CHAPITRE XIV Persécution
§ 1 Treizième Chapitre général.
Les Congrégations participent, en quelque façon, à l'immortalité promise à l'Église, qui les a enfantées et dont elles sont l'ornement. Quand on les attaque, c'est à l'Église qu'on s'en prend, et elles deviennent plus fortes après les persécutions.
D'après nos saintes Règles, le Chapitre général doit se tenir tous les six ans. Dans le courant de 1878, le T. R. P. Fabre le convoqua donc, pour l'été de l'année suivante, à notre scolasticat d'Autun.
Déjà, cependant, les pouvoirs civils se disposaient à édicter des mesures tyranniques et destructives contre les Associations religieuses. N'était-ce pas une témérité, dans de telles conditions, d'appeler, de toutes les contrées du monde où la liberté fleurit, des Missionnaires sur cette terre de France, où la liberté paraissait sur le point de succomber ?
Comment se promettre que le Chapitre pourrait se réunir au jour marqué, et délibérer, sans obstacles, sur les meilleurs moyens de se dévouer au salut des âmes ?
Dieu bénit cet acte de foi, et. le 30 juillet 1879. très exactement, le Chapitre général commença ses opérations. 11 les continua sans interruption jusqu'à la clôture. 8 août, selon le programme fixé d'avance. Le cardinal Guibcrt. s'arraehant, pour quelques jours, aux occupations qui l'absorbaient, au milieu des graves circonstances que traversait l'Eglise de France, vint apporter au Chapitre, avec le charme de sa présence, toujours si agréable, les lumières de ses conseils, les enseignements de son expérience consommée, et les preuves réitérées (!<• son attachement inaltérable à la Congrégation.
Non moins que les précédents, le Treizième Chapitre général resserra les liens fraternels, fortifia la discipline, communiqua une impulsion nouvelle aux œuvres si importantes entreprises dans toutes les parties de
l'univers, et offrit, une fois de plus, le spectacle consolant d'un corps religieux dont les membres, malgré leur nombre augmentant sans cesse, n'ont qu'un seul désir : procurer la gloire de Dieu, l'extension du royaume de Jésus-Christ et le bien du prochain.
§ 2 Décrets du 29 mars 1880.
Depuis quelques années, les succès électoraux d'hommes animés contre la religion d'un esprit de haine et d'intolérance, avaient fini par amener à la Chambre française, le 14 octobre 1877, une majorité de plus en plus hostile à l'Église.
Malgré les ministres qu'on lui imposa et qui ne partageaient plus ses idées, le maréchal de Mac-Mahon, président de la République, essaya, cependant, de continuer à gouverner selon les principes de modération et de respect des croyances religieuses, dont il s'était toujours inspiré ; mais les élections sénatoriales de 1879 ayant, à leur tour, fait passer de droite à gauche la majorité au palais du Luxembourg, il donna sa démission, le 30 janvier de cette même année. M. Jules Grévy lui succéda, et M. Gambetta, le farouche tribun, si connu par son anticléricalisme violent, devint président de la Chambre.
Six semaines seulement après son arrivée au pouvoir, le nouveau gouvernement se hâta de déposer, sur le bureau de la Chambre, deux projets de loi, dont le but évident était de détruire complètement l'enseignement religieux à tous les degrés, depuis les écoles primaires jusqu'aux universités catholiques créées quatre ans auparavant.
D'accord avec ses suffragants. Mgr Guibert protesta dans une lettre publique d'une très haute élévation de pensées, adressée aux membres des deux Chambres, le 26 mars 1879.
Les députés ayant, néanmoins, approuvé par leurs votes les projets ministériels, le cardinal Guibert écrivit de nouveau, le 25 juillet, mais, cette fois, aux sénateurs seulement. Au nom des principes les plus sacrés, il les conjurait de défendre les graves intérêts que la législation proposée mettait en péril, et de rassurer, par leurs suffrages, les consciences inquiètes de tant de menaces contre la liberté la plus indispensable.
Cet appel très éloquent fut entendu, et le Sénat opposa son veto.
Irrité de cet obstacle, et résolu à marcher jusqu'au bout dans la voie d'injustices où il s'était engagé, le gouvernement, sortant de la légalité et jetant le masque d'hypocrisie sous lequel il avait espéré couvrir s. s violences, répondit au Sénat par les décrets du 29 mars 1880. qui refusaient à toutes les Congrégations religieuses le droit d'exister, en dehors de la
reconnaissance légale. En même temps, il leur enjoignait de faire la demande d'autorisation dans un délai fort court, et cela sous peine de dissolution.
Devant cette iniquité flagrante, Mgr Guibert écrivit, le 12 avril 1880, une lettre publique à M. Jules Grévy, président de la République ; puis. le 13 août, une autre, non moins remarquable, à M.deFreycinet, président du Conseil des ministres ; et, de nouveau, le 15 septembre, au président de la République.
Examinant, d'abord, au point de vue juridique, la question soulevée. Mgr Guibert, pour dissiper une équivoque dont on abusait étrangement, exposait, avec une très grande lucidité, que l'absence d'autorisation légale, pour une Association, ne signifie pas que celle-ci soit contre la loi.
Si, en effet, les Associations non reconnues n'ont pas d'existence légale, en d'autres termes si la loi ne leur confère ni le caractère de personnes civiles, ni aucun privilège corporatif distinct des droits individuels de leurs membres, il ne s'ensuit pas qu'elles aient une existence illicite.
Une telle conclusion serait insoutenable. En l'admettant, il faudrait, pour être logique, aller jusqu'à prétendre que tout ce que la loi ne sanctionne pas, lui est réputé contraire, et mérite d'être puni. L'exagération évidente de cette conséquence suffit à condamner le principe d'où elle découle.
Mais il y a plus : ce principe aurait pour résultat de rendre impossible la reconnaissance légale elle-même, car l'État ne reconnaît jamais une Association qui n'a pas commencé d'être. La raison, pour l'État, d'accorder le privilège de la reconnaissance, ce sont les services rendus et le caractère d'utilité publique constaté par une enquête ou par des ténu lignages.
D'ordinaire, il faut qu'une Association ait mérité cette faveur par de nombreuses années de travaux appréciés.
L'Église agit de même à l'égard des Ordres religieux : elle leur impose de longues épreuves, avant de consacrer leur existence par l'institution canonique.
Ainsi l'exigent la sagesse et l'intérêt général. La reconnaissance légale <st la récompense d'une existence de t'ait, qui s'est signalée par son utilité.
Or, comment ce qui est le fondemenl de la récompense, deviendrait-il le corps du délit ? Ou à quel titre dénoncerait-on comme rebelles les Associations <pii n'ont pas sollicité <lc faveurs ? Leur existence constitueraitelle un désordre, iiniquemenl parce qu'elle n'est pas privilégiée ".'...
Quelle étrange confusion d'idées, alors!... VA quelle contradiction bizarre !... En reconnaissant des Associations, l'État leur a-t-il jamais t'ait un crime <!<■ leur existence antérieure ''....
A la fin de sa lettre au président de la République, le cardinal Guibert ajoutait cette piquante réflexion :
• — On enjoint aux Congrégations de demander la reconnaissance légale ; mais on ne s'engage pas à la leur accorder. Comment pourrait-on le promettre ? L'autorisation n'est conférée que par une loi. Mais quelles décisions sur leur sort à venir les Congrégations peuvent-elles attendre d'une Assemblée politique, qui a manifesté si ouvertement ses sentiments d'hostilité à leur égard ?... Si donc elles ne demandent rien, on les considère en état de révolte, et elles doivent être dissoutes. Si, au contraire, elles sollicitent l'autorisation, la majorité de la Chambre, selon toute apparence, la leur refusera, et elles seront également dissoutes... Je le demande : des Associations qui se seraient signalées par des méfaits et non par des services, pourraient-elles être jugées avec plus de sévérité ?... Est-ce ainsi qu'on croit remédier aux maux dont souffre la nation ?... On ne craint pas de frapper ce que la France a de plus digne de respect... On invoque des périls imaginaires, pour maltraiter des citoyens irréprochables, qui, par leur dévouement bien connu, aideraient à conjurer des périls trop réels.
§ 3 Tentatives d'accommodement.
Dans sa lettre à M. de Freycinet, président du Conseil des ministres, Mgr Guibert exposait les motifs qui empêchaient les Congrégations de solliciter l'autorisation exigée par les décrets du 29 mars. Vu les conditions suivant lesquelles on la leur imposait, elles n'auraient pu faire une semblable demande, sans avouer que, jusqu'à ce moment, leur existence avait été irrégulière. Cela équivalait à abdiquer, pour leurs membres, le droit de vivre en famille sous le même toit, droit naturel que la loi accorde à tous les citoyens.
