CHAPITRE VU
Dans le centre de l'Alberta.
Au lac La Biche.
La province actuelle de l'Alberta, prise sur les territoires du Nord- Ouest, mesure plus de quatorze cents kilomètres de longueur du nord au sud, et six cent cinquante de largeur, en moyenne, de l'est à l'ouest. Sa superficie de soixante millions d'hectares, plus grande que celle de la France, est double de celle de l'Italie, ou de l'Angleterre et de l'Irlande.
Sa capitale, Edmonton, à plus de treize cents kilomètres au nord-ouest de Winnipeg, est maintenant une belle ville, aux larges avenues, aux bâtisses régulières, aux monuments remarquables, et dont la population, de cent mille habitants environ, augmente sans cesse.
Construite sur la rive septentrionale de la Saskatchewan du nord, qui, en cet endroit, n'a pas moins de deux cents mètres de largeur, avec des berges hautes de plus de soixante mètres, elle est complétée, sur la rive opposée, par la ville de Strathcona, ou Edmonton du sud.
Mais, à l'époque dont nous écrivons l'histoire, elle n'existait pas. A sa place, s'élevait simplement un poste de la compagnie de la baie d'Hudson, appelé le fort des Prairies.
Dans ces régions, Cris, Pieds-Noirs, Gens-du-Sang, Piéganes, Sarcis, infatigables chasseurs, erraient à l'aventure, constamment en guerre, les uns contre les autres.
Deux cents kilomètres au nord-est d'Edmonton, sous le cinquantecinquième degré de latitude, on rencontre le lac La Biche, Red deer lake. Ce n'est pas un des plus grands de la province, quoiqu'il ait de quarante à cinquante kilomètres de long, sur huit à dix de large ; mais un des plus pittoresques, avec sa ceinture variée de golfes en miniature, de promontoires, de collines et de vallées. Quelques îles verdoyantes, émergeant de la surface, agrémentent le tableau.
Quand, après la disparition des neiges, les voyageurs, ayant traversé bois et marécages, rivières impétueuses et torrents écumants, aperçoivent
ses bords, ils ne peuvent retenir un cri d'admiration. Mais, dès le mois de novembre, le lac se revêt d'une couche solide de glace, et la conserve jusque vers le milieu de mai. Le thermomètre marque, durant l'hiver, ordinairement de vingt-cinq à trente degrés centigrades au-dessous de zéro, et descend, parfois, jusqu'à quarante ou quarante-cinq.
Le 5 octobre 1853, y arrivait un Oblat zélé, le P. Rémas, dans l'intention d'y fonder une mission. Durant plusieurs mois, il n'eut pour demeure qu'une petite hutte de trois ou quatre mètres de longueur, et deux mètres de haut. Pas de meuble : ni chaise, ni table, ni lit. 11 couchait sur le sol. Ce qu'il eut à souffrir, dans cet humble réduit, est indescriptible.
Voleurs par nature, les Cris non seulement n'aidaient, en aucune manière, le Missionnaire à améliorer sa triste situation, mais ils tentaient de le piller, le plus possible. Et, comme, même pour des bandits de profession, il est difficile de dépouiller un homme dénué de tout, ils l'accablaient de sarcasmes et d'outrages :
— De notre part, rien pour rien, lui disaient-ils. Si tu veux que nous te rendions quelques services, tu dois amplement nous payer ; mais, toi, fais gratuitement ce que nous te demandons.
Orgueilleux à l'excès, méprisants et ergoteurs, ces sauvages, malgré leur ignorance et leur grossièreté, se croyaient très instruits. Quand le prêtre leur prêchait, ils ne consentaient à l'écouter, qu'à la condition d'éplucher toutes ses paroles, de les soumettre à leur jugement personnel extrêmement borné, de les commenter d'après leurs idées préconçues, de les noyer dans leur fatras de superstitions ridicules, de sorte qu'à la fin il n'en restait plus rien de reconnaissable. Leur immoralité ne le cédait en rien à celle des Montagnais, au contraire.
