‹ Cent ans d'apostolat dans les deux hémisphères (volume 5)Chapitre 37 sur 83 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Progrès de la foi

Autour de l'Ile-à-la-Crosse.

Pendant qu'à l'extrémité septentrionale de l'immense diocèse de Saint -Bonifacc, les Oblats propageaient le catholicisme avec un zèle admirable et une indomptable énergie, des progrès analogues se réalisaient, au centre, autour de l'Ile-à-la-Crossc. et. au Sud, dans les environs de la Rivière-Rouge.

Une chaîne de hauts plateaux détachée des ^Montagnes Rocheuses, près du mont Brown, entre la source de l'Athabaska et celle de la branche nord de la Saskatehewan, se dirige vers le nord-est, jusqu'au delà du lac WoUaston. Cette muraille naturelle sépare les eaux coulant vers l'océan Glacial de celles qui se jettent dans la baie d'Hudson.

Parvenue près du cinquante-septième degré de latitude, entre le lac du Bœuf, Bufjalo lake, et la rivière de l'Eau Claire, Clearwater, affluent de l'Athabaska, elle forme ce qu'on appelle le Grand Portage la Loche, en anglais Methye Portage, série de coteaux sablonneux, à base calcaire et granitique, sur une largeur d'une douzaine de kilomètres, à deux cents kilomètres au nord-ouest de l'Ile-à-la-Crossc.

De tout temps, cette éminence fut considérée comme la porte du Grand Nord, et l'étape principale de l'interminable route allant de Winnipeg aux plages de la mer polaire.

En cet endroit, à plus de deux mille kilomètres de Saint -Boniface, se rencontraient, plusieurs fois l'année, les diverses brigades des employés de la Compagnie de la baie d'Hudson.

L'une, celle du Mackenzic, y arrivait chargée des ballots de fourrures ; l'autre, celle de la Rivière-Rouge, apportait, de son côté, les caisses de marchandises et di' provisions pour les échanges avec les sauvages.

Au retour, la brigade de la Rivière-Rouge entassait sur ses canots les précieuses pelleteries, pour les expédier en Canada, et, de là, jusqu'en Europe ; et la brigade du Mackenzic revenait vers le nord, avec les marchandises et les provisions.

Là aussi, au printemps et à l'automne, se réunissaient de nombreux sauvages. Les Pères Tissot, Végreville et autres de l'Ile-à-la-Crosse prirent donc l'habitude, dès 1854, d'y séjourner, plusieurs mois, chaque année, pour y évangéliser Montagnais et Métis.

Ainsi commença la mission de la Visitation. Les conversions y furent nombreuses et durables.

Deux ministres protestants ayant essayé, en 1859, d'j^ faire quelques prosélytes, nul ne consentit à les écouter, tandis qu'une foule compacte entourait sans cesse le prêtre catholique, pour l'entendre, lui soumettre ses différends, le consulter dans les difficultés pratiques, prier avec lui, et se confesser.

Vers la même époque, le lac Vert, Green lake, devint aussi un centre d'évangélisation. On y arrive de l'Ile-à-la-Crosse, en remontant vers le sud la rivière aux Castors, Beaver river, pendant près de cent cinquante kilomètres, jusqu'au point oi^i son lit tourne brusquement vers l'ouest. Là est le confluent du cours d'eau qui sert de déversoir au lac Vert.

Sur ses bords furent jetés les fondements de la mission de Saint- Julien. Mgr Taché, peu après sa consécration épiscopale, y vint, au mois de janvier 1853, et, depuis, les Pères la visitèrent fréquemment. C'était la première station intermédiaire entre la mission de Saint-Jean-Baptistc à l'Ileà-la-Crosse, et celle de Notre-Dame des Victoires au lac La Biche.

Bientôt, une seconde station s'ajouta sur la même route : ce fut celle de lac Froid, Cold lake, situé plus à l'ouest, à peu près à la moitié de la distance entre le lac Vert et le lac La Biche, non loin de la rive septentrionale de cette même rivière aux Castors; elle fut mise sous la protection de Saint-Raphaël.

Nous ne devons pas omettre de signaler ici les efforts héroïques tentés pour évangéliser les environs du grand lac Caribou, ou lac du Renne. Heindeer lake, situé au nord-est de l'Ile-à-la-Crosse, à plus de cinq cents kilomètres. Il ne fallut pas moins de quinze jours de courses à la raquette, ou en traîneau à chiens, pour y arriver, et par des chemins affreux. Pendant ce temps, on couchait, chaque soir, à la belle étoile, par des froids très vifs.

