‹ Cent ans d'apostolat dans les deux hémisphères (volume 5)Chapitre 35 sur 83 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Au Mackenzie

Premières excursions au Grand lac des "Esclaves.

A plus de quatre cents kilomètres au nord du lac Athabaska, et à plus de mille au nord de l'Ile-à-la-Crossc, se trouve le Grand Lac des Esclaves, Great Slave Lake.

Long de cinq cent cinquante kilomètres, et large d'une centaine, il a une superficie de plus de vingt-six mille kilomètres carrés. C'est, comme nous l'avons dit, quarante-cinq fois, au moins, celle du lac de Genève.

Son nom lui vient de la tribu des Esclaves qui habitent ces parages désolés, et sont ainsi appelés, parce qu'ils furent, plusieurs fois, sous la domination tyrannique des Cris.

Dans la partie occidentale, cette mer intérieure, traversée par la rivière des Esclaves, présente une teinte jaunâtre ; mais, en dehors de cette région boueuse, les eaux sont limpides. Au-dessus, s'élèvent des îles de granit, polies par l'action des glaces, et ressemblant, de loin, à de nombreuses baleines au dos arrondi et dominant les flots. Une suite de roches lui font, au nord et à l'est, une ceinture pierreuse de plus de cent mètres de hauteur.

La glace, en hiver, atteint une épaisseur de trois à quatre mètres, et le thermomètre marque jusqu'à cinquante degrés centigrades au-dessous de zéro ; même davantage. Durant le mois de juillet, des banquises se promènent encore à la surface.

Vers l'océan Arctique s'étendent des terres stériles et nues, barren grounds, patrie des rennes des déserts et du bœuf musqué ; au sud, dans les hallicrs touffus, vivent, de préférence, l'orignal, ou élan, et le caribou, ou renne des bois.

Diverses tribus sauvages errent dans ces vastes régions. Outre les Esclaves, ce sont les Plats-Côtés-de-Chiens, qui prétendent descendre d'un gros boule-dogue ; les Peaux-de-Lièvres, dont les vêtements sont taillés dans la peau de cet animal ; les Couteaux-Jaunes, Yellow-Knijes,

que Franklin appelait aussi les Cuivres, Copper-Indians, parce qu'ils se servaient du cuivre d'une mine voisine pour faire leurs couteaux, lances, têtes de flèches et autres instruments.

Pendant le second séjour du P. Taché au lac Athabaska, du 20 septembre 1848 au 2 janvier 1849, arrivèrent plusieurs sauvages du Grand Lac des Esclaves, qui assistèrent aux exercices de la mission. Émus par ce qu'ils entendirent, ils le supplièrent de les suivre jusqu'au pays qu'ils habitaient, afin d'annoncer la bonne Nouvelle aux membres de leur tribu.

Obligé de retourner à l'Ile-à-la-Crosse, le P. Taché ne put, malgré son vif désir, se rendre à leur invitation.

— Si, l'année prochaine, je suis le Missionnaire d'Athabaska, leur dit-il, j'espère aller jusqu'au Grand Lac, comme vous le souhaitez.

L'année suiv'ante, cette excursion apostolique ne fut pas possible. Puis, le P. Taché, préconisé évêque d'Arath, dut partir pour l'Europe, d'où il ne revint à l'Ilc-à-la-Crosse que le 11 septembre 1852.

Mais, pendant ce temps, le P. Faraud tentait cette œuvre d'évangélisation, au printemps de 1852, malgré la longueur de la route et les obstacles amoncelés sous ses pas.

Ce n'est pas sans peine qu'il descendit la rivière des Esclaves. Les rapides y sont moins nombreux que sur la rivière Athabaska, car ils ne s'échelonnent que sur une vingtaine de kilomètres, dans le voisinage du soixantième degré de latitude, près du fort Smith. En revanche, ils présentent beaucoup plus de dangers, étant constitués non par de simples déclivités du terrain, mais par un chaînon secondaire des Montagnes Rocheuses qui, se détachant du massif principal au-dessus du cinquantesixième degré de latitude, se dirige obliquement vers le nord-est.

La magnificence du spectacle n'ôte rien à l'épouvante qu'il inspire, quand on se dit qu'il faut se risquer par là.

Comment, sans un mépris absolu de la mort, se hasarder sur ces pentes effrayantes, où les ondes mugissantes, chevauchant les unes sur les autres, bondissent furieuses, et d'où, avec un bruit assourdissant, elles se précipitent contre les énormes blocs qui obstruent le passage ?

Entre les murailles de rochers se forment des chemins tortueux, recourbés en tous sens, et, parfois, si étroits, que le canot s'y faufile à peine. Certains de ces goulets sont si repliés sur eux-mêmes, qu'ils paraissent sans issue ; puis, après un brusque détour, ils s'élargissent, et se subdivisent en divers bras, dont plusieurs mènent à des gouffres béants, dans lesquels on irait immanquablement s'abîmer, si l'on se trompait de voie.

Ajoutez à ces difficultés un inextricable enchevêtrement de branches.

212 DAXS LE XORD-OUEST AMÉRICAIX

de racines et de troncs d'arbres, arrachés par les grandes crues aux rives escarpées, entraînés avi loin, et laissés un peu partout, entassés pêle-mêle jusque dans le lit du torrent.

Quelle adresse extraordinaire n'exige jkis la conduite d'une- cin])arcation. parmi tant de périls !

