‹ Cent ans d'apostolat dans les deux hémisphères (volume 2)Chapitre 40 sur 69 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Dans l'Athabaska

§ 1 Mission de la Nativité.

"Elévation du P. Faraud et du Père Clut à l'épiscopat.

Sous le cinquante-neuvième degré de latitude nord, à plus de six cents kilomètres de l'Ile-de-la-Crosse, est situé le lac Athabaska.

Cette magnifique pièce d'eau n'a pas moins de trois cent soixante-dix kilomètres de long, sur trente à soixante de large, avec une superficie de plus de onze mille kilomètres carrés. Transparente comme le cristal, elle remplit un vaste bassin creusé dans le granit.

Des rochers rougeâtres de cent cinquante à deux cents mètres de haut tantôt courbés en golfes gracieux, tantôt anguleux et taillés à pic, la bordent, au nord et à l'est. Ses rives occidentales sont, au contraire, basses et marécageuses. Les nombreuses et puissantes rivières qui s'y déversent de ce côté, forment, par l'union de leurs bras, plusieurs deltas immenses : bourbiers mouvants, îlots vaseux, où ne croissent que des joncs de diverses espèces, des saules et des roseaux.

Aux endroits d'où l'eau se retire après les grandes crues, on trouve de longues dunes et des plaines sablonneuses, parsemées de graviers et de galets arrondis, tandis que, dans la partie orientale, surgissent une multitude d'îles à base granitique, couronnées de sapins et de cyprès. On dirait, de loin, une flotte voguant, toutes voiles dehors. De là, le nom d'Athabaska, qui, en langue crise, signifie « réseau d'herbes ».

Le premier prêtre catholique qui l'ait visité, fut le P. Taché, en 1847. Pendant quelques semaines, il y évangélisa les sauvages.

Satisfait de ce premier essai, il revint, au mois d'octobre 1848.

L'année suivante, y arrivait le P. Faraud, pour y résider et y établir une Mission permanente. Il poursuivit activement l'œuvre de la conversion des sauvages, et poussa, en même temps, avec ardeur les travaux de construction.

Doué de toutes les qualités requises pour conduire à bonne fin cette double entreprise ; aussi habile à manier la hache et le rabot qu'à péné-

lier les arcanes du langage des Chipewyans, il fut simultanément apôtre et architecte.

Pour des sauvages errant, des mois entiers, dans la forêt sans limites, renseignement oral ne suffisant pas, il voulut leur procurer un supplément par mi volume qu'ils emporteraient avec eux, au cours de leurs pérégrinal ions.

Dans ce but, il leur apprit à lire et à écrire, après avoir inventé, lui-même, des signes spéciaux pour représenter les sons propres à leur idiome. Tâche ardue, mais féconde. Les Montagnais d'Athabaska eurent ainsi un catéchisme, des cantiques et une traduction de l'Histoire Sainte en leur dialecte, le tout imprimé par ses soins en caractères syllabiques.

Entre temps, il bâtissait, de ses mains, une maison et une chapelle, non loin du fort de la Compagnie de la baie d'Hudson, près de l'endroit où. du lac. sort la rivière des Esclaves, prolongation de celle d'Athabaska. En outre, il attaquait la forêt, abattait les arbres, et défrichait le sol pour créer un jardin.

I /inauguration de la chapelle eut lieu, le 8 septembre 1851. En souvenir de cette date, il donna à l'établissement, dont il est regardé justement comme le fondateur, le nom de Mission de la Nativité.

Douze ans, il y demeura, d'abord seul, puis avec des compagnons que ses Supérieurs loi envoyèrent.

l'en à peu, grâce à lui et à ses confrères, cessèrent, parmi les sauvages, la polygamie, les jongleries, les superstitions et les désordres de tout genre. Les esprits s'ouvrirent aux influences surnaturelles, et l'on prévit le jour où la tribu, sans exception, serait convertie.

Pour hà ter le progrès de la foi, Mgr Taché supplia le Souverain Pontife de diviser l'immense diocèse de Saint-Boniface, qui alors s'étendait jusqu'à l'océan Glacial. Déjà, en 1857, il avait obtenu un coadjuteur dans la personne de Mgr Grandin. Les travaux des Missionnaires ouvrant toujours des horizons nouveaux, et les besoins des populations augmentant eu proportion du zèle dépensé, les districts de l'Athabaska et du Mackenzie lurent érigés, le 13 mai 1802, en vicariat apostolique distinct, dont le Saint-Siège confia l'administration au P. Faraud.

Vu la distance, l'élu ne connut son élévation à l'épiscopat qu'un an après, au mois de juillet 1863.

Il partit pour la France, et fut sacré à Tours, le 30 novembre 1863, par Mgr Guibert, avec le titre d'évêque d'Ànemour.

Durant les années suivantes, grâce au dévouement des PP. Clut, lissier et autres, les progrès de la foi ne cessèrent de s'accentuer. Ce

fut à tel point, que Mgr Faraud, avec l'agrément du Saint-Siège, dut s'adjoindre un auxiliaire. Le 15 août 1867, dans cette même Mission de la Nativité dont il avait été le fondateur, il sacra Mgr Clut, auquel le Souverain Pontife avait accordé, avec les honneurs de l'épiscopat, le titre d'évèque d'Arindèle.

Mer Faraud.

Mgr Faraud fixa sa résidence à Notre-Dame des Victoires, au lac La Biche, et Mgr Clut resta à la Nativité.