Comme on avait cherché à justifier les mesures si injurieuses prises contre elles, par une prétendue hostilité à l'égard de la forme républicaine du gouvernement, Mgr Guibert rappelait que l'Église ayant reçu de son divin Fondateur une constitution qui lui permet de n'identifier sa cause à celle d'aucun régime politique, par là même n'en excluait aucun. Elle a vécu dans tous les temps à côté de gouvernements fort divers, et ses relations furent pacifiques, affectueuses même, avec tous ceux qui se montrèrent justes et bienveillants.
Considéré en lui-même, le gouvernement républica in. s'il reste dans les voies de la sagesse et de la justice, ne saurait donc rencontrer, de la part du clergé régulier ou séculier, aucun préjugé hostile.
Si, parmi les religieux, quelques-uns témoignaient de la répugnance pour cette forme de gouvernement, cette opposition venait uniquement du souvenir des persécutions auxquelles la religion avait été en butte. quand les partisans de ce régime avaient tenu les rênes du pouvoir.
Inquiet de l'émotion générale suscitée en France, dans la partie la plus saine de la population, par les mesures annoncées, et craignant de se déconsidérer encore davantage par l'emploi de la violence contre des citoyens paisibles qui jouissaient de l'estime de tous les gens de bien, M. de Freycinet désira sortir de ce mauvais pas, en entrant dans une voie de conciliation.
Par l'entremise de notre ambassadeur à Rome, il fit donc des démarches auprès du Saint-Siège, pour provoquer, de la part des Congrégations religieuses, une déclaration de respect et de soumission à la constitution républicaine que la France s'était donnée. A cette condition, les Congrégations seraient épargnées.
Jusqu'à quel point le gouvernement se rendait-il solidaire de cette promesse du président du Conseil, c'est ce qu'il était bien difficile d'apprécier.
Néanmoins, le pape Léon XIII, pour ne laisser subsister aucun prétexte à la malveillance, chargea le cardinal secrétaire d'État de rédiger un modèle de déclaration dans le sens indiqué, et de prier ensuite le cardinal Guibert de la transmettre à tous les évêques de France, et, par eux, à tous les supérieurs de Congrégations, en les invitant à la signer et à l'adresser au ministre des Cultes.
Au commencement de sa seconde lettre au président de la République, le 15 septembre 1880, le cardinal Guibert s'exprimait ainsi à ce sujet :
- — Vous n'ignorez pas que les Congrégations n'ont pas opposé la moindre difficulté... Le gouvernement a maintenant en mains toutes leurs réponses. Autant il leur était impossible de solliciter la reconnaissance légale, pour des raisons que j'ai expliquées déjà e1 qui sont comprises de tout le monde, autant il leur en coûtait peu d'exprimer, une fois de plus, leurs sentiments qui sont ceux de l'Église elle-même, c'est -à-dire le respect et la soumission envers les puissances établies. Les passions des partis avaient pu seules dénaturer l'attitude observée par les religieux, et leur attribuer un caractère d'hostilité politique.
Mais, en faisant au Pape la promesse dont nous avons parlé, M. de Freycinet avait trop présumé de son influence sur ses collègues. Les autres membres du cabinet qui, d'abord, l'avaient laissé agir, effrayés par les invect ives de [a presse radicale <pii criait à la trahison, le désa> ouèrent
ensuite, et M. de Freycinet, manquant de fermeté, au lieu de continuer à diriger l'affaire dans le sens où il l'avait engagée, donna sa démission.
M. Jules Ferry lui succéda à la présidence du Conseil, et M. Constans jDrit le portefeuille de l'Intérieur et des Cultes. Celui-ci écrivit, le 18 septembre, au cardinal Guibert, pour lui accuser réception de la Déclaration. Après l'avoir résumée en quelques mots, et tout en rendant justice aux sentiments qu'elle exprimait, il laissait entrevoir l'intention du gouvernement de poursuivre l'exécution des décrets du 29 mars.
■ — Les supérieurs des Congrégations en recevant votre Circulaire, répondit le cardinal, ont dû éprouver une grande surprise, car ils étaient en droit d'attendre tout autre chose. C'est au chef du ministère que remonte l'initiative des négociations ouvertes, à Rome, avec le Saint- Siège, pour amener les Congrégations à signer la Déclaration, dont la formule et le sens étaient convenus entre le Saint-Siège et le représentant officiel du gouvernement français. Les pourparlers échangés pour arriver à ce résultat, indiquaient assez que cette Déclaration serait regardée comme une satisfaction suffisante qui aurait pour effet, en dissipant les malentendus et en faisant taire les calomnies, d'écarter les mesures désastreuses dont les religieux étaient menacés...
Cependant votre Circulaire et les rumeurs les plus accréditées donnent lieu de croire que la politique prudente qui avait amené la Déclaration, serait à la veille de céder la place à une politique violente... Quel a été le point de départ du mouvement fatal qui entraîne le gouvernement à ces extrémités ? C'est un acte où la passion du moment a eu plus de part que la réflexion. Au vote du Sénat repoussant l'article 7, la Chambre des députés a répondu ab irato par un ordre du jour, qui pressait le gouvernement de rechercher, dans les lois anciennes, les armes qu'il ne pouvait plus demander à la loi nouvelle qu'on venait d'écarter. Le pouvoir exécutif se trouvait ainsi placé entre les deux grands organes de la représentation nationale : l'un qui refusait de retirer à une catégorie de citoyens des droits qui appartiennent à tous ; l'autre qui voulait remonter à travers cinquante ans de liberté, pour retrouver, sous la poussière de documents vieillis, des instruments de proscription.
Ayant ainsi précisé la question et indiqué les responsabilités, l'intrépide prélat montrait comment le pouvoir exécutif, pour obéir aux sectaires, improvisa, en quelques jours, les décrets du 29 mars, dont la publication retentit dans le pays comme l'écho d'un autre âge.
Par cet acte le gouvernement s'était jeté dans des embarras de toutes sortes. Il avait soulevé des débats judiciaires, dont on pouvait difficilement prévoir le terme.
Un éminent jurisconsulte de Paris, bâtonnier de l'ordre des avocats, et que M. Jules Simon, quand il était ministre de l'Instruction publique, avait nommé membre de la Commission chargée de préparer la réorganisation de l'enseignement du droit, Me Rousse, qui allait êtreélu, en 1881. membre de l'Académie française, venait de publier une savante Consultation en faveur des Congrégations religieuses non autorisées, à propos des décrets du 29 mars, dont il contestait la légalité. Elle avait déjà reçu plus de mille sept cents adhésions de la part des barreaux de France.
Partout les parquets manifestaient une profonde émotion, et deux cents magistrats avaient confirmé, par le sacrifice de leur carrière, le jugement que leur conscience portait sur la question, au sujet de laquelle le gouvernement leur demandait non des arrêts, niais des services.
Après avoir rappelé ces faits, le cardinal Guibert disait dans sa lettre au ministre de l'Intérieur :
— Le moment où le gouvernement s'apprête à faire usage des lois existantes, pour troubler dans leur état paisible des milliers de bons Français, est celui où les voix les plus graves et les plus compétentes s'accordent à proclamer que ces lois n'existent plus... Va-t-il passer outre à tant d'avertissements ? Va-t-il dédaigner toutes les représentations qui lui sont adressées au nom du droit, de la modération et de la paix publique, pour n'obéir qu'aux injonctions d'un parti dont la politique semble se résumer dans la haine de la religion ? Je ne puis me résoudre à l'admettre, parce que, en écartant même toute considération religieuse, les hommes d'État doivent se préoccuper, avant tout, du bien général du pays qu'ils administrent.
En plusieurs pages d'une réelle éloquence, le cardinal fait ensuite un chaleureux éloge des Congrégations ; il met en relief leurs n, t vices inappréciables envers l'Église et la société civile, tant en France qu'à l'étranger, et dépeint, par de vives couleurs, les maux incalculables dont leur suppression serait la cause ; puis il termine par ces graves paroles :
— Telles seront. Monsieur le Ministre, les funestes conséquences <1< décisions qui n'ont pas été préparées avec la réflexion et la maturité nécessaires. Le gouvernement et les corps législatifs d'un pays sont certainement plus éclairés que les individus; mais ils ne sont pas, pour cela, infaillibles, et l'histoire enregistre bien des erreurs qui <>ut dû être réparées. N'est-ce |»;is Montaigne qui a <lit : Quand on es1 arrivé au bord d'un précipice, il n'y ;> plus qu'un moyen d'avancer : c'est de reculer.
Il me semble, du moins, (pie. dans La situation présente, la sagessecomtnande de s'arrêter... Pour nous, notre conscience nous dit. < t le pays nous . -t témoin, que nous n'avons rien négligé pour prévenir ces malheurs... Avant même l'ouverture de la crise actuelle, e1 dans toutes [es phases
qu'elle a traversées, nous avons élevé la voix pour signaler les périls, recommander la conciliation et donner des conseils de paix. Si notre appel n'est pas entendu, nous serons prêts à subir la violence ; mais il ne sera pas en notre pouvoir d'enmêcher les maux qu'une politique inexorable aura déchaînés.