Saisie par le courant, elle est emportée connue une plume, avec la rapidité de la flèche. On entend l'air siffler aux oreilles, tandis que des flots d'écume montent à l'assaut de la proue, et que des paquets d'eau inondent les voyageurs, ou les fouettent au visage. Instinctivement, pour éviter le vertige, on ferme les yeux ; mais on les rouvre bien vite, car ce n'est pas le moment d'être distrait.

En arrière, le timonier, qui doit être doué d'une force peu commune, le front tendu, le regard fixe, le buste arqué, étreint solidement, de sa main de fer, l'épais aviron qui lui sert de gouvernail.

A l'instant précis, où l'on va, ce semble, irrésistiblement s'écraser contre une roelie, une vigoureuse pression, sur cette sorte de pagaie, fait dévier l'esquif, et l'on frôle l'obstacle sans le toucher...

Sed, uno recedente, non déficit aller. Le danger est j^artout : de\ant, à bâbord, à tribord, en haut, en bas... Aussi, sans lâcher le gouvernail, le pilote est constamment en mouvement, sautant avec agilité par-dessus la barre, à droite, à gauche, d'un bord à l'autre, pour imprimer à la nacelle des oscillations irrégulières qui lui permettent de franchir, comme en glissant à leur surface, les innombrables récifs dont \v eanal est semé.

De son côté, un homme arc-bouté sur la proue, tient, pointée devant lui, une perche, que le pilote ne perd pas des yeux. Elle lui indique les écueils qu'il ne voit pas, de l'endroit où il s'adonne à cet exercice ininterrompu de gymnastique et de voltige, car elle dé\ae dès que, sous les vagues, se dissimule, à peu de profondeur, quelque arête traîtresse. Ces déviations presque imperceptibles lui révèlent les périls cachés, d'autant plus redoutables, qu'ils peuvent n'être pas aperçus à temps.

Vigilance continuelle, sûreté de coup d'œil, présence d'esprit, énergie qui ne faiblisse pas, sont indispensables.

Parfois, hélas, elles ne suffisent point. Ces terribles rapides furent le théâtre de bien des catastrophes. Plusieurs de nos excellents Missionnaires, même récemment, y trouvèrent la mort, à un âge qui promettait encore, aux nobles et saintes cavises de l'apostolat et de la civilisation dans ces contrées reculées, de longs et précieux services. -

Très symjjathique fut l'accueil des sauvages du Grand Lac des Esclaves.

— L'enthousiasme de ces pauvres gens serait difficile à dépeindre.

AU MACKEXZIE

écrivait Mgr Taché à Mgr de INIazenod, le 26 décembre 1852. Le P. Faraud m'a dit sur cette mission des choses aussi merveilleuses qu'intéressantes. Les prodiges de la grâce ont rempli son cœur d'une sainte joie. Il a peine à comprendre ce dont il a été témoin. Les dispositions des peuplades indiennes qui n'ont pas encore abusé du don de Dieu, sont vraiment admirables. Comme il fait bon, alors, être Missionnaire !...

Si les fatigues furent nombreuses pour le P. Faraud, les consolations ne le furent pas moins. Ses sauvages l'entouraient, tout le jour, et une partie des nuits. Assoiffés de vérités surnaturelles, ils n'étaient jamais assez longuement avec celui qu'ils vénéraient comme le messager du ciel.

Canot entraîné par le courant sur les rapides de la rivière des l-^sclaves.

Leur empressement rappelait celui des Juifs auprès du Sauveur, durant sa vie mortelle. C'était le même attrait pour leurs cœurs droits. L'apostolat n'est-il pas la continuation de l'œuvre du Verbe incarné sur la terre ? Comme son Père l'a envoyé, ainsi il envoie ceux qu'il a choisis. Siciit misit me Pater, et ego mitto vos. (Joan., XX, 21.)

Comment, en effet, sans cette coopération invisible de Dieu, expliquer les résultats étonnants produits au milieu de hordes barbares et grossières par la présence d'un Missionnaire, inconnu jusque-là ?

Parfois, il ne possède encore que très imparfaitement leur idiome étrange. En balbutiant, il expose des dogmes supérieurs à la raison humaine ; il promulgue des obligations morales contraires aux instincts

les plus violents de la nature déchue ; il parle de la nécessité de l'abnégation...

On l'écoute... Bien plus, on se laisse persuader, convaincre, captiver, entraîner par lui, tandis que les prédicants de l'hérésie « aux doigts dorés », malgré leurs séduisantes promesses, n'opèrent aucune conversion sérieuse.

Ces esprits incultes distinguent le bon pasteur du mercenaire, et comprennent que l'envoyé de Dieu n'est pas un homme comme les autres. Ses paroles sont sacrées, et, quand il commande, on lui obéit.

— Je vous ferai pêcheurs d'hommes, avait dit Jésus à ses apôtres. Cette promesse, renouvelée à travers les siècles, se réalisa d'une façon singulière, sur les bords du Grand Lac des Esclaves, où nul prêtre, avant le P. Faraud, n'avait encore paru.

§ 2 Mission Saint-Joseph efforts du protestantisme pour empêcher cette fondation.

Des visites passagères ne suffisaient pas pour des âmes aussi bien disposées.

