‹ Cent ans d'apostolat dans les deux hémisphères (volume 2)Chapitre 42 sur 69 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Au Mackenzie

Mission de la Providence.

Vrai roi des fleuves du Nord-Ouest Américain et l'un des plus considérables du monde, le Mackenzie est formé de deux branches puissantes. Au sud, c'est la rivière Athabaska qui, sortie des montagnes Rocheuses, atteint le lac du même nom, après un parcours de douze cents kilomètres. Plus au nord, c'est la rivière La Paix, Peaee river, longue de dix-sept cents kilomètres, et qui, après avoir marié ses eaux à celles de l' Athabaska, au delà de ce lac, s'appelle, pendant plus de quatre cents kilomètres, la rivière des Esclaves, Slave river.

Ainsi constitué par ces deux branches déjà si importantes, le Mackenzie sort du Grand lac des Esclaves, et, roule majestueusement, vers l'Océan Glacial arctique, ses eaux grossies de celles de la rivière aux Liards, à elle seule plus volumineuse que le Rhône.

Dans son ensemble, il se développe sur une longueur de plus de quatre mille kilomètres, et détermine, près de son embouchure, par les divers bras de son vaste estuaire, une foule d'îles sur lesquelles s'attroupent les morses et les phoques, tandis que, non loin du rivage, en été, s'ébattent les baleines et les cachalots.

Tout le long de son cours, il est si imposant, que les tribus échelonnées sur ses bords ont, pour le désigner, malgré la diversité de leurs idiomes, une expression synonyme : le fleuve aux rives géantes.

D'une largeur moyenne de deux à quatre kilomètres, il en a de six à huit, dans certaines de ses expansions ; une vingtaine, à la tête de son delta, et plus de quatre-vingts près de l'Océan. Mais, obstrué de glaces, de la mi-octobre à la fin de juin, ou au commencement de juillet, il ne peut malheureusement, malgré l'énorme masse de ses eaux, féconder les contrées qu'il traverse.

Durant l'été de 1861, Mgr Grandin, aussitôt après sa consécration, entreprit, dans les régions voisines du cercle polaire, une tournée pastorale qui ne devait être qu'un long et pénible voyage de plus de trois ans.

Les distances si considérables qui séparaient les Missions établies déjà dans ces contrées reculées, de celles de l'Alberta et de la Saskatchewan, lui démontrèrent que Y Ile-à-la-Crosse étaitt rop éloignée, dans le sud. pour en être constituée comme le centre.

Il songea donc à (ixer sa résidence sur les bords mêmes du Mackenzie, à cinquante kilomètres environ au nord du Grand lac des Esclaves, et, ne comptant que sur Dieu pour surmonter les innombrables et terribles difficultés qu'il entrevoyait, l'appela Mission de la Providence.

Pendant plusieurs mois, son palais épiscopal se composa uniquement dune tente en toile blanche, dressée à côté d'une grande croix, et d'une sorte de hangar provisoire, où étaient entassés les objets les plus divers.

Entre temps, on coupait des arbres, on arrachait des écorces d'épinettes qu'on mettait en réserve pour la future toiture, on défrichait, on brûlait des broussailles, on creusait la terre : le tout avec de grandes lai igues.

En septembre 1862, la maison se trouva debout, ainsi que la chapelle attenante, mais sans portes, ni fenêtres. Quelle masure!... moins maison qu'une cabane... Formés de troncs de sapins bruts, dont les extrémités s'unissaient les unes aux autres par d'imparfaites mortaises, ces grossiers édifices paraissaient tenir par miracle, à tel point qu'on se jugeait plus en sûreté sous la simple tente de toile.

Néanmoins, on en prit possession avant l'hiver.

Mais, de même qu'il n'y avait encore ni portes ni fenêtres, il n'y avait de meubles d'aucune sorte, pas même la plus petite table et la moindre chaise.

On mangeait donc assis sur le sol. sans plancher ; on écrivait sur ses genoux ; on couchait par terre, pêle-mêle avec des outils, des barils de ferraille et de pondre, qui ensuite servaient d'autel pour la célébration de la sainte Messe !...

Avjint les grands froids, on bousilla ces constructions branlantes, afin de boucher, autant que possible, avec un mélange d'herbe et de terre détrempée, tous les interstices laissés par les madriers de sapins qui n'étaient pas même équarris. Mgr Grandin travailla lui-même à relie maçonnerie, qui tiendrait aussi longtemps qu'elle pourrait : ensuite, on recommencerait à boucher les trous par ce procédé bien rudimentaire, mais le seul qu'on pû1 employer.

Ainsi armé et cuirassé, on allait affronter le rude hiver polaire...

Superbe palais épiscopal, en réalité, et d'un confortable hors de pair !

A ii mois de novembre, il fallut, de toute nécessité, boucher les fenêtres encore béantes avec un épais parchemin, en guise de vitres. Mais alors on n y voyait plus à l'intérieur, e1 on dut, presque toute la journée.

garder une lampe allumée... Cette lampe n'était guère qu'un lumignon fumeux, ne donnant qu'une lumière incertaine.

Cette suprême indigence dura longtemps.

A ce propos, Mgr Grandin, le <i novembre 1863, relatait dans son Journal :

- Nous n'avons encore, dans tout mon palais, ni lit, ni chaise... Jusqu'à présent, nous couchons au grenier, dans un lit aussi grand que le grenier lui-même, car il n'est autre que le plancher de ce grenier.

Bien des objets qu'ils attendaient de Saint-Boniface, ne leur étaient pas arrivés. La route était si longue et si fertile en surprises de toutes sortes : accidents, naufrages, oublis de la part des employés, pertes, vols, etc.

On manquait donc, à la Providence, d'instruments pour travailler, de papier pour écrire, d'hosties pour la sainte Messe (on tâchait d'en faire) et d'habillements pour se vêtir. Il n'y avait pas même une modeste montre.

Cette pénurie, remarquait plaisamment Mgr Grandin, nous transforme tous en réglementaires. Nous mangeons quand nous avons faim ; nous mesurons nos oraisons et nos méditations à l'horloge de notre ferveur. Mais notre grand embarras est pour nous lever. Si le Frère chargé de donner le signal, voit les étoiles, il est assez sûr de son coup ; mais les étoiles sont fréquemment voilées par d'épais nuages... Quand elles daignent paraître, il faut bien ouvrir les yeux pour les distinguer, et même sortir, ce qui n'est pas commode, quand on couche au grenier, et qu'il faut descendre par une mauvaise échelle, en pleine obscurité... Nous nous levons, je* pense, assez régulièrement, entre deux heures du matin et six heures.

On n'en continuait pas moins à travailler avec ardeur, à scier les gros billots de bois et à raboter les planches. On ne comptait plus les arbres abattus, tant ils étaient déjà nombreux ; mais, durant l'été de 1864, on avait réussi à élever une maison de quinze mètres de long sur huit de large, avec deux étages. Elle était destinée aux Sœurs que Mgr Faraud allait emmener, pour la direction d'une école et le soin d'un orphelinat.

- C'est la plus belle construction des districts des fleuves Mackenzie et Athabaska, disait Mgr Grandin. Elle prêche à sa façon, peut-être plus haut que nous-mêmes, dans un pays où l'on est si matériel, et où l'on ne juge que par le confortable. Cette maison est une demeure cou venable, car on ne peut appeler logement humain les espèces de baraque que nous avons habitées jusqu'ici. Notre ameublement aussi s est un

peu amélioré : nous avons maintenant des tables pour écrire, ou manger, et des chaises pour nous asseoir... Voilà certes du progrès!...