- C'est là ma demeure, écrivait celui-ci. quelques années plus tard, si toutefois je puis dire que j'en ai une, car la majeure partie de mon temps se passe en interminables et fatigants voyages, pour visiter nos Pères dans leurs Missions. La première visite générale m'a demandé cinq ans. Quoique j'aie profité de toutes les occasions favorables d'hiver et d'été pour visiter chaque poste en temps opportun, j'ai dû, cependant, en laisser plusieurs que je n'avais pu atteindre, durant cette période. Jugez, par là, des difficultés des communications en ces immenses pays.

Tant d'ell'orts, grâce à Dieu, ne furent pas sans résultat.

Dans son rapport au Chapitre général de 1879, Mgr Clut écrivait : - La Mission de la Nativité, la plus ancienne du vicariat, est aussi l'une des plus llorissantes. Les sauvages de ce quartier sont généralement de bons chrétiens. Il n'y reste aucun païen, et cela depuis longtemps. < >n a aussi un ministère actif auprès des employés du fort, qui est comme la capitale du district... De leur côté, les sauvages sont avides d'instruction religieuse.

Deux ans après, il écrivait encore, le 12 juillet 1881 :

Grande afïïuence de Cris et de Montagnais dans notre église, le jour de la Pentecôte. Nous avons eu cent quarante communions.

Les Pères de la Nativité visitaient régulièrement, en outre, le poste du fort Mac Murray, à deux cent soixante-dix kilomètres vers le sud, sur la rive droite de la rivière Athabaska, au confluent de la rivière de l'Eau claire.

A la Mission fut annexée une école catholique, tenue par les Sœurs Grises, et un orphelinat.

Sous la direction de ces religieuses zélées, ces deux institutions contribuèrent, pour une bonne part, aux résultats satisfaisants de l'évangélisation.

JMotre-Dame des Sept-Douleurs (Tond-du-'Lac) .

Près de l'extrémité orientale du lac Athabaska, à trois cents kilomètres de la Nativité, habitait la tribu des « Mangeurs de Caribou ».

Au mois de septembre 1853, le P. Grollier s'était rendu à cet endroit, appelé Fond-du-Lac, dans l'espérance d'y établir une nouvelle Mission. 11 la dédia ;'i la Sainte Vierge, sous le vocable de Notre-Dame des Sept- Douleurs.

Le titre était bien choisi. Ces missions reculées du Nord-Ouest ne sont-elles pas, toutes, les stations d'un chemin de Croix continuel ? La croix a sauvé le monde : c'est encore l'immolation qui obtient aux infidèles la grâce de la régénération.

Sans le sacrifice de soi, l'apostolat ne se conçoit point. Le P. Grollier lui apôtre et victime. Non seulement il eut à soulfrir beaucoup, mais il don ua sa vie. Dans cette première excursion déjà, il faillit périr de misère cl de faim. S'étant égaré sur les bords du lac, il resta cinq jours sans manger. On le retrouva inanimé, n'ayant plus qu'un souflle.

Si si >s souffrances furent grandes, ses consolations le dédommagèrent

un peu. La Vierge, Heine des Apôtres et des Martyrs, réserva au créateur de cette Mission nouvelle bien des joies surnaturelles et des encouragements.

Quoique située à l'endroit appelé Fond-du-Lac, la Mission n'est pas, en réalité, à l'extrémité même du lac Athabaska, qui se prolonge encore une cinquantaine de kilomètres vers l'est. Mais, en ce lieu, ses deux rives se rapprochent et ne laissent entre elles qu'un détroit resserré, de sorte que l'on se croirait au bout du lac ; ensuite elles s'écartent de nouveau, pour former un joli bassin.

Vers le nord, les côtes montent en gradins. On a, de là, une vue superbe sur la nappe liquide, qui s'étend jusqu'au delà de l'horizon, vers le couchant, et au-dessus de laquelle s'élève un gracieux archipel.

Au sud, une haute colline boisée, ou montagne de l'Orignal, achève de donner un aspect pittoresque au tableau.

Néanmoins, le pays est pauvre. Peu de terre cultivable ; des cyprès et des sapins clairsemés ; une végétation languissante, des rochers presque partout.

Ce n'est que par un labeur persévérant et pénible qu'on parvint, dans la suite, à faire un petit jardin potager. Il fallut pour cela écarter les pierres et le gravier ; aller chercher au loin, çà et là, quelques sacs de terre végétale, les transporter en bateau ; les étendre sur le sol granitique. On put ainsi récolter quelques pommes de terre.

Dans cette pénurie, c'est le lac qui aurait pu fournir aux gens établis sur ses bords leur principale nourriture ; mais, préférant aux occupations de la pèche, les plaisirs de la vie nomade, les sauvages se livraient à la chasse du caribou, le reindeer des Anglais.

C'est une espèce de renne que la Providence a multiplié, en nombre incalculable, dans les immenses steppes, ou Barren grounds, qui s'étendent du lac Athabaska jusqu'à la mer Arctique.

Le caribou est, pour ces peuplades septentrionales, ce qu'était le buffalo pour les Cris des prairies, les Pieds- Noirs, les Piéganes, les Gensdu-sang, les Sarcis et les Métis eux-mêmes.

Animal très précieux dans ces régions glacées, le caribou n'a qu'un défaut : perpétuellement vagabond et d'une extraordinaire agilité, il est parfois très difficile à atteindre, car il est d'un naturel farouche. Jamais on n'a réussi à le domestiquer.

Moins heureux que les Lapons, possesseurs de troupeaux innombrables et dociles, les Mangeurs de caribou doivent être très souvent en mouvement, pour saisir leur proie, qui, à la moindre alerte, s'enfuit avec la rapidité du vent.