Avant même sa promotion à l'épiseopat, le P. Taché s'y rendit, aumois de mars 1847, en passant par le lac La Ronge, où il s'arrêta quelques jours. Les sauvages du lac Caribou l'accueillirent avec joie. Heureux de leurs bonnes dispositions, il prolongea, pendant deux mois, son séjour parmi eux, du 25 mars au 22 mai, et dédia à Saint-Pierre cette chrétienté naissante.

L'année suivante, à la même époque, il y retourna. Il eut alors le

bonheur d'affermir ses néophytes dans la foi. Un t^rand nombre d'autres ])aïcns aeeoururent de fort loin, pour entendre l'homme de la prière. Après un nouveau séjour de deux mois, il leur donna rendez-vous, pour le printemps, à l'extrémité septentrionale du lac. On lui assurait, en effet, cpie cet endroit présentait des ressources alimentaires suffisantes pour une grande agglomération de personnes, qui aurait, au contraire, beaucoup de peine à trouver sa subsistance vers le bord méridional.

Fidèle à sa parole, il se dirigea, en 1849, vers le lac Caribou. Les sauvages s'étaient engagés à lui envoyer un guide, pourle conduire à travers le dédale des broussailles et des marécages qui entourent le lac. Ce guide ne parut point, et le P. Taché, dans l'impossibilité de poursuivre sa route, dut, à son grand regret, regagner l'Ile-à-la-Crosse, sans avoir atteint le but.

Même déception, au mois de juin 1850.

Ingrats et injustes, comme ils ne le sont que tro}) soment, les sauvages eurent l'audace de se plaindre d'avoir été abandonnés, alors qu'ils étaient seuls responsables, puisqu'ils avaient oublié, ou négligé d'envoyer le guide ])romis.

A son tour, cependant, au mois de juin 1851, pendant (pie le P. Taché allait en France recevoir la consécration épiscopale, le P. Maisonneuve entreprit courageusement la visite du lac Caribou, et réussit à s'avancer jusqu'à l'extrémité septentrionale de cette mer intérieure, qui a plus de deux cents kilomètres de long sur soixante-dix de large. Il eut beaucoup à souffrir, principalement de la faim : privation d'autant plus sensible que, dispersés eux-mêmes par la disette, les sauvages restèrent invisibles.

Le site, examiné avec attention, lui sembla très peu apte à un établissement. Ni bois de construction, ni terre cultivable; presque pas de poissons dans le lac, pas de gibier dans l'air. En ])erspective, la famine perpétuelle. On ne se soutiendrait, là, qu'avec des difficultés extrêmes et de fortes dépenses. La pénurie dans laquelle on se trouvait, alors, permettrait-elle de les faire ?

On fut donc obligé de renoncer provisoirement à ce dessein, et on ne }Hit le reprendre que plusieurs années après. Au commencement de juin 1860, le P. Végreville arrivait au lac Caribou, et y restait quelques semaines. Il y revint, en décembre, et, jusqu'au mois d'avril 1861, ne cessa d'explorer la contrée en tous sens, s'avançant même jusqu'au lac Brochet, à une centaine de kilomètres plus au nord.

— Dieu soit loué, s'écriait Mgr Taché : les nouvelles qu'il apporte sont favorables, et la mission de Saint-Pierre se construira, à l'extrémité septentrionale du lac.

Nous aurons à en reparler })lus tard, quand nous raconterons le

dévouement héroïque et constant des Pères Gasté, Moulin, Legoff, des Frères Péréard, Guillet, etc.

A peu près sous la latitude du lac Athabaska, mais en dehors de toute communication, ce poste, de l'avis des plus intrépides, fut regardé longtemps comme aussi pénible que celui de Good H ope, et plus encore peutêtre. La bise glaciale qui descend de la baie d'Hudson, en rend le climat extrêmement rigoureux, et le défaut de communications engendre des obstacles presque insurmontables au transport des approvisionnements.

— C'est à peine, écrira Mgr Grandin, en 1868, si on peut y faire passer ce qui est strictement indispensable aux Missionnaires, pour les empêcher de mourir de faim.

Signalons également l'évangélisation des régions qui avoisinent le lac Cumberland, non loin de la Saskatchewan inférieure. Là, s'éleva la mission Saint-Joseph.

De notables améliorations se produisirent simultanément à l'Ile-à-la- Crosse, centre de ces diverses missions, disséminées tout autour, dans un rayon de plusieurs centaines de kilomètres. Il y avait, là, maintenant, une jolie église en bois, avec une flèche élancée ; une maison convenable pour les Missionnaires avec plusieurs dépendances ; un couvent pour les Sœurs de la Charité, ou Sœurs Grises de Montréal, qui acceptèrent de s'y charger, comme au lac Sainte-Anne, du soin des malades et de l'éducation des enfants.

