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CHAPITRE X

La question scolaire

§ 1 Organisation de l'instruction publique au Manitoba.

Durant les vingt-cinq premières années de Pévangélisation du Nord- Ouest Américain par les Oblats, de 1 845 à J 870, la question scolaire ne se posa, pour ainsi dire, point.

Suzeraine de cette immense contrée, la Compagnie de la baie d'Hudson leur laissa une liberté pleine et entière. Ils en profitèrent pour établir des écoles dans toutes leurs Missions, autant que leurs ressources en hommes et en argent le leur permirent.

Quand l'ancienne colonie de la Rivière- Rouge, le 15 juillet 1870, fut devenue la province canadienne du Manitoba, avec un lieutenant-gouverneur à sa tête et un Parlement, la législation scolaire commença.

Nous avons raconté précédemment comment le premier lieutenantgouverneur, l'honorable M. Archibalt, doué d'un grand tact et animé des meilleures intentions, ayant à diviser la nouvelle province en vingtquatre circonscriptions électorales, s'était adressé, pour ce travail, à Mgr Taché, dont il appréciait la haute intelligence et l'expérience consommée.

Très satisfait du projet que l'évêque lui présenta, et qui fut adopté sans la moindre modification, il recourut au prélat de nouveau, peu après, pour un service plus important encore : celui de préparer un projet de loi réglementant l'instruction publique au Manitoba.

Ce projet, dont l'application devait entraînélr des conséquences si grandes pour l'intérêt des âmes, fut composé par Mgr Taché, étudié ensuite par un comité de spécialistes, puis présenté au Parlement qui l'adopta à l'unanimité.

La charte constituant la province avait déclaré solennellement que « rien dans les lois ne devrait être fait de nature à porter préjudice au droit touchant les écoles confessionnelles , que n'importe quelle classe de personnes possédait, de par la loi ou la coutume, au moment de l'union. »

C'était, en somme, reconnaître à tous la liberté religieuse.

S'appuyant sur ce document ollieiel et d'indiscutable valeur, renfermant les engagements pris par le Gouvernement fédéral du Canada envers ceux qui librement étaient entrés dans la Confédération canadienne, le projet élaboré par Mgr Taché établissait des écoles séparées pour les catholiques et des écoles séparées pour les protestants.

L'adminisl rat ion de ces écoles, au point de vue civil et matériel, appartenait à un Bureau d'éducation, composé de quatorze membres, dont une moitié était catholique et l'autre protestante: mais tout ce qui avait rapport à la religion et à la morale, c'est-à-dire au choix des professeurs et directeurs, à celui des livres et à la discipline, relevait uniquement des membres catholiques du Bureau d'éducation pour les écoles catholiques, et des membres protestants pour les écoles protestantes.

Ainsi les écoles catholiques étaient indépendantes de la section protestante du Bureau a" éducation, et les écoles protestantes indépendantes de la section catholique.

Les unes et les autres, reconnues officiellement par l'Etat, recevaient les mêmes faveurs administratives et des subventions pécuniaires, en proportion du nombre respectif de leurs élèves.

Quoique confessionnelles, ces écoles pouvaient également, les unes et les autres, être appelées écoles publiques et mêmes nationales.

Trouvé unanimement juste et sage, ce régime scolaire subsista, plusieurs années, sans modifications substantielles.

Premières menaces contre les écoles catholiques.

Dans les pays chrétiens, l'un des fléaux les plus redoutables pour I avenir de la religion est celui des écoles neutres, ou laïques, c'est-à-dire .sans Dieu. Cette neutralité prétendue aboutit bientôt à une réelle hostilité.

Il y avait, dans la province de l'Ontario, des Orangistes fanatiques et sectaires, dont le rêve fut toujours de faire, du vaste Nord-Ouest, un l>;i\ s exclusivement anglais et protestant. Leur plan ne pouvait réussir à l'origine : mais les flots d'immigrants venant de tous côtés, et principalement de la Grande-Bretagne, parurent, vers 1877, devoir submerger la race française, et, en noyant celle-ci, anéantir la religion catholique.