Malgré cette amélioration et ce progrès, Mgr Clut, venu à la Providence, dix ans plus lard, écrivait, le 3 octobre 1874 :

.l'ai trouvé ce1 te Mission dans une extrême pauvreté, et, cependant, que de bouches à nourrir !... Pour trois Pères, quatre Frères, un évêque, cinq Sœurs, vingt-cinq enfants, élèves ou orphelins entièrement à notre charge, et trois familles de serviteurs, c'est-à-dire une cinquantaine de personnes, nous avons reçu, pour une année, trois cents kilogrammes de farine. Il est vrai qu'on a récolté un peu de blé et un peu d'orge ; mais on n'a ni beurre, ni graisse, pour assaisonner les aliments. <>n est si dénué en luminaire, que, depuis mon arrivée, j'ai prescrit qu'on ne se servirait que d'une seule bougie à la Messe. Le soir, tout le monde travaille autour de la même table, misérablement éclairée... Bientôt même, on manquera de chandelles... Que c'est triste!... Le vin pour la consécration fera aussi défaut !...et, à chaque Messe, nous n'en dépensons que le strict nécessaire!... Comme vous le voyez, il est facile, aux postes du Mackenzie, de faire des actes de mortification !. . . Malgré cela, nous sommes contents de notre sort ; pour moi, sauf la responsabilité de l'épiscopat, je n'en désire pas de meilleur.

Peu à peu, cependant, les conditions changèrent, et, cinq ans plus tard, dans son Rapport au Chapitre général de 1879, Mgr Clut pouvait dire :

La Mission de la Providence est devenue la plus importante du district. Nous venons d'y bâtir une église gothique en bois, et nous y possédons une maison convenable... Trois Frères convers rivalisent de zèle et d'habileté, pour mettre tout cet établissement sur un bon pied, au temporel... Quoique à une latitude fort élevée, elle est située dans des conditions qui permettent la culture de l'orge, des pommes de terre, etc. J'y ai fait transporter un moulin pour moudre l'orge. La Mission possède, en outre, tout l'attirail dune forge et d'une ferblan- I ciic.

Dix ans plus tard, en 188!), les progrès étaient bien plus accentués.

A quelque distance de la maison des Pères, se trouvait le couvent assez spacieux. L'orphelinat contenait plus de quarante-cinq enfants, cl la Mission, à Ions points de vue, pouvait être considérée comme un honneur pour le catholicisme. Mais qui dira les soucis et les préoccupations de tout genre que l'entretien d'un personnel aussi nombreux causait à l'Evêque et à ses dévoués collaborateurs, dans un pays aussi éloigné, privé de communications, et dans lequel la température n'at-

teignait pas moins de quarante-huit degrés centigrades au-dessous de zéro !

La pèche constituait la principale ressource de la Mission. Malgré les difficultés qu'elle présentait quand il fallait pêcher sous la glace, cet endroit étant très poissonneux, elle fournissait, en général, suffisamment.

Pendant tout l'hiver, c'est-à-dire pendant huit mois, le poisson formait le pain quotidien. On le servait à déjeuner, à dîner, à souper, sur la table des Pères et de l'Evêque, sur la table des Frères, sur celle des enfants et sur celle des Sœurs.

Lorsque manquait le poisson frais, on avait recours au poisson sec, conservé par le froid. Mais, s'il arrivait, avant la fin de l'hiver, quelques journées d'une température plus douce, le poisson en dégelant pourrissait... Alors on n'en tirait plus qu'une nourriture nauséabonde et répugnante, dont il fallait bien se contenter, sous peine de mourir de faim.

- Vos chiens de France refuseraient d'y toucher, écrivait l'un des Pères : mais vos chiens ont des caprices (pie les Missionnaires du Mackenzie ne sauraient se permettre.

Comme la Mission de la Providence n'avait, dans son voisinage, aucun fort de traite de la Compagnie de la baie d'Hudson, les sauvages d'abord ne firent guère qu'y passer, et ne prirent que plus tard l'habitude d'y séjourner plus longuement.

On les réunissait toutes les fois qu'on le pouvait, pour les catéchiser, leur apprendre des prières, et leur faire chanter des cantiques. Ainsi le bien commença à s'opérer, et se développa peu à peu.

Au fort Simpson.

A trois cents kilomètres, au nord-ouest de la Mission de la Providence, sur la rive gauche du fleuve géant, au confluent de la rivière aux Liards. est situé le fort Simpson, centre et chef-lieu de tout le vaste district du Mackenzie.

De là partaient, chaque année, au printemps, les barques de la Compagnie de la baie d'Hudson, pour faire parvenir au Grand Portage La Loche les riches et nombreux ballots de fourrures ; là aussi, à l'automne, revenaient ces mêmes barques, chargées de toutes sortes de marchandises, destinées aux échanges, et seule monnaie ayant coi dans le pays.

Chaque barque étail montée par neuf hommes, souvent de dilîérentes nations. De plus, en cette circonstance, arrivaient les commis des autres postes, les familles de leurs serviteurs et un grand nombre de sauvages.

Pendant plusieurs jouis, on voyail là une population composée d'Anglais, d'Ecossais, d'Irlandais, de Canadiens, de Norvégiens, de \lel is et aut res.

Barques de la Compagnie <!<■ la I ►;> i<- d'Hudson, sur le Mackenzie.

Parmi les sauvages, on rencontrait des Sauteux, des Maskégons des Cris, des Montagnais, des Esclaves, des Plats-Côtés-de-Chiens, des Couteaux-Jaunes, des Peaux-de-lièvres et même des Esquimaux.

Impossible d'imaginer, ou de décrire, la confusion qui résultait de pi réunion de tant de gens de tout peuple, de toute tribu et de toute langue : c "était une vraie tour de Babel.

Le premier Missionnaire catholique qui vint parler de Jésus à cette l'oule hétérogène lut le P. Grollier, au mois d'avril L858. 11 catéchisa, du matin au soir, constamment entouré de sauvages qui l'écoutaient avec attention, e1 lui apportaient leurs enfants pour qu'il les baptisât. Il allail voir ensuite les familles dans leur tente, surtout quand il y

;iv;iil des vieillards et des malades.

Ainsi fut. fondé, dans ces parages, un poste d'évangélisation qu'il «dédia au Sacré-Cœur de Jésus.

Après lui, quelques Oblats y passèrent, mais ne purent qu'y faire de rapides et plutôt rares apparitions.

Le 10 août 1861, Mgr Grandin y arrivait. Il réunit les sauvages, leur enseigna les principaux mystères, et leur donna les leçons les plus essentielles de la morale.

Rejoint par les Pères Séguin et Gascon, il prêcha, avec leur concours, une véritable mission, durant laquelle les sauvages furent assidus aux exercices, où Faffluenee croissait chaque jour.

Alors eurent lieu quatre instructions par jour, en mohtagnais et autres idiomes, sans compter une foule d'entretiens particuliers <|iu' les Pères accordaient, chacun de leur côté, à différents sauvages.

La Mission se termina par une messe pontificale chantée, à laquelle plusieurs sauvages communièrent et furent confirmés.

Faute d'un local assez grand pour qu'on pùl les y assembler tous, on avait dû faire la plupart des cérémonies en plein air.

Ce beau commencement était plein de promesses.

Mais le chef du district, M. Ross, le fanatique sectaire qui n'avait pu empêcher Mgr Grandin de s'établir à la Providence, usa de toute son influence sur ses employés et sur les sauvages, pour que le catholicisme ne s'implantât point chez lui, et que le fort Simpson devint, au contraire, la citadelle du protestantisme dans les régions de l'extrême Nord.

Ce fut, dès lors, un vrai champ de bataille.

Comme les Pères ne pouvaient y avoir une résidence fixe, mais n'y faisaient qu'une halte de quelques jours, au printemps et à l'automne, l'agent de la Compagnie et le ministre protestant qui restait à demeure, s'efforçaient, aussitôt après le départ des Pères, de détruire tout le bien accompli par eux.