Les fêtes religieuses attiraient dans la gracieuse chapelle un grand nombre de sauvages qui accouraient de toutes parts, ne craignant pas de faire jusqu'à cinq et six jours de marche, par des froids de trente à quarante degrés, uniquement pour entendre la Messe, et recevoir la sainte communion. Pendant des heures entières, ils chantaient, de cœur autant que de bouche, les louanges de ce Dieu que nul d'entre eux ne connaissait, quelques années auparavant.

Ces peuplades, plongées naguère dans toutes les turpitudes de l'infidélité, ouvraient, désormais, leurs yeux à la lumière surnaturelle. Leur piété, leur recueillement, leur générosité même, dans la pratique du bien, parfois si difficile, consolaient ceux qui se dévouaient si complètement pour leur régénération sociale et leur salut éternel.

§2 Progrés de la foi aux environs de la rivière T^ouge.

Dans la partie méridionale du diocèse, les progrès ne furent pas moins remarquables. Près de la rivière Rouge, à une douzaine de kilomètres en amont de Saint -Boniface, se forma un centre d'évangélisation.

germe de la future paroisse de Saint-Norbert. En 1854, on y réunit les matériaux pour la construction d'iine église et d'un presbytère. Les travaux commencèrent, au mois de juin 1855. Le premier curé qui résida d'une manière stable fut le P. Lestanc. De lui, Mgr Taché écrivait :

— C'est un de ceux que la Providence a envoyés, dans ce pays, pour y faire le plus de bien, et y donner les plus beaux exemples de vertu.

Tout en remplissant dignement ses fonctions de ciué, le P. Lestanc dirigea le noviciat, érigé dans ce site qui ne manquait pas de charmes, et où la solitude favorisait le recueillement.

Au mois de décembre 1858, les Sœurs Grises entrèrent en possession du couvent qu'on leur avait bâti, et où elles venaient se dévouer à l'éducation des jeunes filles.

L'instruction des garçons fut confiée aux Frères des Écoles chrétiennes.

Une autre paroisse, celle de Saint-Charles, s'éleva, à une vingtaine de kilomètres, à l'ouest de Saint-Boniface. Dès 1854, on commença la construction du presbytère et d'une chapelle. Nommons également la paroisse Saint-Vital, à dix kilomètres, au sud de Saint-Boniface, sur les bords de la rivière Rouge. En 1860, les Sœurs Grises y ouvrirent aussi une école.

Quarante kilomètres au sud-est, à l'extrémité orientale des prairies, sur la lisière de la forêt, à un endroit appelé la Pointe-des-Chênes, un certain nombre de familles se fixèrent, en 1856. De cette nouvelle agglomération s'occupèrent successivement le P. Simonet et le P. Le Floch. Celui-ci, originaire de la Bretagne, dédia à la patronne si chère à sa patrie cette paroisse, qui, fut, dès lors, Sainte-Annc-des-Chênes.

D'autres missions, momentanément abandonnées, furent reconstituées dans de meilleures conditions, entre autres celles de la baie des Canards et de Notre-Dame du Lac, ou Saint-Laurent. On s'achemina aussi vers Wabasimong et le lac La Pluie, pour tenter encore de convertir ces Sauteux, jusque-là si irréductibles. A cette fin fut fondée la mission Saint-Alexandre, sur la rive orientale du lac Winnipeg, près de l'embouchure de la rivière du même nom.

L'ancienne église de Saint-François- Xavier, devenue trop petite ]K>m- la population, fit place à ime plus grande, à l'ombre de laquelle s'abrita une école des Sœurs Grises.

En remontant le cours de la rivière Rouge, les Pères s'avancèrent fort loin, vers le sud, et dépassèrent même la frontière des États-Unis. Au mois de mai 1855, ils se trouvaient sur le territoire du Dakota, diocèse de Saint -Paul, à la mission Saint- Joseph, au pied de la montagne de Pemljina. Ils v retournèrent, les années suivantes.

A Saint-Boniface, ville principale du diocèse, les progrès étaient plus sensibles encore. Voici ce que Mgr Taché écrivait, à ce propos, en 1858 :

— Ma cathédrale a cent pieds de long, quarante-cinq de large et quarante de haut, sous voûte. Ses deux tours, surmontées de clochers recouverts de métal brillant, dressent à plus de cent pieds dans les airs le signe de notre Rédemption. Une belle et harmonieuse sonnerie de trois cloches, pesant plus de seize cents livres, ajoute à la joie et à la pompe de nos cérémonies. Les décorations intérieures de notre église étonnent les étrangers. Ils ne s'attendaient pas, après le désert qu'ils ont franchi, à rencontrer ici tant d'art et de bon goût. Adossée à la cathédrale est la demeure de l'évêque : vaste maison dans laquelle le prélat est heureux de partager avec son clergé, les Frères des Écoles chrétiennes et quelques orphelins, la faible partie de son revenu qui n'est pas employée à d'autres bonnes œuvres.