Au mois d'avril 1856, le P. Faraud repartait du lac Athabaska, avec l'intention de fonder, cette fois, un établissement définitif, dans le voisinage du fort Résolution, situé près de l'embouchure de la rivière des Esclaves, au delà du soixante-unième degré de latitude nord.

Il entre dans les desseins de la Providence que le zèle soit contrarié. Le démon ne lâche pas volontiers sa proie, et il ne néglige rien pour la retenir.

En général, les employés de la Compagnie de la baie d'Hudson avaient montré de la bienveillance aux Missionnaires, et même favorisé leur ministère. L'un d'eux, pourtant, et des plus hauts placés, M. Anderson, surintendant de l'immense district du Mackenzie, voulut enrayer les progrès du catholicisme. Il ordonna à tous les chefs de poste dépendant de lui, de n'accorder l'hospitalité à aucun prêtre romain dans les forts dont ils avaient la garde.

A son arrivée, le P. Faraud vit donc le vide se creuser devant lui. Les officiers subalternes, redoutant de se compromettre, étaient gênés en sa présence. Pour l'éviter, le commandant du fort Résolution se retira dans ses appartements, craignant ou de désobéir à son supérieur, ou d'agir grossièrement envers celui qui venait momentanément lui demander un abri.

Mais la difficulté avait été prévue par le Missionnaire, qui avait pris ses précautions en conséquence. Il exhiba une lettre du Gouverneur

général de la Compagnie, enjoignant de le traiter avec courtoisie, et de l'aider loyalement.

De haute lutte, Mgr Taché avait obtenu à Londres cette lettre de recommandation du Gouverneur général, qui, lui aussi, ne goûtait pas le projet d'un établissement catholique sur les bords du Grand Lac des Esclaves.

Sa réponse avait, d'abord, été vive, presque insolente et pleine de reproches contre les Missionnaires. L'évêque réfuta avec calme, mais avec une rigueur inflexible, les assertions fausses et les préjugés. Cette plaidoirie, toute de bon sens et de logique, modifia complètement les idées du potentat protestant, qui formula des excuses, et octroya gracieusement la lettre de recommandation demandée.

— Ce sera le salutem ex inimicis nostris, disait Mgr Taché à Mgr de Mazenod, en lui annonçant cette consolante nouvelle. Le salut nous viendra de nos ennemis. C'est un joli démenti à l'adresse de M. Anderson. Il s'était vanté, auprès de ses employés et des sauvages, qu'il empêcherait bien les prêtres de pénétrer dans tout le district du Mackcnzie, à la tête duquel il se trouve. Voilà ses calculs déjoués, et ceux du démon aussi.

Il importait de profiter au plus tôt de cet avantage, pour arrêter dans son germe une opposition qui n'aurait cessé de croître et de susciter des obstacles toujours pénibles, parfois même insurmontables.

La fondation d'une mission au Grand Lac des Esclaves était de nature à fermer à l'hérésie cette portion si vaste du diocèse de Saint- Boniface, car, si les protestants cherchaient à devancer les prêtres catholiques, ils hésitaient à se fixer là où ceux-ci s'étaient déjà établis.

Comme l'avait présagé Mgr Taché, ce fut bien le salutem ex inimicis. A la vue de la lettre que lui exhiba le P. Faraud, le chef du fort Résolution se hâta de lui ouvrir toutes grandes les portes du poste. Il ne se souciait pas de désobéir au Gouverneur général pour plaire à M. Anderson. Les autres employés, commis et agents de tout ordre, l'imitèrent dans sa volte-face, et voulurent même faire oublier, par leur empressement, l'indifférence ou l'hostilité des premiers moments.

Ainsi ce nuage passager, qui avait semblé le précurseur d'un redoutable orage, contribua au succès final.

Dédiée à saint Joseph, la mission fut érigée svn- l'île de l'Orignal, près du fort Résolution. Sans retard, le P. Faraud entreprit, et mena à bon terme, la construction d'une chapelle et d'une maison destinée aux Missionnaires qui, après lui, continueraient son œuvre.

C'est ce qui faisait écrire à Mgr Taché, six ans plus tard, quand le P. Faraud, promu à l'épiscopat, fut devenu le premier vicaire apostolique de l'immense district d'Athabaska-Mackenzie :

216 DANS LE NORD-OUEST AMERICAlxV

— Nos Pères de Saint-Joseph, comme ceux de la Nativité, habitent encore les demeures élevées par celui auquel la Providence a confié naguère la houlette pastorale. La main qui les bénit, est celle qui les a logés.

Habile constructeur, le P. Faraud travailla, avec plus d'entrain encore et de persévérance, à la régénération des païens. Il jouit, dans ce ministère, des plus douces et des plus abondantes consolations. Par leur fidélité et leurs progrès dans la pratique des vertus chrétiennes, ses chers Indiens le dédommageaient des héroïques fatigues qu'il s'imposait pour leur salut.

Plusieurs Oblats vinrent unir leurs efforts aux siens. Parmi eux, citons le P. Grollier, remplacé par le P. Grandin à Notre-Dame des Sept-Douleurs ; les Pères Eynard et Gascon, les Frères Perréard et Kearney, etc.

Rendez-vous de nombreuses tribus, ce poste, le plus avancé qu'on eût encore dans le nord, se transformait, vu le chiffre croissant de conversions, en foyer d'où jaillissait, dans la direction du pôle arctique, une lumière bienfaisante, destinée à éclairer jusqu'aux extrémités les plus reculées de ces immenses champs de neige.