Présents, promesses, menaces, rien n'était épargné pour pervertir les néophytes. De gré ou de force, attirés par l'appât du gain, intimidés par des rodomontades, trompés par de belles paroles, les sauvages finissaient par feindre de passer au protestantisme, mais, au fond de leur cœur, gardaient, néanmoins, la vraie foi.

Venu au printemps de 1865, le P. Grouard fut effrayé des ravages de l'hérésie.

Traqués, surveillés, du matin au soir, quelques sauvages se hasardèrent à s'approcher de lui, pendant la nuit : mais d'autres qu'il ren-

contra, allèrent jusqu'à lui refuser de lui toucher la main, par crainte de se compromettre.

Même lâcheté, en public, de la part de quelques-uns, quand Mgr Grandin et le P. (irouard retournèrent, à l'automne suivant. Mais, à peine l'Evêque et son compagnon lurent-ils entrés dans leurs appartements, que la maison fut assiégée par les sauvages, désireux de toucher la main aux Missionnaires, et demandant à l'Evêque de les bénir.

On lisait sur leur front la joie et la tristesse.

- Un petit nombre, cependant, était resté en arrière, écrivait Mgr Grandin, le 15 novembre 1865; mais deux jours ne s'étaient pas écoulés, (pie tous m'entouraient, en protestant contre la violence qui leur avait été faite, et en m'assurant de leur attachement à la sainte cause.

On commença aussitôt les exercices de la Mission, en leur donnant tout l'éclat possible.

Le ministre ne se possédait plus de colère.

- Ils me le payeront, ces papistes, s'écriait-il, dans sa fureur. Vaines paroles !

De tous côtés, il envoya des émissaires pour annoncer une réunion qui aurait lieu, dès le lendemain. Pour attirer nombreux les auditeurs, il déclara, à grand renfort de réclame, qu'il parlerait contre le papisme...

Personne ne vint.

— Remporter la victoire sur un ennemi de ce genre cause toujours du plaisir, écrivait,;! ce propos, Mgr Grandin; mais j'avoue, cependant, «pic mon cœur de Missionnaire n'est pas entièrement satisfait...

En partant . il laissait, en effet, l'ennemi dans la place. Durant l'absence de leur pasteur, ses ouailles bonnes, mais faibles, ne subiraient-elles pas l'influence délétère de la présence du ministre de l'erreur ?

N'était-il pas à craindre que ces pauvres sauvages seraient incapables de résister à de si puissantes séduct ions, et tomberaient dans l'indifférence ?

Hélas! ces craintes, déjà si motivées, s'accentuèrent, durant les années suivantes.

De plus en plus, le fort Simpson devenait la citadelle du protestantisme. Grâce à la faveur du chef-traiteur et de ses commis, la plupart Écossais, et tous sectaires, le ministre avait pu élever an joli temple, Orné de belles boiseries et de lustres venus d'Angleterre ; mais les Pères n'avaient jamais pu \ obtenir la concession du moindre oratoire.

Beaucoup de sauvages, influencés par les autorités fanatiques de l'endroit et endoet rinés par le ministre, se montraient peu enclins à

écouter les enseignements des Missionnaires, quand ceux-ci y venaient pour un séjour forcément limité, deux ou trois fois l'an.

Un tiers cependant constituaient une exception consolante, et avaient de meilleures dispositions. Malheureusement, vu les circonstances, les Pères ne pouvaient demeurer assez longtemps, pour consolider la foi de leurs néophytes, et les prémunir contre tous les dangers qui la menaçaient.

Le 1er août 1884, le P. de Kérangué, après une visite à divers postes, et, en particulier, au fort Simpson, écrivait, après avoir parlé des péripéties de ces interminables voyages :

- Telle est notre vie errante, ou, pour mieux dire, notre vie apostolique. Nous avons en main, et nous jetons aux vents du ciel la semence du bien futur : solitudes, travaux incessants, privations nombreuses, distribution de la parole divine, telle est notre part dans le champ du Père de famille... A Dieu il appartient d'envoyer la rosée céleste. Nous attendons cette fécondité des prières des amis de Dieu, qui ont à cœur le salut des âmes les plus abandonnées... Ici, au fort Simpson, le petit Paris du Mackenzie, je suis trop souvent, hélas ! la voix qui crie dans le désert... Ici. Satan a bâti sa forteresse aux sept tours... Pour les renverser, il faudrait un Jean-Baptiste, ou les trompettes de Jéricho !... Je fais, pourtant, quelque peu de bien ici. Les Indiens, soi-disant protestants, s'apprivoisent peu à peu, malgré les calomnies des prédicants anglais. Ces pauvres sauvages commencent à s'apercevoir que nous n'avons ni queue, ni cornes, comme on le leur avait dit, et que nous sommes les Missionnaires des pauvres, comme des riches... Surtout, une chose les frappe : c'est que nous multiplions nos soins auprès des malades, que les prédicants anglais délaissent... Priez pour que le bien que je fais ici augmente, et que nos catholiques eux-mêmes professent leur croyance avec plus de courage, en face des ennemis de notre foi.

Grâce au zèle des Missionnaires, le bien augmenta, et prit de solides racines. Le P. de Kérangué finit par obtenir, des olïiciers de la Compagnie, une assez jolie maison qui lui servit de logis et de chapelle. Il conserva ainsi à la vraie foi plus de la moitié des sauvages.

Quand on songe aux libéralités des ministres protestants, qui, soutenus par l'or des sociétés bibliques, achetaient les âmes plus qu'ils ne les convertissaient ; quand on songe aussi à la morale facile de leur système qui autorisait même la polygamie, si chère à tous les sauvages, on trouvera certainement admirable que les Oblats, par de simples visites passagères, aient pu conquérir au catholicisme plus de la moitié de cette population, sans lui faire des largesses que leur extrême pau-

l)\NS LE NORU-OIF.ST CANADIEN

vreté ne leur permettait pas. et en la maintenant dans la pratique fidèle des austères devoirs de la \ ie chrétienne, tels que les a prêches Jésus- Christ. Mis de Dieu et Sauveur de l'humanité!...

A ce signe, on distingue les vrais pasteurs des mercenaires!...

Missionnaire visitanl un campement de sauvages, sur les bords du Maekenzie, en été.

§ 3 Au fort des TLiards.

S il esl relativement aisé de se rendre de la Providence au fort Simpson, car on n'a qu'à descendre le Maekenzie et à laisser emporter sa barque par le courant du fleuve géant, il est bien plus difficile d'arriver du fort Simpson au fort des Liards, situé à plus de trois cents kilomètres vers l'ouest, au confluent de la rivière du même nom et de la rivière Noire, Black river. Il faut, en effet, remonter la rivière aux Liards, qui se précipite des sommets des montagnes Rocheuses, et dont le courant liés rapide oppose une vive résistance à l'action des rameurs.

Pour triompher de cet obstacle, quatre hommes et quelquefois huit sont ;it télés roiniiie des hètes de somme, et tirent la barque. Ils marchent péniblement, au milieu des branches entrelacées, sur des pierres coupantes, ou dans la boue et dans l'eau, jusqu'à la ceinture.

Sur un long parcours, la rivière est bordée de côtes qui n'ont pas moins de cent cinquante à deux cents mètres de hauteur. Pour peu

qu'il pleuve, il se produit des éboulements affreux. Alors c'est comme par miracle qu'on échappe à la mort, sous une avalanche de boue, de terre et de rochers.

Le premier prêtre catholique qui visita ce poste, lut le P. Gascon, en 1858. Il y fonda une Mission qu'il dédia à l'archange saint Raphaël.

.Mgr Grandin y vint, au mois d'août 1861. Beaucoup de sauvages y étaient réunis, non pour accueillir l'Evêque qu'ils n'attendaient pas. mais pour se mettre en rapport avec les traiteurs et faire avec eux leurs échanges.

Ce fut, pour eux, une surprise d'autant plus agréable qu'elle était moins prévue. Tous, en baisant l'anneau du prélat, répétaient le mot : merci, merci, mot qu'ils avaient emprunté au français, pour exprimer plus vivement leur joie.

