CHAPITRE IX
Montréal
Construction de l'église Saint-Pierre.
En 1845, les Oblats prêchèrent, à la cathédrale de Montréal, une mission couronnée d'un plein succès. Les vastes nefs ne suffirent pas à contenir les multitudes, qui les envahissaient, chaque jour, dès cinq heures du matin. Aux réunions du soir, exclusivement réservées aux hommes, pendant une semaine entière, l'affluence de ceux-ci fut telle, que le prédicateur avait de la peine à fendre leurs rangs, pour se rendre jusqu'à la chaire. A la fête de la Noël, on compta plus de cinq mille communions.
Dès la clôture, Mgr Bourget aurait voulu établir les Oblats dans sa ville épiscopale ; mais les travaux multipliés des Pères, sur divers points de la contrée, disséminaient trop leurs forces, pour que ce projet pût, alors, se réaliser.
Leur zèle héroïque, durant la terrible épidémie de typhus, qui désola cette cité, en 1847, leur attira de nouvelles sympathies, et raviva le désir de les y posséder.
Dans l'un des quartiers les plus populeux, le faubourg Québec, les catholiques, privés d'église, négligeaient presque complètement les pratiques religieuses. L'évêque confia aux Oblats cette portion de son troupeau qui lui causait de graves inquiétudes.
D'abord, ils réunirent ces chrétiens attiédis, dans un large hangar qui avait servi jusque-là de jeu de boules. Les parois consistaient en poutres et planches grossièrement équarries. Quelques réparations indispensables le transformèrent en chapelle provisoire, inaugurée, le 8 décembre 1848. Les Pères Léonard et Bernard y donnèrent une mission qui dura plusieurs mois. Le temps qui n'était pas consacré aux prédications et aux confessions, était employé à la recherche des brebis perdues.
Peu à peu, cette chapelle qui pouvait contenir de sept à huit cents personnes, se remplit. Des groupes de plus en plus compacts y vinrent habituellement, soit à la Messe, le matin, soit à la prière du soir. Le faubourg changeait à vue d'œil, et les membres les plus haut placés du
clergé canadien s'en félicitaient. Les évêques, de passage à Montréal, ne cachaient pas leur admiration. Mgr Timon de Buffalo, et Mgr Demers de Vancouver, en parlèrent avec enthousiasme à Mgr de Mazenod, qu'ils visitèrent à Marseille.
Unanimement on comprit le besoin impérieux d'une vaste église pour cette population régénérée.
Au mois de février 1851, les travaux commencèrent.
Pour trouver les ressources, on s'adressa au Prince des Apôtres, .auquel le futur édifice serait dédié. A chaque exercice pieux, on récitait des invocations en son honneur.
— Tu es Pierre, disait le prêtre.
— Et sur cette pierre je bâtirai mon église, répondaient en chœur les fidèles.
— Il faut entendre avec quelle ardeur les gens répètent cette supplication, écrivait le P. Baudrand, le 12 avril 1851. Cependant, nous ne nous sommes pas contentés de saint Pierre ; nous avons eu recours aussi à saint Joseph. Dans un moment où nous étions extrêmement embarrassés, nous lui avons promis de lui consacrer un autel. Il n'a pas tardé à nous envoyer de ses nouvelles, et nous sommes actuellement plus tranquilles. J'ai le ferme espoir que, l'année prochaine, nous chanterons la Messe dans ce superbe édifice. Quel beau jour ce sera !... A cette heure, les maçons jettent, dans les fondations de la tour, d'énormes rocs qui ne bougeront certainement pas.
Le 17 juin 1851, il écrivait encore :
— Tous ceux qui voient le plan et ces murs grandioses sortis de terre, avouent que ce sera la plus belle église de Montréal, qui, pourtant, en a de fort remarquables. Elle sera un vrai bijou. Elle fera la gloire de l'architecte, et aussi de ceux qui l'ont employé, l'ont, plus d'une fois, inspiré, et se sont lancés audacieusemcnt dans une semblable entreprise.
n avait fallu, en effet, un réel courage, car, à mesure que les murs du monument s'élevaient, les charges pécuniaires pesaient davantage.
Ces préoccupations d'ordre financier se trahissent, maintes fois, dans la correspondance officielle du P. Santoni, alors provincial du Canada.
En 1852, la dette atteignait déjà près de deux cent mille francs, et le magnifique édifice, avant d'être achevé, avait failli être détruit. Un des jilus formidables incendies qu'on eût jamais vus dans ces régions, où les malheurs de ce genre sont, cependant, si fréquents, consuma près du tiers de la ville : la cathédrale et l'évêché, trois grands établissements scolaires, le tem])le protestant, le théâtre et deux mille maisons furent la proie des flammes.
