FONDATION' DE LA COXGRÉGATIOX DES SS. NOMS
nous écrivons, en ce moment, ces lignes. Là, dans le recueillement et la prière, il se préparait au passage du temps à l'éternité.
Courbé sous le poids de l'âge (il avait, alors, plus de quatre-vingts ans), épuisé par ses longs travaux, rapetissé, brisé, plié presque en deux par les infirmités, il observait, néanmoins, encore la Règle avec la ponctualité d'un novice. Le jour de sa mort, il se leva à quatre heures et demie du matin, comme d'habitude. Sa méditation et sa Messe terminées, il vaqua, toute la journée, à ses exercices ordinaires, n'omettant aucune de ses nombreuses pratiques de piété, quoiqu'il n'eût plus qu'un souffle dévie.
Suivant sa coutume, à six heures du soir, il se rendit à la chapelle pour sa visite au Saint Sacrement. A six heures et demie, il expirait.
Pendant son adoration, une faiblesse l'avait saisi. Vite, on se précipita vers lui, et on le transporta dans sa chambre. Son corps émacié, exténué, ne pesait pas plus qu'une plume.
Avec beaucoup de précautions et de délicatesse, on le déposa sur son lit ; mais on eut à peine le temps de lui donner TExtrême-Onction. Au bout de quelques minutes, son âme s'envolait.
Si on a pu dire du P. Lagier et de quelques autres qu'ils étaient morts en chaire, on peut affirmer de Mgr Allard qu'il est mort devant le Tabernacle, oîi réside, jour et nuit. Celui pour lequel seul il avait vécu.
C'étaient vraiment de saints et vaillants Religieux que ceux-là !...
Tous les documents de l'époque s'accordent à nous montrer le P. Allard, dans sa jeunesse sacerdotale, aussi rigide que nous l'avons connu, à la fin de sa vie. Il méritait déjà de fonder une Congrégation religieuse, et de lui tracer des lois.
Ces règles de perfection, il les composa, y mit sa rude empreinte, et sut les faire observer.
Mais que de difficultés de tout genre il lui fallut vaincre ! Les obstacles vinrent, d'abord, de la famille même d'Eulalic. Son frère, M. Théophile Durocher, curé de Belœil, homme pratique et prudent, la traita de folle, déclarant quïl s'opposerait, de toutes ses forces, à la réalisation de ce qu'il considérait comme un caprice ridicule et chimérique... un acte de sot orgueil.
Egalement désolé, son père joignait ses instances à celles du prêtre : — Attends, du moins, que je sois mort, disait-il à sa fille. Situ veux absolument et sans plus tarder être religieuse, entre dans une Congrégation déjà existante, celle des Sœurs grises, par exemple, au lieu de songer à en fonder une, et à nous vouer tous à la risée publique.
L'appel de Dieu retentissait trop sensiblement dans le cœur d'Eulalie.
Forte de la décision de son directeur de conscience, elle s'installait à Longueuil, le 28 octobre 1843, avec trois de ses compagnes, dans un immeuble modeste que la Fabrique paroissiale de cette ville leur céda provisoirement, à la condition qu'elles y feraient la classe aux jeunes filles de l'endroit. Cette maison possédait un jardin qui descendait en pente douce jusqu'au majestueux Saint-Laurent.
Dès les premiers jours, le P. Allard leur prêcha une retraite, clôturée par le P. Honorât, alors supérieur de Longueuil.
Afin de les former, en même temps, à la vie religieuse et à leurs fonctions d'institutrices, le P. Allard leur donna quotidiennement, pendant plusieurs années, des conférences pédagogiques. Ses connaissances spéciales et l'expérience qu'il avait acquise de l'enseignement, comme professeur de sciences, en France, avant son entrée chez les Oblats, l'avaient préparé lui-même à s'acquitter parfaitement de cet emploi. Il leur enseigna l'histoire, la littérature, les mathématiques, la géométrie, etc., etc.
Après quatre mois de postulat, commença leur noviciat, quand Mgr Bourget leur permit de prendre le costume religieux. Elles se préparèrent à ce grand acte par une autre retraite de huit jours, et l'évêque de Montréal, le 28 février 1844, présida lui-même la touchante cérémonie de vêturc.
Avec un homme comme le P. Allard, le noviciat fut plutôt dur.
Convaincu de la nécessité d'une solidité à toute épreuve dans les bases du nouvel Institut, il s'ingéniait à rudoyer les fondatrices. En spiritualité, il appartenait à l'école des Pères du désert et du fameux maître Conrad de Marbourg, autrefois si exigeant pour sainte Elisabeth de Hongrie.
A l'exercice de la coulpe, impitoyable pour les moindres manquements, il était surtout, envers Eulalie, devenue sœur Marie-Rose, d'une extrême sévérité. Par le choix encore secret de l'évêque, elle serait, un jour, la première Supérieure de la Communauté naissante. Il le savait. D'elle dépendraient, en grande partie, le sort de la Congrégation et l'esprit général qui l'animerait. Plus que toute autre, elle devait donc être profondément établie dans l'humilité.
En présence de ses compagnes, il la faisait mettre à genoux, et lui adressait les reproches les plus amers, comme s'il se plaisait à la froisser. Sa voix sèche, mordante, saccadée, retentissait au milieu d'un silence de mort. Toutes tremblaient. Si on ne l'avait connu si surnaturel lui-même, on l'aurait cru souverainement injuste, car manifestement sœur Marie- Rose avait déjà atteint un degré de perfection rare.
Patiemment elle supportait l'orage, sans proférer une plainte, sans