Plusieurs avaient revu le P. Gascon, l'année précédente : mais d'autres rencontraient, pour la première fois, un ministre du Dieu vivant.

Pendant douze jours, Mgr Grandin leur prêcha ; puis, en partant, il leur laissa le P. Gascon, qui devait passer tout l'hiver au fort des Liards, pour continuer, développer et raffermir le bien déjà accompli.

Quand, après le départ du P. Gascon, le ministre protestant, au printemps de L862, essaya de conquérir la place, les sauvages ne l'écoutèrenl pas ; mais, afin de lui manifester le mépris qu'ils avaient pour lui. prédicant marié, « l'homme d'une femme », comme ils disaient, « et non l'homme du Grand Esprit . ils lui adressèrent, d'un air moqueur, la proposition suivante :

- Ecoute, nous prierons avec toi, et nous embrasserons ta religion, mais à une condition...

— Laquelle ?

- C'est que tu donneras tes filles comme épouses à nos petits garçons. . .

Pour acheter leurs âmes, le ministre consentait bien à leur offrir du tabac, du thé, du sucre et autres bonnes choses... mais donner ses chères filles en mariage à leurs affreux sauvageons !... Ah ! cela, non, par exemple!... Quelle effronterie de la part de ces misérables!... Il comprit, du reste, l'allusion à son propre mariage et se mordit les lèvres.

Ces excellentes dispositions des sauvages se maintinrent, et s'améliorèrent même, d'année en année, surtout quand un Père put établir là sa résidence permanente ; mais ce ne fut qu'en 1808.

A cette époque, la maison que les Pères avaient construite, n'avait encore ni portes, ni fenêtres, ni plancher, ni cheminée.

La chapelle, attenante à la maison, plaisait cependant beaucoup aux sauvages qui la trouvaient très jolie.

Au mois de juin 187."), Mgr ('.lut. après sa visite pastorale au fort des Liards, écrivait dans sou Journal :

Tous les Indiens de Saint-Raphaël, sauf un, sont maintenant baptisés. Voilà donc une chrétienté formée, en dépit des efforts du protestantisme, grâce à Dieu et aux Missionnaires Oblats de Marie I mmaculée.

Du fort des Liards, les Pères firent des excursions au fort llalket, situé à l'ouest, à plusieurs jours de voyage.

A l'automne de L861, le I'. Gascon y alla le premier. Jamais, auparavant, on n'y avait vu un prêtre catholique.

Mais (fuel les fatigues et que de périls de tout genre, pour atteindre ces parages reculés et inexplorés !...

D'abord il fallut, pendant deux jours, suivre la rivière aux Liards; |>uis, s'engager dans la rivière du fort Halket, justement surnommée la rivière au Courant fort ». Elle est très étroite, pleine de rapides et très dangereuse. On est souvent obligé de traîner les barques à l'aide d'un câble très solide pour qu'il ne soit pas brisé.

A certains endroits, on se trouve enfermé entre quatre rochers énormes, très rapprochés l'un de l'autre. On appelle ce redoutable passage la Porte de V Enfer. Un peu plus loin est le Portage du Diable. Tout cela est sinistre.. .

Entre ces hautes rives, chaque coup de rame produit un bruit sourd qui, s'en allant de rocher en rocher, et répercuté par des échos multiples, cause vraiment le frisson...

Quelquefois, pour échapper au danger imminent de mort, aux endroits où les rapides présentent des difficultés insurmontables, on en est réduit à grimper vers le sommet de montagnes très escarpées, avec la crainte fondée de rouler, à chaque instant, par suite d'un faux pas, de rocher en rocher. jusqu'à la rivière qui bouillonne, au fond de précipices affreux... Toute chute serait mortelle.

Après tant de fatigues et de périls, une déception attendait le 1'. Gascon, quand il toucha enfin le but. Les sauvages qu'il allait évangéliser, pressés par la faim, avaient dû partir... Impossible de découvrir leur trace...

Ce fâcheux contre-temps ne découragea pas le vaillant apôtre. Malgré tanl de dangers précédemment et inutilement courus, il revint, au printemps de 1862. Arrivé le 29 avril, il fonda une Mission qu'il dédia aux Saints-Anges.

Les sauvages qu'il rencontra, e1 qui habitaient ces parages, appartenaient à la tribu du Mauvais Monde.

Ce nom, qui semblait de triste augure, leur avait été donné, cependant, gratuitement et sans raison aucune, car ils n'étaient pas plus méchants que d'autres, au contraire... Ils écoutèrent attentivement la parole du prêtre. La semence divine jetée dans leur cœur produisit des fruits, et ils donnèrent des consolations à leurs Missionnaires.

§ 4 Tort J\elson.

A trois cents kilomètres au sud du fort des Liards, se trouve le fort Nelson, sur la rivière de ce nom. affluent de la rivière des Liards. Pour aller de l'un de ces forts à l'autre, il ne fallait pas moins de dix à douze jours d'un voyage difficile et dispendieux.

Le P. Grouard visita le fort Nelson en 18<i8. Il catéchisa les sauvages, lit trente-quatre baptêmes, dédia cette Mission à saint Paul, et y retourna en 1869.

Trois ans après, le P. de Kéranguc reprit ces visites. II y alla, en 1872 et en 1873.

La distance et certaines circonstances ne permirent pas à ces Missionnaires, pourtant si zélés, d'y revenir plus souvent.

L'évangélisation y était donc à peine commencée, quand Mgr Clut vint y passer tout le mois de mai de l'année 1875. Après plusieurs semaines de catéchismes et de prédications, il put conférer le baptême à treize adultes. Sept lurent admis ;'i la première communion, et huit furent confirmés.

C'étaient les prémices d'une Mission qui ne prendrait de sérieux développements que lorsqu'un Père pourrait y être établi à demeure. Ce vœu ne devait se réaliser que quelques années plus tard.

Le 31 décembre 1880, le P. Lecomte écrivait de cette Mission :

Notre fête de Noël a été bien belle. Les catholiques y ont tous pris part. Même les protestants ont voulu y assister. Pour donner une plus grande solennité à la cérémonie, et. à défaut d'harmonium, j'ai exécuté quelques morceaux sur ma guitare, avant la Messe. Cette musique aurait fait rire ailleurs... Ici. elle a ravi toute l'assistance. J'ai prêché en anglais et on m'a fort bien compris.

Après le P. Lecomte. le P. Gourdon résida à la Mission de Saint- Paul et s'y dévoua, non sans succès.

§ 5 Au fort Wrigley (I).

Le \\ août L858, le P. Grollier étail arrivé à la Grosse Ile, Big Island, silure près de l'extrémité occidentale du Grand lac des Esclaves, et v avait jeté les kises d'une Mission qu'il mit sous le patronage du Saint-Cœur do Marie.

Durant les années suivantes, plusieurs fois les Oblats la visitèrent; mais ils n'y eurent jamais de résidence fixe.

Quand ils eurent fondé la Mission de la Providence, qui n'en était pas éloignée, ils crurent préférable de transporter ce centre d'évangélisation, de la Grosse Ile au fovt Wrigley, à deux cents kilomètres au nord du fort Simpson, sur les rives du Mackenzie, et on le mit également sous le patronage du Saint-Cœur de Marie.

Mais ce poste n'eut jamais grande importance. Trop peu de sauvages le fréquentaient, à cause de la diilicultè qu'ils avaient de se procurer, dans les alentours, les choses les plus indispensables pour leur subsistance.

Il fut donc toujours considéré comme un poste secondaire, tantôt desservi par les Oblats de résidence au fort Norman, et tantôt par ceux qui s'occupaient du fort Simpson. Ils y accomplirent, en face du protestantisme arrogant, la même œuvre de préservation pour les sauvages et leur maintien dans la vraie foi.