Plus énergique encore, dans sa noblesse et sa dignité, était la fin de sa seconde lettre au président de la République :
- — Les vrais ennemis du régime actuel ne sont pas d'humbles et pacifiques religieux, qui, dans le fond du cloître, vaquent à la prière et à l'étude, instruisent l'enfance dans une école, ou soignent les malades dans un hôpital. Ses ennemis sont les hommes qui semblent prendre à tâche d'inspirer au gouvernement des sentiments hostiles ou des mesures excessives contre tout ce qui est respectable : les hommes qui s'en prennent à la religion traditionnelle de la France, comme à une ennemie de la société ; qui, tantôt par la ruse et tantôt par la force, travaillent à l'exclure de l'éducation, à la bannir de l'assistance, à la chasser de partout, à éloigner des fonctions publiques ceux qui la professent. Si ces hommes-là viennent à prévaloir, l'opinion s'accréditera dans notre pays que le régime qu'ils représentent est incompatible avec la religion ; et, quand on aura réussi à faire croire à la nation que les deux institutions ne peuvent pas vivre ensemble, il n'y aura plus qu'à attendre l'issue d'une lutte que la prudence commandait d'éviter. Les catholiques, cette fois, comme toujours, depuis dix-huit siècles, attendront avec calme et confiance.
Les magnifiques lettres que le cardinal Guibert publia pour la défense des Congrégations religieuses, eurent un retentissement immense. Les indifférents eux-mêmes en étaient émus ; les fidèles, les prêtres et les évêques n'avaient qu'une voix pour les admirer et les louer. Elles reçurent, en outre, dans un Bref du pape Léon XIII, la plus haute des approbations.
Seuls les sectaires fermèrent l'oreille à ce langage si noble, si mesuré et si convaincant. Au moment même, où, sur la proposition de M. Gambetta, et sous le fallacieux prétexte d'effacer dans le pays jusqu'aux dernières traces des luttes civiles, la Chambre votait l'amnistie pour les grands coupables de la Commune, et rappelait de la Nouvelle-Calédonie les voleurs, les pillards, les incendiaires et les assassins, elle forçait le gouvernement à chasser les religieux.
Le drame de la Passion allait se renouveler : une fois encore, Barabbas était préféré à Jésus.
"Expulsions.
Annoncée depuis plusieurs mois, la tempête éclata bientôt, furieuse et dévastatrice. L'arbre des institutions religieuses, secoué avec violence, vit ses fleurs tomber et ses jeunes bourgeons transportés par l'orage sur la terre étrangère. Ni la justice de la cause, ni la dignité de la défense ne furent une protection suffisante.
Supplications des fidèles, larmes des pauvres, réclamations des jurisconsultes, démissions des membres les plus honorables de la magistrature, rien ne put désarmer la haine des ennemis de Dieu. Partout l'odieuse entreprise fut poursuivie avec un acharnement infernal, et partout consommée.
Avec la plupart des autres Congrégations d'hommes, en France, la nôtre fut frappée, sans pitié aucune. On lui appliqua sans ménagement les édits de proscription, à peu près sur tous les points du territoire.
Comme des malfaiteurs, nos Pères furent violemment jetés à la rue, et nos maisons désertes ne furent plus habitées que par quelques-uns des nôtres, qu'un reste de respect pour le droit de propriété permit d'établir gardiens solitaires de ces tombeaux vides.
On n'osait pas encore confisquer les immeubles et toutes les valeurs susceptibles d'être atteintes. Cela viendrait plus tard, avec le perfectionnement des méthodes persécutrices.
Les privilégiés demeurés au poste (faut-il les appeler des privilégiés ?) cherchaient vainement du regard, dans les cellules abandonnées ou dans les corridors silencieux, ceux qui naguère partageaient avec eux les douceurs de la vie commune. Rien ne faisait écho à leur appel. Seul, le divin Prisonnier du Tabernacle, expulsé, lui aussi, de la chapelle publique, et désormais exilé datis l'oratoire privé, atténuait leur tristesse par sa présence, et consolait leur douleur.
Mais quel spectacle sous les yeux de ces rares victimes laissées par les persécuteurs, dans les couvents qu'ils n'avaient pas encore le pouvoir de leur ravir !
Partout des portes brisées, des sanctuaires scellés comme autrefois le sépulcre «lu Christ, et la dévastation dans la maison entière ! Les fruits
d'un demi-siècle de travaux, détruits, en quelques heures, par le caprice
d'une administration, si tendre pour les redoutables bandits qui, peu
d'années auparavant, mettaient à feu et à sang la capitale, el s'efforçaient de l'anéantir, «le fond en comble.
Puisqu'on rappelait les égorgeurs, il fallait nécessairement bannir,
sans tarder, les frères des martyrs. Au jugement de MM. Gambetta, Constans, Cazot, Jules Ferry et consorts, c'était le moyen, par excellence, d'effacer les moindres traces des précédentes discordes civiles. Avec ces hécatombes de brebis innocentes, on pourrait, enfin, respirer à l'aise, en compagnie des loups dévorants, retirés de leur cage de Nouméa et rendus à la liberté.
Oui ! oui ! la liberté pour tous, même pour les pires des hommes qui ne rêvent que meurtres, déprédations et désordres !...
Et pourquoi les enchaînerait-on ? Pourquoi les condamnerait-on au bagne ?
Quelle injustice ! et quelle affreuse tyrannie, survivance ignoble des superstitions du moyen âge, des enseignements des moines ennemis du progrès, et des erreurs du cléricalisme !...
N'ont-ils donc pas, eux aussi, ces braves communards, le droit de faire ce qui leur plaît, et d'agir comme bon leur semble? Donc, liberté pour eux !
Arrière l'intolérance de l'Eglise et les rigueurs de l'inquisition !... L'humanité doit, à jamais, s'émanciper de cette tutelle humiliante !... Vive la liberté !... La liberté pour tous !... excepté pour les téméraires et les rétrogrades qui persistent à prêcher, et surtout à pratiquer, des vertus si gênantes pour les instincts mauvais de ceux qui, reniant Dieu pour Père, préfèrent, dans leur science ignorante et leur fol orgueil, se proclamer les petits- fils des singes et des orangs-outangs !
Rien de nouveau sous le soleil ! C'est bien toujours pour le même motif, que les fils de Bclial poursuivent de leur haine féroce les enfants de Dieu, et veulent les exterminer de la face de la terre.
Est-ce que, depuis bientôt trois mille ans, l'auteur inspiré du Livre de la Sagesse n'a pas formulé cette vérité qui est de toutes les époques? Diccerunt cogitantes apud se non recte : Opprimamus justum, et non parcamus... quoniam inutilis est nobis, et contrarius est operibus nostris... gravis est nobis etiam ad videndum, quoniam dissimilis est vita illius... mode turpissima condemnemus eum ! (Sap., ir, 1, 10 sq.)
Mais le même écrivain a soin de nous avertir que les impies se sont étrangement trompés, s'ils ont compté réussir dans leur inique dessein : ils ignorent que Dieu a fait immortelle la race des justes !...
Au point de vue de la foi, ce n'est même pas un malheur d'être persécuté pour la justice. Bien loin de là ! c'est plutôt un lot très précieux dans la distribution des événements providentiels, destinés à assurer le salut des âmes et des sociétés.
Malgré la peine qu'ils éprouvent, les vrais amis de Dieu ne sont, dans ces circonstances douloureuses, ni brisés, ni abattus. Comme les
apôtres flagellés par la synagogue, ils sentent une céleste joie pénétrer leurs âmes, et ils savourent cette divine volupté d'avoir été jugés dignes de souffrir pour la plus sainte des causes.
Ne connaissant ni le découragement, ni la crainte, ils attendent avec calme, au milieu des nouvelles conditions de leur existence, l'heure où le souverain Maître, prenant en pitié leur détresse, leur rendra, avec la liberté perdue, la joie du foyer religieux et l'espérance d'y exhaler en paix leur dernier soupir.
Ou si Dieu voulait, pour les éprouver, les priver même de cette consolation sur la terre, soumis à sa volonté toujours adorable, ils attendraient, avec non moins de confiance, la bienheureuse réparation pour les siècles éternels ! Spécialités beatam spem et adventum gloriee magni l)ti ! (Tit., il, 13.)
Sauf quelques différences de détail, les scènes lugubres des expulsions se ressemblèrent toutes, du midi au nord de la France, et de l'est à l'ouest.
On voyait des soldats humiliés d'avoir à faire le siège des maisons les plus respectables ; puis, des agents de police, habitués à appréhender des scélérats, requis, cette fois, pour mettre la main sur des hommes n'ayant commis d'autre crime que celui de pratiquer les vertus les plus héroïques.