Saint-Boniface, en effet, avait l'avantage de posséder d'excellentes écoles. Jusqu'au mois de mai 1858, celle des garçons, tenue par les Frères des Écoles chrétiennes, n'eut d'autre local que des salles de l'évêché ; mais, à cette époque, elle fut installée dans un grand immeuble, bâti spécialement dans ce but, près de la cathédrale. A une égale distance, de l'autre côté, surgit le spacieux couvent des Sœurs Grises, avec pensionnat pour les jeunes filles de la classe aisée, externat pour celles auxquelles les parents ne voulaient faire donner qu'une instruction plus simple, orphelinat, hôpital et dispensaire.

Toutes ces œuvres si importantes, fruit de tant de travaux, de soucis et de sacrifices, témoignaient du zèle inlassable des ouvriers évangéliques, et présageaient, pour un avenir prochain, de plus amples développements.

§ 3 Mgr Grandin, evêque de Satala.

Malgré son dévouement, Mgr Taché n'avait pu encore visiter toutes ses ouailles, vu l'immensité des distances et la difficulté des communications. Cependant, il avait parcouru, en moyenne, chaque année, plus de quatre mille kilomètres, le plus souvent en raquettes, ou en traîneau à chiens. Il désira donc, quoique jeune, avoir un coadjuteur, qui l'aidât à consolider et à augmenter le bien, dans son diocèse si étendu.

Par une lettre du 25 janvier 1855, il s'ouvrit de son projet à Mgr de Mazenod, et le pria de désigner le titulaire.

Le choix fut des plus heureux, car le Supérieur général présenta au

258 DANS LE XORD-OUEST AMÉRICAIX

Souverain Pontife le P. Vital Grandin, celui que, pendant près d'un demisiècle, les peuples reconnaissants, comme aussi les évêques du Canada et ceux de la France, allaient entourer d'une vénération croissante, en l'appelant, d'une voix unanime, « le saint du Nord-Ouest ».

— Dans la vie de Mgr Grandin, écrivait son biographe, au lendemain de sa mort, il y a du François-Xavier, du Vincent de Paul, du Pierre Claver, du François de Sales... C'est bien un François-Xa\der que ce voyageur géant. On a calculé que, si l'on mettait, bout à bout, toutes ses expéditions sur terre et sur mer, en canot d'écorce, en raquettes, ou en traîneau, on ferait huit à neuf fois le tour du globe !... Partout il a laissé des traces profondes de ses pas d'apôtre... Sa compatissance pour les malades, les pauvres et les orphelins, rappelle saint Vincent de Paul. Il leur donna surabondamment le sourire de ses yeux, les paroles de ses lèvres, le travail de ses bras, l'amour de son cœur... Comme François de Sales, son charme vainqueur fut la bonté. C'est par le cœur qu'il a vécu, c'est par le cœur qu'il a souffert, c'est par le cœur qu'il a triomphé... De Claver, il eut la prédilection marquée pour les sauvages les plus déshérités. Comme lui, il fut un fruit que Dieu pressura dans la dovileur... De la vie entière de Mgr Grandin déborde, comme d'un vase trop plein, l'esprit sacerdotal et religieux, l'héroïsme apostolique. Il a connu l'héroïsme de la foi, riiéroïsmc de la charité, l'héroïsme du zèle, l'héroïsme du sacrifice... Louis Veuillot l'a merveilleusement chanté... Il a dit de lui : Cet évêque des neiges fait bien comprendre que le froid brûle (1).

Tandis qu'il achevait ses études théologiques, après son oblation perpétuelle, le désir des missions étrangères, allumé dans son cœur dès l'enfance, s'était de plus en plus avivé.

— Si j'étais désigné pour 1" Amérique du Nord, écrivait-il à ses parents, je ne regretterais ni la Chine, ni le Tonkin, auxquels je rêvais, depuis si longtemps.

Il tressaillit de joie, lorsque, peu après son sacerdoce, il reçut son obédience pour la Rivière-Rouge.