Isolement à des distances énormes de tout pays civilisé ; la faim, le froid, la misère ; les déceptions ; l'inutilité apparente de l'abnégation quotidienne, du dévouement et de l'héroïsme !... il faut vraiment bien aimer Dieu et les âmes, pour persévérer sans défaillance, des années entières, dans de telles conditions !...
Le P. Rémas était un de ces vaillants, capables de tout endurer par vertu. Il ne se découragea point, et, à force de patience, acquit une certaine influence sur ces esprits insensibles.
Désireux de construire une chapelle, il en posa la première pierre, au mois de mai 1854. Mgr Taché présida la cérémonie, et, pour exciter le zèle des néophytes, abattit, lui-même, de ses propres mains, un des arbres destinés à l'édifice projeté.
Un établissement était d'autant plus nécessaire au lac La Biche, que les Anglicans, protégés par plusieurs agents de la Compagnie de la baie d'Hudson, méditaient d'y implanter leurs erreurs.
A défaut de ministres attitrés, qu'ils n'avaient pas encore en nombre suffisant, pour les installer dans les divers postes à leur convenance, ils envoyèrent au lac La Biche et ailleurs, d'abord, des métis de leur secte, avec des secours abondants, pour séduire les sauvages.
Ensuite arriveraient de faux pasteurs, non moins fournis d'argent ; prédicants « aux doigts dorés », comme les appelait l'évêque. Le zèle des Missionnaires semblait avoir excité celui des Sociétés protestantes.
— Que la Sainte Vierge s'en mêle ! écrivait le P. Rémas, car les vêtements, le tabac et les louis d'or promis aux sauvages pour les entraîner dans l'hérésie, impressionnent plus leur cœur que les discours par lesquels on leur dit qu'il faut renoncer au vol, à la polygamie et aux vices affreux dans lesquels ils sont plongés... Aussi répètent-ils que notre religion est trop exigeante, et ne rapporte rien, tandis que celle des ministres qui permettent de garder plusieurs femmes, est très commode et rémunératrice.
Pour renverser les obstacles accumulés par le démon, la mission fut dédiée à Notre-Dame des Victoires.
— Espérons, disait Mgr Taché, que la glorieuse Reine du ciel triomphera, cette fois encore, de son ennemi.
Comme signe de prise de possession officielle de ce beau pays par le catholicisme, on érigea une grande croix, sur une île, au milieu du lac.
Émule des saints de la Thébaïde, le bon P. Rémas pratiquait des mortifications de tout genre. N'ayant pas encore de Frère convers, et devant être lui-même son cuisinier, il jetait pêle-mêle dans une marmite, le lundi matin, les pauvres aliments qu'il avait pu trouver.
Ce mélange, peu ragoûtant, une fois à peu près cuit, servait jusqu'à la fin de la semaine. En cela, comme en d'autres points, il imitait le saint Curé d'Ars, avec, en plus, le terrible froid de l'Amérique septentrionale à supporter, dans une masure branlante, ouverte à tous les vents.
Pour se procurer de l'eau potable, il brisait, à coups de pic, la glace épaisse du lac.
Si pénible à ses débuts, l'établissement du lac La Biche devait acquérir, plus tard, avec un développement appréciable, une importance toute spéciale pour les missions du Nord-Ouest. Deux routes fluviales le mettaient en communication relativement facile avec l'Ile-à-la-Crosse et le lac Athabaska.
La première était la rivière aux Castors, Beaver river, dont une des sources est dans le voisinage de la résidence du lac La Biche, et qui
débouche dans le lac de rile-à-la-Crosse, en face de la maison des Missionnaires. Une semaine de navigation en canot d'écorce suffisait pour s'y rendre.
La seconde route était la rivière Athabaska elle-même, qui, par l'un de ses affluents de droite, reçoit les eaux du lac La Biche. On pouvait ainsi, à peu près dans le même laps de temps, se transporter de là à la mission de la Nativité, et, en traversant le lac Athabaska, poursuivre jusqu'à Notre-Dame des Sept-Douleurs.
