnée à l'importance des intérêts en jeu, le P. Lacombe avait fait apporter une grande quantité de provisions, complétées par du sucre, du thé et beaucoup de tabac.

Quand tous eurent mangé à leur appétit (et l'appétit des sauvages est invraisemblable, tant ils engloutissent des quantités inimaginables de nourriture dans leur insatiable estomac) ; quand ils eurent bu à volonté et fumé à leur aise, le moment de parler, enfin, étant venu, le P. Lacombe se leva, et prit la parole :

Mes amis, dit-il, voilà vingt ans que je m'occupe de vous, car je \(mis aime. Je vous connais tous, et, tous, vous me connaissez. S'il est, parmi vous, quelqu'un à qui j'aie jamais donné un mauvais conseil, qu'il se lève, et qu'il le dise.

A ces mots, le P. Lacombe, impassible, s'assied.

Personne ne se leva.

Tous se taisent. Un silence impressionnant plane sur l'assemblée.

Après quelques instants, le P. Lacombe se lève de nouveau.

\ ous reconnaissez donc que je ne vous ai jamais donné un mauvais conseil ?

Tous répondent en chœur :

— Jamais.

Non seulement je ne vous ai jamais donné de mauvais conseils, mais n'ai-je pas toujours été votre meilleur ami ?

— Oui, toujours, toujours !

Eh bien ! écoutez le conseil que vous donne, aujourd'hui encore, votre meilleur ami... Laissez les blancs placer leurs barres de fer. Pour une petite bande de terrain qu'ils vous demandent, on vous en concédera dix fois plus. Je vous le promets, au nom du représentant du Gouvernement qui va venir dans peu de jours. Si donc vous suivez mon conseil, vous n'y perdrez rien, au contraire. Mais, si vous vous obstinez à vouloir résister par la violence à leur projet qui doit amener la prospérité dans ces contrées, que gagnerez-vous ? Ignorez- vous donc que les blancs sont aussi nombreux dans leur pays que les moustiques ici, par une chaude soirée d'été ?... Us ont une multitude d'armes à feu, puissants fusils et gros canons. Ils ne laisseront jamais sans vengeance le moindre mal fait à leurs frères. Vous n'êtes pas assez

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forts pour lutter contre eux : ils vous extermineraient tous. Il vaut beaucoup mieux, pour vous, être leurs amis. . .

Longtemps le P. Lacombe parla sur ce thème, avec cette éloquence chaude et véhémente qui le caractérisait, et qui subjuguait les esprits les plus rebelles.

Tous convinrent qu'on suspendrait les hostilités, et qu'on attendrait l'arrivée du lieutenant-gouverneur.

Peu de jours après. Sir Dewdney arrivait, accompagné du colonel Mac Leod. De la meilleure grâce du monde, il ratifia toutes les promesses faites aux sauvages par le P. Lacombe. Les Pieds-Noirs s'apaisèrent, et les travaux sur la ligne du chemin de fer furent repris.

Le Gouvernement canadien et les directeurs de la puissante Compagnie du Canadien Pacifique furent toujours très reconnaissants du grand, ou plutôt, de l'immense service, rendu en cette circonstance par le P. Lacombe, à la cause de la civilisation et aux intérêts de tout le Canada lui-même.

Sans doute le Gouvernement avait les moyens de dompter les Pieds- Noirs et même de les exterminer... Mais les Pieds-Noirs, farouches et sanguinaires, se seraient défendus avec la rage du désespoir et tous les raffinements de cruauté inspirés par la plus implacable barbarie. . .

Et, alors, quelles hécatombes, de part et d'autre!...

Quelques mois après, au mois d'août 1884, le premier train du Canadien Pacifique arrivait à Calgary. foute la ville était en fête, pour saluer la première locomotive qui amenait les hauts dignitaires de la Compagnie : c'étaient, outre le président Stephen, MM. William Van Horne, Donald Smith, R.-B. Angus, et le comte Hermann von Hohenlohe.

La veille, le P. Lacombe, supérieur de la communauté des Oblats, et curé de la paroisse naissante de Sainte-Marie de Calgary, avait reçu le télégramme suivant de M. Stephen, président de la Compagnie du Canadien Pacifique :

- Faites-moi le plaisir de venir dîner, demain, avec moi, dans mon wagon-salon, à Calgary.

Le banquet fut somptueux, et, dans ce wagon-salon princier, on offrit au P. Lacombe une place d'honneur.

