CHAPITRE XII
Au Grand Lac des Esclaves
§ 1 Saint-Joseph (Tort T^ésolution) (1).
D'une vaste étendue, le Grand Lac des Esclaves, long de cinq cent cinquante kilomètres et large d'une centaine, a une superficie de plus de vingt-six mille kilomètres carrés. C'est plus de quarante-cinq fois celle du lac de Genève, orgueil de la Suisse. Situé à cinq cents kilomètres environ au nord du lac Athahaska, il fut ainsi appelé à cause de la tribu des Esclaves qui habitaient ces contrées désolées. Ceux-ci, en effet, eurent. plusieurs fois, à subir la domination tyrannique des Cris, leurs vainqueurs.
Dans la partie occidentale, cette mer intérieure, traversée par la rivière des Esclaves, présente une teinte jaunâtre, mais, en dehors de cette région boueuse, les eaux sont limpides. Au-dessus, s'élèvent des îles de granit, polies par l'action des glaces, et ressemblant, de loin, à
lj Pour ce chapitre e1 les Unis suivants, voir la carte du Mackenzie, p 218.
de nombreuses baleines au dos arrondi, et dormant à la surface des Ilots. Mais, au nord et à l'est, une suite de rochers lui font, une ceinture pierreuse de plus de cent mètres de hauteur.
En hiver, la glace y atteint une épaisseur de trois à quatre mètres, et le thermomètre marque jusqu'à cinquante degrés centigrades audessous de zéro : même davantage. Durant le mois de juillet, des banquises se promènent encore au gré des courants, ou des vents quisoufïlent.
Vers l'océan Arctique s'étendent des terres stériles et nues, barren grounds, patrie des rennes du désert et du bœuf musqué. Au sud, dans les halliers touffus, vivent, de préférence, l'orignal, ou élan, et le caribou, ou renne des bois.
Diverses tribus sauvages errent dans ces parages. Outre les Esclaves, ce sonl les l'Iats-Lôtés-de-Chiens qui prétendent descendre d'un gros boule-dogue. Qu'on ne se moque pas cle leur estime pour cette noble origine. Beaucoup de nos prétendus savants modernes et matérialistes, se croyant déshonorés d'appeler Dieu leur Père, n'emploient-ils pas toute leur science à essayer de démontrer qu'ils descendent d'un singe ?. . . ht cou une ils en sont liers !.. . On peut les ranger à côté des Plats-Côtésde-Chiens. Les deux thèses se valent : il n'y a entre elles qu'une différence de détail.
Indiquons aussi, parmi les habitants de ces pays lointains, les Peaux- « le- Lièvres, dont les vêtements sont taillés dans la peau de cet animal ; les Couteaux-Jaunes, Yellow-Knives, que Franklin nommait aussi les Cuivres, Copper-Indians, parce qu'ils se servaient du cuivre d'une mine voisine, pour faire leurs couteaux, lances, têtes de flèche et autres inst ruments.
lamlis que le P. Taché se rendait en France, pour y recevoir la consécration épiscopale, le P. Faraud, au printemps de 1852, avait tenté d évangéliser les sauvages de ces régions reculées, malgré la longueur de la route et les obstacles amoncelés sous ses pas.
Nul prêtre catholique n'avait encore paru en ces lieux.
Ce n est pas sans peine qu'il descendit la rivière des Esclaves, à cause -ui I mil des nombreux et terribles rapides du fort Smith, dont nous avons déjà parlé.
Il lui dédommagé de ses fatigues et des dangers courus par l'accueil sympathique des sauvages du Grand Lac. Assoiffés de vérités surnaturelles, ces Indiens qui n'avaient pas abusé des dons de Dieu, jusqu'alors inconnus pour eux, entouraient le Missionnaire, tout le long • lu jour et une partie des nuits. Ils n'étaient jamais assez longuement avec celui qu'ils vénéraien! comme le messager du ciel.
Des visites passagères ne suffisaient pas pour de telles âmes aussi bien disposées.
Au mois d'avril 1856, le P. Faraud entreprit de fonder un établissement définitif, dans le voisinage du fort Résolution, placé près de l'embouchure de la rivière des Esclaves, au delà du soixante-unième degré de latitude nord. Dédiée à saint Joseph, la mission fut érigée
La route vers le Grand Lac.