Avant de partir, il alla, sur l'ordre de son Supérieur général, chanter sa première grand 'messe, en présence de sa famille, dans l'église dont son frère était vicaire. M. de Lozé, député de la Mayenne, ayant assisté à cette cérémonie touchante, fut frappé de la dignité du célébrant, et dit dans une réunion d'amis :

— Ce jeune prêtre me semble taillé pour devenir quelqu'un. Je ne

(1) R. P. Jonquet, O. M. I., Vie de Mgr Grandin, in-S'^, Montréal, 1903, Introduction, p. i-ii.

serais pas étonné, si, dans six ou sept ans, nous avions le plaisir de le revoir évêque.

Le 28 juin 1854, le P. Grandin débarquait sur la terre d'Amérique avec la pensée de s'y dépenser sans mesure, pour la gloire de Dieu et le salut des âmes.

Sa faible santé avait failli mettre obstaele à la réalisation de ses vœux. Selon l'avis du médecin, sa constitution était dans un tel état de

Mgr Grandin.

délabrement, qu'elle lui permettrait à peine de résister aux fatigues de la traversée. Préoccupé de ce sombre verdict, le Supérieur général avait hésité, avant de se décider à l'envoyer sous le rude climat du Xord-Ouest, mais les ardentes aspirations et les dispositions exceptionnelles de l'élu dissipèrent ces incertitudes.

Pendant un an, le P. Grandin resta à Saint -Boniface, prêchant et confessant. Il fut envoyé ensuite à la mission de la Nativité, sur le lac Athabaska, d'où il rayonna jusqu'à la mission de Notre-Dame des Sept- Douleurs, avec de fréquentes excursions à Tllc-à-la-Crosse, se livrant

tout entier aux sauvages, les instruisant avec une patience inlassable, leur rendant mille services avec une douceur, une tendresse et un amour qui en centuplaient le prix.

Stupéfaits de tant de prévenances et de délicatesses, les Montagnais lui disaient :

— Il faut que le Dieu que tu prêches soit bien bon, puisque tu es si bon toi-même.

Malgré les prévisions pessimistes du docteur, sa santé si frêle se fortifiait étonnamment, au milieu des frimas et des privations de tout genre. Le premier hiver à Athabaska fut particulièrement terrible, le thermomètre étant descendu à quarante-cinq et même à quarante-sept degrés centigrades : froid d'autant plus pénible pour le nouveau venu, qu'il devait le supporter dans une pauvre maison en bois, dont les planches mal jointes garantissaient très imparfaitement de la bise glaciale.

Et, cependant, il écrivait à ses parents :

— Ma santé est égale à ma joie. Sans pain, sans vin, sans cidre, sans café, sans bière, par un froid dont je ne saurais vous donner une idée, emprisonné par la tempête dans une misérable hutte au toit d'écorce, ou obligé de chausser mes raquettes, pour entreprendre sur la neige des courses de plusieurs journées, tandis que le vent me fouette au visage, et que les flocons, tombant dru et menu, m'aveuglent, je suis heureux, oui ! très heureux, et ma santé se fortifie !

Il allait partir pour le Grand Lac des Esclaves, lorsqu'un ordre de Mgr Taché le rappela à l'Ile-à-la-Crosse. C'est là que lui arriva, au mois de juillet 1858, une lettre de Mgr de Mazenod lui annonçant officiellement sa préconisation.

Ce fut un véritable coup de foudre.

— Infidèles pour infidèles, lui disait le vénéré Fondateur, le Pape vous dispense de vous occuper de ceux qui habitent la partie de l'Asie où se trouve votre diocèse de Satala, pour vous consacrer entièrement à la conversion et à la sanctification de ceux que vous avez été chercher dans les glaces de l'Amérique... Je vous vois, d'ici, vous prosterner la face contre terre, répandre des larmes, repousser, dans l'expression de votre humilité, la couronne pontificale, qui va être posée sur votre tête. Rassurez-vous : elle vous est imposée par l'obéissance, et, d'ailleurs, elle ressemblera pour vous, au milieu des pénibles labeurs de votre ministère, plutôt à la couronne d'épines de Notre-Seigneur qu'au diadème des empereurs de ce monde... Vous êtes évêque par la volonté du Chef de l'Église et la mienne, votre Supérieur général : la grâce et l'assistance de Dieu vous sont assurées... L'épiscopat est devenu pour vous la voie du salut. C'est par lui que vous vous sanctifierez davantage, et les fruits

de votre ministère seront plus abondants. Relevez- vous de votre abattement, et ré jouissez- vous dans le Seigneur, car l'épiscopat vous arrivant de la sorte est pour vous véritablement le honum opus, dont parle l'Apôtre...