Durant l'été, ils la poursuivent jusque sur les rivages de l'Océan Glacial ; en automne, le gibier est plus gentil : il se rapproche, et, vers la Toussaint, il afflue dans les environs du Fond-du-Lac.

On en l'ait, alors, de véritables hécatombes.

Tout l'hiver, grâce au froid, la viande séchée et la graisse fondue >r conservenl Fraîches. Le reste, pilé, constitue le pemmican, provision de bouche d'une utilité de premier ordre, pour les longs voyages à travers les contrées arides et désertes.

Préparée à la mode du pays, c'est-à-dire assez sommairement, la peau se change en vêtements chauds.

Détaillée en lanières, elle sert à mille usages différents, en particulier au tissage des raquettes.

Quant à la langue, c'est de l'avis de tous, un des mets les plus délicats.

Le I*. Grollier y retourna, en 1854 et en 1855.

Bien que ces longs voyages ne fussent ni sans fatigues, ni sans dangers, il v revint les années suivantes, jusqu'en 1858. Cette fois, c'était pour lui l'aire ses adieux, car il allait bientôt se diriger plus au nord, vers le pôle, pour y terminer prématurément, par l'immolation totale, sa noble et sainte vie d'apôtre au dévouement sans limite.

Pendant les dernières semaines qu'il demeura à la Mission de Notre- I lame des Sept-Douleurs, il se dépensa, sans compter, pour l'instruction religieuse des Mangeurs de Caribou, leur prodiguant tous les soins assidus et éclairés que peut inspirer le zèle le plus ardent pour le salut des

â mes.

Les Pères qui lui succédèrent eurent, eux aussi, la consolation de voir leurs efforts couronnés de succès. Les sauvages les écoutaient avec attention, et profitaient de leurs enseignements.

Comprenant, de plus en plus, l'affection que les Pères avaient pour eux, les néophytes, de leur côté, s'attachaient, de plus en plus, à leurs bienfaiteurs.

Ainsi se continua, d'année en année, l'évangélisation de ces peuplades, si éloignées de toute voie de communication. Cette Mission prit rang, dès lors, parmi les plus florissantes.

Devenu évêqûe, Mgr Clut n'oublia pas ses chers Mangeurs de Caribou, qu'il avait, lui-même, plusieurs fois évangélisés.

Voici ce que Mgr Faraud écrivait, à ce sujet, dans son rapport du 6 mai L868 :

Au Fond du- Lac. Mgr Clut instruit, confesse, distribue la communion et confirme... Très fervents, ces bons chrétiens lui donnèrent, pen-

dant son séjour parmi eux, de vraies consolations. Il faut la force et le courage de ce cher prélat, pour faire le voyage sur le lac Athabaska, en cette saison. Il est obligé de marcher, en s'enfonçant, partout, jusqu'aux genoux, dans l'eau glaciale.

Arrivé au but, le Missionnaire, évêque ou simple religieux, n'avait pour demeure qu'une pauvre maison en bois, divisée en plusieurs pièces, dont la plus grande servait de chapelle, et une autre de sacristie.

Dans une de ses lettres, Mgr Clut, le 23 novembre L874, nous raconte ses impressions :

■ — Cette année encore, j'ai donné la mission aux Indiens du Fond-du- Lac. J'éprouvai beaucoup de fatigues à cette occasion ; mais les consolations n'en furent que plus grandes. J'entendis environ six cents confessions ; il y eut deux cent trente communions et soixante confirmations. Jusqu'au 19 juin, jour de mon départ pour la Nativité, j'avais toujours quelques familles à instruire, même quand d'autres avaient repris le chemin de leurs vastes solitudes, pour aller à la chasse du caribou, qui constitue leur seule nourriture.

Missionnaire dans son traîneau à chiens.

Au moment de son départ, tous ceux qui avaient pu attendre jusqu'alors, se rassemblèrent sur le rivage. Ils se mirent à genoux pour recevoir sa bénédiction, baiser son anneau et lui toucher la main.

Plusieurs poussaient des gémissements et versaient des larmes.

— Reste avec nous, lui disaient-ils ; et, si tu pars, reviens bientôt.

Un de ceux qui se dépensèrent le plus à la Mission de Notre- Dame des Sept-Douleurs, fut le P. Pascal, qui, lui aussi, plus tard, devait être élevé aux honneurs de l'épiscopat, et devenir le premier évoque de Prince- Albert. Il résida au poste si reculé du Fond-du-Lac, plusieurs années, d'une façon permanente.

Voici ce qu'il écrivait, le Ier avril 1876, de ses chrétiens, voués encore à la vie nomade :

- Je suis heureux de vous apprendre que j'ai eu le bonheur, ce printemps, de voir la Mission de Notre- Dame des Sept-Douleurs fréquentée par beaucoup de nouvelles ligures. Une nombreuse bande venue de la Grande-Baie, m'a donné l'occasion de faire un grand nombre de baptêmes.Dans une seule matinée, j'en ai fait quatorze, dont deux d'adultes. Le vieux Lotlepe-tcho était du nombre. Sa haute stature ne me permettant pas de lui verser facilement de l'eau sur la tête, j'ai dû le faire asseoir. Je crois que le bon Dieu a répandu sa grâce sur ce pauvre peuple. Quant à l'édifice matériel, j'ai de bonnes nouvelles à vous donner. Les constructions sont presque achevées. La maison, placée sur la petite butte quj avoisine la croix de mission, est dans le plus bel emplacement. Posé sur un gravier épais, l'édifice que l'on aperçoit de très loin, a dix mètres <lc long et. sept de large, sans compter la petite chapelle. J'ai la confiance que ce bâtiment pourra durer de longues années.