Encouragés par ce renfort, les Orangistes essayèrent de réaliser leur désir : mais, trop faibles encore pour s'imposer par la force, ils eurent recours à des moyens détournés, qui, sous les dehors de la justice et en prétextant, l'intérêt général, dissimulaient leur véritable dessein et leur hypocrisie.

Une partie de la population est protestante, disaient-ils, et une autre catholique. En établissant des écoles séparées pour chaque catégorie de croyances, on est obligé de trop multiplier les écoles, ce qui les expose à végéter, par l'éparpillement des secours dont le Gouvernement peut disposer en leur faveur. Diminuons ce nombre exagéré et nuisible d'écoles, en instituant des écoles, non pas confessionnelles, mais neutres, que fréquenteront, à la fois, les enfants catholiques et les enfants protestants. Nous aurons ainsi moins d'écoles, mais elles seront plus florissantes, car nous pourrons les établir sur un grand pied, et leur donner des maîtres plus capables, parce qu'ils seront mieux rétribués. De cette manière, nous assurerons le triomphe du progrès. . .

A ces accents doucereux et trompeurs, qui ne reconnaîtrait le langage des loups cachés sous la peau des brebis ?... Les bons Apôtres !... Ils espéraient bien que ces écoles neutres en théorie, pousseraient pratiquement les élèves vers la religion protestante.

Un journal de Toronto, le Globe, se fit le porte-parole des Orangistes de l'Ontario, en essayant de semer dans le public les idées qui leur étaient chères.

Mais Mgr Taché veillait... Sans tarder, il dénonça le péril.

Dans une série d'articles publiés par le Métis, sous le titre général d'Education et Instruction, il démontra, par des arguments serrés et une claire logique, que les écoles mixtes, ou neutres, sont contraires au droit naturel, au droit évangélique et à la constitution générale du Canada qui a pour fondement l'égalité civile et politique des deux races anglaise et franco-canadienne, et aussi l'égalité des deux religions. Le prélat montrait, en outre, que ces écoles mixtes étaient contraires à la charte constitutionnelle de la province du Manitoba, puisque celle-ci garantissait aux deux races la liberté civile et religieuse.

Comme les Orangistes de l'Ontario et leurs adhérents fanatiques de Winnipeg ignoraient, pour la plupart, le français, il publia pour eux des articles en anglais qu'il réunit ensuite en brochure.

Articles et brochure furent beaucoup lus. L'argumentation du vaillant évêque parut si forte, que nul n'osa contester en public la solidité des principes sur lesquels il s'appuyait , ni la légitimité des conclusions qu'il en tirait logiquement.

Le calme se fit, pour quelque temps, du moins, et Mgr Taché put écrire à Mgr Grandin, le 24 février 1877 :

— Nous avons été menacés d'une attaque contre nos écoles. La bombe était prête à éclater, lorsque la publication de la première partie d'un travail dont je m'occupe sur cette importante question, a mis le désarroi

dans le camp ennemi, qui croyait, en travaillant dans l'ombre, nous porter le coup fatal.

Dans de nombreux écrits, Mgr Taché continua à prouver, non plus seulement par des considérations théoriques, mais par des faits, que les écoles neutres enfantent les mauvaises mœurs. Il citait, pour appuyer sa thèse, des écrivains des États-Unis attribuant aux écoles neutres de ce pays la progression des crimes. Ces citations venaient d'autant plus à propos, que les ennemis des écoles confessionnelles assuraient que les écoles mixtes, ou neutres, étaient pour beaucoup dans la prospérité enviable de la grande république américaine, voisine du Canada. Il importait donc, selon eux, de marcher sur ses traces.

La vigoureuse défense des écoles confessionnelles par Mgr Taché ferma la bouche à ses contradicteurs. Pendant plusieurs années, ils n'osèrent plus les attaquer ouvertement. Néanmoins, ils poursuivirent leurs menées souterraines. Peu à peu, lentement, mais sûrement, ils arrachèrent à la faiblesse des autorités provinciales quelques avantages de nature à rompre l'équilibre légal, en faisant pencher la balance en leur faveur.