En même temps, on entendait les coups retentissants des haches et des marteaux contre les portes solidement barricadées ; les lourdes pesées des leviers et des pinces contre les gonds et les verrous ; le craquement du bois épais volant en éclats; le bruit sec du fer qui se brise, ou la plainte stridente des serrures crochetées ; les cris impérieux des commissaires :
— Ouvrez ! sortez !... Vous refusez d'obéir '!... Alors, agents, en avant !... Emmenez-les de force.
A ce moment, s'élevait la voix douce on sévèredes victimes, formulant des protestations nobles, calmes, éloquentes et, parfois, très énergiques, mais toujours inutiles.
Quand apparaissaient les religieux entraînés hors de leurs pieux asiles, ils étaient accueillis par les vociférations oie quelques marnais garnements payés pour cela, mais dominées par les accents émus de la foule dis honnêtes Lr< us, acclamant les proscrits, les couvrant de fleurs, leur serrant les mains en signe de sympathie, se courbant respectueusement <l< vaut eux pour en obtenir encore une bénédiction, tandis que les yeux de beaucoup se voilaient de larmes, et que la multitude répétait, cent et cent t'ois :
Vive la liberté! A bas les tyrans! Vive la religion] Vivent les Pères! Vivent les Oblats ! Au revoir! au revoir!...
Après ces démonstrations, la foule s'écoulait, triste, impressionnée,
indignée, commentant avec véhémence les événements lamentables, dont elle venait d'être témoin...
Puis l'agitation cessait, comme celle de la mer, dont les vagues écumantes, après avoir fait entendre leur grondement impétueux, retombent, peu à peu, dans le calme...
Ensuite, le silence, la solitude, le deuil planant sur la demeure désolée...
Devant la maison vide, on trouvait, longtemps encore, des fleurs renouvelées sans cesse, des couronnes et des médaillons s'entrelacant comme une décoration funéraire et une espérance de résurrection...
Souvent aussi on y apercevait, durant des mois entiers, un sergent de ville !...
Préposé à la surveillance de ce tombeau, comme autrefois les soldats romains à la garde de celui de Jésus, cet agent de police faisait résonner de son pas mesuré l'asphalte du trottoir, ou les pierres du pavé, tandis que, de son œil soupçonneux, il regardait de tous côtés, pour découvrir si quelqu'un des exilés ne s'apprêtait pas à commettre le crime impardonnable de rentrer sournoisement dans le domicile dont, par l'application abusive des lois prétendues existantes, mais qui n'existaient plus, on l'avait violemment chassé.
De toutes nos maisons, la première atteinte par les décrets liberticides, fut celle d'Aix. N'avait-elle pas droit à cet honneur ? La première ouverte aux saints labeurs de l'apostolat, elle devait être la première à recevoir la gloire des persécutés. Les berceaux ont toujours un attrait spécial pour les Hérodes, et l'établissement d'Aix était bien le berceau de notre Congrégation.
Cette iniquité fut perpétrée, le 29 octobre 1880, un vendredi, dans l'après-midi, à l'heure même où la mort du divin Sauveur laissait le monde en proie aux ténèbres et aux angoisses, que sa glorieuse résurrection dissiperait bientôt.
Le lendemain, samedi, les crochetages et les bris de porte avaient lieu à Marseille : le matin, au Calvaire ; dans la soirée, à la demeure des chapelains de Notre-Dame de la Garde.
Mercredi, 3 novembre, c'était le tour de Saint-Andelain et de Talence.
Mais le jour le plus fécond en ruines amoncelées fut le jeudi, 4 novembre. Six de nos communautés reçurent, presque en même temps, la visite des crocheteurs officiels et des briseurs de portes patentés. Ce furent : le scolasticat d'Autun ; le noviciat de Nancy ; la maison des chapelains de Saint-Martin, à Tours ; celles de nos Missionnaires d'Angers, de Notre- Dame de l'Osier et de Notre-Dame de Bon-Secours.
La semaine de crochetages, d'effractions et de violences se termina le vendredi suivant, 5 novembre, par les mêmes actes de furie sacrilège accomplis, le matin, contre notre maison générale de la rue de Saint- Pétersbourg, à Paris ; et, dans l'après-midi, contre celles de Limoges et de Notre-Dame des Lumières.
§ 5 A Paris.
Sur ces scènes d'injustices et de violences, voici quelques détails très précis, empruntés aux relations véridiques écrites par les témoins oculaires, au lendemain de ces tristes événements.
Paris.
Maison générale, rue de Saint-Pétersbourg. (La porte de gauche est celle du vestibule conduisant à la chapelle, bâtie en 18t>0, et dont l'intérieur est représenté dans la gravure du t. I, p. 499. La'chapelle de droite, dont la façade est sur la rue. ne fut construite que plus tard.)
Commençons par notre maison de Paris. Quoiqu'elle ait été L'une des dernières à recevoir la visite des crocheteurs, agents du gouvernement, esclave lui-même de la franc-maçonnerie, elle a droit, cependant, à paraître en tête de cette liste funèbre, car elle était, alors, le siège de l'Administration générale de la Congrégation.
Ce récit, très circonstancié, est l'ait, d'après nos propres recherches et d'après divers journaux de L'époque, dont plusieurs rédacteurs avaient tenu à s'associer aux hommes de tout rang et <!«• tout âge, amis connus et inconnus, accourus de tous cédés, aux premiers symptômes du péril, pour constituer aux victimes une garde d'honneur, du jour <t de la nuit.
A cinq heures et demie du matin, le vendredi, 5 novembre, un détachement de pompiers arrivait avec un matériel d'attaque ; puis, des escouades de gardiens de la paix prenaient position, dans la rue de Saint- Pétersbourg, barrée par un cordon de troupes, au niveau de la rue de Florence et à l'intersection des rues de Turin, de Moscou et de Hambourg : déploiement de forces bien considérable pour expulser quelques prêtres inoffensifs. Par surcroît de précautions, on avait interdit toute circulation des tramways et des voitures : la voie ne redeviendrait libre que lorsque l'œuvre néfaste serait terminée.
A six heures, au moment même où le vénérable P. Aubert montait à l'autel, pour célébrer la sainte Messe, la sonnette de la porte extérieure était soudain agitée par des mains impatientes.
Le P. de l'Hermite, assistant général et supérieur local, se rendit au guichet.
— Qui est là ? demanda-t-il avec calme.
— Au nom de la loi, ouvrez !
— Qui êtes-vous ?
— Je suis le commissaire de police.
— Au nom de quelle loi, et en vertu de quel mandat agissez- vous ? A cette question si précise, aucune réponse. Ce premier dialogue est
interrompu par quelques instants d'un morne silence ; puis, du dehors, la voix devenue plus impérieuse, reprend : — - Au nom de la loi, ouvrez !
— Je refuse, et je proteste.
— Vous refusez, et vous protestez !... Nous allons voir à quoi aboutiront et votre refus et votre protestation inutile... Agents, à l'œuvre !...
Aussitôt un bruit lugubre retentit. Ce sont les coups de hache frappés contre la porte de chêne, qui, par sa solidité, résiste à cette sauvage agression.
Dans le voisinage, hommes et femmes, réveillés en sursaut par ce tapage insolite, se montrent aux fenêtres, aux balcons et sur le seuil de leurs demeures. Bientôt une foule, à chaque instant grossissante, se masse aux abords de notre maison.
De toutes parts, s'élèvent des clameurs de réprobation universelle contre les persécuteurs, avec les cris, répétés mille fois, en l'honneur des victimes :
— Vivent les Oblats ! Vive la liherté !
Solidement barricadée, et maintenue, en outre, par une chaîne de sûreté, la porte résista longtemps ; mais, néanmoins, elle finit par céder, et vola en éclats.
En arrière, comme seconde ligne de défense, se dresse un rempart de chaises entassées jusqu'au plafond, le long du vestibule. Elles sont arrachées, une à une, par les assiégeants, et lancées dans la rue.
Après cet exploit, les envahisseurs se trouvent devant la porte vitrée qui donne accès au corridor. Les pompiers brisent les vitres, dévissent les verrous, mais ne réussissent pas à démonter les serrures, fixées à l'intérieur.
A travers les débris de verre, le commissaire de police, qui s'efforce, en vain, de paraître impassible, aperçoit le P. de l'Hermite, entouré de ses témoins, MM. de Jeanson, Gués, ancien officier de marine, Hirsch, Edmond Badenier, et Me Gillet, huissier, qui, requis par les Pères, comme témoin officiel, s'était vu refuser le passage, de sorte que, pour pénétrer dans le couvent, il avait dû tromper une surveillance active, franchir un mur, à l'aide d'une échelle, et entrer par une fenêtre : mode d'accès familier aux voleurs, peu en usage parmi les braves gens, mais que les circonstances imposaient, à cette heure, à un personnage officiel.