Sur cette voie, cependant, se rencontraient de sérieux obstacles.
Près de son confluent avec l'émissaire du lac La Biche, l'Athabaska est déjà aussi large que la Seine, à Paris. Elle serait donc parfaitement navigable, sans les nombreux et terribles rapides occasionnés par la déclivité du terrain. Ils se succèdent, sur une longueur de cent cinquante kilomètres, du cinquante-sixième au cinquante-septième degré de latitude nord, parmi des rives légèrement mamelonnées, couvertes de sapins (épinettes), de trembles et de peupliers-liards.
On redoutait particulièrement ces parages, depuis que plusieurs barques de la Compagnie de la baie d'Hudson y avaient fait naufrage, entraînant, avec la perte des marchandises, la mort des hommes qu'elles portaient. A la suite de cette catastrophe, la Compagnie avait abandonné cette route, pour lui en substituer une autre plus longue et plus coûteuse.
Les Oblats songèrent, les premiers, à la reprendre. Ils \oulurent examiner par eux-mêmes, si la crainte causée par un accident aussi regrettable, n'avait pas grossi démesurément les difficultés.
Mgr Taché et ses collaborateurs tentèrent de descendre, en canot, l'émissaire du lac La Biche et la rivière Athabaska, jusqu'au lac du même nom. Si le voyage ne fut pas sans incidents, il ne manqua pas d'un certain charme. Les audacieux apôtres constatèrent avec plaisir qu'il y avait beaucoup d'exagération, dans les récits effrayants qui se propageaient de bouche en bouche. En somme, excepté à l'endroit appelé le « Grand Rapide », et qu'on réussissait assez facilement à tourner et à éviter, cette rivière, si mal famée, n'offrait guère plus de périls que tant d'autres sur lesquelles on se risquait si souvent.
Par cette double route on espérait faire de l'établissement du lac La Biche, où la terre est assez fertile, quand on prend la peine de la cultiver, un entrepôt, ou centre d'approvisionnement pour les missions du nord. Les Pères Tissot et Maisonneuve, aidés des Frères Bowes et Salasse, furent chargés de cette oeuvre importante.
Ils s'y dévouèrent sans compter, et en assurèrent le développement, parallèlement avec l'évangélisation. Ils construisirent maison, chapelle,
couvent des Sœurs pour école, pensionnat et orphelinat ; défrichèrent de vastes étendues de terrains, afin de fournir à la subsistance de ce personnel et des élèves, garçons et filles, tous reçus, instruits et nourris gratuitement.
De plus, ils percèrent, à travers la forêt, un chemin carrossable de plus de deux cents kilomètres, jusqu'au fort Pitt, pour unir leur beau lac aux prairies arrosées par la Saskatchewan. Cette dernière entreprise, jugée chimérique par les habitants de ces contrées, fut achevée, à leur grande stupéfaction, en septembre 1856, grâce au courage, à l'endurance
Saut d'un rapide sur la rivière Athabaska.
et à la ténacité des Missionnaires, apôtres et trappistes à la fois.
- — Misère, souffrances, privations semblent aujourd'hui impossibles, au lac La Biche, disait Mgr Taché, quelques années plus tard ; mais que les successeurs de nos premiers Pères ne l'oublient pas ! Ce bien-être est le fruit de l'infatigable énergie de leurs prédécesseurs. Il faut avoir vu, de ses yeux, les durs commencements d'une Mission ; avoir tout fait, de ses mains ; tout arrosé, de ses sueurs ; tout arraché, comme par violence, à l'excessive rigueur de nos climats, pour comprendre ce que coûtent ces créations, au milieu du désert !