Un rapide (l'un des moindres) de la rivière des Esclaves.
sur l'île de l'Orignal, à l'entrée du lac, près du fort. Cette île, ainsi nommée des élans qui la peuplaient autrefois, n'est séparée du continent que par un petit détroit peu profond. Elle est rocailleuse, mais couverte d'arbres.
Sans retard, le P. Faraud commença et mena à bon terme la construction d'une chapelle et d'une maison destinée aux Missionnaires qui, après lui, continueraient son œuvre.
C'est ce qui faisait écrire à Mgr Taché, six ans plus tard, quand le P. Faraud, promu à l'épiscopat, fut devenu le premier vicaire apostolique de l'immense district d'Athabaska-Maekenzie :
- Nos Pères de Saint-Joseph, comme ceux de la Nativité, habiten encore les demeures élevées par celui auquel la Providence a con
~2\i) DANS LE NORD-OUEST CANADIEN
naguère la houlette pastorale. La main qui les bénit, est celle qui les
;i logés.
Habile constructeur, le I*. Faraud avait travaillé, avec plus d'entrain encore e1 de persévérance, à la régénération des païens. Il jouit, dans cç ministère, des plus douces el des plus abondantes consolations. Par leur fidélité et leurs progrès dans la pratique des vertus chrétiennes, ses chers Indiens le dédommageaient des héroïques fatigues qu'il s'im- DOSail pour leur s;ilut .
Plusieurs < > I >hi t s vinrent unir leurs efforts aux siens. Parmi eux, citons le I*. Grollier, le P. Eynard, le P. Gascon, les Frères Perréard et Kearney, etc.
Rendez-vous de nombreuses tribus, ce poste, le plus avancé qu'on eût encore dans le nord, se transformait, vu le chiffre croissant des conversions, en loyer d'où jaillissait, dans la direction du pôle arctique, une lumière bienfaisante destinée à éclairer jusqu'aux extrémités les plus reculées de ces immenses champs de neige.
Bientôt la croix du Christ, portée si courageusement par les Oblats, serait plantée par eux sous le cercle polaire, et, plus loin encore, sur les rivages inexplorés de l'Océan Glacial.
En 1861, cependant, tous ces édifices étaient encore très modestes. Voici la description qu'en fait, dans son Journal de voyage, Mgr Grandin, lors de sa première tournée épiscopale de plus de trois ans, dans le ( rrand Nord :
De loin, nous découvrons l'île où se trouve la Mission. Nous voyons même la fumée s'élever au-dessus des arbres, et nous nous disons que le Frère cuisinier lait cuire son poisson. Des chrétiens qui nous rencon- I renl , l uent aussit ôt quelques coups de fusil, pour annoncer notre arrivée. Le signal est compris. Bientôt nous apercevons une pauvre maison de bois, cou verte en écorces. surmontée d'une croix et entourée de quelques loges sauvages : nous distinguons sur le rivage une troupe d'hommes. de femmes et d'enfants. A leur tète, nous reconnaissons les PP. Lyuard et Gascon, avec le Fr. Kearney. A cette vue, je ne puis retenir mes larmes... Le souvenir des souffrances et des privations qu'ont endurées ceux qui se sont dévoués ici, me remplit d'émotion.
I n instant après, l'évêque serrait dans ses bras ses confrères : puis, il les s u i \ 1 1 dans leur pauvre chapelle. C'était une petite chambre disposée, tanl bien que mal, en l'orme de sanctuaire, et précédée d'une autre salle où se plaçaient les sauvages, durant les offices -, mais trop petite, elle aussi, pour les recevoir tous aux époques de grands concours.
Al GRAND LAC DES ESCLAVES
Tout est pauvre, continue Mgr Grandin, mais ce petit autel fait par le Fr. Kearney est cependant orné avec goût ; ce petit tabernacle sans serrure, et qu'on ne peut tenir fermé qu'au moyen d'un morceau de bois et d'une vis, est propre et bien arrangé, et, tout pauvre qu'il est, il contient en lui-même, comme le sein virginal de Marie, Celui que la terre et le ciel ne peuvent contenir.