De nouveau retentissent les sommations :
— Au nom de la loi, ouvrez !
— Je refuse, répond le Père Supérieur, sans se départir de son calme et de sa dignité.
— Vous refusez encore ?
- — Je refuserai toujours.
A ces mots, sur un signe de leur chef, les pompiers attaquent la fragile porte à coups de hache, tellement troublés eux-mêmes, qu'ils ne se rendent pas compte que seul le bouton du loquet retient les battants.
— Sont-ils maladroits, observe finement le P. de l'Hermite, qui ne perdait jamais sa présence d'esprit.
Entré, enfin, au cœur de la place, le commissaire, escorté de ses agents, s'adresse au Père Supérieur et aux vaillants chrétiens qui l'entourent. Messieurs, au nom de la loi, j'ai ordre de vous faire sortir.
— Monsieur, réplique Me Gillet, je suis officier ministériel, je proteste contre le refus (feutrée qui m'a été illégalement oppose par vos hommes, et je proteste ('gaiement contre touj ordre de sortie.
Visiblement embarrassé, le commissaire balbutie, et s'adresse aux quatre témoins :
Sorte/.. Messieurs, an UoUl (le la loi !
Au nom de tous. M. Hirsch répond :
— Nous ne sortirons |>as. Nous sommes ici, elle/, des alllls. dans leur
propriété, d'où personne n'a le droit de nous chasser. Comme citoyens français <t comme catholiques, nous protestons avec indignation contre des actes aussi arbitraires qu'ils son! iniques.
— - Sortez, vous dis-je, et immédiatement.
— Nous ne sortirons pas !
— Agents, emmenez ces messieurs. S'ils ne veulent pas sortir de leur plein gré, faites-les sortir par force.
Les quatre témoins sont aussitôt saisis, chacun par deux agents ; on les entraîne, on les expulse jusqu'en dehors du cordon de police qui entoure la maison. Là, ils ne peuvent plus que se joindre aux groupes sympathiques, dont la rue est remplie.
Resté seul avec l'huissier et deux Frères convers, le P. de l'Hermite se place au bas du grand escalier conduisant aux étages supérieurs Il exige la lecture du mandat dont prétendent s'autoriser les envahisseurs très pressés de monter à l'assaut des cellules.
De mauvaise grâce, on consent à ce qu'il demande.
Cette lecture terminée, le P. de l'Hermite formule une protestation très ferme, très digne et très énergique. Il trouve dans son cœur d'apôtre des accents admirables pour flageller les violateurs de domiciles.
A ces mots, un acolyte du commissaire s'écrie, en colère :
— Trêve de récriminations !... nous ne voulons pas vous entendre !
— Messieurs, vous m'entendrez jusqu'au bout, répond le P. de l'Hermite, toujours calme, mais inébranlable. Je proteste, comme propriétaire de cet immeuble, où j'ai le droit de recevoir qui bon me semble, droit que nul ne saurait m'enlever... Je proteste contre cette agression violente et sauvage de mon domicile... contre cet attentat à la propriété et à la liberté individuelle... Je proteste au nom des missions étrangères, dont vous tarissez, ici, une source de recrutement. De cette maison, en effet, partent, chaque année, en grand nombre, des hommes de Dieu qui vont, au loin, évangéliser de vastes contrées, et faire bénir le nom de la France, leur patrie... Je proteste contre l'apposition des scellés sur cette chapelle publique, au nom de tout un quartier éloigné des paroisses, et que vous privez ainsi de tout secours religieux. Enfin, Messieurs, je vous déclare que si je ne portais pas une soutane, et si je n'étais pas le ministre du Dieu qui, sur la croix, nous a enseigné à prier pour les bourreaux, ce n'est point par une simple protestation verbale que je vous aurais reçus, mais à coups de bâton, et, si cela n'avait pas suffi, je me serais servi de tous les moyens, même les plus énergiques, qu'un légitime propriétaire a le droit d'employer, pour repousser d'injustes agresseurs.
Cette scène fut très émouvante... Le commissaire pâlit, et ne sut que répondre, tandis que plusieurs de ses subalternes, moins maîtres d'eux* mêmes, écumaient de rage, et proféraient des menaces.
La troupe envahissante gravit l'escalier, et se répand dans les corriiii 16
dors, pour la chasse aux religieux. Agents et pompiers attaquent successivement chacune des portes des cellules.
Très vive est l'anxiété dans la foule qui stationne au dehors. Des acclamations de respectueuse sympathie retentissent, quand on voit les proscrits sortir, l'un après l'autre, entraînés par les exécuteurs des hautes œuvres de la franc-maçonnerie.
C'est, d'abord, le P. Charaux, dont la cellule s'était rencontrée la première, devant le flot montant des envahisseurs. Il sort avec ses témoins, MM. de Bourjolly, Kinklin et le comte de Mouy, ancien magistrat.
On se jette au cou du Père ; on lui baise les mains ; on s'agenouille sur son passage ; on se suspend aux plis de sa soutane ; les chapeaux s'agitent en l'air ; on lui improvise une ovation enthousiaste.
Ensuite paraît le P. Chalmet, avec ses témoins, MM. Ravenstein, Vautrain, Dupannois, Léonce de la Rallaye, directeur du Journal des Villes et des Campagnes.
Vient ensuite le P. Berthelon, avec ses témoins, MM. Martenot, Dehon, Raban, Rigal.
Puis, le P. Larose, avec ses témoins, MM. A. Gillet, Charton, Le Ny, C. Badenier et P. Badenier.
Le P. Giroud, avec ses témoins, MM. Cornu, Lucas, Oursel, est salué, comme les autres Pères, par des acclamations ininterrompues. Arrivé à l'angle de la rue de Hambourg, il s'arrête pour bénir, avec son crucifix, un groupe d'une centaine de personnes agenouillées, et criant : « Vivent les Pères ! Vive la liberté ! »
A son tour, paraît le P. Aubert, assistant général, qui avait passé plus de vingt ans dans les missions de l'Amérique du Nord, et, pendant ses eourses apostoliques au milieu des tribus sauvages, n'avait jamais supposé qu'à son retour en France, dans sa vieillesse, il trouverait des hommes assez barbares pour le chasser de son domicile, sans égard pour ses cheveux blancs.
Lui aussi est l'objet d'une chaleureuse ovation, avec ses témoins, MM. Beaulavon, Le Turc. André Ledoux. Fauché, Fragonard, le comte de Voisins, Louis d'Estampes, rédacteur du journal L'Union.
Et toujours le défilé des victimes continue.
C'esl maintenant le P. Martinet, assistant général, entouré de s, s témoins, MM. le docteur de Wouves, le comte du Page, J)u Houx et Cottereau.
A leur suite s'avance le P. Sardou, procureur général, expulsé, lui aussi, avec ses témoins, MM. Roussel, Cornu, Wercken et autres.
Ce n (tait pas encore assez. Une autre perfidie (tait réservée pour la
fin. Le P. Soullier, premier assistant général, désigné nommément par le commissaire lui-même pour garder la maison avec le P. de l'Hermite et le P. Sardou, fut expulsé, au dernier moment, contrairement à l'assurance précédemment donnée. Ses réclamations et celles du supérieur local n'y purent rien, une mauvaise langue ayant insinué que laisser trois Pères sous le même toit, serait une condescendance exorbitante et un danger pour l'ordre public.
Comme les autres, le P. Soullier fut donc expulsé avec ses témoins, MM. Fournier, Cléret de Langavand, Pillot et Randoing, ancien député de la Somme. Celui-ci, au nom de ses compagnons, protesta avec la haute autorité qu'il tenait des services rendus par lui à son pays, durant une longue et honorable carrière.
Six cachets de cire rouge furent ensuite apposés sur la porte de la chapelle, et les scellés furent mis également sur celle de la sacristie.
Ainsi les violences contre le domicile et la liberté des religieux étaient complétées par un acte sacrilège. En prévision de cet attentat contre le divin Maître, le Très Saint Sacrement avait dû être retiré du Tabernacle et transporté ailleurs.
Chaque expulsion individuelle avait donné lieu à d'admirables manifestations d'affection et de respect. Deux ou trois braillards seulement essayèrent, dans la rue, de pousser quelques vociférations à la gloire des persécuteurs. Leurs hurlements furent vite couverts, par les cris chaleureux et répétés de « Vivent les Oblats ! Vive l'Église !... A bas les décrets ! Vive la liberté religieuse !... »
Chacun des Pères, en sortant, se voyait accompagné par une escorte sympathique. Elle grossissait sans cesse, jusqu'aux portes des hospitalières demeures, ouvertes à ceux que la tyrannie chassait de leur Communauté. Des cœurs généreux se disputaient l'honneur de les recevoir sous leur propre toit.