Est-ce qu'il ne paraît pas surhumain vraiment de conduire tant
d'œuvres, à la fois ? S'appliquer à l'étude des langues sauvages si variées et si ardues ; instruire les ignorants avec une inlassable patience ; exercer le saint ministère, avec ce zèle que Dieu a droit d'exiger de ses fidèles serviteurs ; pourvoir à sa propre subsistance et à celle d'un nombreux personnel, par un labeur quotidien des plus pénibles ; ouvrir des routes ; multiplier les ressources matérielles d'un pays, pour amener, peu à peu, les indigènes à changer leurs habitudes nomades, en un genre de vie plus stable et moins dangereux pour leur âme, qui les groupera, autour de leurs chapelles, en ferventes chrétientés !
Comment réaliser ce vaste programme, dans son ensemble et ses détails, sans des aptitudes spéciales, qui ne sont pas requises, d'ordinaire, pour être un bon prêtre, ou un excellent religieux ; mais qui étaient indispensables aux sujets envoyés dans le Nord-Ouest de l'Amérique, à une époque où les circonstances étaient si exceptionnellement défavorables ?
Ayant à convertir les païens et à dompter les éléments, ils devaient non seulement être acteurs intelligents et dévoués du grand drame de la régénération des peuples qui leur étaient confiés, mais aussi créer, de toutes pièces, les établissements nécessaires à cette régénération.
Si les arbres géants de la forêt cédèrent à leurs vigoureux coups de hache, les prédicants méthodistes « aux doigts dorés » reculèrent aussi devant la force de leur argumentation.
Une fois de plus, Notre-Dame des Victoires triompha de l'hérésie.
§2 Au Lic Sairûe-^nne. — Le P. Lacombe,
Manito-Sakahigan (lac du Diable), tel était, avant l'arrivée des Missionnaires catholiques, le nom du charmant petit lac, qui j^orte actuellement celui de Sainte-Anne, patronne du Canada. Il se trouve à une soixantaine de kilomètres, à l'ouest d'Edmonton.
De 1844 à 1853, il fut visité alternativement, à intervalles assez éloignés, par deux prêtres séculiers, MM. Thibault et Bourrassa. Ceux-ci s'étant définitivement retirés, Mgr Taché leur donna comme successeur, à demeure, M. Lacombe, prêtre canadien, décidé à entrer chez les Oblats, pour se consacrer à l'évangélisation des peuplades du Nord-Ouest.
Jeune, plein de force, d'énergie et d'initiative ; très vertueux, charitable sans limite et d'un courage à toute épreuve, il possédait les langues sauvages parlées dans ces régions, car, pendant trois ans, il avait rayonné, au sud de la Rivière-Rouge, dans le diocèse de Saint-Paul, au Minnesota. Il était donc habitué déjà au genre de vie qu'il aurait à mener, et son excellente santé lui permettait d'endurer les plus rudes fatigues.
Dès qu'il le connut, l'évêque devina en lui une recrue précieuse
pour son diocèse et pour la Congrégation. Là suite montra que ces prévisions étaient justes.
Le P. Lacombe, en effet, devint un des plus grands Missionnaires du Nord-Ouest. Il acquit sur les sauvages une extraordinaire influence. Plusieurs fois, il réussit à empêcher des guerres sanglantes, de tribus à tribus. Les services rendus par lui à ces contrées furent immenses. Ils lui valurent non seulement une confiance absolue de la part des nombreuses peuplades converties par lui, mais aussi l'estime des hommes les
Le P. Lacombe.
plus hauts placés : membres du Parlement et ministres du Canada. Son nom est légendaire, depuis les Montagnes Rocheuses jusqu'au Saint- Laurent (1).
Au lac Sainte- Anne, tout en étant Missionnaire, il se forma à l'état religieux, sous la direction du P. Rémas, transféré, dans ce but, du lac La Biche, au mois de septembre 1855.
Pour être fait dans des conditions un peu particulières, ce noviciat
(1) Cf. K. Hughes, Father Lacombe. The Black-Bobe Voyageur, in-8o, Toronto, 1911.
n'en fut pas moins des plus réguliers et des plus fervents. Le P. Rémas, nous l'avons dit, était un religieux très pieux et très austère. Durant ce temps d'épreuve, à diverses reprises, il témoigna du mérite de son disciple en termes tels, que Mgr Taché écrivait au Su2:)érieur général :
— Le P. Lacombe, d'après les rapports de son Père Maître, pratique des vertus dignes des saints à canoniser : cela ne m'étonne pas, vu ce que je connais de lui.