Nous trouvons d'autres détails intéressants dans une de ses lettres, du 10 décembre IS7!) :

D'année en année, mes sauvages s'approchent plus exactement du sacrement de Pénitence. Us aiment les longues prières, et n'éprouvent aucun dégoût de la parole de Dieu. Chanter des cantiques est leur bonheur. Ils n'ont pas les défauts communs aux autres tribus. Ainsi, ils ne sont enclins ni au vol, ni aux superstitions et sorcelleries qui sont, pour tant d'autres, un principe de ruine spirituelle.

Plusieurs de ces sauvages convertis étaient fidèles à réciter deux chapelets, chaque dimanche, ainsi que le vendredi et les jours de jeûne et d'abstinence.

Quand ils se trouvaient éloignés du prêtre et plongés dans la solitude • les huis, ils réunissaient toutes leurs images religieuses et en décoraient une de leurs loges », ou tentes, dont ils faisaient comme une sorte de chapelle, où ils s assemblaient pour prier et chanter des cantiques.

Si on considérai! ces pauvres gens uniquement au point de vue des attraits naturels, écrivait encore le P. Pascal, on se sentirait peu porté à vivre parmi eux. Re\ et us de peaux de bêtes, qui leur donnent quelque ressemblance avec les animaux qu'ils chassent dans les bois ; couverts de vermine — sans aucun principe de la plus élémentaire éducation,

DANS l'aTHABASKA 231

ils n'ont rien en eux-mêmes qui attire... Mais, si la foi déchire ces voiles sordides, on aperçoit des âmes rachetées par le sang de Jésus-Christ..., âmes encore toutes neuves et aptes à recevoir les lumineux enseignements de notre religion. . . Les répugnances se changent, alors, en attraits, et ces natures honnêtes se corrigent bientôt au contact du prêtre.

Ah ! que ne pouvons-nous suivre ces pauvres gens dans tous leurs voyages, et ne jamais les quitter d'une minute ! Que de dangers pour leurs âmes seraient conjurés ! Pour cela, il nous faudrait être plus nombreux...

Que Dieu souffle au cœur de tant de jeunes prêtres qui, dans les meilleurs diocèses de France, attendent longtemps un poste et une occupation, le feu sacré du zèle, et que sa bonté nous suscite des phalanges de collaborateurs !...

Qu'ils viennent prendre place à notre foyer misérable, où pétille l'épinette ; que, revêtus comme nous, des fourrures arrachées aux animaux, ils couchent à la belle étoile, sur un tapis de neige, en attendant les courses et les fatigues apostoliques du lendemain!... Les consolations ne leur manqueront pas, ni les épreuves non plus ; mais nous pouvons leur promettre que les premières l'emporteront de beaucoup sur les secondes... Au service de Dieu et des âmes, dans ces déserts de l'Amérique du Nord, le cœur bat à l'aise, et on vit dans un plus vif sentiment de la présence de Dieu.

§ 3 Saint-Henri (Tort Yermillon).

Regardée comme la branche occidentale du Maekenzie, la rivière La Paix, que les Montagnais appellent aussi la Grande-Rivière-Rouge, ou Vermillon, Tsi-tchôr-dessé, vient unir ses eaux à celle de la rivière des Esclaves, au nord-ouest du lac Athabaska.

Elle n'a pas moins de dix-sept cents kilomètres de longueur (plus de deux fois celle du Rhône), avec une largeur parfois de trois à quatre kilomètres, et des rives majestueuses par leur hauteur.

Successivement elle longe de magnifiques forêts et des plaines fertiles.

Le sous-sol de sa vallée recèle des richesses minérales considérables : houille, asphalte, soufre, gypse, fer et même des gisements d'or.

Vers le milieu du xixe siècle, ces trésors étaient encore insoupçonnés. Les Missionnaires, d'ailleurs, ne s'en souciaient pas. Ce qu'ils cherchaient, c'étaient des âmes, infiniment plus précieuses.

Sur les bords de cette imposante rivière, étaient établis deux forts de traite : le fort Vermillon, à cinq cents kilomètres de la Nativité, et le fort Dunvégan, à six cents kilomètres encore plus loin, c'est-à-dire à plus de mille kilomètres des rives occidentales du lac Athabaska.

I,\\n il \.u;u-OUEST CANADIEN

Premier apôtre de ces contrées si peu connues alors, le P. Faraud visita ces deux postes. Il mit le premier sous la protection de saint Henri, son patron, el le second sous celle de saint Charles, patron de Mgr de MazenoJ.

Près du fort Vermillon.

I);his ces vastes espaces habitaient les sauvages Castors.

Déjà ;iu ciiurant de ses travaux à la Nativité, les Castors l'accueillirent avec des transports de joie : démonstrations plutôt extérieures. Quand il fallu! en venir à la pratique de la morale chrétienne, les difficii II es s';i moncelèrent.

Renoncer aux superstitions de tout genre, aux jeux de hasard, causes (le disputes et de batailles, à l'immoralité surtout, était dur. Beaucoup même réinsèrent de laisser baptiser leurs enfants, sous prétexte que, si ceux-ci tombaient malades, les remèdes de leurs jongleurs mi sorciers seraient désormais inefficaces pour eux.

Quelques-uns, cependant, par leur conversion sincère, consolèrent I apôtre. Les employés de la Compagnie aussi se montrèrent dociles à ses enseignements, et profitèrent de son ministère.