Adressant ce rapport à Mgr de Mazenod, le prélat Missionnaire ajoute ces lignes, qui font allusion à la grande dévotion du vénéré Fondateur envers la sainte Fucharistie :
— Bien-aimé Père, je vous vois, tous les jours, vous rendre dans l'é<ili^< de votre ville épiscopale, où le Saint-Sacrement est solennellement exposé. Oh ! si vous pouviez venir, ici, dans ce pauvre petit sanctuaire, je suis sûr que vous y prieriez avec plus de bonheur que dans les riches églises de Marseille
Au mois de novembre 1864, le P. Gascon écrivait une lettre montrant bien que la pauvreté régnait toujours en souveraine, à la Mission du Grand lac des Esclaves :
- La Mission Saint-Joseph, disait-il, est située dans une île d'un aspect sévère : des rochers, quelques maigres arbustes, d'humbles huttes de sauvages. Tout cela n'a rien de bien gracieux. La maison des Pères
Commencement des constructions
est une méchante cabane en huis, couverte d'écorces d'arbre. Elle est bien petite de dimension, et on tâche de l'agrandir.
Mais, si le matériel laissai! encore beaucoup à désirer, le spirituel, au contraire, donnait toujours de précieuses consolations :
Les sauvages de la Mission Saint-Joseph, continue le P. Gascon, vont de bons chrétiens. Ils aiment les pratiques de notre sainte religion, et, en particulier, ils récitent avec bonheur le chapelet. Ceux <[iii ont l'ait leur première communion, s'ils passent ici quelque temps, ne manquent pas de se confesser, et de s'approcher de la sainte Table .. Ce qu'il nous faudrait, c'est une belle église. Il faudrait au sauvage, pour élever plus facilement son esprit et son cœur à Dieu, que le temple de ce Dieu fût moins misérable .. que l'enceinte en fût moins étroite, les murs mieux ornés, la voûte moins basse .. qu'il y brillât un rayon île la gloire de Celui qui l'habite !...
Malgré ce dénuement de la Mission, non seulement ces sauvages étaient d'excellents chrétiens, mais ils surent, quand il le fallut, se muni rer généreux, chose rare parmi les Indiens.
En 1871, en effet, le manque de ressources fit prendre à Mgr Faraud, la résolution d'abandonner cette résidence, pour la couvertir en simple poste «pu serait seulement visité de t-jmps en temps.
Effrayés de l'isolement spirituel dans lequel ils allaient se trouver, ces sauvages se cotisèrent, et offrirent de se charger de toutes les dépenses qu entraînerait le séjour permanent d'un Missionnaire parmi eux. Leur offre fut acceptée, et ils tinrent fidèlement leur promesse.
Cinq ans pins tard, le 22 octobre 1876, le P. Lecorre écrivait :
I. île de l'Orignal est entourée d'une ceinture de bois de grève qui suffirait à chauffer la moitié de Paris, durant un hiver. Nous avons trois de ces énormes las de bois près de la Mission. 11 y a des pièces qui mesure ni plus de dix mètres de longueur et jusqu'à un mètre d'épaisseur. Ions ces bois proviennent de la débâcle du fleuve : une fois sur le lac, Ils abordent où les poussent la vague et le vent.
La Mission Saint -Joseph se composait alors de cinq petits édifices : la maison des Pères, la chapelle, un atelier de menuiserie, un hangar, e1 une ;mi re dépendance.
Par leur conduite, les sauvages confinaient à montrer que la semence de la parole de Dieu jetée dans leur cœur, était tombée sur une bonne I erre.
Dans son rapport au Chapitre général de 1879, Mgr Clut pouvait écrire :
I depuis \ ingl et un an, le P. Gascon dirige la Mission Saint-Joseph.
\\ec son grand zèle pour l'instruction de son peuple, composé de Métis
et de sauvages, il a formé une chrétienté modèle. Pas un de ses fidèles ne manque d'accomplir ses devoirs religieux.
Quatre ans plus tard, le P. Joussard écrivait, le 18 août 1883 :
■ — Des confrères privilégiés ont, parfois, à vous dépeindre l'imposant concours des foules à un pèlerinage, ou la pompe admirable d'une procession... Ici, rien de tout cela : ni Congrégations pieuses, ni fleurs ni cloches, ni orgues...