Oblat, le P. Lacombe fut un des apôtres les plus actifs de tout le bassin de la Saskatchewan. Du lac Sainte- Anne, il entreprit de lointaines excursions pour étendre le royaume de Jésus-Christ. Il s'avança vers l'ouest, jusqu'au fort Jasper, merveilleusement situé au pied des Montagnes Rocheuses, près de la source de la rivière Athabaska,où le P. Rémas vint, trois fois aussi, les années suivantes. Vers le nord, le P. Lacombe alla jusqu'au petit lac des Esclaves et à la rivière La Paix, sur un rayon de cinq à six cents kilomètres.
Les progrès de la Foi, au lac Sainte-Anne, grâce aux travaux des Pères Rémas et Lacombe, aidés par les Pères Frain, Caer, etc., furent sensibles. Mgr Taché, dans ses ^dsites pastorales, y goûta d'abondantes consolations. Sa joie était profonde, en considérant ces chrétiens sincères, naguère infidèles plongés dans tous les vices.
Une première chapelle, bâtie par les Missionnaires, bientôt ne suffit plus, à cause du nombre croissant des conversions. On dut songer à l'agrandir. On y ajouta avissi une école et un couvent pour les Sœurs de la Charité, ou Sœurs Grises de Montréal. Elles acceptèrent, en 1858, de se charger de l'éducation des enfants et du soin des malades, au lac Sainte- Anne, comme elles le faisaient, depuis quelques années, à Saint -Boniface, comme elles le firent ensuite à l'Ile-à-la-Crosse.
Non seulement les Misi^ionnaires élevaient ces divers édifices, mais ils persuadaient à leurs ouailles de se construire aussi des demeures plus confortables. Le P. Tissot vint enseigner aux habitants à faire de la chaux, comme il l'avait appris à ses paroissiens du lac La Biche.
Émerveillés, les sauvages s'écriaient :
— Comme ils sont habiles en médecine, ces hommes de la prière !... avec des pierres, ils font de la farine !
Pour les sauvages, le mot médecine est synonyme de sorcellerie.
Non, les Missionnaires n'étaient pas des sorciers, ni des jongleurs, ni des initiés aux sciences occultes, comme se l'imaginaient ces pauvres enfants des bois. Mais ils n'étaient pas, non plus, des « éteignoirs », comme les libres-penseurs l'ont si souvent répété des prêtres catholiques.
Messagers de la bonne Nouvelle, les Missionnaires se préoccupent, avant tout, du royaume de Dieu, et ils indiquent les moyens pour y
parvenir ; néanmoins, ils ne dédaignent pas d'enseigner, aussi, bien des choses utiles à la vie de ce monde.
Apôtres de l'Évangile, ils furent aussi les pionniers de la civilisation.
Ne reculant pas devant les entreprises les plus gigantesques, le P. Lacombe se hasarda à ouvrir une route carrossable, depuis le lac Sainte-x\nne jusqu'à Winnipcg. sur un parcovirs de plus de dix-huit cents kilomètres.
L'immense prairie, à peu près plate, n'exigeait pas, c'est vrai, de grands travaux d'art ; mais il fallait passer une foule de rivières et de marécages, et se risquer à travers des contrées infestées par diverses tribus qui n'étaient encore que des bandes de redoutables brigands.
Le fort des Prairies (Edmonton).
Malgré tant d'obstacles, le succès couronna les efforts. Pendant de longues années, la riche Compagnie de la baie d'Hudson, elle-même, profita, pour ses caravanes, de cette route due au génie organisateur et à la persévérance du Missionnaire.
A cette époque furent non seulement évangélisés les Cris, mais les Pieds-Noirs, les Gens-du-Sang et les Piéganes.