§ 6 Au fort "Norman.

Près de l'endroit où le déversoir du Grand lac des Ours se jette dans le Mackenzie, se trouve le fort Norman. En poussant sa première exclusion apostolique jusqu'à l'Océan Glacial arctique, le P. Grollier, en 1859. salua ce poste au passage, mais sans pouvoir s'y arrêter plus <l un jour. Il y baptisa, néanmoins, une dizaine d'enfants, et le confia a la protection de la séraphique sainte Thérèse, dans l'espérance d'y fonder bientôt une Mission.

Durant l'été de L860, il vinl y demeurer deux mois, du 5 juin au 30 juillet, et assit solidement les bases de la Mission nouvelle. Il y retourna, an mois de juin 1861.

I Noir- les cartes des pages 218 el 292.

Al MACKENZIE 269

Au mois de janvier 1862, Mgr Grandin y vint, à son tour. Dans son Journal, il nous décrit les difficultés de la route :

Vous ne sauriez croire la peine que nous avons eue, pour arriver à cet endroit. Il nous fallut plus de deux heures pour faire ce qui, en d'autres circonstances, n'eût pas demandé dix minutes. La jonction des deux cours d'eau rendait la glace plus dangereuse, là, que partout ailleurs. Vous auriez dit une foule de petites montagnes que nous ne pouvions gravir qu'à quatre pattes, et qu'autant de précipices séparaient, les unes des autres.

Au milieu de tant d'obstacles, on n'avait d'autre lumière, même en plein midi, que celle du crépuscule d'un soleil qui n'osait se montrer au-dessus de l'horizon.

Les chiens avaient brisé le traîneau, et les hommes leurs raquettes contre ce plancher de glace si accidenté. Pour comble de malheur, la nuit surprit les voyageurs dans ce mauvais pas. Désireux d'éviter le danger d'être engloutis dans les crevasses, parfois béantes, ils voulurent se rapprocher des rives ; mais elles étaient de véritables remparts dont la hauteur et les aspérités eussent fait reculer le plus agile et le plus courageux des soldats alpins. On dut se contenter de s'en approcher le plus possible, en marchant d'un glaçon à l'autre.

C'est ainsi, au milieu de toutes sortes de dangers, qu'on arriva à l'emplacement du fort Norman. Mais, alors, il était désert et abandonné, car la Compagnie venait de transférer ce poste, cent trente kilomètres plus loin, près des ruines de l'ancien fort Franklin, sur les bords du Grand lac des Ours, d'où il ne devait retourner vers le Mackenzie que dix ans plus tard.

Il fallut donc encore, pour arriver au nouveau fort, plusieurs jours d'un voyage que les rigueurs du froid rendirent extrêmement pénibles. - Mon occupation continuelle pendant le trajet, raconte Mgr Grandin, fut de me frotter le nez et la figure pour les empêcher de se geler : mais je dus renoncer, pour cette opération, à retirer mes mains de leurs épaisses mitaines en peau d'ours, car elles se seraient elle-mêmes gelées. Mon nez et mes yeux étaient trois sources abondantes qui me couvraient la figure de glace. En m'essuyant avec mes mitaines, l'eau pénétra dans le poil, s'y gela, et fit que bientôt elles ne donnèrent plus de chaleur à mes mains. Je me battais les flancs et multipliais mes efforts, pour ramener la chaleur dans mes doigts, sans pouvoir y réussir.

Le courageux Evêque arriva enfin au nouveau fort, mais à moitié gelé. Sa présence surprit chacun. On n'aurait jamais supposé qu'il pût venir en cette saison. Son séjour ne fut pas sans résultat heureux pour les sauvages et les employés de la Compagnie qu'il admit aux sacrements.

Ce Grand lac des Ours, encore plus considérable que le Grand lac des Esclaves, n'a pas inoins de deux cent cinquante kilomètres de long, et deux cents kilomètres de large. Il est très profond.

Du mois d'octobre à la mi- juillet, il est couvert d'une couche de glace dont l'épaisseur varie de deux mètres à quatre mètres au large. On peut même dire qu'il est constamment embarrassé par les glaces, car, si la débâcle survient à la mi-juillet, elle se prolonge jusqu'en septembre, et n'est pas terminée, quand se forment les nouvelles glaces d'automne.

Entouré, d'un côté, par des steppes immenses et arides qui s'étendent à perte de vue, et, de l'autre, par des rochers granitiques qui constituent le fond de son excavation ; balayé par de terribles tourmentes qui enfouissent littéralement le fort de traite et ses dépendances, sous des masses d'une neige impalpable et fine comme les cendres volcaniques, il est, au sommet du plateau arctique, un des plus tristes séjours qu'on puisse imaginer.

Mais ces déserts sont pourtant des réservoirs de vie, et comme une terre nourricière pour un vaste district, par l'extraordinaire quantité de rennes qui s'y rencontrent. Rien d'étonnant donc que l'homme les parcoure ; qu'il y demeure, même en hiver, et surtout en hiver, car c'est alors que la chasse est plus rémunératrice. On tue, chaque hiver, plusieurs milliers de ces animaux.

Pourtant, quelle patrie peu digne d'envie ! La température y est plus rigoureuse que sur les bords du grand fleuve. Elle y descend jusqu'à plus de cinquante degrés centigrades au-dessous de zéro.

Pendant l'été de cette même année 1862, le P. Grollier, déjà malade, tenta une nouvelle expédition apostolique à Sainte-Thérèse. Les forces. hélas! trahirent son courage, et il dut rentrer à la Mission de Good llope où était sa résidence.

Mais le P. Gascon y revint, au mois d'octobre 1862, et au mois de février ISli.'!. avec l'intention d'y rester jusqu'au mois de juin, et d'y faire construire une maison d'habitation.

La mort du P. Grollier, survenue le 4 juin IS*!7», eut pour conséquence l'interruption, pendant deux ans et demi, des visites régulières.

En L866, le I*. Petitot en lui chargé, et s'en acquitta avec zèle, pendant plus de si ^ ans, jusqu'en décembre 1872. il avait réussi à construire une modeste maison.

Quandle fort de traite fut ramené sur les rives du Mackenzie, la Mission Sainte-Thérèse le suivit dans cette nouvelle transmigration; mais on garda simultanément le poste du Grand lac des Ours qui continua, lui aussi, à être visité régulièrement.

AU MACKEXZIK

En 1876, l'évangélisation de ces deux postes fut confiée au P. Dueot. Il s'y dépensa, pendant de nombreuses années, avec un dévouement admirable, poursuivant les sauvages nomades dans leurs campements mobiles, l'hiver comme l'été. Grâce à la générosité de son frère, orfèvre à Lyon, la pauvre chapelle du fort Norman possède des vases sacrés

Le P. Ducot.

très riches, de toute beauté, et vraiment dignes d'une splendide cathédrale.

Sauf quelques exceptions, les sauvages se montrèrent bien disposés et répondirent à l'appel de Dieu.

Leur régénération spirituelle s'accomplit, lentement d'abord, puis d'une manière plus consolante ; mais au prix d'extraordinaires fatigues, de privations de tout genre et de souffrances inouïes... Comme il en coûte d'enfanter certaines âmes à la vie divine !...

§ 7 Good Hope.

Tout près du cercle polaire, sur les rives du Maekenzie, à quatorze cents kilomètres au nord du Grand lac des Esclaves, à quatre mille huit cents de Saint-Boniface. et à plus de sept mille kilomètres au nord-ouesl de Montréal, est situé le fort Good Hope.

Non seulement il avait une importance spéciale, vu le nombre considérable de sauvages qui s'y réunissaient, mais il constituait la dernière étape vers la mer Glaciale, et, par suite, jalonnait la route la plus directe pour pénéticr chez les Loucheux et chez les Esquimaux. La possession de cette place était le gage assuré de conquêtes beaucoup plus étendues. - Par le fort Good Hope, écrivait le P. Grollier, en 1859, nous tiendrons toutes les tribus du Nord ; mais ceux d'entre nous qui s'y rendront, auront à apprendre deux nouvelles langues, complètement différentes de l'esclave et du montagnais.