Chez nous tout est misérable comme le sol, sauvage comme la nature, triste comme le ciel gris. Quelques enfants des bois, noirs et basanés, couverts de haillons sordides, souvent tourmentés par la faim, transis de froid, dévorés par la vermine, exténués de fatigue, accourant du fond de leurs forêts au rendez-vous de la Mission : voilà le plus splendide spectacle que je puisse vous offrir... Eh bien ! au milieu de ce dénuement, le cœur du Missionnaire éprouve autant de joie vraie et intime que dans un centre plus brillant. Que de fois j'ai été ému jusqu'au fond de l'âme par la piété de mes ouailles !... Que de traits édifiants je pourrais citer... foutes les fois que j'y songe, les larmes m'en viennent aux yeux !.. .
Ces bons sentiments se maintinrent et ne cessèrent pas de se développer, à tel point que le P. Grouard, en 1890, pouvait écrire :
• — La population est toute catholique. Depuis dix ou douze ans, pourtant, se sont succédé, ici, bishop, évêque anglican, ministres et maîtres d'écoles hérétiques. Ils n'ont obtenu d'autre résultat que d'affermir nos sauvages dans leur foi et dans l'amour de la vraie religion.
Les Pères, eux aussi, avaient fondé une école. Elle était remplie d'enfants, tandis que celle des protestants restait vide.
En outre, les Oblats de la Mission Saint-Joseph visitaient régulièrement divers postes, dont plusieurs étaient situés à des distances de cent cinquante, deux cents et même quatre cents kilomètres, qu'ils parcouraient sur la glace et la neige, les raquettes aux pieds.
L'un de ces postes se trouvait, sur les bords du Grand lac des Esclaves, à l'embouchure de la rivière au Foin, Hay river, à deux cents kilomètres à l'ouest de Saint-Joseph. On le dédia à sainte Anne.
Un autre poste était celui de Saint- Vincent de Paul, établi dans une baie profonde, à l'est du Grand lac des Esclaves. Les sauvages Couteaux- Jaunes s'y réunissaient, plusieurs fois l'année, et ils furent tous convertis au catholicisme par les Pères.
- Ce sont de bons chrétiens, écrivait Mgr Clut, en 1873. et ils foi la consolation de leurs Missionnaires.
§ 2 Saint-Michel (Tort1{aè).
Djiiis une I n's profonde èchancrure de la rive septentrionale du Grand lâc <lcs Esclaves, à plus de deux cents kilomètres au nord de la Mission Saint-JosepH, au delà du soixante deuxième degré de latitude, se trouve |e |(llt | {;,,••>. En cet endroit, habitaient les Plats-Côtés-de-Chiens, dont nous avons déjà dit quelques mots.
Au mois de niais L859, le 1*. Grollier était allé y fonder un centre d'évangélisation. La glace couvrait entièrement le lac : mais un obstacle de ce genre n'étail pas de nature à l'arrêter. Il voyagea rapidement, et arriva, la veille du Dimanche des Hameaux.
Pour la première l'ois, le saint Sacrifice fut célébré, dans ces lointains parages, au jour anniversaire de celui où les Juifs s'étaient écriés, en voyant s'approcher le Sauveur des hommes : Benedictus qui venil in nomine Domini ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur !
Tombée dans des Ames avides de la recevoir, la bonne semence porta des fruits.
Pour mieux assurer le développement du bien si heureusement commencé, la Mission fut mise sous la protection de l'archange saint Michel.
Campemenl d'été des sauvages du l'oit Raë.
AU GRAND LAC DKS ESCLAVES z51
- Cet ardent zélateur de la gloire de Dieu est le général en chef des armées célestes, disait le P. Grollier. Je lui recommande de veiller sur les eaux du Grand lac des Esclaves, pour empêcher de passer les ennemis de la gloire de Dieu.
Au cours des années suivantes, le P. Gascon, puis le P. Eynard continuèrent l'œuvre du P. Grollier.
Leurs nombreux convertis se montrèrent tellement attachés à la foi catholique, que les protestants jugèrent, de longtemps, inutile de tenter de faire parmi eux des prosélytes. Ce n'est qu'en 1865 qu'ils essayèrent ; mais vainement. Xi les paroles cauteleuses, ni les calomnies contre l'Église, ni l'or, ne purent ébranler la constance de ces chrétiens.