Un homme distingué, qui fut, plus tard, lieutenant-gouverneur des Territoires du Nord-Ouest, l'honorable M. Forget, écrivait à ce propos : - L'histoire fidèle et complète du travail lent et sourd de tout ce monde acharné à la destruction de nos écoles, serait curieuse à faire. Nombre d'âmes candides seraient, certes, plus qu'étonnées, si l'on fixait à chacun sa part de responsabilité.

§ 3 Déclaration de guerre.

Jusqu'à la fin de l'année 1887, les conservateurs eurent le pouvoir dans la province de Manitoba ; mais, depuis longtemps, les libéraux, qui, malgré le nom dont ils s'affublent, sont les champions de l'intolérance civile et religieuse, désiraient prendre en mains les rênes de l'administration.

Ne pouvant y parvenir sans l'appui des catholiques qui leur reprochaient de viser à l'abolition des écoles confessionnelles, ils repoussèrent ces accusations en termes véhéments, affirmant que, s'ils arrivaient au pouvoir, la liberté religieuse, non seulement ne serait pas compromise, mais serait soutenue par eux.

Grâce à cette promesse qui n'était qu'un leurre, les libéraux obtinrent, aux élections du J2 janvier 1888, le triomphe souhaité si ardemment.

Le chef du nouveau gouvernement, M. Greenway, au début de sa

magistrature, sentant son autorité encore faible, et comprenant que, pour le succès de son administration, il avait besoin encore du concours des catholiques, multiplia, dans ce but, ses démarches auprès de Mgr Taché, en lui renouvelant la promesse formelle que les droits des catholiques à leurs écoles seraient absolument respectés.

En prenant ces engagements réitérés, les libéraux et leur chef étaientils sincères?... La suite des événements révéla les pensées secrètes et la duplicité mensongère de ceux qui avaient de si belles paroles sur »eurs lèvres. Toutes les garanties promises s'évanouirent bientôt en fumée, et un pouvoir acquis grâce à l'aide des catholiques fut entièrement tourné contre eux.

L'année 1888 n'était pas terminée que commençait une série de règlements successifs, ayant tous pour but de restreindre, de plus en plus, les droits que les catholiques avaient de choisir eux-mêmes, pour leurs écoles, les maîtres, les livres, les manuels, les inspecteurs, etc.

Simultanément, on leur infligeait dans le Bureau d'Education une infériorité manifeste, en statuant que le nombre des membres, réduit de quatorze à huit, comprendrait cinq protestants et seulement trois catholiques.

On se proposait de donner, chaque année, et, si possible, plusieurs fois par an, un tour de vis à l'étau qui enserrait la liberté des catholiques et l'exercice de leurs droits, jusqu'à ce qu'on arrivât à leur étranglement complet.

Pendant toute l'année 1889, les envoyés des loges franc-maçonniques parcoururent le pays, et tinrent des réunions durant lesquelles furent prononcés des discours d'une violence extrême, pour enflammer les passions populaires contre les écoles catholiques séparées, et préparer leur abolition.

Il s'ensuivit une agitation profonde que le gouvernement libéral se garda bien de calmer, mais qu'il entretetint, au contraire, avec grand soin, par ses représentants et leurs amis.

Préméditée depuis longtemps, cachée d'abord sous les voiles de l'hypocrisie, timidement dévoilée ensuite, puis cyniquement affichée en plein jour, la volonté bien arrêtée de supprimer les écoles catholiques, prévalut au Parlement manitobain, le 19 mars 1890.

Ce jour-là, après plus d'un mois de discussions et de débats ardents de part et d'autre, fut définitivement votée une loi abolissant les écoles catholiques, confisquant les fonds qui leur appartenaient, et prohibant, désormais, dans les écoles publiques, tout enseignement religieux.

Par ces innovations injustifiables, le gouvernement du Manitoba

savait parfaitement qu'il violait la Constitution. Mais peu lui importait. In de ses porte-paroles, au cours de la campagne d'agitation, qui précéda la consommation de l'iniquité scolaire, n'avait-il pas proclamé qu'on arriverait au résultat cherché, « nonobstant tout statut, ou toute loi contraire » ?