Les Esquimaux habitaient sur les bords de l'océan Arctique, à l'est • lu Maekenzie.

A l'ouest, vers le Yukon et l'Alaska, vivaient les Loucheux, ainsi appelés, parce que la plupart étaient affectés de strabisme. Perpétuellement en guerre avec les Esquimaux, ils en massacraient le plus qu'ils pouvaient surprendre. Les parents de ceux-ci ne tardaient pas à redemander, avec usure, dent pour dent, œil pour œil, et tête pour tête.

Depuis longtemps, pressé par son zèle ardent, le P. Grollier souhaitait s'élancer vers ces contrées lointaines. Il n'aurait pas voulu que les ministres de l'erreur y parussent avant les apôtres de la vérité.

I H ministre protestant à Good Hope ! Oh! non, écrivait-il. Ce poste a quelque chose de si attrayant pour nous ! Il est si reculé dans le nord que, pendant trente-cinq jours, en été, le soleil ne s'y couche point ; mais, pendant bien plus de temps encore, la nuit n'existe presque pas, car elle n'est, avant et après cette période, qu'un long crépuscule lumineux. Si nous y allions, notre chère Congrégation aurait la gloire d'avoir fait saluer, la première, la croix par cet astre, alors sans déclin. Ces jours sans nuit ne sont-ils pas un peu l'image du ciel éclairé par l'éternel Soleil ?... Nous planterons, sur ces contrées étranges, le signe auguste de notre Rédemption... La croix triomphante, brillant d'une lumière supérieure, éclairera ces peuplades infortunées, et leur apprendra rainoiii' ineffable du divin Sauveur pour les hommes.

Au mois d'août IS.V.t, le P. Grollier' s'embarqua donc pour Good

Hope, avec l'intention de s'y installer, fermement résolu à annoncer, de là, l'Evangile jusqu'aux plus lointains confins du monde habité.

Il ne devait pas en retourner. Cinq ans plus tard, il mourrait, jeune encore, épuisé par les fatigues, les souffrances et les privations. Mais il aurait creusé un sillon profond, à travers les régions arctiques, et jeté une semence surnaturelle qui produirait des fruits abondants de salut.

A l'instar de saint François-Xavier, le P. Grollier, toujours avide de nouvelles conquêtes, laissait à d'autres le soin de continuer les œuvres qu'il avait commencées. Dès qu'elles paraissaient fondées assez solidement, il allait ailleurs en établir d'autres. Le nord l'attirait invinciblement. On peut le considérer non seulement comme un soldat d'avant-garde dans l'armée de l'apostolat, mais aussi comme un éclaireur envoyé au loin pour explorer le terrain, et indiquer le chemin à suivre.

Qu'il est terrible, pourtant, ce climat de l'Extrême Nord sous lequel, par amour de Dieu et des âmes les plus abandonnées, avait résolu de vivre, jusqu'à son dernier soupir, cet héroïque pionnier de l'Évangile, né dans le midi de la France, sur les rives enchanteresses de la Méditerranée aux flots d'azur, miroitant, toute l'année, sous la lumière étincelante d'un soleil toujours radieux!...

Si, dans ces contrées lointaines, l'été, avec son soleil si longtemps sur l'horizon, n'est pas dépourvu d'un certain charme, l'hiver, avec sa nuit qui dure depuis le 30 novembre jusqu'au 13 janvier, c'est-à-dire pendant un mois et demi, est excessivement rigoureux. Le mercure gèle, de bonne heure, dans les éprouvettes, et, pour juger de l'extraordinaire abaissement de la température, il faut se servir du thermomètre à alcool.

Quoique construit dans un site abrité contre les vents du nord, le fort Good Hope est fréquemment exposé à des froids de cinquante degrés centigrades au-dessous de zéro. Dans le voisinage, on enregistre des froids de cinquante-cinq à cinquante-six degrés, et, un peu plus au nord, au fort Anderson, par exemple, de soixante à soixante-cinq.

- Ce froid terrible, écrivait plus tard un de nos Missionnaires, est plus redoutable que le loup affamé des steppes, ou l'ours gris des montagnes. Si vous n'êtes constamment sur vos gardes, il vous saisit immédiatement, à votre insu, pour vous mordre profondément, et vous faire •des blessures mortelles.

Durant plus des trois quarts de l'année, la neige couvre tout de sa teinte uniforme. Les arbres grêles en sont chargés, et plient sous le

fardeau, comme des vieillards sous le poids de l'âge; beaucoup éclatent et se fendent, de haut en bas, avec un bruit retentissant.

Les nombreux lacs de ces régions sont pris par les glaces près de onze mois, on plutôt ils n'en sont jamais complètement débarrassés.

A cet te latitude, le printemps est inconnu, caries saisons intermédiaires n'existent pas. L'été se réduit donc à peu de chose. Dans les derniers jours de mai, il neige encore abondamment, et tout est glacé. En août, déjà, les feuilles tombent ; en septembre, il neige ; et, en octobre, les rivières sont gelées, malgré l'impétuosité de leur cours.

Si l'on se rapproche davantage de la mer Glaciale où flottent perpél uellenient des montagnes de glace, l'été n'est plus <[ue de quelques jours, souvent très frais.

Quand ou soit, par des températures simplement de quarante à cinquante degrés centigrades au-dessous de zéro, la respiration devient sifflante. Elle produit un bruit aigu, semblable à celui d'une baguette ([Lie l'on agiterait vivement dans l'air. La barbe, sous l'haleine tiède, se couvre de givre et même de glaçons, au point de ne faire avec eux qu'une masse compacte. On a bien de la peine à se libérer de ce fardeau. Rarement on y réussit sans s'écorcher douloureusement, et laisser quelques poils à la bataille. Il se forme aussi, parfois, de ces malencontreux glaçons sur les sourcils et les cils.

Arrivé à Good Hope, le 31 août 1859, le I*. Grollier, suivant son liabitude bien digne d'un Oblat de Marie Immaculée, s'empressa de consacrer à sa céleste Mère cette Mission qu'il venait fonder si loin de tout pays civilisé.

Le nom anglais, Good Hope, lui suggéra le vocable à choisir. Il l'appela donc Notre-Dame de Bonne-Espérance. Ce titre n'exprimait-il pas exactement le motif qui lui avait fait entreprendre un si long voyage : le désir ardent et l'espérance de conquérir à Jésus-Christ ces vastes contrées jusqu'aux rivages de la mer Glaciale? Les commerçants, fondateurs de ce poste si reculé, l'avaient nommé Good Hope, dans l'espoir d'y trouver la fortune. A son tour, le Missionnaire l'appelait Notre-Dame de Bonne-Espérance, dans l'espoir de procurer à une foule d'âmes la lumière éternelle, dont l'Immaculée Vierge est la Mère: Eterni Luminis Mater.

Son espoir ne fut pas déçu, et, dès ses premières prédications, il fut assuré d'un remarquable succès.

Très mortifié, il vivait pauvrement, mais se dépensait sans compter.

Dieu voulut, plusieurs fois, en intervenant, récompenser son dévouement et féconder son zèle. Des faits mystérieux, qu'on ne pouvait con-

fondre avec de simples coïncidences, impressionnèrent profondément les sauvages, et donnèrent une singulière puissance à sa parole.