— Je ne m'explique pas que nous ayons été épargnés, écrivait, le
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11 juillet 1852, le P. Sautoni à Mgr de Mazenod. Nous avons dû, en toute hâte, sous une pluie d'étincelles, déménager de notre résidence, attenante à notre église en construction... Mais comment, a})rès cette
Montréal, — Église Saint-Pierre, bâtie par les Oblats.
catastrophe, pourrons-nous continuer notre bâtisse ? Le prix des matériaux va doubler, au moins, comme le salaire des ouvriers...
Même danger, l'année suivante :
— Au moment où je vous trace ces lignes, le tocsin sonne : un incendie s'est déclaré encore. Quel pays, sous ce rapport ! 11 ne se passe guère de
semaines, sans que brûle quelque maison. Récemment quatre personnes ont péri dans un immeuble que les flammes ont entièrement détruit. Quelle épreuve, si le feu nous visitait ! Toute l'église y passerait, et notre maison avec... A la garde de Dieu ! Le Seigneur, qui nous a si visiblement protégés, une première fois, ne nous abandonnera lyas. Mgr Bourget est toujours sans cathédrale, et sans palais épiscopal... On parle beaucoup, mais rien ne se fait.
Malgré ces épreuves et ces noirs pressentiments, les Pères se remirent courageusement à l'œuvre.
— Notre église nous coûtera cher ; mais, si vous pouviez voir comme elle est déjà belle ! Pourtant, le dedans est à peine ébauché...
Simultanément aussi, la dette augmentait. Elle dépassait la somme de trois cent mille francs. A cette époque, ce chiffre paraissait considérable...
Enfin, le 26 juin 1853, dimanche avant la fête patronale de Saint Pierre, eut lieu la bénédiction solennelle de l'édifice, si remarquable par ses dimensions et son élégance. Il est de style gothique, tout en pierres solides, et, à l'intérieur, est splendidement orné. Quoique Montréal se soit bien accru depuis, c'est encore une de ses plus magnifiques églises.
Pour cette cérémonie le concours fut immense. En l'absence de Mgr Bourget, elle fut présidée par son coadjuteur, Mgr Larocque, entouré d'un clergé très nombreux. Le maire et les principaux citoyens avaient tenu à y assister. On y vit aussi diverses Associations, comme celles de Saint-Jean-Baptiste, de la Tempérance, etc., accompagnées de leurs corps de musiqvie instrumentale, qui jouèrent les meilleurs morceaux de leur répertoire. Les rues avoisinantes étaient décorées de guirlandes de verdure et de fleurs, convergeant vers un arc de triomphe colossal et de très bon goût. Drapeaux et festons de tout genre mariaient harmonieusement leurs couleurs.
A l'évangile, Mgr Guignes, venu de Bytown sur l'invitation pressante du comité, monta en chaire. Après avoir remercié le Seigneur, il félicita la population. L'heureuse issue de l'oeuvre, entreprise avec une vive foi et une indéfectible persévérance, prouvait l'amélioration morale et religieuse accomplie. Le bien opéré déjà, en de telles proportions, prendrait, désormais, un essor plus prodigieux encore, pour la gloire de Dieu, le salut des âmes, le bonheur des familles et les intérêts les plus chers de la société.
L'achèvement si rapide d'une si remarquable église, malgré tant d'obstacles, augmenta encore, de beaucoup, la sympathie dont les Pères jouissaient.
— On ne peut s'empêcher, disait- on, d'admirer des hommes, qui,
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quoique pauvres, ont élevé, comme par enchantement, le plus bel édifice du pays.
Peu après, de riches vitraux furent placés. Par leur éclat, ils étaient dignes de la magnificence du monument. On y posa successivement cinq autels gothiques superbes ; de très jolies stalles encadrant gracieusement le sanctuaire ; un grand orsue. le meilleur instrument que la ville eût jusque-là possédé, etc.
De larges terrains furent achetés autour de l'église, pour l'isoler davantage, et la mettre ainsi plus à l'abri d'un incendie toujours possible. On y bâtit une maison en pierres pour une nombreuse Communauté ; puis, des écoles, une maîtrise, etc., mais avec cours et jardins, afin que l'église restât, néanmoins, bien dégagée. Le tout forme un îlot entier, ensemble important de constructions, circonscrit par les quatre rues Visitation, Dorchester, Sainte-Rose et Panet.
§2 hes œuvres de zèle.
Dès son ouverture au public, l'église Saint-Pierre fut très fréquentée, non seulement les dimanches, mais les jours ordinaires. Six Pères ne suffisaient pas au travail.