Les sectaires, en effet, se soucient peu de la légalité et même de la justice, quand elles sonl opposées à leurs desseins pervers. Ces mots de justice et de légalité seront constamment sur leurs lèvres, pour arriver à leurs lins. Ils n'en violeront pas moins constamment la justice et la légalité, «111 gré de leurs intérêts et de leur ambition.

Leurs machinations avaient réussi. Ils pouvaient se réjouir et s'applaudir de l'œuvre accomplie : les écoles publiques, neutres en théorie, seraient pratiquement protestantes. C'était le principal. Le reste importait peu...

§ '• Insistance.

I )ans une lettre publique, digne et vengeresse, Mgr Grandin fit entendre noblement, mais fortement, ses plaintes et ses protestations :

Le parti catholique français, disait-il, a des droits qu'on ne peut lui ravir sans injustice. Il a même des droits à la reconnaissance de cet autre parti, fort et puissant, qui tient à l'opprimer. N'est-ce pas les Canadiens-français et les Métis qui ont rendu possible la colonisation du Nord-Ouest, en facilitant les rapports des blancs avec les sauvages ? \c sont-ils pas encore aujourd'hui le vrai trait-d'union entre les uns et les autres ?. . . Mais la reconnaissance, ou même le simple souvenir d'une obligation n'est pas, semble-t-il, la vertu des puissants... Il faut, nous, minorité, nous résigner à ne plus compter dans la société, trop heureux si «m nous permet de vivre comme des parias ou des vaincus !... Malgré une certaine dose d'humilité que je m'efforce de cultiver en moi, il m'en Coûte, cependant, pour moi et pour les miens, d'accepter de pareilles conditions de vie...

De son côté, Mgr Taché publia un Mandement magistral sur ce sujet palpitant. Avec toute la majesté du Pontife et toute l'énergie d'un vrai Pasteur défendant les brebis de son troupeau, il dévoile l'iniquité commise par les détenteurs du Pouvoir.

Cette loi est radicalement injuste, affirmait-il... Les catholiques ne peuvent l'accepter... Ils ne peuvent pas exposer leurs enfants au danger dont les menace la nouvelle législation... En fermant l'école à la prière et à la doctrine chrétienne, on la ferme à leurs enfants (fui. comme nous,

veulent prier, croire et aimer... Jésus, ami des enfants, étant banni de l'école, vous ne pouvez pas y envoyer les vôtres. Ce Dieu, ami de leur Age, vous dit, à vous, leurs parents et leurs gardiens : « Qui n'est pas pour moi, est contre moi, et qui n'amasse pas avec moi, dissipe. » Nous voulons que ces enfants demeurent avec leur Sauveur ; nous ne voulons pas les confier à ceux qui font profession de le méconnaître, au point d'empêcher qu'on parle de Lui dans l'école.

Saint-Boniface. — Résidence archiépiscopale de Mgr Taché, durant 1rs dernières aimées de sa vie.

Cette résolution était grave. Elle allait mettre les prélats et les fidèles dans la nécessité de créer des écoles privées ou libres, ne recevant aucune subvention de l'Etat, et restant entièrement à la charge des familles et du clergé. Les catholiques n'en seraient pas moins taxés par les municipalités, pour contribuer au maintien des écoles publiques, ou protestantes. Ils auraient ainsi double impôt à payer.

Dans un pays naguère en friche, et maintenant encore simplement en voie d'organisation, par conséquent dans un pays pauvre, cette situation serait pénible et même douloureuse ; mais il n'y avait pas à hésiter une minute : les droits sacrés de Dieu et les intérêts éternels des âmes l'exigeaient.

Tout en condamnant solennellement, au nom de l'Église dont il était le représentant otlieiel, cette loi détestable, et en traçant aux parents chrétiens leur devoir, .Mgr Taché s'occupa activement de la faire annuler.

D'après la Constitution en vigueur au Canada, on pouvait appeler d'une décision du Parlement provincial au Gouverneur général en son Conseil.