Ainsi commencé, le bien augmenta, dans la suite, à chaque visite du Missionnaire. Rien ne le décourageait. Les obstacles, au contraire, excitaient son ardeur.

Son retour au lac Athabaska lui demandait plus de vingt jours de marche, à la raquette, souvent sous des tempêtes de neige d'une violence inouïe. Dans ce parcours d'un millier de kilomètres, à pied, au milieu de très graves dangers, il faillit périr, plusieurs fois, de misère, de faim et de froid.

Le souvenir de ces terribles expéditions ne l'empêchait pas de les renouveler.

Dieu récompensa tant de constance et de générosité : de nombreuses brebis égarées entrèrent au bercail.

A la suite du P. Faraud, d'autres Pères continuèrent cette œuvre d'évangélisation. Comme, cependant, vu leur nombre restreint, il ne leur fut pas possible de s'installer au fort Vermillon, d'une façon permanente, un ministre protestant, Bompass, que les Oblats avaient chassé du district de Mackenzie, y vint, pendant l'été de 1867, pour essayer de pervertir les Castors. Il les croyait trop peu encore affermis dans leur foi, pour être capables de lui tenir tête, en l'absence de leurs prêtres.

L n premier échec l'attendait.

Les sauvages campés autour du fort Vermillon, se montrèrent absolument insensibles à tous les moyens qu'il employait pour les séduire.

Dans l'espérance de réussir davantage auprès de ceux qu'il supposait avoir moins subi l'influence des Missionnaires, il prit le parti d'aller visiter tous les camps, dispersés au fond des bois.

Ceux-là aussi furent intraitables. Ils ne consentirent, en aucune façon, à se laisser instruire par lui, répétant qu'ils préféraient attendre l'arrivée du prêtre catholique.

Obstiné dans son dessein perfide, le prédicant tenta de se présenter, de nouveau, dans un camp d'où on l'avait éconduit.

- Déjà, tu étais venu me voir, lui dit le chef ; j'avais refusé de prier avec toi, et tu reviens encore !... Me prends-tu pour un enfant ?... Penses-tu que je change si vite de résolution ? Tu n'as rien à faire ici : ni mes gens, ni moi, ne voulons prier avec toi... Va-t-en !

Le ministre ayant riposté qu'il ne partirait pas... qu'il était bien libre, s'il voulait, de rester à cet endroit,... que cette terre lui appartenait à lui, aussi bien qu'aux autres hommes,... le chef lui répondit :

- C'est bon ! reste si tu veux ; mais, comme nous ne voulons pas de toi, nous allons lever le camp, et nous irons très loin.

Ainsi fut fait. En un quart-d'heure, les tentes des sauvages furent repliées, et tout ce monde se mit en marche.

Ne se tenant pas pour battu, Bompass se mit en route, lui aussi, p suivre ces agneaux qui lui échappaient.

Ah ! non. s'écria le chef en colère. Je ne veux pas que tu nous accompagnes. Nous voulons rester fidèles à la religion que les prêtres nous ont enseignée... Va-t-en au plus vite!... Va-t-en!...

Force fut de retourner en arrière.

Vprès plusieurs jours de marche, l'infortuné ministre de l'erreur rentrait au logis, harassé de fatigue, déclarant, dans son orgueil froissé, qu'il ne recommencerait pas de pareilles expéditions, puisqu'on faisait de lui m peu de cas.

Entre temps. Mgr ('.lut était arrivé au fort Vermillon. - Autant les sauvages ont montré d'indifférence et de répugnance pour celui qui cherchait à leur enseigner l'hérésie, écrivait-il, le 6 juillet L868, autant ils ont manifesté d'empressement et de sympathie à mon égard. Aussi j'ai été satisfait, au delà de mes espérances. Tous se hâtèrent de venir me voir... Je leur recommandai de profiter de ma présence, et de ne pas manquer d'assister aux instructions générales que je ferais, chaque jour, matin et soir. En outre, ceux qui désiraient conférer avec moi séparément, pourraient se présenter à n'importe quelle heure, Imites les fois qu'ils le voudraient, car je n'étais venu que pour eux et j'étais entièrement à leur disposition.

L'évêque fut pris au mot.

A partir de cette déclaration, dit-il, je n'eus plus un moment à moi. Depuis ma messe, jusqu'à dix ou onze heures du soir, je ne m'appartenais plus... Mais, si j'éprouvai beaucoup de fatigue, les consolations abondèrent... Je fis traduire en castor la moitié de notre catéchisme montagnais. Je composai quelques nouveaux cantiques, dont le chant donnait de l'entrain aux exercices. J'avais écrit les refrains sur des feuilles à part, que nos sauvages tenaient à la main, pendant qu'on chantait, .récrivis aussi les prières et les leur distribuai.

Ce poste continua à être visité régulièrement par les Pères de la mission de la Nativité, entre autres le P. lissier, le P. Laity et le P. Husson. IU \ séjournaient, chaque année, près de quatre mois, de septembre à décembre, jusqu'à ce qu'il fût possible de s'y établir définitivement.

Ils \ eurent alors une maison-chapelle très propre et un jardin bien cultivé. Ces progrès lurent dus, en très grande partie, au P. Husson.

§ '• Saint-Charles ("Fort Dunvégan) (1).

Six cents kilomètres au sud-ouest du fort Vermillon, sur la rive gauche de la rivière la Paix, se trouve le fort Dunvégan. Une pointe de terre

(1) Voir la carte, p. 154.

longue de six kilomètres, large de cinq cents mètres en moyenne, et peu au-dessus du niveau des plus hautes eaux, tel fut l'emplacement choisi par la Compagnie de la baie d'Hudson pour y construire un établissement.