Des pleurs mouillaient tous les visages, et les têtes se courbaient avec vénération, sous la bénédiction des persécutés traversant la foule, en montrant leur crucifix.
Nous devons le reconnaître aussi, un bon nombre d'agents, braves pères de famille, n'avaient accepté qu'à contre-cœur l'ignoble et écœurant r besogne qu'un despotisme sectaire leur avait imposée. Sur les visages de plusieurs d'entre eux, on surprit des marques non équivoques d'une tristesse profonde et d'une indignation difficilement contenue. L'un des pompiers pleurait même à chaudes larmes.
D'autres, cependant, pour complaire à la Révolution triomphante, voulurent faire du zèle, et arrêtèrent sans motif des gens honnêtes, pour
les conduire au poste de police. Ces rigueurs injustifiées n'intimidèrent nullement les vaillants chrétiens, qui n'en persévérèrent pas moins à crier : « A bas les tyrans ! Vivent les Pères ! Vive la liberté ! ... »
Des personnes de tout rang et de tout âge furent ainsi appréhendées : hommes du monde, journalistes, dames, servantes, ouvrières, etc..
Parmi ces prisonniers incarcérés pour un délit inexistant, on remarquait M. Victor de Carnières, fils du président de Chambre, à la Cour de cassation ; M. Henry Cochin, d'une des familles les plus en vue de la capitale ; le baron de Lassus ; M. Vial, grand négociant ; M. Alfred Brunet, artiste ciseleur des plus distingués, décoré par Léon XIII de la croix de Saint-Grégoire-le-Grand ; M. de la Brière ; le marquis de Boishébèrt : le comte de Malherbe ; M. Louis Teste, rédacteur du Paris- Journal, écrivain d'un réel talent, et qui, le surlendemain, avec beaucoup d'humour, publia son intéressante odyssée vers les cachots de la Conciergerie.
Notons aussi les demoiselles de Juigné, dont l'une fut saisie par les agents pour avoir crié : « Vivent les Oblats !... » et la seconde, pour avoir dit : « N'emmenez pas ma sœur ! » Singulière aventure qu'une fine plume racontait, quelques heures plus tard, dans le Figaro, et présentait ironiquement à ses nombreux lecteurs comme un merveilleux spécimen et un incomparable idéal de la liberté humaine, sous le gouvernement d'une République, qui se proclamait hautement le champion de la liberté de conscience.
- — Notre arrivée sous les sombres voûtes de l'antique donjon, écrivait M. Louis Teste, y produisit l'effet de la première fournée des ot âges de la Commune. Là, en effet, avant d'être fusillés par les fédérés, habitèrent le président Bon j eau et Mgr Darboy, archevêque de Paris. La stupeur se lisait sur tous les visages, y compris ceux des malfaiteurs, qu'on entasse dans cette horrible sentine. Lorsque les prisons s'emplissent d'honnêtes gens, sous quelque couleur politique qu'on déguise la chose, le peuple et les pires bandits ne s'y méprennent point : c'est L'approche des mauvais jours. Les bons s'affligent et s'inquiètent ; lis méchants ricanent et tressaillent d'une satanique joie.
Après ces traL.rii|ucs événements, des mains pieuses suspendirent, sur
les portes de notre chapelle de la rue de Saint-Pétersbourg, des couronnes et des guirlandes de verdure et de fleurs, formanl îles médaillons entrelacés comme une décoration funéraire.
C'étail l< culte du souvenir.
Avec un soin touchant, les fidèles entretinrent ce petit jardin d'un nouveau Calvaire, tandis que résonnail sur le trottoir le pas cadencé du sergent de \ill<-, préposé à la garde de ce tombeau, comme, autrefois, les
soldats romains, placés par les Juifs déicides, à l'entrée du sépulcre du Christ Jésus.
Le disciple n'est pas au-dessus du Maître !... mais ceux qui souffrent à la suite du divin Crucifié, auront part aussi aux joies inénarrables de sa glorieuse résurrection. S dentés quod sicut sodi passionum estis, sic eritis et consolationis. (II Cor., i, 7.)
A Aix.
Après le récit des scènes iniques perpétrées dans notre maison de Paris, siège de l'Administration générale, parlons de celles, non moins violentes, dont fut le théâtre la maison d'Aix, berceau de notre Congrégation.
Pendant près d'une heure, la porte résista aux coups réitérés des massues, des pics, des haches et des leviers. Quand ce premier rempart tomba, un second apparut en arrière, et contint encore l'élan des forcenés, dont l'arrivée avait été saluée par des huées générales.
Devant ces manifestations si sympathiques de la population en faveur des victimes, on crut opportun de faire intervenir à cette triste besogne la troupe elle-même.
Un bataillon du 112e régiment d'infanterie accourut, commandant en tête. Le colonel s'était mis parmi les spectateurs, aux places réservées, avec plusieurs officiers, indignes, comme lui, de revêtir l'uniforme d'une armée régulière. Us riaient, en assistant aux opérations de ce siège odieux de la force matérielle, contre la faiblesse et contre les droits les plus sacrés de la conscience.
Non loin de ce groupe insolent, s'agitait un capitaine de gendarmerie, très empressé à déployer un zèle intempestif, sans doute pour obtenir, par son obséquiosité envers les puissants du jour, un avancement auquel sa valeur personnelle ne lui donnait certainement aucun titre.
On ne saurait croire combien de gens inoffensifs, ce matamore voulait arrêter de ses propres mains, et traîner en prison. Oubliait-il (pic, dix ans auparavant, les sinistres bandits de la Commune avaient assassine, dans une même fusillade, et les gendarmes et les religieux ?
Ce n'était pas, là, cependant, de l'histoire ancienne. Pas n'était besoin de connaître par le menu tous les événements de la vieille Egypte, ou de l'Assyrie, pour être au courant de ces faits, dont le souvenir, ce semble, n'aurait pas dû s'effacer, si tôt, de la mémoire oublieuse, surtout de ceux qui avaient la mission officielle et, parfois, redoutable, d'assurer l'ordre public.
Passant par-dessus des tas de moreeaux de bois, débris des portes fracturées, le commissaire et ses satellites franchirent le seuil de la maison.
Dans le large et long corridor, trop petit pour la circonstance, ils aperçurent une foule serrée qui le remplissait complètement. C'étaient les nombreux amis des Oblats, si populaires à Aix. venus, là, à cette heure grave, pour les entourer.
Le 1'. Garnier, Supérieur «le la maison d'Aix.
Aux premiers rangs, le clergé : curés des diverses paroisses de la
ville et leurs vicaires : aumôniers et professeurs 'les séminaires et des
collèges ecclésiastiques; chanoines de la cathédrale, et, bien en évidence, S. (i. Mgr l'Archevêque, avec ses vicaires généraux.
J);ins la multitude des laïques désireux de protester, eux aussi, par leur présence contre de si monstrueux attentats, un voyail «les hommes de tous les rangs de la société : notabilités «le la magistrature el du barreau : sommités de l'industrie et du commerce : chefs des meilleures ramilles de la capitale de la Provence; ouvriers, vieillards el jeunes gens,
Parmi les avocats, notons Me Tavernier, leur bâtonnier, ami de longue date. Enfant privilégié du P. de Mazenod, dans l'œuvre de la jeunesse (1), il avait assisté, soixante-quatre ans auparavant, à la cérémonie d'inauguration de cette première maison de notre Institut, on pourrait dire à l'acte de naissance de notre Congrégation.
Malgré le poids de ses quatre-vingts ans, et sans compter avec la fatigue, il avait voulu avoir sa large part des douloureuses émotions que réservait ce jour aux champions de la bonne cause.
Ceux qui n'avaient pu trouver place dans la maison avaient envahi la place et les rues adjacentes. En outre, un nombre considérable de personnes pieuses s'étaient assemblées dans notre église, laissée momentanément ouverte, puisqu'elle était reconnue comme chapelle publique. Elle n'en fut pas moins inexorablement fermée, et mise sous scellés, le lendemain.
Près de trois heures furent nécessaires à tant de gendarmes, d'officiers et de soldats, pour expulser quelques pauvres religieux ! Tantœ molis erat !...
Si, quand les victimes parurent, une petite bande de voyous salariés lança des coups de sifflets, une foule immense, au contraire, unit des milliers de voix en une magnifique ovation. De toutes parts, on n'entendait que les cris : « Vivent les Oblats !... Vive la liberté !... Vive la religion !... A bas les décrets !... »
A la tête de cette multitude vibrante qui ne cessa de leur constituer une imposante escorte, l'archevêque conduisit les proscrits dans son propre palais.
§ 7 Au scolaslicat d'Autun.