Des réunions se tinrent donc dans le but de rédiger des pétitions en . e sens, et de les faire couvrir de nombreuses signatures. En quelques jours, on en recueillit plus de quatre mille. On les envoya à Ottawa ; mais cet appel traîna en longueur, à cause des machinations du chef du parti libéral, ou de l'opposition, Edward Blake, trop bien secondé par son lieutenant, Wilfrid Laurier, catholique pourtant !

Le premier ministre, Sir John Macdonald, chef du parti conservateur, était personnellement d'avis que les droits des catholiques ne pouvaient êl re sacrifiés, tant ils paraissaient incontestables ; mais les élections fédérales devaient avoir lieu, au commencement de l'année suivante, et, alin de ne pas créer de difficultés pour ce moment redoutable, il différa l'examen de l'affaire, dans l'espérance que le temps arrangerait tout, et le tirerait d'embarras. k

Dans les gouvernements parlementaires, les passions politiques et la soif du pouvoir gâtent bien des hommes !... Combien qui naturellement seraient honnêtes, ou qui même affectent de se dire croyants et catholiques, mais qui, pour arriver aux honneurs et à la fortune, tentent ce que L'apôtre saint Paul a déclaré impossible : associer la lumière aux ténèbres, la justice à l'iniquité, le Christ à Bélial. (// Cor., vi, 15.)

Leurs paroles mielleuses, leur éloquence entraînante, leur habileté à cacher le vrai fond de leurs pensées, leurs protestations même de la droiture et de l'excellence de leurs intentions peuvent tromper les hommes : elles ne sauraient tromper Celui qui lit au plus intime des consciences, le Dieu, -luge incorruptible des vivants et des morts !

Pilate n'a pas crucifié Jésus : il l'a laissé crucifier. L'Église immortelle n'en chantera pas moins, jusqu'à la fin du monde, dans son Credo immuable : Passus est sub Pontio Pilato.

\\ec ses amis, Mgr Taché épanchait l'amertume de son cœur, à la vue de tant de lâcheté et d'hypocrisie :

Lis lois les plus odieuses et les plus inconstitutionnelles ont été forgées contre nous ; mais, à Ottawa, on n'a pas l'air de le savoir, et on ne se soucie pas <l\ porter remède !... On le pourrait, mais on ne le veut pas... On pourrail empêcher ce mal et la perte des âmes... On s'en lave les mains !. . .

— Hélas ! disait-il à un autre de ses interlocuteurs, comme je redoute la faiblesse de nos gouvernants !... Que Dieu les éclaire, les inspire et les fortifie !

Puis, se souvenant que le Christ sur la croix avait prié pour ses bourreaux, le prélat, plein de surnaturelle pitié pour les coupables, ajoutait :

- Que Dieu pardonne aux auteurs de ces lois mauvaises, et à ceux qui les protègent !...

Nous aurons à raconter, plus tard, comment, après la mort de Mgr Taché, survenue en 1894, son successeur, le vaillant Mgr Langevin, 0. M. I., continua vigoureusement la lutte sur le terrain scolaire, pour sauver l'âme des enfants, et assurer l'avenir de l'Eglise dans ces contrées, où tant de saints Missionnaires avaient travaillé, soutfert et épuisé leur vie.

§ 5 Dans les Territoires.

Quoique la loi votée, au Manitoba, pour l'abolition des écoles catholiques, concernât surtout cette province, elle eut une répercussion et des conséquences fâcheuses, même désastreuses, jusqu'aux derniers confins des immenses territoires du Nord-Ouest.

Depuis plusieurs années, d'ailleurs, dans la Saskatchewan et l'Alberta, la plupart des employés du Gouvernement étaient choisis parmi les Anglais, protestants, méthodistes ou presbytériens. Aussi, en toutes circonstances, affichaient-ils un grand esprit d'intolérance contre l'Église catholique et ses institutions.

Affligé de cette hostilité persévérante, Mgr Grandin, en 1890, groupa, dans un volumineux mémoire, les faits les plus saillants de cette injuste et longue persécution administrative. Son intention était de le porter à la connaissance du Gouvernement fédéral, puis, s'il y avait lieu, de le livrer à la publicité.