A leur sujet, le P. Gascon écrivait, le 26 novembre 1867, à Mgr Faraud : - La piété, la candeur de ces sauvages, leur amour constant et sincère pour notre sainte religion sont vraiment admirables. Ceux qui ont déjà été régénérés dans l'eau du baptême, en ont conservé la grâce avec un grand soin ; les autres, par leur assiduité à se faire instruire et leurs pressantes sollicitations, prouvent combien est grandie désir qu'ils ont de le recevoir. Le différer, c'est leur causer une très vive douleur... Ce qui, plus que toute autre considération, manifeste leur bonne volonté, c'est qu'ils ont passé d'un état de libertinage illimité à une régularité de mœurs étonnante.
La Maison des Pères était loin, alors, d'être un palais. Ce n'était qu'une pauvre cabane, exposée à tous les vents, et n'ayant pour fenêtres que trois morceaux de parchemins percés. Elle servait également de chapelle.
Malgré cette pauvreté, les sauvages résistaient vaillamment à toutes les tentations dont les circonvenaient les ministres de l'erreur, qui leur faisaient mille promesses, et leur offraient toutes sortes de cadeaux pour les attacher à eux.
Même ceux que les passions charnelles retenaient encore loin des sacrements, étaient, par le fond de leur âme, attachés à la vraie foi.
Un jour, un sauvage mal famé et polygame rencontra, par hasard, le ministre protestant, qui, malgré ses efforts, n'avait pu attirer personne à son prêche.
S'étant approché de lui, le ministre lui dit : - J'ai appris que le Père ne veut pas que tu ailles prier avec lui. Viens chez moi : je te recevrai à ma prière, et, de plus, je te donnerai une belle casquette...
■ — Ma mauvaise conduite, répondit le sauvage, pourrait, en effet, me faire chasser loin du prêtre, ce qui n'a pas encore eu lieu ; mais serais-
je excommunié, je ne voudrais pas de ta religion. Quant à ta casquette, garde-là. Si j'en ai besoin, j'en achèterai une.
En racontanl une foule de faits de ce genre le 1*. Gascon ajoutait : Le jour de mon départ mil le comble à ma consolation. Au signal donne, quatre cents sauvages vinrent me saluer en me touchant la main, tandis que pas un seul ne voulut jeter un simple regard au ministre ut triste. J'attribue le succès prodigieux de cette mission, à l'intercession puissante de notre Mère Immaculée, que ces pauvres sauvages aiment t;mt. et qu'ils prient avec tant de dévotion. On voit bien que le bras de Dieu ne s'est point raccourci. Il l'ait aujourd'hui pour les âmes bien disposées ce qu'il a l'ait toujours : il se montre prodigue de ses dons.
Même succès |<.s années suivantes :
Le 1\ Gascon écrivait encore, le 2 décembre 1869 :
Voir ce peuple prier et chanter avec les sentiments d'une foi si vive, me causait un bonheur indicible... A ces moments heureux, j'oubliais toutes les peines, les fatigues et même les dangers courus, chaque fois, poui' venir jusqu'ici... Tous ceux qui avaient précédemment communié, se sont agenouillés, plusieurs fois, à la Fable sainte, pour recevoir le pain des Anges... Leur assiduité à tous les exercices du matin et du soir m'a profondément édifié.
Ce bien déjà si consolant, augmenta, dès qu'on pût mettre au fort Kaë. un Père, pour y demeurer continuellement.
Le premier, l'ut le P. lioure, qui arrivé en 1870, resta, durant de longues années, chargé de cette Mission à la satisfaction de tous. Mais son installation manqua, longtemps aussi, du confortable le plus essentiel, presque le plus indispensable.
Dans une lettre du 4 juillet 1876, Mgr Clut nous la décrit :
Après un très pénible voyage, durant lequel j'avais failli me geler, dit -il. j'espérais trouver un bon lit dans la maison du P. Houre ; mais elle était si froide que je ne m'y sentis guère mieux que dans mes campements, sur la neige du Grand Lac, où la bise était glaciale. La Chambrechapelle n'avail point de plancher. Sa porte, mal jointe, laissait passer l'air glacé par une température extrêmement rigoureuse.