En 1853, plus de cinq mille fidèles y venaient régulièrement assister aux offices, entendre la parole sainte, et recevoir les sacrements de Pénitence et d'Evicharistie. Quatre ans plus tard, ils étaient déjà dix mille.
Ce faubourg Québec, longtemps l'un des plus mal famés de la ville, fut bientôt regardé comme l'un des meilleurs, sous le rapport de la piété.
Une des œuvres qui contribua le plus à cette régénération sociale, fut la retraite annuelle donnée aux hommes, comme préparation à la fête de la Noël.
— Croiriez-vous, écrivait le P. Santoni, au mois de janvier 1854, que, malgré un froid de vingt degrés, l'église, pourtant si grande, se remplissait, chaque matin, à cinq heures ? C'est le spectacle réconfortant dont nous fûmes les heureux témoins.
Au cours des années suivantes, cette affluence augmenta. En 1857, à la clôture de cette retraite, deux Pères distribuèrent simultanément, pendant une heure et demie, la communion à près de dix-huit cents hommes ; en 1858, deux mille s'agenouillèrent à la sainte Table, le jour de Noël.
Un chiffre plus éloquent encore révèle l'intensité de vie chrétienne. La première année après l'inauguration de l'église, on y consomma treize mille hosties, et, en 1857, plus de quarante mille. Dans cette statis-
tique, déjà pourtant si concluante, ne figurent pas les communions pascales !...
Pour soutenir et développer le bien, diverses Associations furent établies ; elles s'adressaient à toutes les classes de la population. Notons, en particulier, l'Archiconfrérie du Sacré-Cœur, la Congrégation de l'immaeulée-Conception et celle de Sainte-Anne ; la société de Saint- Vincent de Paul ; celle de la Tempérance, etc., etc.
Dans le diocèse.
Presque sans interruption, les Oblats prêchaient, sur tous les points du diocèse de Montréal, des missions et des retraites couronnées des plus consolants succès. Pendant le jubilé de 1853, ils évangélisèrent plus de cinquante paroisses, et on les réclama dans beaucoup d'autres.
— Notre Communauté est si universellement estimée, écrivait le P. Santoni à Mgr de Mazenod, le 4 novembre 1854, que les prêtres s'arrachent nos Pères. Ainsi le diocèse de Montréal ne compte qu'une centaine de paroisses. Or, il m'est arrivé déjà plus de soixante-dix demandes, et je suis sûr que d'autres sont en route. On nous invite, en outre, pour des retraites dans les collèges, les pensionnats, les couvents, etc.
Même les diocèses dans lesquels la Congrégation n'a\^ait pas encore d'établissements, envoyaient requêtes sur requêtes, car le bruit de ces travaux apostoliques si fructueux se propageait au loin.
Nous avons relaté, plus haut, que, dès le commencement de leur ministère en Canada, les Oblats eurent à cœur de traiter, dans chacune de leurs missions, le sujet si nécessaire de la tempérance, pour les pays froids, où l'ivrognerie produit dans les masses populaires des effets si désastreux. Le résultat de ces premiers efforts fut très appréciable.
Désireux de l'étendre, Mgr Bourget, en 1854, organisa cette œuvre, d'une façon régulière. Il chargea les Oblats de cette nouvelle croisade, et vint lui-même, dans l'église Saint-Pierre, les investir officiellement de ce mandat. Le P. Lagier et quelques-uns de ses confrères, spécialement désignés, y consacrèrent deux années entières, parcourant le diocèse dans tous les sens. Ils s'arrêtaient, trois ou quatre jours, dans chaque paroisse, pour une série d'instructions sur la tempérance et contre le vice opposé. Jamais ce svijet n'avait été présenté avec tant d'ampleur et d'énergie.
Ces exercices si salutaires eurent un prodigieux succès. On les appelait la Retraite de la sainte temyérance. Des milliers d'hommes s'engagèrent solennellement à renoncer aux boissons enivrantes.
— Les travaux du P. Lagier et de ses compagnons sont immenses,
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écrivait le P. Santoni. Ces chers Pères sont des Missionnaires puissants.
Mgr Bourgct ayant résolu de faire précéder ses visites pastorales d'une retraite de plusieurs jours, pour les enfants qui se préparaient à la Confirmation, les Oblats prêchèrent j^lus de quatre-vingts de ces retraites, en moins de deux ans.
Ce seul énoncé indique quelles extraordinaires fatigues ils s'imposaient pour les âmes, dans le diocèse.
Au concile provincial de Québec, le P. Santoni assista, en qualité de théologien de IMgr Bourget. Par le choix de leur supérievu' pour ces fonctions délicates, l'évêque de Montréal affirmait publiquement, devant cette auguste assemblée, en quelle singulière estime il tenait les Oblats.
La rivière au Désert.