Bientôt la croix du Christ, portée si courageusement par les Oblats, serait plantée par eux sous le cercle polaire, et, plus loin encore, sur les rivages inexplorés de l'Océan Glacial.

Sur le fleuve géant. — «La] lutte pour la conquête des âmes.

Mécontent que, malgré lui, les Missionnaires se fussent établis près du fort Résolution, M. Anderson, pour se venger, résolut d'appeler des ministres protestants.

Le jour même de l'arrivée du P. Eynard et du Frère Perréard, 12 avril 1858, débarqua un gentleman gros et gras, M. Hunter, s'intitulant pompeusement archidiacre de l'église Anglicane.

En homme avisé, il ne s'arrêta, là, que peu de temps, assez seulement pour reprendre haleine. Il comprenait parfaitement que son prosélytisme, s'exerçant en présence des prêtres catholiques, serait frappé de stérilité. Son intention, aussi hardie que machiavélique, était de se porter à plus de cinq cents kilomètres vers le nord-ouest, jusqu'au fort Simpson, situé au confluent de la rivière aux Liards, et chef-lieu de tout le vaste district du Mackenzie.

M. Anderson, dont ce poste avait été jusqu'alors la résidence, venait d'être changé ; mais son successeur, M. Bernard Ross, était aussi fanatique;

de plus, très désireux d'épouser une jeune et pimpante demoiselle, bellesœur du soi-disant archidiacre.

Le trafiquant de bibles comptait donc recevoir au fort Simpson un accueil enthousiaste. Sous la pression du nouveau chef du district, tous les chefs des postes secondaires, ainsi que leurs agents et commis, rivaliseraient de zèle pour assurer le succès de son entreprise.

Déjà les listes de souscription circulaient parmi eux. Des centaines de louis d'or favoriseraient sa propagande.

Dans la pensée des auteurs de ce diabolique complot, c'en était fait de l'influence catholique. Quel prêtre romain serait assez osé pour se mesurer avec un personnage tel que l'archidiacre, disposant de sommes considérables et soutenu par tout le personnel de la Compagnie dans le district ?

L'honneur de la vraie religion exigeait qu'on relevât ce défi public.

Intrépide, le P. Grollier s'en chargea.

— Le loup veut entrer dans la bergerie et la ravager à loisir, se dit-il ; je l'en empêcherai. Cet hérétique a eu l'impudence de voyager, depuis la Rivière-Rouge, avec le P. Eynard. Maintenant, il se flatte de continuer sa route seul, et de pouvoir ainsi, désormais, déblatérer à son aise contre nos dogmes. Il se trompe : je partirai en même temps. Lorsqu'il attaquera notre religion, je serai là pour la défendre. A l'énoncé de ses erreurs, j'opposerai la vérité. Si, au fort Simjjson, M. Ross me refuse l'hospitalité, je logerai sous une tente avec les sauvages. Peu importe que je n'aie pas de toit. Un soldat s'inquiète-t-il de ce mince détail ?...

Courageusement conçu, ce plan de campagne fut énergiquement exécuté. Nous allons suivre, dans ses diverses étapes, cette chasse aux âmes.

fission du Saint-Cœur de Marie, à la Grosse-Ile.

Les sauvages vivant au nord du fort Résolution n'ayant jamais vu de prêtres catholiques, M. Hunter pensait en avoir facilement raison. Il croyait donc entrer dans son domaine, en dépassant la mission Saint- Joseph.

Amer fut son dépit, en apercevant le P. Grollier qui s'élançait dans le sillage de son embarcation ; mais ce dépit se changea en colère sourde, quand, à la première escale, il constata que les sauvages qui n'avaient jamais vu ni prêtre ni ministre, s'écartaient de lui, pour se grouper instinctivement autour de la Robe Noire.

Après deux jours de navigation, on était arrive, le 14 août, à la Grosse-Ile, Big Island, située près de l'extrémité occidentale du Grand Lac des Esclaves, à l'entrée du Mackenzie.

Ses habitants, appartenant pour la plupart à la tribu des Esclaves, s'ils n'avaient pu encore contempler, de leurs yeux, le prêtre catholique, en avaient, du moins, entendu parler par plusieurs de ceux qui fréquentaient la rive méridionale du Grand Lac, et ils soupiraient après sa venue.

Aussi, à son aspect, poussèrent-ils des cris de joie et de reconnaissance. Ils lui baisaient les mains, s'inclinaient devant sa large croix d'Oblat suspendue sur sa poitrine, et le remerciaient d'avoir bien voulu les visiter, comme ils le désiraient depuis si longtemps.

— C'étaient des mercis à n'en plus finir, écrivait le P. Grollier à Mgr de Mazenod, en lui racontant cette scène attendrissante. Les mères me présentaient leurs petits enfants pour que je les bénisse.

Ahuri de ce triomphe décerné spontanément au prêtre catholique, l'opulent ministre fronça les sourcils, tandis que son visage s'empourprait de colère et de honte. Personne ne s'approchait de lui, pour lui tendre une main amie, ni même simplement pour le saluer. Si quelques regards s'arrêtaient sur lui, ils semblaient lui demander, méprisants :

— Que viens-tu faire parmi nous ?...