Vers la fin du repas, au moment des toasts, M. Stephen se leva et dit :

- Mes amis, j'ai une proposition à vous faire. Permettez-moi d'abandonner, pour un moment, mon siège de président, et de le céder an vénérable ami et bienfaiteur, le R. P. Lacombe. Qu'il soit, pour ai

d'huij le président tlu Canadien Pacifique. Acceptez-vous ma proposition ?

( )in. oui, très volontiers.

El vous. Révérend Père Lacombe, acceptez-vous d'être, pour un jour, le président de notre Compagnie de chemin de fer ?

J'accepte, répondit le I*. Lacombe, mais à une condition...

Laquelle ?

- C'est que, en retour, M. Stephen devienne, pour un jour aussi, curé «le ma paroisse.

- Bravo! Bravo! Ilurrah! Ilurrali! s'écrièrent tous les assistants, d'une seule voix.

- Et vous. Monsieur Stephen, acceptez-vous ?

Surpris, interloqué, mais charmé de la spirituelle répartie du P. Lacombe qu'il n'avait pas prévue, M. Stephen répondit :

- J'accepte!... Il faut bien que j'accepte!... mais, pauvre paroisse de Calgary, ce qu'elle perd au change!...

La conversation continua ainsi sur le ton le plus enjoué.

Les honneurs, cependant, ne faisaient pas perdre au P. Lacombe le sens éminemment pratique qu'il eut toujours à un haut degré.

Après quelques bons moments d'une franche gaieté partagée par tous, il dit :

Puisque je suis aujourd'hui président de la riche et puissante Compagnie du Canadien Pacifique, il est de mon devoir d'en remplir les fonctions.

- Assurément... Qu'allez-vous faire ?

- C'est bien simple ! Comme président, je m'octroie deux « passes», deux permis de circulation gratuite, sur toutes les lignes du Canadien Pacifique, pour moi et mon secrétaire, ma vie durant.

- Très bien! Très bien!... C'est juste! accordé, accordé! Mis en veine par ce premier succès, le P. Lacombe continua :

- Et je m'octroie l'expédition gratuite, par toutes les lignes du Canadien l'acilique, ma vie durant, de tous les bagages, caisses, colis nécessaires à toutes nies missions.

Très bien! Très bien!... C'est juste! accordé, accordé! En si bon chemin, le I'. Lacombe ne pouvait s'arrêter. Il continua donc :

Kl je m'octroie, ma vie durant, l'usage gratuit de toutes les lignes télégraphiques du Canadien Pacifique, pour tous les télégrammes que j'aurais ;'i envoyer.

Près bien! Très bien!... C'est juste! accordé, accordé! — Et maintenant que j'ai agi comme président, vous, Monsieur

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Stephen, agissez comme curé de la paroisse, et demandez-moi ce que vous voudrez.

M. Stephen demanda au P. Lacombe d'user de son influence, pour engager beaucoup de familles canadiennes à venir s'établir dans les contrées desservies par le Canadien Pacifique, afin de les coloniser.

— Je les aiderai de mon mieux, dit-il.

Et il tint parole, comme il tint parole pour tout ce qui avait été accordé au P. Lacombe personnellement. Après lui, ses successeurs la tinrent aussi, et pendant plus de trente ans, car le P. Lacombe ne mourut qu'en 1916, à l'âge avancé de quatre-vingt-neuf ans

Certains lecteurs trouveront peut-être indiscrètes les trois demandes formulées par le P. Lacombe, au milieu de « la chaleur communicative des banquets ».

Pour l'excuser, on pourrait alléguer qu'il n'avait pas en vue ses intérêts personnels, mais la prospérité de ses missions, par conséquent la civilisation des pauvres enfants des bois et le salut des âmes : but très élevé.

Néanmoins, n'a-t-il pas abusé, en cette circonstance, de la bienveillance marquée que lui témoignaient ces hommes supérieurs qui, par le génie et l'audace, par un courage invincible et une volonté de fer, eurent le mérite de concevoir, d'entreprendre et de mener à bonne fin une œuvre telle que la construction, à travers des obstacles réputés insurmontables, d'un chemin de fer de plus de cinq mille kilomètres, pour unir l'Atlantique au Pacifique ?

Œuvre merveilleuse qui, en peu d'années, changea l'aspect de tout un continent !.. .

Mais précisément, parce que ces hommes si intelligents se rendaient compte des énormes difficultés à vaincre dans cette œuvre colossale, ils apprécièrent, à sa juste valeur, l'immensité du service que leur avait rendu le P. Lacombe, en pacifiant les terribles Pieds-Noirs. Suivant le mot de M. Stephen, ils le considéraient comme leur bienfaiteur, et leur grand bienfaiteur.