Pour la fête de la Noël, l'évêque crut bon de chanter la messe de mimnt ; mais ce ne fut pas sans peine, ni souffrance. Qu'on en juge par son récil :
Ma tête touchah le plafond, .le me gelai les pieds et les jambes... Pour résister un peu au froid, je gardai mon casque de peau sur la tête, en guise de barrette. Si les rubricistes l'apprennent, ils en frémiront d'épouvante et crieront au scandale ; mais, avant de me condamner, qu'ils viennent passer quelques semaines sous notre beau ciel... un peu
moins beau pourtant que celui de la Côte d'azur... J'attends sans inquiétude leur verdict, persuadé que, malgré leur intransigeance, ils seront vite de mon avis... Donc, sans scrupule aucun, je gardai sur la tête mou casque de peau qui me servit, à la fois, de barrette et de mitre. Je gardai aussi mes épaisses mitaines aux mains, et mon lourd par-dessus en fourrure sur les épaules. De plus, j'étendis une grosse couverture doublée en fourrure pour m'euvelopper les pieds et les jambes... Je le répète, cet accoutrement n'est guère conforme aux rubriques : je le sais ; mais je sais aussi qu'elles n'ont pas prévu ce cas... Je sais également que, malgré tant de précautions, je grelottais, de la tête aux pieds. Jugez de la rigueur du climat, et rendez-vous compte du bien-être et du confortable dont le bon P. Roure jouit dans son habitation... Et, cependant, pour réchauffer cette chapelle, j'avais fait ouvrir la porte qui donne sur la cuisine, où se trouvait un poêle en fonte bien enflammé !
lrois ans plus tard, heureusement, l'héroïque Missionnaire du fort Haë put se loger un peu mieux, c'est-à-dire un peu moins mal.
Avec le concours du Fr. Boisramé, durant l'automne de 1878 et le printemps de J 879, il se bâtit une maison en bois de dix-sept mètres de long sur sept de large. De plus, il y ajouta une annexe pour servir de chapelle.
Il racontait lui-même cette amélioration, avec une certaine complaisance bien légitime, dans une lettre du L6 novembre 1879 à Mgr Clut : C'est, dit-on, affirmait-il, la plus belle charpente qu'on ait vue au fort Raë, tant pour ses vastes dimensions, que pour la qualité du bois employé et la perfection de la main-d'œuvre... Bref, un véritable château pour la contrée... Mes sauvages, Plats-Côtés-de-Chiens, dont je suis toujours très content, sont ravis d'avoir une belle maison de la prière, ornée de vitres coloriées. Mais, pour compléter leur bonheur, ils me demandent une cloche qui puisse les appeler au loin, et dominer le bruit du vent. Je suis chargé de vous transmettre cette requête, et je le fais avec d'autant plus de confiance que vous-mêmes, autrefois, avez adressé en leur nom la même demande à Mgr Faraud... Votre voyage dans les grands pays nous vaudra cette étrenne.
Cet espoir ne fut pas déçu et la cloche arriva, à la grande satisfaction de tous : pasteur et fidèles. Ceux-ci ne se lassaient pas de l'entendre sonner.
Au mois d'août 1890, le P, Grouard, venu visiter cette Mission, au nom de l'Evêque, écrivait :
Tous les sauvages du forl Raë (près de huit cents, quand ils sont au complet) sont catholiques. Les ministres y ont, cependant, un établissement depuis longtemps, mais ils perdent leur temps et leurs peines à vouloir pervertir nos bons Plats-Côtés-de-Chiens. Deux Pères y résident, le P. Roure et le P. Ladet. Tout en s'occupant avec zèle et succès des Ames qui leur sont confiées, ils ont défriché un petit jardin qui leur permel de joindre quelques végétaux, salades, pommes déterre, navets. à la chair îles rennes et caribous qui faisait, auparavant, leur seule nourriture, par trop animale, pour être toujours bien saine... Aussi maintenant, semblent-ils jouir, tous deux, d'une santé florissante. Le P. Roure surtout pourrait rendre des points à plus d'un bon chanoine... On ne dira pas que le froid lue... même le plus rigoureux conserve.
Ainsi, grâces à Dieu et au dévouement infatigable des Oblats de Marie Immaculée, toutes les populations environnant le Grand Lac des Esclaves et le Lac Athabaska, étaient exclusivement catholiques. Aucun sauvage, même le plus perdu de mœurs, n'avait consenti à devenir protestant.
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