Dans une de ses excursions auprès d'eux, le P. Rémas eut la consolation d'arrêter une guerre meurtrière que se faisaient ces terribles sauvages. Il empêcha aussi le massacre, en masse, d'une tribu nombreuse surprise par ses ennemis. La croix à la main, le Père, intrépide, s'avança à la rencontre des assaillants, et par ses paroles apaisa leur fureur.
Saint-] oachim. — "Edmonton.
De la mission du lac Sainte-Anne dépendait celle de Saint -Joachim, au fort Edmonton, ou fort des Prairies. Ces deux missions, considérées comme n'en faisant qu'une, étaient, cependant, distantes d'une soixantaine de kilomètres. Il en résultait pour les Pères Rémas et Lacombe un surcroît de courses, d'au moins deux mille kilomètres par an.
Leur présence, en effet, y était souvent requise, car, outre les nombreux employés, métis et canadiens, séjournant habituellement dans ce fort, l'un des plus importants de l'ouest, un millier de sauvages le fréquentaient, aux époques désignées pour la traite des fourrures.
— Certains jours, c'est une véritable tour de Babel, écrivait le P. Rémas, le 5 mai 1857. On n'y parle pas moins de huit langues différentes.
Mgr Taché ne manquait pas de s'y arrêter, durant ses visites pastorales. On l'y recevait toujours avec de grands honneurs. Alors le pavillon d'allégresse flottait dans les airs, et le bruit du canon réveillait les échos d'alentour.
Les chefs qui se succédèrent à ce poste, catholiques ou non, prodiguèrent aux Missionnaires les marques de respect et d'attachement. Ils construisirent, à leurs frais, dans l'intérieur du fort, une jolie petite église, à laquelle s'adjoignit ensuite une maison pour les Pères.
§ 4 Le long de la Saskatchewan .
Plusieurs établissements pour le commerce des pelleteries s'échelonnaient sur les rives de la branche nord de la Saskatchewan. Malgré l'espace si considérable qui les séparait, ils furent visités régulièrement et souvent par les Oblats de l'Alberta.
Un de ceux qui avaient la plus triste renommée était celui de Carlton, à une centaine de kilomètres en amont de la ville actuelle de Prince- Albert.
Les tribus qui s'y assemblaient, étaient des plus dégradées par l'abus des liqueurs alcooliques, fournies abondamment par des traiteurs sans conscience. On décida que, pour les tirer de cette abjection profonde, un Missionnaire y résiderait, une partie de l'année. Le P. Moulin fut le premier, à qui échut cette tâche difficile. Il y arriva, au commencement de décembre, par des chemins affreux, la neige n'étant pas encore assez dure pour
supporter les traîneaux (circonstance exceptionnelle à cette époque). Les rivières et les lacs n'étant qu'à demi gelés, la marche n'avait lieu qu'au prix de fatigues extrêmes, et non sans péril.
Mais, là aussi, le Seigneur avait ses élus. N'est-ce pas toujours par la croix qu'on arrache les âmes au démon ? Le P. Moulin accepta joyeusement les soujffrances et les angoisses du sacrifice. Dieu l'en récompensa, en lui accordant la joie de voir, par son ministère, la grâce opérer des fruits abondants au milieu de ces peuplades jusqu'alors si misérables.
Presque à égale distance de Carlton et d'Kdmonton, mais à plus de quatre cents kilomètres de l'un et de l'autre, se trouvait le fort Pitt.
Au mois de mars 1854, Mgr Taché s'y était rendu, à l'occasion de sa première tournée pastorale dans son immense diocèse. Accueilli avec sympathie, il souffrit, cependant, beaucoup), en constatant dans quel état de dégradation, là aussi, vivaient les sauvages des environs.