Il partit donc pour Ottawa, et, en passant à Saint-Boniface, le 14 juillet, il communiqua son écrit à Mgr Taché, qui le lut avec un vif intérêt, mais aussi avec une profonde tristesse, en constatant que la haine qui avait éclaté dans le Manitoba contre la religion catholique, se déchaînait, avec la même satanique fureur, dans les Territoires du Nord-Ouest.

- En présence de tant de faits, disait-il, comment ne pas croire à une volonté bien déterminée de l'Administration, pour enrayer, autant que possible, l'action des Missionnaires catholiques, au milieu des aborigènes du Nord-Ouest ?... Quand le Canada a pris officiellement et

politiquemenl possession de ce vaste pays, il a trouvé des sauvages pacifiés par nous et disposés, par notre influence, à accepter le nouvel ordre de choses. A moins de fermer volontairement les yeux à la lumière, commenl ne pas reconnaître, dans cet état de choses, l'action civilisatrice du prêtre, au mi lien de ces hordes, naguère si cruelles et si barbares ? Mais la conjuration du silence a paru de bon aloi, pour se débarrasser du fardeau de la gratitude ; puis, après avoir gardé un injuste silence, ou a commencé à se servir de tous les moyens, pour écarter, ou détruire, l'influence de ceux qui avaient assuré cet heureux résultat, au prix des plus grands sacrifices, des plus grands labeurs, et même au prix de graves périls quotidiens... Bien plus, pour anéantir l'influence catholique, on multiplie, à notée dét riment, les faveurs les plus marquées, envers des gens «fui n'ont jamais eu la pensée de pénétrer dans ce pays, quand l'accès en était difficile, et surtout quand il offrait du danger...

Cette réflexion du courageux prélat n'est que trop vraie : et il est bon, il est juste que l'histoire impartiale le constate.

C'est seulement quand les sauvages furent devenus inofîensifs, grâce surtout au dévouement des Pères, que les ministres et prédicants des dis erses sectes affluèrent de toutes parts. Anglais d'origine, ils obtinrent facilement la protection du Gouvernement et de ses employés, qui, protestants pour la plupart, voyaient en eux des auxiliaires pour supplanter les Missionnaires catholiques, ou, du moins, pour amoindrir, de plus en plus, et rendre inefficace, autant que possible, l'action de leur ministère, auprès des tribus que nos Pères avaient, les premiers, évangélisées.

Mgr Grandin, le 28 juillet, partit pour Ottawa. Il allait plaider, auprès des autorités fédérales, la cause des sauvages exposés à perdre la foi, comme, trois siècles auparavant, le célèbre Barthélémy de Las Casas «tait allé, à la cour de Madrid, plaider la cause des malheureux Indiens de l'Amérique Méridionale, opprimés et scandalisés par les conquistadores et les commerçants espagnols.

Le puissant empereur Charles-Quint, et, après lui, Philippe II, son lils. prêtèrent une oreille favorable aux plaintes de Barthélémy de Las Casas, Selon ses conseils, ces grands princes promulguèrent, en faveur «les Indiens, des < ordonnances empreintes d'un grand esprit d'humanité.

I n succès analogue fut-il réservé au saint avocat des Indiens de l'A mérique du Nord .'

A Ottawa, Mgr Grandin vit plusieurs ministres et plusieurs hauts employés. Ions le reçurent avec beaucoup de politesse, et lui firent de belles promesses... mais ce ne furent que des promesses verbales.

LA QUESTION SCOLAIRF. 219

sans qu'aucun acte positif vînt jamais en prouver la sincérité ! Verba, verba ; prsetereaque nihil.

On lui recommanda surtout de ne pas publier son mémoire. Les hommes politiques ne craignaient rien tant que la publicité.

Les historiens sont pleins d'éloges pour Barthélémy de Las Casas et ses énergiques réclamations. Mgr Grandin n'eut pas moins de mérite :

Mgr Grandin, dans ses dernières années. (Autre portrait, t. II, p. 259).

il eut, en plus, celui de l'épreuve persistante et d'un déni de justitc continué.