Aussi, moins de deux ans après son arrivée, le P. Grollier, au mois de mai 1861, pouvait écrire au Supérieur général :

- Tous nos sauvages veulent, maintenant, appartenir à notre sainte religion. Ce n'est pas à dire que tous en observent les commandements, comme ils le devraient. Hélas ! le cœur humain est partout le même, avec ses passions et ses inconséquences. La lutte entre l'esprit et la chair se retrouve ici, comme ailleurs, et plus encore peut-être... Quelques-uns, je n'en disconviens pas, continuent à mal vivre, et n'ont pas le courage de briser les liens qui les attachent au vice ; mais, même au milieu de leurs plus grands égarements, ils respectent la religion. Nul ne la croit inutile, et, si la mort les guette, ils s'empressent de réclamer le prêtre, soit pour lui demander le baptême, ou, s'ils l'ont déjà reçu, pour lui faire une confession, où ils se gardent bien de cacher aucune faute. Bien plus : sont-ils trop loin pour que le prêtre ait le temps d'arriver, ils ne craignent pas de s'imposer les plus douloureuses pénitences pour suppléer au sacrement.

Au mois d'octobre 1801, Mgr Grandin vint faire sa visite pastorale à Good Hope. II décrit dans son Journal ce qu'était l'installation du P. Grollier et de son compagnon, le P. Séguin :

- J'entrai dans leur logis... La grande pauvreté que je constatai partout, m'émut profondément. On m'offrit la seule chaise qu'il y eût, et eux s'assirent sur des caisses... Voulez- vous que je vous fasse connaître cette superbe demeure, devenue par ma présence palais épiscopal ?... Elle est faite de troncs d'arbres, que le Fr. Kearney, au moment où je débarquai, était occupé à enduire de boue pour la bousiller.il n'eut que le temps de se laver les mains et le visage, puis de s'avancer de quelques pas, pour me demander de le bénir... Cette maison a sept mètres de long et six de large. Elle sert en même temps d'église, de salle des exercices, de salle de récréation, de réfectoire, de dortoir, de cuisine et d'atelier de travail : c'est un véritable omnibus.

Pour tout mobilier, il n'y avait qu'une table boiteuse et une vieille chaise données par charité, un banc, quelques caisses et une horloge.

Les lits ne prenaient pas une large place. On s'étendait, chaque soir, sur le plancher, enveloppé dans une couverture qu'on enlevait, le matin.

Au coin de la maison, une échelle branlante, façonnée par le P. Séguin, servait à monter au grenier, où se gardaient la bourse et les provisions de la Mission.

Cette bourse consistait en quelques pièces d'indienne, plusieurs

douzaines de mouchoirs de coton et quelques mètres de drap, pour les «''changes.

Les provisions se composaient de viande sèche et de poisson salé, plus vingt livres de farine et autant de pemmican.

Pour ne rien dissimuler de ces immenses richesses, confessons qu'il \ avait encore en réserve, mais seulement pour les très grandes fêtes, quatre ou cinq livres de thé, de sucre et de riz.

Quelques mois à peine avant l'arrivée de l'Évêque, cette splendide habitation laissait encore passer et la pluie et le vent. On dut refaire la toiture.

En septembre 18(35, Mgr Faraud, à son tour, y fit une visite pastorale, dînant laquelle il constata les progrès de l'évangélisation et les améliorât ions matérielles :

- Les sauvages ont été enthousiasmés, écrit-il. Pendant les huit jours (fue j'ai passés au milieu d'eux, ils ont été très exacts à se rendre aux exercices de la Mission. Le dimanche, je chantai une messe pontilicale qui fit une vive impression sur leurs âmes. La mitre attirait leurs regards ; ils s'inclinaient instinctivement à tous les mouvements qu'ils lut; Noyaient faire... Nos Pères sont, maintenant, bien installés à Good Il ope. Je ne crains pas de dire que c'est notre meilleure Mission dans le Mackenzie. Ils y possèdent une habitation fort commode, une petite chapelle intérieure embellie par les pinceaux du P. Petitot, et ils ont déjà élevé la charpente d'une église destinée à être la merveille du pays...

L'année suivante, au mois de septembre 1866, le P. Petitot donnant la Mission à (jood II ope, écrivait à Mgr Faraud :

Touchés de la grâce, les sauvages ont manifesté des dispositions excellentes. Il y a des coups de grâce prodigieux, de véritables miracles...

De son côté, le P. Séguin écrivait au prélat :

— .la niais je n'avais vu nos sauvages aussi bien disposés. Pendant tonte la durée des saints exercices, ils ont été d'une régularité parfaite. Rien n'étail capable de les arrêter : la pluie, le mauvais temps, la maladie, la distance, tout cela n'était rien pour eux. Quand une raison majeure les avait cin péchés d'assister à une réunion, ils venaient chercher leur nourriture spirituelle à un autre moment, parfois jusque bien tard dans la nuit. Nous pouvons dire sans hésiter : le doigt de Dieu est la... Comment parler autrement, quand on songe que plusieurs d'entre eux, il y a quelques années à peine, étaient des cannibales dévorant leurs propres enfants !. . .

Ces bonnes dispositions se maintinrent, et le nombre des catholiques ne cessa d'augmenter.

Huit ans plus tard, dans une lettre du 3 juin 1874, le P. Séguin témoigne de leur fidélité aux pratiques religieuses, de leur amour pour la prière, de leur désir de recevoir les sacrements.

Good Hope. — Chapelle et dépendances.

— Sans doute les sacrifices à accomplir sont nombreux ici, ajoutait-il, sous forme de conclusion ; mais je suis toujours heureux de ma vocation de Missionnaire et du lot qui m'est échu : je ne changerais pas pour tout l'or du Pérou.

Le 6 février 1879, le P. Séguin écrivait à Mgr Clut :

- Au printemps dernier, il y a eu à Good Hope plus de monde qu'il n'y en a eu, de mémoire d'homme ; aussi ai-je eu de l'ouvrage plus que jamais. Notre chapelle ne pouvait contenir qu'un tiers de mes gens. Le dimanche, je disais deux messes. J'ai entendu de nombreuses confessions, et j'ai eu plus de cent cinquante communiants.

Deux ans plus tard, le 30 mai 1881, le P. Séguin écrivait à Mgr Clut ces lignes si édifiantes :

- Dans votre dernière lettre, vous me paraissez bien affecté des tristes événements qui se passent en France, des décrets d'expu

contre les religieux et de la fermeture, par les persécuteurs, de toutes nos maisons dans la mère-patrie. Vous semblez redouter, pour nos Missions, un contre-coup qui amènerait la diminution de nos allocations... Permettez-moi de remonter votre courage... Quand même nous devrions endurer encore plus de privations que par le passé, qu'importe ?... J'espère bien que nous pourrons, avec la grâce de Dieu, supporter cet accroissement de misère... Dieu est tout puissant : ne sommes-nous pas ses serviteurs et ses ministres ?

Pendant le Carême, on avait eu, à (iood Hope, la prière en commun, chaque soir, plus, trois fois par semaine, une lecture pieuse avec commentaire. Les gens du fort assistaient très exactement à ces réunions. Le mois de saint Joseph fut également bien célébré.

La Mission du printemps avait été très suivie. La chapelle ne désemplissait pas.

- Je suis plus content encore que les années précédentes, ajoutait le I'. Séguin. Je reste au confessionnal tout le temps que les instructions me laissent disponible. J'ai entendu environ huit cents confessions...

En 1889, le P. Grouard ayant été chargé par Mgr Faraud de visiter, en son nom, les Missions du Mackenzie, arriva à G'uod Hope, le 18 juillet de cette année.