Au jour du banquet, ils ne jugèrent donc pas exagérées les demandes formulées, avec tant de jovialité, par le P. Lacombe ; et, dans la suit»-. ils ne jugèrent jamais qu'elles fussent excessives, quand ils virent comment le P. Lacombe en usait... pour lui et pour les autres...

Et Dieu sait s'il en usa !...

En principe, les permis de circulation sont personnels : on ne peu pas les céder à d'autres.

Pour le P. Lacombe, cette loi n'existait pas. Ses deux permis de

culation sur toutes les lignes du Canadien Pacifique, n'étaient presque jamais dans ses poches, ou dans ses mains. Il les cédait constamment à des confrères, ou à des amis. Ces permis circulaient constamment de l'est à l'ouest, de Québec jusqu'à Vancouver.

Dépourvu de ses « passes », le P. Lacombe n'en faisait pas moins d'innombrables et longs voyages. Sans autre formalité, il montait dans un train, et s'y installait.

Quand survenait le contrôleur demandant aux voyageurs s'ils avaient leur billet, le P. Lacombe ne se dérangeait pas pour si peu ; mais si l'employé, en passant devant lui, croyait devoir lui adresser la même question qu'aux autres, le Missionnaire des Pieds-Noirs le regardait avec un petit air de commisération, et lui disait :

■ — Eh bien !... quoi ? tu ne connais donc pas le P. Lacombe, toi !...

A ces mots fatidiques, le contrôleur s'inclinait, et allait continuer son inspection ailleurs.

Un jour, le P. Lacombe avait prêté ses deux « passes » à deux religieuses qui travaillaient pour les missions.

Au cours du voyage, survient le contrôleur qui demande à vérifier les billets.

Se croyant en règle, les deux religieuses présentent les deux « passes ». Le contrôleur les examine, puis murmure, avec une apparente sévérité, en fronçant le sourcil :

A la rigueur, je pourrais deviner qui est secrétaire ; mais, ditesmoi, laquelle de vous deux est le P. Lacombe ?...

Les pauvres religieuses rougirent... Le contrôleur sourit et s'éloigna sans insister davantage.

Cette même largeur d'interprétation dans l'usage des « passes » servait au P. Lacombe pour l'expédition des colis en franchise. Il les envoyait, sans compter, pour lui et pour les œuvres des missions.

I n jour qu'il avait fait ainsi enregistrer dans une gare une cinquantaine de colis de toute grosseur, les employés pensant être arrivés au terme, lui dirent :

- C'est fini, n'est-ce pas ? il n'y en a pas d'autres ?

< )h ! oui! c'est presque fini. Encore quelques-uns seulement. Et dix ou douze caisses vinrent s'ajouter aux précédentes.

Pour les télégrammes gratuits c'était le même système.

Le P. Lacombe ne fut pas seulement, un jour, président du Canadien Pacifique. Toute sa vie, on lui laissa le titre de président d'honneur et il en usa largement.

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D'aucuns trouvèrent, néanmoins, qu'il vivait bien longtemps, et qu'il coûtait cher à la Compagnie.

Ayant appris cette remarque désobligeante, le président répondit :

— Qu'il vive le plus longtemps possible ! Jamais le Canadien Pacifique ne pourra s'acquitter totalement de la dette qu'il a contractée envers le P. Lacombe.

Ce fut aussi la conviction de ses successeurs dans la direction de la puissante Compagnie.

Sir Thomas Shaughnessy, grand ami et admirateur du P. Lacombe, devenu, à son tour, président du Canadien Pacifique, prit l'habitude, en signe de perpétuelle reconnaissance, de donner, chaque année, au P. Lacombe, le 28 février, date de sa naissance, autant de dollars en or que le Père comptait d'années.

En 1913, il lui remit quatre-vingt-six de ces pièces d'or, car le vénérable Missionnaire avait, alors, quatre-vingt-six ans.

Le P. Lacombe s'amusa à les compter, en les faisant passer d'une main dans l'autre.

Oui, dit-il, en souriant, le compte y est : quatre-vingt-six ; j'ai quatre-vingt-six ans ! Mon bon ami, je commence à vous coûter cher ! Mais bientôt j'aurai terminé ma course ici-bas!... Verrai-je seulement la fin de cette année ?...

- Certes, oui, vous la verrez, et d'autres encore, je l'espère, répondit le président. Je ne vous demande qu'une chose. Continuez à vivre, et, moi, je continuerai à remplir mon devoir : celui de payer.