Confus et irrité d'être accouru de si loin pour être traité de la sorte, par ceux qu'on lui avait promis devoir être ses ouailles fidèles, il ne sut que balbutier ces mots aux officiers du poste, comme s'il avait hâte de se cacher :

— Menez-moi donc à votre maison ! Pourquoi m'attardcr ici ?

— L'Immaculée Vierge, sous la bannière de laquelle nous combattons, continue le P. Grollier, m'assistait visiblement. Elle attirait les cœurs à son divin Fils. J'étais parti de notre maison, un jour d'heureux présage : celui de sa fête, sous le titre de Refuge des pécheurs ; et j'arrivais à la Grosse-Ile, un samedi, veille de la solennité de l'Assomption.

Dès le soir, il baptisait, en plein air, devant sa tente, plusieurs enfants que lui apportèrent des métis au service du fort, et des sauvages exprimant ainsi leur désir de s'instruire pour embrasser la vraie religion.

A quelques pas de là, le ministre, de plus en plus stupéfait, grinçait des dents, furieux d'être mis complètement de côté.

Le lendemain, beau jour qui rappelle le couronnement de Marie au ciel, le Saint Sacrifice était, pour la première fois, offert sur cette île. Tous les sauvages, à genoux, contemplaient respectueux ce spectacle si nouveau.

— Pauvres gens ! s'écrie le P. Grollier. L'autel de l'immolation eucharistique était aussi pour eux la Crèche, où, la première fois de leur

vie, ils venaient adorer leur Sauveur ! Mais quels sentiments de joie surnaturelle se pressaient dans mon âme, en découvrant chez eux tant de foi et de dévotion pour nos augustes mystères !

Vite, ces sauvages eurent appris les refrains des cantiques chantés, en langue montagnaise, par les métis formant l'équipage des canots de la Compagnie, Es les répétaient en chœur, heureux d'unir leurs voix pour louer Dieu.

Cette chrétienté naissante reçut du fervent Oblat le nom de Mission

Sur le Grand Lac des Esclaves. — Même au mois de juillet, la navigation s'y fait, non sans péril, entre les blocs de glace que le vent pousse du large.

du Saint-Cœur de Marie. Il confiait ainsi à celle qui a écrasé la tête du serpent infernal, les intérêts spirituels de ses néophytes, la suppliant de les protéger toujours contre les émissaires de l'erreur.

Comme le début, la suite du voyage ne fut pour l'apôtre qu'une marche triomphale.

Chaque fois que l'on campait, le long des rives du Mackenzie, les familles sauvages rencontrées en ces endroits, témoignaient au prêtre la même sympathie, et au ministre la même indifférence.

Dans une circonstance, celui-ci étant arrivé le premier à un campe-

ment où agonisait nn vieillard, on lui cacha le moribond ; mais, aussitôt que le P. Grollier ]^arut. ou le pria de venir baptiser le malade qui l'attendait.

A toutes ks étapes, on lui apportait des enfants, pour qu'il leur conférât le baptême. Si les canots ne s'arrêtaient pas suffisamment pour qu'il eût le temps de les baptiser tous, on n'en repoussait pas moins énergiquement le ministre, et l'on promettait de transporter ces enfants, soit au fort Simpson, soit à la Grosse-Ile, où le P. Grollier les trouverait à son retour.

Une multitude de faits de ce genre prouvèrent aux messieurs de la Compagnie que les sauvages considéraient le ministre comme un intrus, et que seul le prêtre catholique possédait leur confiance.

Au fort Simpson. — Mission du Sacré-Cœur de Jésus.

Quelcpies jours d'une navigation aidée par un vent fa\orable et par le courant du fleuve, amenèrent les voyageurs au fort Simpson, centre et chef-lieu de tout le district du Mackenzie.

Là, encore, les mêmes scènes se produisirent. On apporta tous les enfants au P. Grollier, pour qu'il les baptisât. Il célébrait en public la sainte Messe, et catéchisait, du matin au soir, constanmieiit entouré d'une grande affluence.

— Je tressaille de bonheur, écrivait-il. U"iei. comme d'un nouveau Cénacle, la parole de Dieu raj^onnera jusqu'aux derniers confins du monde. Ceux qui m'écoutent avec tant d'avidité, iront au loin s'en faire l'écho. Mes;sagers, eux aussi, de la bonne Nouvelle, ils diront à leurs frères, qu'ils ont trouvé le Messie. La prophétie du Christ Sauveur se réalise : Et ego, si exaltatus fuero a terra, oninia traham ad meîpsum : Quand je serai élevé de terre, j'attirerai tout à moi. Incarné dans mes mains sacerdotales, élevé par moi au-dessus de cette terre jusqu'ici infidèle, il attire tout à Lui par son immolation eucliaristi(jue sur l'autel.

Pendant ce temps, le vide s'accentuait, de plus en ])lus. autour du ministre.

Honteux d'un pareil insuccès, il voulut, du moins, une fiche de consolation, si minime fût-elle. A tout prix, il lui fallait baptiser quelqu'un.

Dans la cuisine du fort travaillait un jeune marmiton, fils illégitime d'un Anglais disparu et d'une sauvagesse qui l'avait abandonné.

Enéné (c'était son nom) serait une proie facile, pensait M. Hunter.

Par des promesses de toutes sortes, puis par des menaces il s'efforça de le faire consentir à se laisser baptiser par lui.