En arrière se dressent verticalement les côtes fort élevées de la rivière. Elles forment comme un mur gigantesque protégeant contre le vent du nord le plateau inférieur.

Sur la rive opposée, même barrière infranchissable, mêmes collines abruptes.

Mais, sur ces côtes altières, au nord, comme au sud de la rivière la Paix, s'étendent de magnifiques plateaux qui, dans la suite, devaient attirer l'attention du Gouvernement et des particuliers.

Quand on avait le courage de gravir les pentes raides des côtes, et qu'on avait franchi une première zone étroite de terrain ondulé comme une mer en mouvement, on voyait se dérouler devant soi des prairies immenses, parsemées, çà et là, de bouquets d'arbres groupés ensemble dans de légères dépressions du sol, comme des fleurs dans une corbeille.

Tantôt la foret empiète sur la prairie, et présente un massif d'arbres plus imposant ; tantôt, comme pour prendre sa revanche, la prairie, ne souffrant pas que le moindre arbrisseau lui porte ombrage, déroule, sans obstacle, son manteau de verdure.

Ici, un lac où les oiseaux aquatiques prennent leurs ébats ; là, un ruisseau dont le cours, inoffensif dans la plaine, devient plus loin un torrent, et creuse des abîmes infranchissables, en venant se précipiter dans la rivière.

En parcourant ce pays, le voyageur, en été, rencontre, à chaque pas, un nouveau sujet d'admiration. Naturellement fertile, le sol se revêt d'une végétation luxuriante, et le climat est relativement tempéré, car la neige n'y tombe qu'à la fin de novembre, et disparaît complètement à la fin de mars, chose bien rare, à cette latitude, dans l'Amérique septentrionale.

Autrefois, comme dans les vastes plaines de la Saskatchewan et de l'Alberta, de nombreux troupeaux de buffles y paissaient en liberté ; mais, comme ceux-ci, chassés sans pitié, ils disparurent, et laissèrent le terrain libre aux futurs colons, qui, plus tard, y viendraient laisser errer les animaux domestiques, ou y faire croître les végétaux nécessaires à la vie de l'homme.

Telle était la belle patrie de la tribu indienne des Castors, branche de la grande famille Montagnaise. Toute la vallée de la rivière La Paix avait été sous leur dépendance, et leur nom leur vint, sans doute, de la multitude des animaux à fourrures, appelés castors, qui s'y étaient multipliés prodigieusement.

Au mois d'octobre ISliT, le P. lissier s'y fixa ; mais que de peines, de fatigues et de dangers, pour atteindre ce paradis terrestre !...

I > 1 1 r; 1 1 1 1 le trajet, tout son bagage tomba à l'eau, et y demeura deux jours. ( Ibjets d'église, livres, papiers, furent retrouvés, mais dans un état qui les mettait entièrement hors d'usage ; le reste disparut à jamais.

Les bonnes dispositions que le Missionnaire constata, soit, parmi les sauvages, soil pawni les habitants du fort, lui firent oublier sa mésaventure. Émus de compassion, les employés de la Compagnie se cotisèrent, et lui offrirent une somme de vingt-cinq livres sterling. Le chef du poste, M. Roderick Uoss, fut, lui aussi, très aimable et sympathique.

Si bien accueilli, le P. lissier y prolongea son séjour. Sept années durant, il y persévéra seul, ayant assez de peine à vivre ; mais, malgré des obstacles de tout genre, le nombre des chrétiens augmenta, chaque année, d'une manière sensible.

Là aussi, se dévouèrent successivement les PP. Le Doussal, llusson, Grouard, Le Serrée, Le Treste, etc.

Sauvit^csscs si' rc|i osant sur la licite, dans la forêt.

Au premier plan, à droite, les raquettes ; ;i gauche, en avant, un trône d'arbre que le froid a fait éclater .

De la Mission Saint-Charles, les Pères rayonnaient au loin, pour porter les secours religieux en divers postes secondaires.

Parmi ceux-ci, nommons, d'abord, le poste de la rivière Boucane, ou rivière Enfumée, en anglais Smoky river. C'est un affluent de droite de la rivière La Paix, entre le fort Dunvégan et le Petit lac des Esclaves. Il y avait, là, près du confluent des deux rivières, à quatre-vingts kilomètres à l'est de Saint-Charles, un entrepôt de la Compagnie de la baie d'Hudson pour la traite des fourrures. Les Pères y élevèrent une maison et une chapelle convenable, qu'ils dédièrent à saint Augustin.

Un second poste, plein d'avenir, était celui de la Grande Prairie, à une centaine de kilomètres au sud du fort Dunvégan.

Nommons également deux autres postes situés aussi sur la rivière La Paix, mais en amont du fort, à trois et quatre cents kilomètres à l'ouest, dans les montagnes Rocheuses, par-delà la frontière de la Colombie britannique.

L'un est le fort Saint John, nommé aussi le fort d'Épinettes, parce qu'il est situé près du confluent de la rivière d'Épinettes et de la rivière La Paix. Cette Mission fut dédiée à saint Pierre.

L'autre est le fort Hudsons Hope, appelé aussi le Portage de la Montagne. On le dédia à Notre-Dame des Neiges.

Il fallait neuf jours de navigation, parfois bien périlleuse, pour atteindre Saint John, et treize jours pour arriver à Hudson's Hope.