Atterré par cette nouvelle si imprévue, le P. Grandin écrivit à son Supérieur général pour le supplier d'écarter de lui ce formidable fardeau. Il alléguait son indignité, ses inaptitudes et mille raisons qui lui semblaient, à ce moment, tellement convaincantes que, sa lettre achevée, il se crut à l'abri, désormais, de ce qu'il considérait pour lui comme le plus redoutable des malheurs.

Néanmoins, il se trompait. Une seconde lettre de Marseille réfuta toutes les objections formulées par son humilité, et insista au nom de l'obéissance.

Le religieux n'avait plus qu"à courber la tête.

Il partit donc pour l'Europe, s'abîmant, de plus en plus, dans la pensée de son néant.

Convaincu de sa petitesse, il mit dans ses armes un roseau penché, symbole de la faiblesse, mais penché vers la croix. En bas, la devise : Infirma mundi elegit Deus.

Ce sont ces petits et ces humbles que Dieu préfère aux grands de ce monde ; c'est par eux qu'il accomplit les merveilles de sa toute-puissance.

Au soir de la consécration épiscopale de ce prédestiné, le 30 novembre 1859, Mgr de Mazenod écrivait, dans son Journal intime :

— Combien je me félicite que nous ayons choisi notre bon, notre vertueux, notre excellent Père Grandin !... J'ai eu l'occasion de l'apprécier davantage encore, durant les jours qu'il a passés avec moi. Quelle simplicité ! Quel sacrifice des affections les plus chères, et, pourtant, bien senti ! Quel cœur ! Quel dévouement, en un mot, et dans toute la force du terme. Aussi est-il impossible de ne pas aimer un tel homme, et je vois avec bonheur qu'il s'est attiré l'estime et les sympathies de tous ceux qui l'ont approché. Je renonce, pour mon compte, à exprimer ce que j'ai éprouvé de joie surnaturelle en sacrant un tel évêque.

Visites pastorales dans l'Extrême J^orJ.

Tondalion de la Mission de la Providence.

Le 10 juillet 1860, Mgr Grandin rentrait à Saint -Boniface. Une foule nombreuse s'était portée à sa rencontre avec un respectueux empressement, et deux escadrons de Métis à cheval l'escortèrent. Aux décharges

retentissantes des fusils, les canons du fort répondaient par leurs grondements sonores, tandis que les cloches sonnaient à toute volée.

Sur une même voitvu-e s'avançaient Mgr Taché et son coadjuteur, au milieu de vivats et d'ovations enthousiastes. Ce fut une scène inoubliable.

Mais le voyage par mer et par terre avait si fatigué Mgr Grandin, qu'il tomba malade, et dut garder le lit, une quinzaine dejours. Le sentant épuisé, Mgr Taché lui proposa de rester à Saint -Boniface, au moins tout l'hiver.

- — Je partirai à votre place, pour les missions du Nord, lui disait-il.

Telle n'était pas l'intention de Mgr Grandin qui, se croyant mieux, voulut célébrer la Messe. Obligé de reprendre plusieurs fois haleine, il dut, le Saint Sacrifice achevé, s'appuyer sur deux Oblats pour regagner son lit. L'épreuve semblait décisive, et Mgr Taché réitéra ses offres.

Ce fut en vain. Quelques jours après, les préparatifs pour le départ étant terminés, l'héroïque coadjuteur, plein de confiance en Dieu et en son Immaculée Mère, se fit transporter de son lit dans le canot qui devait le conduire à l'Ilc-à-la-Crosse, à travers l'interminable suite de lacs et de rivières, dont nous avons déjà parlé.

— Je n'aurais pu vivre à Saint-Boniface, affirmait-il, tandis que l'évêque titulaire serait allé chez les sauvages.

Durant soixaiitc-sept jours, il voyagea ainsi, sous la pluie et le vent. Quand il débarqua à l'Ile-à-la-Crosse, le 4 octobre, il était guéri, alors que son mal, suivant toutes les prévisions humaines, aurait dû empirer.

Son séjour à l'Ile-à-la-Crosse fut des plus actifs. L'été venu, il se dirigea vers le pôle, et commença une tournée pastorale, qui ne devait être qu'un long et pénible voyage, de plus de trois ans.

Les distances si considérables qui séparaient les missions établies dans le bassin du Mackcnzie jusqu'à la rivière Peel et à l'Océan Glacial, lui démontrèrent que l'Ile-à-la-Crosse était trop éloignée, dans le sud, pour en être constituée comme le centre. Il songea donc à fixer sa résidence épiscopale, sur les bords mêmes du Mackenzie, au delà du Grand Lac des Esclaves.