Aux exhortations cauteleuses, comme aux sommations violentes, ie gâte-sauce répondait, en fuyant à toutes jambes :

— Je ne veux pas ! Je ne veux pas !

A bout de patience, l'archidiacre appela à son secours le personnel du fort : commis, agents, avec M. Ross en tête. On organise une battue générale, et l'on poursuit le fugitif dans tous les coins et recoins. A la fin, on réussit à l'enserrer dans un cercle qu'il ne pevit franchir. On met les mains sur lui, et on l'entraîne, de vive force, dans la chambre du ministre. Tandis que plusieurs le retiennent pour l'empêcher de s'échapper, l'archi-

Le fort Simpson.

diacre verse sacrilègement de l'eau sur la victime qui se débat, en criant : — Je ne veux pas ! Je ne veux pas !

Après ce bel exploit, et satisfait d'une victoire qui, à ses yeux, est le prélude d'une foule d'autres, M. Hunter convoque les sauvages.

— Vous avez méconnu mes bonnes intentions, leur dit-il. Quel est mon désir, cependant, si ce n'est de vous rendre heureux ? Je vous apporte les bienfaits de la ci^àlisation britannique. Je ferai de vous de véritables Anglais, des gentlemen. ! Bientôt s'ouvriront, dans ces contrées, de splendides écoles, où vos enfants seront instruits, nourris, vêtus et parfaitement éduqués, sans qu'il vous en coûte un sou.

A ces mots, ses auditeurs se retirèrent, en gardant un silence méprisant, et jamais plus M. Hunter ne put les réunir.

Constatant que le P. Grollier visitait chaque famille dans sa tente, surtout quand il y avait des vieillards et des malades, le ministre espéra réussir, lui aussi, par cette méthode. H essaya de se présenter. L'accueil fut des moins encourageants. Les hommes se montraient froids ; les femmes et les enfants fuyaient à son approche.

— Est-ce que ces sauvagesses et leurs vilains garnements me prendraient pour le diable ? demanda-t-il à son compagnon.

— A les voir courir, répondit celui-ci, il semblerait que telle est bien leur pensée.

— Quelle sotte race !

— Pas si sots, puisque beaucoup savent lire et écrire.

— Qui donc le leur a appris ?

— Je l'ignore ; mais ce que je sais, à n'en pas douter, c'est que le prêtre papiste leur distribue des quantités de petits livres, contenant, traduits en leur langue, des cantiques, des prières et toutes les superstitions du romanisme.

— J'ai des Bibles, moi : je leur en donnerai pour contrebalancer cette inliuence néfaste.

— Oui, mais elles sont en anglais !

— Bah! cela leur fera toujours impression, même s'ils n'y comprennent pas grand'chose. Nos Bibles si bien éditées et reliées éblouiront leurs regards.

— 11 vaudrait mieux qu'elles touchassent leur cœur.

— Par les yeux, nous atteindrons leur imagination... et leur âme. Des Bibles furent donc offertes à profusion ; mais les sauvages les

refusèrent ; ou, si quelques-uns les acceptèrent, ce fut pour... bourrer leurs fusils.

Peu de jovu's après, le P. Grollier rencontra, par hasard, le pauvre marmiton.

— Eh bien I lui dit-il, tu es donc le seul, Enéné, qui ne m'aimes pas, et qui refuses de prier avec moi !

Le malheureux fondit en larmes.

— Père, lui répondit-il, d'une voix entrecoupée par les sanglots, je t'aime, et je n'aime pas le ministre... C'est malgré moi qu'il m'a baptisé. J'ai résisté tant que j'ai pu. On m'a traîné chez lui, et, quoique je ne voulusse pas, il a versé un peu d'eau sur ma tête ; mais ce baptême ne vaut rien. Je t'en supplie, ne me rejette pas de ta religion. Père, Père, confesse-moi.

H vint, le soir même, se confesser, écouta la prédication, et, le lendemain, assista à la Messe.

AU MACKEXZIE

Si, comme on le voit, les ouailles de M. Hunter étaient extrêmement rares, elles ne lui restaient pas, non plus, longtemps fidèles.

Ne pouvant, sans se compromettre aux yeux du Gouverneur général, se débarrasser violemment du P. Grollier, M. Ross voulut, du moins, lui persuader que ses premiers succès n'étaient qu'un feu de paille, et que l'avenir, dans tout le district du Mackenzie, était pour le protestantisme.

— Voyez-vous, lui dit-il avec morgue, nous sommes riches, nous. Anglais ; et vous êtes pauvres, vous, catholiques. Notre liste de souscrip-

Grand Lac des Esclaves. — Blocs de glace entassés sur le rivage.

tions s'élève déjà à plus de douze cents dollars (six mille francs), et c'est simplement pour orner notre future chapelle, la peindre, y placer un orgue. L'archidiacre a emporté d'Angleterre des sommes suffisantes pour la bâtir lui-même... Et puis, nous aurons bientôt des écoles... Comment pouvez-vous espérer lutter avantageusement avec nous ?

— Esurientes implevit bonis, reprit humblement le Missionnaire, et divites dimisit inanes !

— Que dites-vous là ?

— Je rappelle une prophétie faite, il y a dix-huit cents ans, par la Vierge Immaculée, que vous, protestants, vous obstinez à méconnaître.

et que nous honorons, nous, catholiques, comme la très sainte Mère de Dieu.