Dans ces divers postes, les Pères réussirent si bien, que les prédicants protestants, après avoir essayé de s'y introduire et de s'y établir, durent laisser le terrain et battre en retraite.

§ 5 Saint-Bernard (Petit lac des Esclaves) (1).

Considéré comme moins important, quand on le compare au grand lac du même nom qui est une vraie mer intérieure, le Petit lac des Esclaves, situé à deux cent cinquante kilomètres au nord-ouest du lac La Biche, a, cependant, des dimensions respectables : cent vingt kilomètres de long, sur seize de large en moyenne.

Avant que les bateaux à vapeur ne le sillonnassent, il fallait plusieurs jours de navigation pour le traverser dans sa longueur.

Très poissonneux, il présente des ressources précieuses, quand le gibier manque au chasseur.

(1) Voir la même carte, p. 154.

En outre, ses bords sont agréables, et le terrain qui l'entoure, assez fertile, pourvu qu'on prenne la peine de le travailler, car, si le climat est très rigoureux en hiver, il est, durant l'été, assez chaud pour rendre fructueuse la culture des légumes et des céréales.

Les premiers Oblats à le visiter régulièrement furent le P. Lacombe ri le P. Rémas. Celui-ci, en 1871. s'y installa pour une résidence définitive, à l'extrémité occidentale, et mit la nouvelle Mission sous le patronage de sainl Kernard.

Il y resta trois ans; mais sa santé ne lui permettant pas un plus long séjour à celte haute latitude et dans une habitation encore très rudimentaire, il retourna au lac La Biche.

Les PL. Dupin et Bourgine, venus de Saint- Albert, le remplacèrent.

Autrefois, la puissante tribu des Castors avait étendu jusque-là ses terrains de chasse ; mais les ancêtres des Cris les avaient repoussés vers le nord-ouest, dans la vallée de la rivière La Paix.

A l'époque dont nous parlons, on trouvait, aux environs du petit lac des Esclaves, outre les descendants des anciens Cris, vainqueurs des Castors, un nombre assez considérable de Métis Canadiens, Irlandais, Écossais, Iroquois, issus des employés, ou serviteurs de la Compagnie de la baie d'Hudson, qui s'étaient mariés à des sauvagesses.

De la Mission, placée sur une hauteur dominant le pays, la vue est magnifique.

Au commencement, deux petites huttes, couvertes d'écorces, en guise de tuiles, formèrent l'église et le presbytère.

Malgré leur dénuement, les Pères se livrèrent avec ardeur à l'évangélisation de cette population si mêlée, et le succès récompensa leur zèle- Dociles à la voix des prêtres, les sauvages brûlèrent leurs fétiches e1 tous les divers ustensiles dont ils se servaient dans leurs jongleries. Peu à peu se forma un noyau de bons chrétiens, qui, eux-mêmes, dans leurs voyages, se firent apôtres, pour répandre au loin l'enseignement religieux qu'ils avaient reçu.

Lu 1878, on construisit une chapelle plus en rapport avec l'augmentat ion du uombre des fidèles. On voulut la faire aussi belle que les circonstances le permettaient. Tous contribuèrent, par une cotisation ou par le travail, à l'orner et à l'embellir.

Cinq ans plus tard, Mgr Clut étant venu, dit aux Pères qui habitaient encore le misérable presbytère des premiers débuts :

Vous avez d'abord pensé à loger le divin Maître : c'est très bien ; maintenant, pensez ;'i vous-mêmes.

Ainsi lut lait, et chacun eut. dès lors, son étroite cellule.

Duranl les années suivantes, grâce aux ell'orts intelligents et persévé-

DANS LATHABASKA

rants du P. Collignon et du P. Desmarais, furent réalisés des progrès considérables pour le spirituel et pour le temporel.

Sur les bords du Petit lac des Esclaves aussi, l'œuvre de l'cvangélisation fut complétée par la fondation d'une école, pour les enfants sauvages et métis. Le premier directeur en fut un 1 rère convers irlandais, le Fr. O'Ryan, venu exprès de la Colombie britannique. Cette école prospéra, et les élèves y furent assez nombreux.

Deux ans plus tard, à cette institution on ajouta un orphelinat.

De la mission Saint-Bernard dépendaient une demi- douzaine Cu postes secondaires. Les Pères les visitaient régulièrement, au prix de fatigues généralement très pénibles, et même accablantes, mais non sans fruit pour les âmes.

A une soixantaine de kilomètres, au nord-est, était le poste du lac du Poisson Blanc.

Plus loin encore, à cent soixante kilomètres de distance, vers le sudouest, était le poste du lac des Esturgeons, joli lac de moyenne grandeur, bordé de belles épinettes, long de quarante kilomètres et large de vingt à vingt-cinq. 11 ne fallait pas moins de quatre jours de marche, pour l'atteindre. Cette mission fut dédiée à saint François- Xavier. Les efforts des Pères y parurent longtemps stériles ; mais, en 1888, ils furent couronnés d'un plein succès.

Traiteur recevant des sauvages qui lui apportent les peaux des animaux tués par eux.

AU CANADA

lti

l ne autre mission, dédiée à saint Antoine, fut établie à huit kilomètres au nord de Saint-Bernard, sur les bords de la rivière du Cœur. On y fonda aussi une école .Là, également, les débuts furent pénibles ; mais, peu à peu, les ignorants furent instruits, les faibles encouragés, et l'église finit [■ar se trouver trop petite, tandis que la maison d'école se remplissait il enfants.

En même temps, une autre maison s'ouvrait, à l'extrémité orientale du IViit lac des Esclaves : ce fut celle de saint Joachim.