On lui indiqua, à une cinquantaine de kilomètres au nord de ce lac, un endroit tellement favorable, que les protestants méditaient d'y établir M. Crabey, un de leurs ministres.

Suivant la coutume de ce pays, où le sol était sans maître, le site convoité appartiendrait au premier occupant.

Le modeste canot de Mgr Grandin s'en approchait, le 6 août 1861, quand il fut accosté par une barque où se trouvait M. Ross, le chef fanatique du district.

Sainteté n'exclut pas finesse, et, selon la recommandation du divin Maître, il faut savoir allier, à la simplicité de la colombe, la prudence du serpent.

Aussitôt débarqué, Mgr Grandin se hâta de dire, en présence de témoins :

— Je déclare que je prends possession de ce terrain, pour y fonder une mission catholique.

Puis, se tournant vers M. Ross, il ajouta, non sans quelque malice :

— Et je regarde comme une bonne fortune d'accomplir cet acte devant le plus haut magistrat de la contrée.

Campement sur les bords du Mackenzie. — La première tente à gauche est celle de gens civilisés, les autres sont des tentes de sauvages.

Monseigneur, balbutia celui-ci, tout décontenancé, vous n'y

songez pas

Partout ailleurs, vous serez mieux... Comment vivrez-

vous ? Que vous rapportera cette terre ? Est-elle cultivable ? Je ne le crois pas. Le fleuve, dans ces parages, n'est pas poissonneux. Vous languirez, ici, dans la misère. Pour subsister, en cet endroit, il faut beaucoup d'argent. Vous n'êtes pas assez riche. Seuls les protestants ont assez de ressources pécuniaires, pour se procurer leur subsistance dans ce désert affreux.

— Oh ! Monsieur, répondit placidement l'évêque, nous sommes habitués aux privations. La vie du prêtre catholique est un tissu de sacrifices !.,. S'immoler, ici ou là, est bien la même chose. C'est donc ici

que nous fonderons notre mission. Quant à notre subsistance, nous nous confions à Dieu.

De plus en plus contrarié, M. Ross, s'adressant au commis qui l'accompagnait, s'écria, en anglais, pensant n'être pas compris :

^ L'imbécile de Crabey ! Je lui avais bien dit, pourtant, que cette place était excellente. Pourquoi ne s'est-il pas pressé davantage ? Une fois encore, nous sommes prévenus par ces papistes de malheur !

Malgré la colère de M. Ross, les Oblats se fixèrent en ce lieu : ce fut la Mission de la Providence.

Les Martyrs du froid. — 'Eloge des Missionnaires par les protestants.

Nous ne suivrons pas, pour le moment, Mgr Grandin dans sa course vers le pôle. Le synchronisme des événements nous réclame sur un autre théâtre. Plus tard, nous reparlerons du vaillant prélat, si digne, par sa vertu et son héroïsme, d'être à la tête de ces Oblats intrépides que Pie IX, dans son admiration, appelait « les martyrs du froid ».

Que de fois, les uns et les autres ont failli être victimes du climat terrible de ces lointaines régions ! Que de fois, ils ont dû errer, des journées entières, sans feu, sans nourriture, sans abri, dans les plaines immenses couvertes de neige, ou à la surface des lacs glacés !... Que de fois, la glace se brisant sous leurs pieds, ils s'enfoncèrent dans des abîmes, et furent sur le point d'y périr misérablement.

Privations continuelles, tortures épouvantables, immolation de chaque jour, dangers de tous les instants !

— De l'avis unanime, écrivait un publiciste, les missions de l'Athabaska-Mackenzie sont, sans excepter celles de la Chine, de la Corée et du Japon, les plus dures, les plus crucifiantes de l'univers (1).

Et, plus récemment encore :

— Où trouver, dans les missions catholiques du xix^ siècle, de plus saints Missionnaires, ou des évêques plus zélés que les Taché et les D'Herbomez, les Grandin et les Faraud, les Aubert et les Lacombe ? Toute une province ecclésiastique, comprenant des régions immenses, confiée à une seule Congrégation, dans les rangs de laquelle se recrutent et les évêques et les Missionnaires ! Quels prodiges de dévouement et de labeurs n'a-t-elle pas accomplis sur ce vaste champ ! Ces progrès rapides de l'Église dans le Nord-Ouest sont la glorification des Gesta Dei per Francos, car tous ces ouvriers évangéliqucs furent Français de France ou du Canada (2).

(1) Prendergast, Le Manitoba, n" du 28 juin 1894.

(2) Derosiers et Fournet. La race française en Amérique, in-S", Montréal, 1910, p. 198 sq.