Pour éviter les redites, nous ne reproduirons pas, de nouveau, les détails des scènes de violence analogues à celles que nous avons racontées, dans les pages précédentes ; mais nous insérerons ici la magnifique protestation, lue au commissaire de police et à ses agents, sur le seuil de la porte fracturée du scolasticat d'Autun, par le P. Tatin, supérieur, assisté de Me Changarnier, avocat, et de Me André, avoué :
— Devant Dieu qui nous voit et qui nous jugera, vous et moi : à la face de la France catholique navrée et frémissante : au nom de tous ceux qui habitent cette maison, français et étrangers, dont je suis, de par Dieu.
(1) Cf. t. I de cet ouvrage, p. 109-111.
quoique indigne, le légitime supérieur, je proteste, de toute l'énergie de mon âme, contre les sacrilèges attentats (pie vous allez consommer !
Vous vous attaquez à des Missionnaires qui vont, au prix de tous les sacrifices, porter la vraie civilisation, avec l'amour et l'honneur de la France, jusqu'aux extrémités du monde, parmi les peuples barbares et les tribus sauvages.
Le P. Tatin, supérieur du scolasticat d'Autun.
Vous vous attaquez à «les religieux, à des prêtres, c'est-à-dire à des hommes consacrés à Dieu. Vous ne pouvez porter la main sur eux, sans commettre un sacrilège et attirer sur VOS têtes les foudres de l'Église.
Vous vous attaquez à «les étrangers, amis «le la France : et vos actes vont leur en inspirer le mépris.
VOUS VOUS attaquez, en lin. à (les citoyens, à des Français, dont \mis
foulez aux pieds les droits les plus sacrés !
Inviolabilité du domicile, droit de propriété, droit sacre de L'hospitalité, droit des gens, liberté individuelle, liberté de conscience, la plus
sainte de toutes, inscrite dans nos constitutions : vous violez tout, vous outragez tout. Et nous ne protesterions pas avec indignation contre de pareils attentats !...
Cette indignation ne s'adresse pas à vos personnes : nous n'avons contre vous ni haine, ni colère ; nous n'éprouvons qu'un sentiment de profonde commisération ; nous prions Dieu de vous éclairer, de vous accorder repentir et pardon.
Ce qui nous indigne, ce sont vos actes ; nous les avons en exécration, car ils sont odieux, iniques et sacrilèges ; nous les réprouvons, et vous ne les accomplirez que malgré nous et par la violence.
Notre conseil vous dira que nous en demanderons la condamnation aux tribunaux de la terre, en attendant leur condamnation au tribunal de Dieu.
Homme aux traits durs et aux manières brutales, bien choisi pour cette ignoble besogne, et qui, en chassant les Jésuites de Paray-le-Monial, avait dit : « Ce jour est le plus beau de ma vie », le commissaire sans conscience fut, cependant, visiblement gêné, par ce noble et fier langage.
A diverses reprises, il essaya d'imposer silence à l'intrépide Supérieur ; mais, à chaque tentative d'interruption, le P. Tatin élevait plus haut la voix, et il ne s'arrêta qu'après avoir prononcé la dernière syllabe.
Cette scène s'était passée dans la cour intérieure du scolasticat, en face du perron conduisant au salon d'honneur. Le commissaire déclara qu'il voulait gravir ces degrés et entrer ; mais c'est Mgr Perraud, évêque d'Autun, qu'il rencontra le premier, et, derrière lui, de nombreux témoins, serrés en un groupe compact.
— En ma qualité de premier Pasteur de ce diocèse, dit le prélat, d'une voix grave, je proteste solennellement contre la violence faite à une maison religieuse, placée sous ma juridiction et sous ma protection.
J'ai le devoir de rappeler que, si les lois de tous les peuples civilisés punissent ceux qui violent le domicile et la propriété d'autrui, il y a aussi des peines spirituelles et redoutables portées par l'Eglise contre ceux qui attentent aux droits et à la liberté de ses ministres.
Après Dieu, je prends à témoin de l'attentat qui va être commis, les citoyens accourus ici pour entourer de leurs sympathies les membres d'une famille religieuse, injustement persécutée.
Au nom de l'Eglise, au nom du diocèse, au nom de la ville d'Autun, je déclare que les Oblats ont mérité, et qu'ils emporteront avec eux, dans leur glorieux exil, la reconnaissance des fidèles catholiques et l'estime de tous les honnêtes gens, attristés et indignés d'un tel outrage fait à la religion, à la justice, à la liberté.
A peine l'évêque a fini de parler, que des applaudissements prolongés
éclatent.
De plus en plus mal à Taise, à mesure qu'il devait subir cette sévère remontrance, le commissaire ne sut (pic répondre à de tels accents. Il avait l'air de se demander tout bas comment il se trouvait seul sons le coup de pareilles admonestations, et comment personne ne l'aidait dans cette humiliante tâche qu'on lui avait imposée. Il semblait chercher, du regard, où étaient, en cet instant critique, ses chefs, plus responsables encore que lui.
Plusieurs heures furent nécessaires pour enfoncer toutes les portes des chambres occupées par les professeurs et par les scolastiqucs. Un à un, escortés par leurs témoins et emmenés chacun par deux agents de police, tous les membres de la Communauté lurent successivement expulsés.
De même qu'un capitaine laisse le dernier son navire, qui va sombrer dans la tempête, le Supérieur resta jusqu'au bout, et fut chassé le dernier.
Avec lui aussi l'évêque, les ecclésiastiques les plus haut placés dans la hiérarchie, et des laïques de marque étaient restés, et ne voulurent sortir qu'avec lui.
Quand le prélat, donnant le bras au P. Tatin, parut sur le seuil de la porte extérieure, les acclamations de la foule redoublèrent.
On n'entendait (pie les cris : « Vive Monseigneur ! Vivent les ( )blats ! »
Chose singulière ! En vertu du concordat qui assimilait les évêques aux généraux, dès (pie Mgr Perraud fut aperçu par les officiers, les troupes reçurent l'ordre de présenter les armes, et les clairons sonnèrent.
Mais l'évêque et le religieux proscrit étaient, en ce moment, si intimement unis, que les honneurs militaires semblaient s'adresser aussi bien à l'un qu'à l'autre.
Dans la rue la foule poussait des acclamât ions, auxquelles répondaient d'autres acclamations de tous les balcons et de toutes les Fenêtres.
L'ovation ne cessa de grandir, jusqu'au palais épiscopal, où professeurs et scolastiques allaient recevoir l'hospitalité de la première heure. en attendant celle que les familles chrétiennes de la ville leur réservaient jusqu'au départ.
Tous, rangés sur le perron, semblaient «lire qu'ils savaienl bien, par avance, où se réfugier dans leur commencement d'exil.
Si la maison de la Congrégation, leur mère, s'était fermée sur eux, la maison de l'évêque, leur père. s'étail très largement ouverte.
Mgr Perraud, donnant toujours le hras au P. Tatin, se dirigea de
leur côté, tandis que la multitude pén< trait, à plein portail, dans le jardin.
Arrivé but la plus haute marche du perron, l'évêque embrassa longuement le vénère Supérieur que ses religieux entouraient.
Ce spectacle de sainte et paternelle tendresse acheva d'émouvoir tous les cœurs. De la part du public ce n'était plus seulement de la sympathie, ni même des acclamations enthousiastes, ce fut un vrai triomphe, expression d'une foi vive et d'une espérance invincible.
— Mes enfants ! s'écria l'évêque, je vous remercie de ce que vous faites pour le droit, pour la justice, pour la vertu méconnue et persécutée... Dieu vous récompensera... mais, dès maintenant, je veux solennellement vous bénir.
A ces mots, tous les genoux fléchirent, et les fronts s'inclinèrent.
- Sit nomen Domini benedictum .'... chanta la voix suppliante du prélat.
- Ex hoc nunc, et usque in sœculum ! répondirent des milliers de poitrines.
- Adjutorium nostrum in nomine Domini, reprit l'évêque.
— Qui jecit cœlum et terrain ! continua la foule.
— Benedicat vos omnipotens Deus, Pater, et Filius, et Spiritus Sanctus !
— Amen !
Songeant à cette si impressionnante scène, l'un des témoins disait ensuite, interprétant les sentiments de tous :
— Jamais sous les voûtes de la cathédrale, aux jours des plus grandes fêtes, nous n'avons entendu, et jamais nous n'entendrons semblable réponse des voix et des âmes. Nous défions qui que ce soit de nier que ce spectacle n'ait été incomparable... nous le défions de ne pas en avoir été ému lui-même, et d'en perdre jamais le souvenir.
Expulsés de France, les scolastiques furent acheminés vers la catholique Irlande. Ils y retrouvèrent leur vie de prière et d'étude, à Inchicore. près de Dublin. En cet asile, ils continuèrent à se préparer, dans le recueillement, aux rudes labeurs de l'apostolat, pour les missions lointaines de l'Asie, de l'Afrique australe et de l'Amérique du Nord.
§ 8 Les Oubliés.