Un autre président du Canadien Pacifique, Sir Van Horne, homme aux vastes conceptions, rompu au maniement des affaires les plus importantes et les plus compliquées, avait, quoique non catholique, pour le P. Lacombe une admiration sans bornes, une sorte de vénération. Il a laissé à la gloire de son ami un témoignage, dont nous ne croyons pas déplacé de citer ici quelques passages, traduits du texte anglais :

- La vie d'abnégation et de dévouement de cet homme de bien, de ce Missionnaire intrépide, écrit-il, surpasse tout ce qu'on en pourrait dire. Il a été, pour ses pauvres sauvages du Nord-Ouest, doux comme la clarté de la lune et fort comme le rayon du soleil. . . Nous, qui le connaissons, nous l'aimons à cause de sa bonté, parce que nous sentons qu'il est grand... II a vécu caché aux yeux du monde, dans les camps des sauvages, s'assimilant à leurs usages pour gagner leur confianc afin de les initier à la civilisation et au christianisme... L'incompa exemple de dévouement et d'abnégation que nous a donné le P. Lac

ne devrait pas rester sans fruit pour nous... Il faudrait, certes, un cœur plus dur <[iie la pierre, pour n'être pas touché de tant d'héroïsme, pendant plus de soixante ans... L'homme le plus irréligieux devrait courber là tête, devant la foi sublime qui a inspiré cet homme de bien, au cours de sa longue et laborieuse carrière.

Cet aperçu sur les relations si honorables du P. Lacombe avec le haut personnel dirigeant de la puissante Compagnie du Canadien Pacifique, nous a fait, un instant, oublier les Pieds-Noirs. Revenons-y, et demandons-nous quelle influence eut, sur leur civilisation, cette ligne de chemin de fer. à la construction de laquelle ils avaient été sur le point de s'opposer par la violence, et qui transforma si rapidement et si merveilleusement le pays où ils étaient nés.

N'est-ce pas intéressant de connaître quel fut l'état d'esprit de ces sauvages, mis subitement en face des étonnantes conquêtes de la science moderne ?

Les premières fois qu'ils virent une locomotive, ce « cheval de fer, mi cheval de feu », comme ils l'appelèrent, ils en furent ébahis, stupéfaits, presque épouvantés. Ce monstre de fer respirait plus bruyamment que les troupeaux de buffalos qu'ils avaient, autrefois, chassés dans leurs immenses plaines !... Il courait plus vite qu'eux, dévorant l'espace, et jetant, par ses narines, des torrents de fumée, même des lia mines !... Et, avec quelle force irrésistible, il traînait à sa suite de longues files de chariots, si grands, si lourds, si pesamment chargés, que les Pieds-Noirs n'en avaient jamais vu de pareils!...

Mais, ces premières émotions passées, ils songèrent que, si les blancs avaient leurs savants, ils avaient, eux, leurs jongleurs, leurs « faiseurs de médecine », qui, selon eux, ont le secret de la santé et le secret de la vie. Les Pieds-Noirs n'étaient donc pas inférieurs aux blancs. Au contraire, ils étaient, au moins, leurs égaux. Seulement les blancs étaient plus nombreux, par conséquent plus forts, et on était bien obligé de les laisser s'emparer du pays, et l'organiser à leur guise.

Mais, peut-être, un temps viendrait où les bulî'alos reparaîtraient dans les vastes plaines, et les Pieds-Noirs pourraient goûter de nouveau les joies délirantes de la chasse passionnée, à travers champs, à perte de vue, des journées entières...

Et ces sauvages irréductibles, loin de se sentir humiliés en face des blancs triomphants, n'en devenaient que plus orgueilleux, plus remplis d'eux-mêmes, plus attachés aux sornettes et aux absurdités que débitaient, avec de grands gestes et de vifs éclats de voix, les sorciers dont les billevesées avaient charmé ou terrifié, tour à tour, leurs ancêtres.

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Le monde pourrait changer... les Pieds-Noirs, eux, ne changeraient pas.

Et ils ne regardèrent plus qu'avec indifférence, même avec mépris, les « chevaux de fer et les chevaux de feu ».

Les buffalos étaient bien préférables!... Ah! s'ils revenaient!... Ils reviendront!... ils reviendront!... Les jongleurs l' affirment et le répètent. Donc on peut attendre avec confiance !... Ils reviendront !...

§ 6 Macleod.