Dans une lettre, quelques semaines plus tard, il relatait ses impressions :

<.(><m1 Hope. — Intérieur de la chapelle,

— Good Hope, écrivait-il, est une Mission charmante, surtout en été, où son soleil qui se couche à peine, éclaire et réchauffe admirablement cette nature presque polaire. La chapelle, quoique en bois, est un véritable bijou d'un effet surprenant. In sénateur du Canada, M. Hardisty. inspecteur de la Compagnie, vint la visiter, avec M. Comsell, chef du district, et le Révérend Reeve, ministre anglican : ils en étaient émerveillés. Ces messieurs ne s'attendaient guère à trouver, sous le cercle arctique, une décoration si riche, si élégante et si variée. Le P. Petitot y consacra un vrai talent d'artiste, et le Fr. Ancel compléta la chapelle, en y faisant une allonge, ornée aussi de panneaux de peintures, surtout d'un beau tabernacle et d'un joli baldaquin, sous lequel une belle statue de la Sainte Vierge, avec l'Enfant Jésus sur le bras, attire les regards et les cœurs. Elle mérite bien le nom de Xotre-Dame de Bonne-Espérance, Good Hope !

Selon le témoignage du Père visiteur, tous les sauvages étaient catholiques.

— Quelques-uns. remarquait-il, laissent encore à désirer, me dit-on. Mais il faut bien que le Missionnaire ait quelque souci. Autrement il se croirait en paradis, même sous les glaces du pôle !...

§ 8 Au fort Mac Pberson.

Durant l'été de 1860, le P. Grollier s'avança à plusieurs centaines de kilomètres, au nord de Good II ope, dans le but de porter l'Évangile jusqu'aux extrêmes confins de la terre habitée.

Arrivé au delta du Mackenzie, il pénétra dans la rivière Peel, large de plus d'un kilomètre, le dernier de ses affluents, à gauche, dont les nombreux bras s'enchevêtrent tellement avec ceux du grand fleuve, que le courant y éprouve des va et vient continuels. Le tout forme un ensemble de chenaux presque inextricable, enserrant une multitude d'îles et d'ilôts, qui se succèdent jusqu'à l'océan Glacial (f).

Sur les bords de la rivière Peel, entre le soixante-septième et le soixante-huitième degrés de latitude, et bien au delà du cercle polaire, à quatre cent quatre-vingts kilomètres au nord-ouest de Good Hope.

li La rivière Peel fut ainsi nommée par Franklin, en 1826, en l'honneur de Sir Robert Peel, alors ministre de l'intérieur, à Londres. On ne voit donc pas pourquoi les anciens trappeurs canadiens < m t traduit Peel's river, par rivière Plumée. 11 est vrai que le mot peel signifie poil. Onl-ils voulu, parcette expression, indiquer l'aspect triste et dénudé de ses rives sans arbres, ni végétation, comme un oiseau plumé est dénudé ?

se trouve le fort Mac Pherson, dans les environs duquel Esquimaux et Loueheux. toujours en guerre, se livraient des combats fréquents.

Par ses prédications, le vaillant apôtre réussit à calmer leurs esprits ulcérés. Le 14 septembre 1860, fête de l'Exaltation de la Sainte-Croix, tniis les sauvages ayant assiste à la Messe, les deux chefs s'approchèrent de l'autel pour se réconcilier publiquement. Ils joignirent leurs mains dans celles du prêtre.

Quelle n'étail pas ma joie! écrivait le fervent Oblat à Mgr de Mazenod. La croix était le trait d'union entre moi, enfant de la Méditerranée, e1 les habitants des plages glacées de la mer polaire. La croix avait franchi cette distance immense ! Elle dominait a mari usque ad marc. Aussi, ayant donné au chef des Esquimaux, en souvenir de ce beau jour, une grande image du Sauveur crucifié, j'écrivis au bas ces mots de la prophétie qui s'accomplissait à cette heure : Viderunt omîtes termini terras, salutore Dei nostri... Les nouveaux convertis ont emporté avec eux des croix, qui sont devenues un objet d'ambition pour tous... Si Dieu me prête vie, je me propose d'aller bientôt moi-même au Yukon e1 jusqu'à l'Alaska, à travers les forêts de l'Amérique russe.

Le zèle des âmes dévorait le P. Grollier, qui ne doutait de rien, pas même de ses forces physiques, lesquelles, épuisées avant l'âge, devaient le trahir bientôt...

A son retour, plusieurs de ses néophytes l'accompagnèrent jusqu'à Good IIi>i>i\ dans leurs barques légères en peau de baleine. Pour la première fois, un prêtre catholique employait ce mode curieux de locomiit ion.

Parmi ces convertis, plusieurs étaient naguère des anthropophages, faisant la guerre à l'homme, uniquement pour avoir de la chair fraîche. Même les femmes avaient aidé à tuer les victimes destinées à ces affreux repas ; puis, elles avaient dépecé, de leurs mains, les membres sanglants et les axaient l'ait cuire.

Stupéfait de l'extraordinaire conversion de ces cannibales et de ces mégères (pii versaient, maintenant, des larmes an souvenir de leurs, crimes, le P. ( Jrollier s'écriait :

( )h ! ineffable puissance de la croix !

Cette Mission du forl Mac Pherson. sur la rivière Peel, fut dédiée au Saint Nom de Marie. Le P. ( irnl lier \ ret ourna, l'année suivante, pour confirmer le bien déjà si heureusement commencé ; mais il y souffrit la faim. Tombé malade, il ne put, malgré son grand désir, se mettre en roui e pour le ^ ukon.

En 1862, le P. Séguin le remplaça, et les résultats qu'il y obtint, le dédommagèrent largement de ses fatigues et de ses souffrances.

Plusieurs sauvages, ébranlés par les cadeaux du ministre, surtout par le tabac qu'il leur offrait, avaient consenti à aller prier avec lui ; mais leur protestantisme s'évanouit en fumée, aussi vite que le tabac reçu. Ils se donnèrent gratis au P. Séguin, malgré les promesses, les injures, les menaces et les calomnies du prédicant, furieux de voir ses victimes lui échapper.

A cause de la maladie et de la mort du P. Grollier, survenue en L864, le P. Séguin ne put y retourner qu'au mois de juin 1865. On avait tout lieu de craindre que les sauvages ne finissent par se lasser de ne plus voir le prêtre catholique, et ne revinssent au ministre, surtout à cause des vexations que leur faisait souffrir le chef sectaire du fort, qui mettait tout en œuvre pour les amener à apostasier. Il n'en fut rien heureusement, sauf quelques rares exceptions.

- Mes catholiques sont bien décidés, écrivait, à son retour, le P. Séguin à Mgr Faraud, et l'opposition qu'ils éprouvent semble augmenter leur zèle. Tout bien compté, je crois que, s'il y a dix sauvages protestants, c'est le pis aller. Grâces à Dieu, notre sainte cause est encore triomphante.

Campement de Louchrux, en été, près de la Mission du Saint-Nom de

282 l)\\S II NORD-OUEST CANADIEN

Depuis lors, chaque été, le P. Séguin leur donna les exercices d'une Mission. Ces Loucheux devinrent d'excellents chrétiens.

A Itui sujet, le I*. Séguin écrivait, le 3 juin 1874 :

Au printemps dernier, j'ai visité, comme de coutume, mes chers Loucheux. Je les ai trouvés aussi zélés que les années précédentes, toujours pleins d'ardeur pour le service de Dieu, et exacts à tous les exercices de la Mission, comme des religieux. Aux instructions il ne manque personne de la population adulte : ce sont, alors, les enfants qui ont le soin des loges. Après la prière des grands, c'est le tour des enfants, et ils regarderaient comme un grand péché de ne pas venir.

Entre temps, la Mission avait été transportée, des environs du fort Mac Pherson, aux bords de la rivière Rouge arctique, autre affluent du Mackenzie.

Dans son Rapport au Chapitre général de 1879, Mgr Clut pouvait confirmer ces bons témoignages en faveur des Loucheux :

- Ils sont dévots, disait-il, et très attachés à notre sainte religion.

En 1890, le P. Grouard, chargé par Mgr Faraud de visiter, en son nom, les Missions de l'Extrême Nord, écrivait :

- Quels braves gens que ces Loucheux !... Je n'ai jamais vu autant de foi, de piété et d'entrain que chez eux !...

Wi^

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