Émerveillés de tant de zèle et d'abnégation, les protestants euxmêmes ne leur ménagèrent pas les éloges.

— L'Institut religieux qui envoie ses membres dans les Territoires du Nord-Ouest canadien, écrivait sir Horetzky, est un corps extraordinaire, et mérite un réel tribut de respect et d'admiration, pour leur avoir inculqué, à un tel degré, l'esprit d'immolation personnelle et le courage sans limite avec lesquels tous, depuis les évoques jusqu'au dernier des frères convers, se dévouent à l'œuvre de l'évangélisation. Suivant leurs Règles, ils émettent le vœu de pauvreté : mais ils l'observent certainement à la perfection, vu le dénuement absolu dans lequel ils consentent à vivre (1).

— Il faut avouer, écrivaient deux voyageurs distingués, que ces prêtres romains l'emportent de beaucoup sur leurs rivaux des autres sectes, par leur initiative et leur influence. Ayant établi des stations dans les contrées les plus reculées, sans s'effrayer des obstacles et des périls, ils ont enseigné aux sauvages, avec beaucoup de succès, les principes de la civilisation, autant que les vérités surnatvirelles, tandis que les pasteurs protestants restent dans l'oisiveté, se contentant de jouir du confort que les bienfaiteurs leur assurent (2).

- — Les Missionnaires catholiques du Nord-Ouest, écrit le comte de Southesk, sont des gens d'un commerce très agréable et de vrais gentilshommes. Quel avantage a Rome, sous ce rapport !... Les protestants destinent à leurs missions des êtres vulgaires et sans éducation ; Rome, au contraire, leur réserve des Messieurs de bonnes manières et de haute culture intellectuelle ! Et comme ils excellent dans leur façon de traiter les Indiens et de les persuader (3) !...

En des moments de sincérité, ou dans des documents d'ordre confidentiel, les rivaux eux-mêmes le reconnaissent parfois. On lit ces remarques suggestives dans un Rapport du révérend John Rverson. ministre wesléyen et visiteur des missions :

— Le zèle si manifeste de ces prêtres catholiques témoigne d'un tel oubli de soi, qu'il est bien propre à nous humilier, quand nous le confrontons avec le peu que font nos confrères... Il est indiscutable que, dans toute l'étendue de ces vastes contrées, ces INIissionnaires nous surpassent incomparablement par le zèle, le travail et l'esprit de sacrifice.

(1) Ch. Horetzky, Canada on tfie Pacific, in-8o, Montréal, 1874, p. 26 sq.

(2) Lord Milton et Docteur W.-B. Cheadle. The North-West Passage by Land, in-80, Londres, 1865, p. 186. Cf. J.-J. Hargrave, Red River, in-8o, Montréal, 1871, p. 135.

(3) Lord Southesk, Saskatchewan and the Rockij Muuntains, in-8o, Edimbourg, 1875, p. 167.

Il n'est pas moins incontestable que le succès qui récompense leurs efforts, éclipse étonnamment les maigres résultats que nous réussissons à obtenir (1)...

O Missionnaires de l'Extrême Nord, vrais martyrs du froid, comme vous qualifiait le Vicaire de Jésus-Christ ! héros inconnus du public qui se dit civilisé, mais apôtres sublimes ! ce n'est pas seulement vos pieds qu'il faudrait baiser, mais la trace de vos pas ! Les Anges ont dû la contempler avec respect, quand, loin de tout regard mortel, vous parcouriez, jour et nuit, ces immensités glacées, à la recherche des brebis perdues !

Quelques-uns de vos noms sont, maintenant, gravés sur les cartes géographiques des régions polaires. On y voit les lacs Taché, Grandin, Séguin, Clut, Grollier, Tempier, Mazenod, etc. Vous n'en êtes pas moins ignorés de la plupart des hommes. Mais, quand il rendra à tous selon leurs œuvres. Dieu vous fera resplendir, comme des constellations étincelantes, dans son ciel éternel ! Fidgebunt sicut stellœ in perpétuas œternitates. (Dan., XTI, 3.)

(1) Rev. John Ryerson, Hudson''s Bay TerrUory, or a Missionary Tour, in-S", Toronto, 1855, p. 19 sq.

yj.'ifrv>^

fl^Y"^ \ v^

JÊv^y^'^ 'i

i^FkW'^' *' •* '

ife^ijÉ

I|SH^^BeH|^kB»^uuj

.-■ii±. ■ ' '^jfis^if3tt>ÊÊtÊ33^K^^^^^^

xPÙ^'wh^JSSÊB^^K^^KÊlE^^^Ê

Blocs de glace sur les rivages des lacs de rKxtrêmc-Nord.

Page 1