Certains politiciens persécutaient par haine l'Église qu'il représentait ; les autres la persécutaient par faiblesse et par timidité, en laissant faire les persécuteurs, quand ils auraient pu et qu'ils auraient dû mettre un frein à leurs violences.

Ces vexations des agents protestants contre les écoles catholiques se multiplièrent encore, au cours des années suivantes, dans les Territoires du Nord-Ouest. Le Parlement provincial de Regina voulut imiter celui du Manitoba, et, par une Ordonnance de 1892, édicta les mêmes prescriptions, mais avec plus d'hypocrisie.

Plus astucieux que le gouvernement du Manitoba, disait Mgr Taché, celui des Territoires a laissé aux écoles catholiques leur nom et un sémillant d'existence ; mais il les a dépouillées de tout ce qui constitue leur caractère propre et assure leur liberté d'action.

Par ses dispositions néroniennes, cette fameuse Ordonnance donnait, en elîet. au Nord-Ouest canadien, l'étrange spectacle d'écoles appelées catholiques, mais administrées par des protestants, ayant un programme d'études déterminé par des protestants, et tous les livres de classe choisis par des protestants.

C'était introduire le loup dans la bergerie, et l'établir pasteur des innocents agneaux, livrés sans défense à ses dents dévorantes.

A la vue d'un tel danger pour ses ouailles chéries, Mgr Grandin renouvela ses plaintes et ses protestations avec plus d'instances.

Comme saint Ambroise, il savait qu'un évcque s'expose à la colère céleste, s'il ne dit pas hautement la vérité, quand il s'agit de la gloire de Dieu et du salut des âmes.

Lui, si doux de caractère, si bon, si charitable, devenait irréductible, quand sa conscience était engagée. Rien n'aurait pu le faire plier, ni reculer d'un pas.

Il écrivil donc, au premier ministre d'alors, une lettre dont nous nous reprocherions de ne pas citer ici, au moins un passage, car elle montre comment cet évcque. si humble, savait, quand il le fallait, dire la vérité aux puissants d'ici-bas :

En l'ait de politique, affirmait-il, je ne suis d'aucun parti. .. Je veux être pour le Gouvernement existant, aussi longtemps qu'il n'est pas contre Dieu cl l'Kglise. Mon désir a toujours été de faciliter la tâche si difficile <lc nos gouvernants. Cependant, il y a une mesure que je veux d'autant moins dépasser, que je me vois plus près d'aller rendre compte à Dieu de ma trop longue administration. Ce n'est pas après a\ oir |iassè près d'un demi-siècle, dont plus de quarante ans d'épiscopat, pour répandre la civilisation chrétienne dans le Nord-Ouest, au prix de privations et de souffrances à peine croyables, que je consentirais à finir ma \ ie par une lâcheté.

Puis, en «.niise de conclusion, il disait avec une franchise toute épiscopale :

.le me permets d'ajouter, très honorable Monsieur, que ce ne sont

pas seulement les évêques qui devront rendre compte à Dieu de leur administration. La loi est générale et sans exception aucune : les grands et les puissants n'y échapperont pas ; et ce jugement sera d'autant plus sévère et redoutable, que la charge et l'honneur auront été plus élevés... Ce solennel avertissement du saint évêque était le commentaire, grave et autorisé, de ces paroles de la Sagesse éternelle : Judicium durissimum his qui prsesunt fiet. (Sap., vi, 6.)

Il ne restait plus aux évêques et aux missionnaires qu'à chercher les moyens d'atténuer, dans la mesure du possible, les effets désastreux de ces lois et ordonnances persécutrices, inspirées par la Franc-Maçonnerie, qui, partout, de préférence, s'attaque à l'âme des enfants : d'abord, parce que les faibles petits enfants ne peuvent se défendre ; ensuite, parce que les enfants d'aujourd'hui sont les hommes de demain.

Qui tient l'enfance, tient l'avenir.

A cette œuvre de toute première nécessité, évêques et missionnaires consacrèrent leurs ressources et leurs forces ; ils y sacrifièrent leur santé. Mais ils acquirent devant Dieu de grands mérites pour le ciel, et contribuèrent à sauver les âmes, malgré les furieux efforts de l'enfer.

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