Par une erreur inexplicable, ou plutôt par une protection particulière de Dieu, notre noviciat de l'Osier, toujours le plus important, tut oublié par la meute des persécuteurs, qui se contentèrent île chasser les Pères.
De même furent épargnés nos grands séminaires : la communauté de nos Pères de Bordeaux, aumôniers des Sœurs de la Sainte-Famille ; la
communauté de Notre-Dame de Sion et quelques autres établissements, auxquels peut-être on ne songea pas, en haut lieu.
A Montmartre, le cas fut encore plus extraordinaire.
Comme tous les religieux, nos Pères s'attendaient à être expulsés. Leur situation si en vue, et leur titre de chapelains de l'Église du Vœu national au Sacré-Cœur de Jésus, les désignaient, plus que d'autres, à la haine des sectaires, de même que les chênes élevés attirent la foudre.
Des amis dévoués, parmi lesquels se trouvait un agent de la police les avertirent que leur expulsion était imminente.
Entre temps, le journal La Lanterne, organe des révolutionnaires les plus farouches, publiait des comptes rendus enthousiastes sur les exploits des erocheteurs, et, le 4 novembre, lançait cette nouvelle à sensation :
■ — Les Oblats de Montmartre ont été les plus malins et les plus habiles de tous les moines, ennemis de la République : ils ont déménagé sans tambour ni trompette, emportant la caisse de l'Œuvre et les millions qu'elle contenait.
Ainsi parfaitement renseigné par la plus estimée des feuilles à ses gages, le Gouvernement crut inutile de mobiliser des soldats, des sapeurspompiers et des serruriers, pour forcer ou enfoncer les portes d'une maison abandonnée.
Pourtant, les Oblats y étaient encore: ils y restèrent... et la caisse avec eux ; mais ils se gardèrent bien de rectifier l'erreur, et de poursuivre leurs calomniateurs devant les tribunaux.
En Corse, les choses se passèrent d'une façon plus dramatique.
Mis au courant de ce qui se tramait contre leurs Missionnaires bienaimés, les montagnards de la province de Vico firent savoir à qui de droit, (pie de ceux (pli oseraient essayer de chasser les Pères, aucun ne s'en retournerait vivant, quels qu'ils lussent : erocheteurs. gendarmes, commissaires de tout grade et magistrats les plus huppés... E1 les terribles justiciers ne sYn tiendraient pas à cette seule condamnation... Déclarant
le préfet responsable de tout, ils affirmaient que ce fonctionnaire luimême, dans un délai très court, ferait intime connaissance avec les balles
de leurs fusils ou la lame affilée de huis poignards.
Ailleurs, ces menaces (lissent paru des paroles en l'air, dont nul n'aurait tenu compte probablement.
El puis, in cas de troubles, n'avait-on pas des soldats pour rétablir l'ordre promptemenl ?... Ne peut-on, avec <1< s régiments, étouffer une émeute?... Oui, quoiqu'il en puisse, parfois, coûter beaucoup ; maison n'est pas, pour cela, à l'abri d'une vendetta.
Sans tarder, le préfet d'Ajaccio télégraphia à Paris, pour annoncer que l'expulsion des religieux, en Corse, était une entreprise dangereuse et impossible.
Du ministère on lui répondit, sur l'heure, en lui reprochant sa lâcheté, en lui infligeant un blâme sévère, et en lui enjoignant d'appliquer immédiatement les décrets.
Mais le préfet connaissait les Corses. A l'instant même, il boucla ses malles, s'embarqua sur le paquebot, et, sans s'arrêter à Marseille, fila par l'express sur Paris, prêt à donner sa démission plutôt que de risquer sa précieuse existence.
Mal reçu par le ministre qui, en termes violents, lui reprochait, une fois de plus, sa couardise, il se contenta de répondre:
— ■ Excellence, si vous avez un ennemi dont vous désireriez vous défaire... gentiment... nommez-le préfet d'Ajaccio, avec mission d'exécuter les décrets, en Corse... Vous serez servi à souhait !... Quant à moi, je suis trop bon serviteur de la République, pour qu'on expose ainsi mes jours !...
Développés avec une conviction communicative, ces arguments impressionnèrent profondément les persécuteurs, que les protestations les plus touchantes avaient laissés absolument indifférents.
Le préfet revint donc en Corse... et nos Pères de Vico ne furent nullement inquiétés.
Si, dans plusieurs départements, on avait montré des dispositions identiques, très vraisemblablement les décrets du 29 mars, forgés par des politiciens sans conscience, contrairement à toutes les lois divines et humaines, n'eussent jamais été exécutés.
§ 9 Vie religieuse et œuvres de zèle durant la dispersion.
Nos Pères expulsés trouvèrent, pour la plupart, dans le voisinage immédiat de leurs anciennes demeures, des toits hospitaliers, sous lesquels des amis se disputèrent l'honneur et le bonheur de les recevoir. Là, ils accomplissaient avec la même exactitude leurs exercices de Règle, et restaient unis à leurs supérieurs par les liens d'une affectueuse obéissance.
Au dehors, ils continuèrent à se dévouer aux âmes par l'apostolat de la confession, de la prédication et du bon exemple.
Plus que par le passé encore, leur ministère fut recherché dans les villes et les campagnes, où les curés les demandaient sans cesse pour l'évangélisation de leurs ouailles.
Dans tous les départements de la France, ils donnèrent un nombre
très considérable de travaux, tels que missions, retraites paroissiales, carêmes, mois de Marie, avents, octaves, neuvaines, triduums, sermons de circonstances, retraites de communautés, de collèges, de grands et petits séminaires, adorations, jubilés, etc., etc.
Partout, leur chaire était plus entourée, leur parole plus appréciée, leurs exhortations mieux comprises. L'auréole de la persécution, en même temps qu'elle leur attirait la vénération des fidèles, rendait leur éloquence plus persuasive, et leur communiquait un surcroît de force surnaturelle, à laquelle des pécheurs, endurcis jusque-là, ne résistaient guère.
Une fois de plus, les efforts du démon contre l'Église tournaient contre lui, en contribuant puissamment à la gloire de Dieu et au salut des âmes.
Une fois de plus aussi, en face de l'impuissance des persécuteurs, auxquels le souverain Maître ne permet jamais de perpétrer tout le mal qu'ils méditent, se réalisait le mot de saint Paul : Le Verbe de Dieu n'est pas enchaîné (II Tim., n, 9).
Les populations chrétiennes se faisaient l'écho de cette vérité, quand, ravies par les cérémonies des missions plus belles que jamais, elles s'écriaient, dans l'élan de leur reconnaissance et de leur attachement aux ouvriers évangéliques :
- On a pu fermer leurs couvents, mais on n'a pas réussi à imposer le silence à leurs lèvres.
Insensiblement, à mesure que devenait moins active la surveillance administrative, les communautés se reformèrent dans les immeubles où elles avaient existé précédemment.
Avec les propriétaires légaux on y avait laissé ceux qui possédaient un titre de curé ou de vicaire. Il en fut ainsi, par exemple, à l'Osier, à Saint-Andelain, à Arcachon, etc.. Peu à peu, les Pères rentrèrent, les uns après les autres : d'abord, simplement pour les repas pris en commun : puis, pour une partie de la journée; ensuite, pour la journée entière ; enfin, pour le jour et la nuit.
Cette reprise de possession s'opéra plus ou moins promptement, suivant les endroits et les milieux, de manière à ne pas éveiller les susceptibilités de la police ombrageuse, ou à ne pas s'exposer aux dénonciations des esprits malveillants : mais, quelques années après les décrets tin 'j'.t mars, les communautés étaient tontes reconstituées.
En somme, cette période des expulsions ne fut qu'un violent orage
'pu passa, et après Lequel on jouit d'une paix relative : niais il en pré- Bageait un autre plus terrible encore, qui éclata \ ingt ans plus tard.
Pour notre famille religieuse, la bourrasque de 1880 fut également
l'occasion d'un nouvel épanouissement, par delà les frontières de la France. Juniorats, noviciats, scolasticats, maisons d'apostolat se multiplièrent de toutes parts, et prospérèrent merveilleusement.
Nous aurons à raconter bientôt les fondations qui furent la suite de ce mouvement d'extension rapide et consolante, en Alsace-Lorraine, en Hollande, dans l'île de Jersey, en Italie, en Espagne, etc..
Il commença par l'exode de nos scolastiques d'Autun, qui se réfugièrent dans notre maison d'Inchicore, en Irlande, où la population si profondément catholique les accueillit avec les démonstrations les plus enthousiastes de foi, de respect et de chaudes sympathies.
Après un combat vivement disputé, les officiers survivants visitent le champ de bataille. On rend aux morts les honneurs suprêmes ; on transporte avec ménagement les blessés dans les ambulances. Puis, ce double devoir accompli, on reforme les cadres, pour reprendre avec plus d'énergie et poursuivre sans défaillance la marche en avant.