Des employés subalternes de la Compagnie s'étaient déshonorés, en achetant à vil prix, au moyen de quelques litres d^eau-de-jeu, les fourrures les plus précieuses. Outre le tort matériel qu'ils faisaient aux sauvages ignorant la valeur réelle des objets, ils leur en causaient un bien plus grand encore, en développant chez eux cet instinct, presque irrésistible, qui les portait à l'abus des liqueurs enivrantes. L'ivrognerie les conduisait par une pente fatale aux pires excès : le vol, le meurtre, les pratiques les plus abominables du paganisme et l'immoralité la plus éhontée.
— Ce peuple, disait Mgr Taché dans une de ses lettres, ne prend pas pour lui la défense du roi-prophète : Nolite fieri sicut equus et mulus quitus non est intellectus {Ps. XXXI, 9). L'animal sans raison ne descend pas plus bas !
L'apôtre résolut de ne rien négliger, pour restreindre et abolir, si c'était possible, la coutume, chère aux gens sans conscience, de s'enrichir aux dépens de ces infortunés, dont on détruisait la santé physique, en même temps qu'on les plongeait davantage dans l'abîme des vices les plus dégoûtants.
Peu à peu il y réussit, en partie du moins, et obtint, de plusieurs des principaux agents, l'assurance qu'ils mettraient fin, désormais, dans leurs districts respectifs, à cet infâme commerce. Néanmoins, ces échanges funestes continuèrent, en cachette, par l'effet de la cupidité criminelle de quelques individus attachés à la Compagnie ; et, si de sages mesures contribuèrent à diminuer le mal, elles ne purent le détruire complètement.
Saint-Albert.
Les progrès de la Foi dans le centre de l'Alberta y rendaient nécessaire un autre établissement. Mgr Taché et le P. Laconibe parcoururent la contrée, pour chercher quel serait remjilacement le plus convenable. Après de nombreuses expéditions en traîneaux et en raquettes, ils arri- \èrent, à la fin de décembre 1860, sur le sommet d'une colline dominant la vallée de la rivière Esturgeon, là où ce cours d'eau, revenant siu* lui-
Colline de Saint-Albert. — Au eentrc, la eathédrale bâtie en 1S70. A gauche, le couvent des Sœurs Grises. A droite, l'évèehé et la ferme.
même en gracieux méandres, traverse un joli petit lac, à ime douzaine de kilomètres au nord-ouest d'Edmonton.
Frappé de la beauté du spectacle, l'évcque s'arrêta, et. se tournant \'ers son compagnon, lui dit :
— En vérité, ce site est charmant : je le choisis pour la mission nouvelle, et, en l'honneur de votre patron, je l'appelle Saint-Albert.
Puis, plantant dans la neige son bâton de voyageur, il ajouta :
■ — Ici même, construisez la chapelle.
A cet endroit, quelques mois après, se dressait l'autel d'une modeste église qui serait, plus tard, cathédrale.
Dans les desseins de Dieu, en effet, ce nouvel établissement était destiné à devenir un siège épiscopal.
Autour de la chapelle et du presbytère, une vingtaine de familles métisses, attirées par la fertilité du sol, commencèrent à se grouper, durant l'été de 1861. Ce chiffre augmenta insensiblement, et la ville grandissante de Saint-Albert acquit, dans la suite, assez de notoriété pour donner son nom à toute la province de l'Alberta.
Le solide pont en bois que le P. Lacombe jeta sur la ri\'ière, fut le premier et longtemps le seul, dans tout le vaste territoire soumis à la Compagnie de la baie d'Hudson. C'était, pour l'époque, une \Taie merveille. Sauvages et métis le passaient et repassaient sans cesse, uniquement pour le plaisir de se promener ainsi, à pieds secs, au-dessus de l'eau. Les hommes civilisés l'admiraient aussi. Lord Milton et le docteur Cheadle en parlent avec grands éloges, dans le compte rendu de leur voyage à travers le Nord-Ouest (1).
(1) Cf. ^Milton et Cheadle, The Xorth-West Passage bi/ Laiid, in-S», Londres, 1865, p. 184 sq.
Un des rapides de la rivière des Esclaves, près du fort Smith. (Voir p. 211). II 14