A cent cinquante kilomètres au sud de Calgary, se trouvait l'ancien fort Macleod. Depuis de nombreuses années, les Oblats avaient pris l'habitude de le visiter régulièrement, pour tâcher de convertir les nombreux Pieds-Noirs qui venaient continuellement s'y approvisionner, et même, quelquefois, séjournaient assez longtemps aux environs de ce poste.

La fertilité du terrain y amena un certain nombre de colons, catholiques et protestants. Il se forma donc, là aussi, une ville qui semblait devoir, avant peu, acquérir une réelle importance, vu sa position, près de la frontière des Etats-Unis. Elle serait nécessairement un lieu de passage, et probablement d'arrêt, pour beaucoup de nouveaux venus.

Néanmoins, sa croissance fut lente.

De cette cité naissante, le P. Leduc disait, dans son Rapport au Chapitre général de 1879 :

- Ville toute récente, informe au double point de vue du spirituel et du temporel... Le concubinage est à l'ordre du jour... Les catholiques demandent, à grands cris, un prêtre et une école. Les protestants euxmêmes désirent voir un établissement catholique se fonder, au plus vite, au milieu d'eux. Il y aurait là un bien sérieux à faire...

Mgr Grandin y vint le 22 juin 1881, en compagnie du P. Doucet, étudier cette place qui lui fit une assez mauvaise impression :

- Espèce de ville qui meurt, avant d'être achevée!... écrivait-il. L'emplacement choisi pour la bâtir, était une île formée par la rivière du Vieux, Old Man river ; mais les eaux reprennent peu à peu le terrain qu'elles ont laissé, si bien qu'il faudra aller fonder ailleurs, à une vingttaine de kilomètres plus haut. Naturellement nous n'avons pas encore ici de pied-à-terre ; mais il y a bon nombre d'Irlandais catholiques. Il leur faudrait un prêtre et une école. Je le comprends et le dé autant qu'eux; mais comment faire?...

Un désir si légitime put, cependant, être réalisé, l'année suivante, et le 1*. Vantighem y lut envoyé à demeure.

Voici ce qu'il écrivait, le I I novembre J 883 :

J'habite ici une butte moins confortable qu'une remise d'animaux, et entourée de constructions du même genre. A tout ceci on donne le nom prétentieux de Ville de Macleod, Town of Macleod. Voilà pour le matériel... que dire maintenant du spirituel ?... Je suis parmi des gens presque païens, qui travaillent, le dimanche, comme pendant la semaine, quand ils ne jouent pas au billard. Savent-ils qu'il y a un Dieu ?... Ils doivent le savoir, car ce nom si saint de Dieu est souvent sur leurs lèvres, mais de quelle manière!... S'ils connaissent Dieu, ce n'est que pour le blasphémer, car, pour eux, c'est le blasphème qui illustre et embellit la conversation!... Quel changement pénible pour moi, élevé dans les Flandres si catholiques!... Une chose cependant me reste, et c'est la principale : je possède avec moi le Très Saint Sacrement et je n'ai qu'un désir : travailler, moi aussi, à la vigne du Seigneur... J'ai établi la liste de mes catholiques : j'en compte une soixantaine en tout, les enfants compris... Mais quelle sorte de catholiques!... Il faut en rabattre sur ce nombre, et c'est à peine s'il s'en trouve vingt véritables. J'ai ouvert une école dans une maison : j'ai dix élèves seulement...

Cette triste situation s'améliora peu à peu.

Maintenant, le I'. Vantighem est mieux logé, écrivait Mgr Grandin, en 1885. Tout dans la maison respire le bon goût, une certaine élégance et la propreté, sans que la pauvreté y fasse défaut. La chapelle est convenable; mais la population n'est pas encore ce que les Missionnaires auraient droit d'attendre. Comme chez tous les habitants de nos jeunes cités, l'affaire de leur salut est, pour eux, fort accessoire. Ils ont l'intention de s'en occuper, sans doute, mais quand ils auront lait fort une !. . .

De telles dispositions attristaient le P. Vantighem, auquel Dieu, cependant, ménageait parfois de douces consolations. A cause de la proximité de la frontière des Etats-Unis, le Gouvernement établit, la. un poste militaire important, où se trouvèrent des soldats catholiques, que le Missionnaire l'amena aux pratiques religieuses de leur enfance. Très assidus aux offices du dimanche, ils rehaussèrent l'éclat des cérémonies par la beauté (le leurs chants.

La maison-chapelle construite par le I'. Vantighem faisait l'admiration des catholiques. Plusieurs fois, les protestants vinrent la visiter. afin de constater par eux-mêmes ce que peu! un prêtre catholique,

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