— Et qu'annonce-t-ellc, cette prophétie ? Que signifient ces paroles ? Expliquez-les-moi. Je ne comprends pas le latin,

— Voici : Le Seigneur se plaît à combler de ses bienfaits ceux qui souffrent la faim, et à renvoyer, les mains vides, ceux qui se croient riches.

— C'est dans la Bible, cela ?

— Oui !

— Et vous pensez que cette prophétie, si c'en est une, se réalisera ici ?

— Elle s'est réalisée si souvent, ailleurs ! elle peut se réaliser encore... La Vierge Immaculée est puissante !

— Oh ! votre Vierge Immaculée !... Vierge puissante !... Je sais, je sais ! Les papistes parlent ainsi ; mais, nous, nous avons une autre puissance, plus réelle et tangible : l'or ! l'or, auquel rien ne résiste.

Obligé de retourner au Grand Lac des Esclaves, le P. Grollier laissa le fort Simpson, après y avoir établi les fondements solides d'une mission qu'il dédia au Sacré-Cœur de Jésus, afin que ce divin Cœur servît d'asile à ces âmes convoitées par l'hérésie.

Après son départ, le ministre et M. Ross pensèrent avoir plus facilement raison des sauvages. Il les menacèrent de ne plus fournir les objets nécessaires pour la chasse à ceux qui ne viendraient point ;( prier avec eux ». Puis, afin de les amener plus vite à leur sentiment, ils leur distribuèrent du tabac, leur promettant, en outre, des cadeaux bien plus importants encore.

Sans s'effrayer de ces menaces, les sauvages étaient sur le point (sacrifice pour eux presque héroïque) de jeter dans le fleuve le tabac si libéralement donné, quand un métis catholique leur fit remarquer qu'ils pouvaient le fumer en sûreté de conscience, et que savourer le parfum du précieux végétal n'était pas, de leur part, un engagement d'embrasser la religion anglicane.

Ainsi tranquillisés, les sauvages gardèrent le tabac, et en usèrent sans scrupule.

Leur fermeté, dans cette circonstance, était d'autant plus frappante, que le P. Grollier n'était plus là, pour les soutenir.

/Ii4 fort des Liards. — Mission de Saint-T^aphaël. 14 ne conquête à distance.

Déçu, le ministre s'embarqua pour le fort des Liards situé au confluent de la rivière du même nom et de la rivière Noire, Black river, à plus de

trois cents kilomètres du fort Simpson, vers l'ouest. Il espérait y réussir, puisque nul prêtre catholique n'y contrarierait son œuvre.

Pour gagner plus aisément les sauvages, il offrit à leur chef une belle et grande couverture, avec une caisse de tabac.

A son grand étonnement, le chef commença par refuser.

— Je ne veux pas de tes cadeaux, dit-il ; car ni moi, ni les miens, ne voulons prier avec toi.

Là encore, des métis catlioliques observèrent qu'en acceptant, on ne s'engageait à rien, au point de vue religieux.

— Eh bien ! soit ! reprit le chef; j'accepte. Mais, afin qu'il soit bien entendu que nous ne promettons pas de prier avec toi, je payerai tout cela avec des peaux d'orignal.

— Ignorez-vous les nombreux avantages que vous auriez à être dociles à mes enseignements ? Laissez-moi vous les exposer.

— Non, non !... Quoique nous n'ayons pas encore vu le prêtre ici, plusieurs des nôtres l'ont vu. au fort Simpson, et ce qu'ils nous ont raconté, nous détermine à ne pas vouloir d'autre religion que la sienne.

— Mais, répliqua l'archidiacre en détresse, ce prêtre est bien loin ; vous ne savez pas quand il viendra vous visiter. En attendant, je puis vous baptiser, vous et vos enfants.

— Non, non !

— Peut-être le prêtre ne viendra jamais. C'est donc préférable que je vous baptise, dès maintenant.

— Non, te dis-je : non ! Ton baptême ne vaut rien.

Comme le ministre insistait, le chef se redressa de toute sa taille, le toisa d'un regard méprisant, tendit son bras vers lui, et, d'une voix que l'indignation rendait vibrante, lui lança cette foudroyante apostrophe :

— Toi, tu n'es qu'un homme comme nous !... Tu as une femme !... Tu n'es pas l'envoyé du Grand Esprit.

Nul autre parti ne restait au ministre que celui de quitter la place. Les prévisions du P. Grollier se réalisèrent : ses néophytes étaient devenus apôtres.

Avant de s'éloigner, cependant, le faux archidiacre apprit qu'un petit enfant était très dangereusement malade. Espérant baptiser, au moins, celui-là, il se rendit à la tente, oii agonisait le moribond.

Quand la mère désolée (une sauvagesse) l'aperçut, et qu'elle comprit ce qu'il prétendait faire, elle poussa comme un rugissement de fauve.

— Va-t'en ! va-t'en ! lui eria-t-elle. exaspérée. Tu es mauvais, toi ! Ce n'est pas toi qui baptiseras mon enfant.

— Mais, c'est nécessaire, puisqu'il va mourir 1

— Va-t'en ! va-t'en ! ce n'est pas toi qui le baptiseras.

— Mais, puisqu'il n'y a pas de prêtre, ici... Tu veux donc que ton fils meure sans baptême !

— Va-t'en ! va-t'en ! Tu le mettrais en enfer, toi !... Un autre que toi le baptisera.