I m peu plus tard, furent fondées les missions des lacs Wabaska et la Truite. Là se trouvait un immense pays que n'avait pas encore foulé le pied du Missionnaire.

Nous devons signaler aussi l'établissement de la mission d'Athabaska Landing, poste que sa situation géographique rendait particulièrement important pour les missions du Grand Nord.

Pour éviter des redites qui seraient fastidieuses au lecteur, contentonsnous de nommer simplement quelques autres postes, tels que ceux du lac de l'Ours, du lac de l'Orignal, du lac Kitow, etc.

Mais au prix de quelles fatigues le bien s'accomplissait!...

- Dans quelques jours, écrivait le P. Desmarais, je vais battre la campagne, pour ramener clans l'école mes chères brebis dispersées pendant les mois d'été. Je me propose aussi d'aller au Poisson Blanc et au lac des Esturgeons, pour recruter de nouveaux enfants. Ce sont des centaines de kilomètres à parcourir... mais je ne crains ni le travail, ni la misère, ni les souffrances. Je ne redoute qu'une seule chose : laisser se perdre une de ces brebis, dont le bon Dieu m'a confié la charge... Quand je songe à quels dangers elles sont exposées, je sens mon âme à l'agonie !.. .

Une lettre écrite par le P. Desmarais, trois mois après, nous donne quelques détails sur ce voyage :

- Le traîneau, attelé de quatre chiens, étant suffisamment chargé par les provisions que je devais emporter, il me fallait faire à pied un trajet de plus de cent cinquante kilomètres. Quand j'arrivai au lac des Esturgeons, par un froid des plus vifs, j'avais les pieds tellement crevassés, que, pendant une partie de la première semaine, je dus rester au repos. Chaque pas que je faisais me donnait la sensation de marcher sur des éclats de \'erre. .. Je ne parle pas de mon nez, que j'eus la maladresse de laisser geler en route, et qui fit peau neuve.

II semble que le ciel intervenait visiblement, pour rendre fécond le ministère exercé avec tant de dévouement et d'esprit de sacrifice.

■ — Il s'est passé, l'année dernière, écrit encore le P. Desmarais, un fait que je ne crains pas de regarder comme merveilleux. Un incendie de forêt avait causé de grands ravages près du lac des Esturgeons. Plusieurs maisons ont été détruites, et c'est à peine s'il en reste une quinzaine debout... Là, certes, n'est pas le miracle ; mais voici. Le feu ayant envahi le cimetière, tout le bois qui se trouvait sur la tombe des sauvages sans baptême a été la proie des flammes, tandis que les croix plantées sur la tombe de nos chrétiens sont restées intactes. Vous devinez sans peine l'effet que cet événement a produit sur la population. Les chrétiens ont été fortifiés dans leur foi, et ceux qui n'avaient pas encore reçu le baptême, se sont hâtés de le demander. Ces pauvres gens sont admirablement disposés pour notre sainte religion... J'ai multiplié pour eux catéchismes et instructions. .. De plus, j'allais voir à domicile ceux que la maladie, l'âge, et il faut bien le dire, un trop grand dénuement, empêchaient de venir aux réunions... Je n'ai eu que des consolations au milieu de ce bon peuple.

§ 6 Saint Isidore (Tort Smith) (1).

Situé sous le soixantième degré de latitude, le fort Smith est à peu près à égale distance du lac Athabaska et du Grand lac des Esclaves, sur les bords de l'imposant cours d'eau qui les fait communiquer l'un à l'autre.

Malheureusement la navigation n'y est pas toujours facile. Précisément dans le voisinage du fort Smith, de périlleux rapides s'échelonnent sur une vingtaine de kilomètres.

Ils présentent de redoutables dangers, car ils sont constitués non par de simples déclivités de terrain, niais par un chaînon secondaire des montagnes Rocheuses, qui, se détachant du massif principal, au-dessus du cinquante-sixième degré de latitude, se dirige obliquement vers le nordest.

La magnificence du spectacle n'ôte rien à l'épouvante qu'il inspire, quand on se dit qu'il faut se risquer par là.

Ce ne sont que des pentes effrayantes où les ondes mugissantes, chevauchant, les unes sur les autres, bondissent furieuses, et d'où, avec un bruit assourdissant, elles se précipitent contre les énormes blocs qui obstruent le passage.

(1) Reprendre la carte du Mackenzie, p. 218.

Dans le second volume de cette Histoire, aux pages 211 et 212, nous avons donne- une description détaillée de ces terribles rapides, théâtre de tant de catastrophes ruineuses et mortelles. Xous ne la reproduisons pas ici, pour éviter les redites, et le lecteur, s'il le veut, pourra facilement la ret rouver à l'endroit indiqué.

\ h l'importance du fori Smith, étape indispensable sur la route du Grand Nord, les Pères, dès qu'ils le purent, y établirent une Mission. Elle lut dédiée à saint Isidore, patron de Mgr Clut, et, pendant longtemps, desservie par les ( >l>lats de résidence à la Nativité, sur le lac Athabaska, quoiqu'ils en fussent éloignés de deux cent cinquante kilomètres.

Les sauvages fréquentant cette place, et les employés catholiques de la Compagnie de la baie d'Iludson bénéficiaient de leur ministère.

I';u leur fidélité, ils donnèrent quelques consolations spirituelles aux Missionnaires, en retour de beaucoup de privations subies par ceux-ci. et de nombreuses fatigues héroïquement supportées.

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Sur les rives du Grand Lac des Esclaves

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