‹ Cent ans d'apostolat dans les deux hémisphères (volume 5)Chapitre 32 sur 83 · ATHABASKA. FOXD-DU-LAC · texte numérisé non relu

ATHABASKA. FOXD-DU-LAC

Emmanuel, avait perdu son fils aîné, l'unique soutien de sa famille. Un malheur de ce genre plonge un sauvage dans le désespoir le plus affreux, car, en perdant un fils dans cette condition, il perd, en même temps, toute sa fortune. Qui donc, désormais, le fera vivre, au sein de la forêt ?... Mais Emmanuel, devenu chrétien, est un autre homme. A défaut de la nourriture du corps qui pourra lui manquer, il sait que la nourriture de l'âme ne lui manquera pas. tant qu'un prêtre catholique sera dans son voisinage, et c'est celle qu'il désire par-dessus tout, la terre n'étant plus rien pour lui.

Dans un langage fruste, ce pauvre sauvage exprimait des sentiments admirables de résignation, d'espérance et d'amour surnaturel :

— Mon fils est mort, disait-il ; mais, comme par le baptême il est allé au ciel, je ne suis point triste... Si mes yeux versent des larmes, à son cher souvenir, ce n'est pas mon cœur qui pleure... Cependant, j'ai besoin que tu rendes mon âme plus vaillante encore, en me donnant le pain divin ! C'est une bonne nourriture pour mon âme !... Yoûk pourquoi, malgré mon âge et tant de fatigues, j'ai accouru de si loin vers toi !

Réduit à l'indigence par la mort de son fils, ce vieillard se fit apôtre à l'égard des pécheurs. Il parla, avec tant de chaleur, aux autres sauvages, des effets produits dans son âme par la Sainte Eucharistie, que celui-là même qui avait été excommunié, touché de ses paroles, supplia humblement et instamment le Missionnaire de lui accorder le pardon de ses fautes, pour l'admettre à la Table sahite.

— O mon Père, lui dit-il. à plusieurs reprises, puisque le pain divin est la nourriture de l'âme, comme la viande ou le poisson est la nourriture du corps ; et, puisque l'âme, pas plus que le corps, ne peut vivre sans sa nourriture, ce n'est pas étonnant que mon âme soit morte par le péché, après, cependant, que l'eau du baptême avait coulé sur moi. Je comprends maintenant : c'est parce que mon âme n'avait pas reçu sa nourriture. Dés aujourd'hui, je vais donc m"efforcer de m'en rendre digne, afin que tu me la donnes au plus tôt.

Frappé d'entendre ce dévoyé raisonner avec tant de justesse, le P. Grollier croyait saisir sur ses lèvres, un écho des paroles du Psalmiste, •dictées autrefois par l'Esprit-Saint lui-même : Aruit cor meum, quia ohlitus sum comedere panent nieum ; mon cœur s'est desséché, parce que j'ai négligé de prendre le pain qui seul peut le soutenir. (Ps., CI. 5.)

D'autres, même de plus vicieux, parlaient d'une façon identique, et avaient compris que l'Eucharistie est le principe de la force surnaturelle :

— Quoi d'étonnant, disaient-ils, parfois, que tels et tels soient bons ! on leur donne le pain divin !...

— Promettez sérieusement de renoncer à vos mauvaises habitudes, répondait le P. Grollier, et je vous le donnerai, à vous aussi, pour vous aider à garder vos résolutions.

Citons un autre trait, non moins édifiant.

Henri Eyésé-ber, sauvage de vingt à vingt-cinq ans, ayant su que les Pères de la mission de la Nativité avaient des Frères convers, qui partageaient leurs travaux et leurs mérites, s'offrit au P. Grollier, pour s'attacher à lui en cette qualité. Il voulait se dévouer complètement, par ce moyen, à la gloire de Dieu et au salut des âmes.

Le Missionnaire qui le connaissait parfaitement, l'aurait accepté ; mais il le jugea indispensable à sa famille, qui vivait uniquement du produit de sa chasse. Il ne crut donc pas pouvoir accéder à ses désirs, malgré ses instances et ses larmes.

— Console-toi, lui dit-il, à la fin. Par les circonstances au milieu desquelles Dieu te place, il te montre ce qu'il attend. Il veut faire de toi un apôtre, au sein de ta tribu, quand elle s'enfonce dans la forêt, où je ne puis pas toujours l'accompagner, car ma présence est nécessaire ailleurs. Tu tiendras la place du prêtre. Par tes paroles tu instruiras les autres des vérités de la religion ; par tes bons exemples tu les attireras au bien, et tu les maintiendras dans le droit chemin.

Si nettement tracée, cette ligne de conduite fut fidèlement suivie.

Eyésé-ber exerça une très salutaire influence par sa piété communicative et son zèle actif. Le spectacle de sa vertu était d'autant plus touchant, que ce prédestiné se trouvait à l'âge où les passions sont le plus tyranniques.

Sa réserve avec les personnes d'un autre sexe était extraordinaire.

Au printemps, quand cette trilju revint à la mission, le P. Grollier remarqua que l'une de ses jeunes paroissiennes avait l'air malade. Il demanda à Henri si elle l'était vraiment.

— Je ne sais pas, répondit-il. Je ne regarde jamais les femmes.

En rapportant ce fait à Mgr de Mazenod, le Missionnaire ajoutait cette réflexion :

— J'avais bien constaté que sa modestie était extrême ; pourtant, je n'aurais pas supposé qu'elle allât si loin. Notez que, sur ce point délicat, les sauvages ne sont pas très scrupuleux, quelque honnêtes qu'ils soient par ailleurs... C'est un nouveau Louis de Gonzague. Dieu qui a ses élus partout, a su le former ici, comme un beau lis au milieu des épines.

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