— Qui donc ?

— C'est mon affaire. Va-t'en !...

Force fut au ministre de reculer au plus vite, devant cette tigresse furieuse. Elle se serait précipitée sur lui, pour le mordre au visage.

A peine fut-il sorti, qu'elle appela un métis catholique, pour baptiser le pauvre petit être.

Peu d'instants après, il y avait un ange de plus au ciel.

Qui n'admirerait les voies de la Providence ! Et combien extraordinaire est l'action du prêtre, par l'effet de la grâce toute-puissante ! Les quelques sauvages que le P. Grollier avait eu l'occasion de voir, pendant son court séjour au fort Simpson, en retournant chez eux préservèrent de l'hérésie les nombreuses familles disséminées sur les bords de la ri^'ière aux Liards, sur une longueur de plusieurs centaines de kilomètres, et à une distance de sept à huit cents de la mission Saint-Joseph, sur le Grand Lac des Esclaves.

— Dieu soit loué, écrivait le zélé Missionnaire à Mgr de Mazenod. Ce poste des Liards est déjà donc notre conquête, avant même que nous y ayons paru !... Le ministre est revenu tout honteux au fort Simpson.

Il y passa l'hiver, mais sans plus de succès.

Pendant ce temps, une sauvagesse tomba gra\-emcnt malade. Le prétendu archidiacre se présenta chez elle, pour lui conférer le baptême.

— Non, répondit-elle, du ton le plus affirmatif. Je ne veux pas de tes simagrées. En consentant à ce que tu demandes, j'offenserais le Grand Esprit !

Et elle préféra se faire baptiser par un enfant de treize ans, demisauvage, mais sachant lire, et connaissant parfaitement le catéchisme.

Quand elle eut reçu de lui l'onde régénératrice, elle s'écria, transportée de joie :

— Oh ! merci ! merci ! Maintenant, je puis mourir, car je verrai Dieu ! Elle mourut, peu d'heures aj^rès.

- — Une patronne de plus au ciel, disait le bon P. Grollier. tout consolé de ce qu'il apprenait de ses chers sauvages.

Ames droites, malgré leur rusticité, ils étaient de ceux dont la fidélité fera rougir, au jour suprême des inéluctables justices, les lâches chrétiens qui ont abusé de tant de grâces.

AU MACKEXZIE

Des âmes aussi bien disposées méritaient une visite. Le P. Gascon vint, le 4 septembre, les évangéliser, et dédia cette mission à l'archange saint Raphaël. Il demanda à ce prince de la milice céleste, qui avait rendu autrefois la vue à Tobie, d'éclairer, de la lumière surnaturelle, tant d'infidèles plongés encore dans les ténèbres.

Cette prière fut exaucée. Les sauvages se rendirent en grand nombre aux instructions catéchistiques, et ouvrirent leur cœur à la vérité.

Lorsque l'acolyte de M. Hunter arriva, c'était trop tard.

Voyant la place prise et bien gardée, il plia bagage, et s'esquiva.

Près du fort Rat

Jlu fort T^aë. — Mission Saint-Michel.

Pendant le mois de mars 1859, le P. Grollicr repartit de Saint- Joseph, pour aller ouvrir, à plus de deux cents kilomètres vers le nord, une mission nouvelle. 11 l'établit près du fort Raë, situé au delà du soixantedeuxième degré de latitude, dans une très profonde échancrure de la rive septentrionale du Grand Lac des Esclaves.

En cet endroit, habitaient les Plats-Côtés-de-Chiens. Ces pauvres gens ayant entendu parler des merveilles accomplies dans les missions du

Saint-Cœur de Marie et du Sacré-Cœur de Jésus, avaient envoyé quelquesuns des leurs au P. Grollier, pour le supplier instamment de venir leur apprendre, à eux aussi, à vivre vertueusement et à connaître Dieu.

La glace couvrait encore entièrement le lac ; mais un obstacle de ce genre n'était pas de nature à l'arrêter. Désireux de prévenir, à tout prix, le ministre, il voyagea rapidement, et arriva, la veille du Dimanche des Rameaux. Pour la première fois, le Saint Sacrifice fut célébré à ce poste, le lendemain, anniversaire du jour où les Juifs s'étaient écriés, à l'approche du Sauveur des hommes : Benedictus qui venit in nomine Dotnini ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur !

Tombée dans des âmes avides de la recevoir, la bonne semence porta des fruits. Pour mieux assurer le développement du bien si heureusement commencé, la mission fut mise sous la protection de l'archange saint Michel.

— Cet ardent zélateur de la gloire de Dieu est le général en chef des armées célestes, disait le P. Grollier. Je lui recommande de veiller sur les eaux du Grand Lac des Esclaves, par où passent les ennemis de la gloire de Dieu.

Au cours des années suivantes, le P. Gascon, puis le P. Eynard continuèrent cette œuvre d'évangélisation.

Leurs nombreux convertis se montrèrent tellement attachés à la foi catholique, que les protestants jugèrent, de longtemps, inutile de tenter de faire parmi eux des prosélytes. Ce n'est qu'en 1865 qu'ils essayèrent ; mais vainement. Ni les paroles cauteleuses, ni les calomnies contre l'Église, ni l'or ne purent ébranler la constance de ces chrétiens.

Un coin de forêt dans le « Grand Nord

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