CHAPITRE I
Situation politique et religieuse
de rOrégon et de la Colombie britannique
à l'arrivée des Oblats.
J{ivalilés de trois grandes nations sur les rives du Pacifique.
Autrefois, le nom générique d'Orégon s'appliquait indistinctement à la vaste contrée qui s'étend sur une largeur moyenne de cinq cents kilomètres, de l'Océan Pacifique aux Montagnes Rocheuses, et sur une longueur de quinze cents kilomètres environ, depuis le quarante-deuxième degré de latitude, frontière septentrionale de la Californie, jusque près du cinquante-sixième degré, vers l'Alaska. Cette région a formé, depuis, les États actuels de l'Orégon proprement dit et du Washington, plus la moitié méridionale de la Colombie britannique (1).
Trois puissances, la Russie, l'Angleterre et les États-Unis s'en disputèrent longtemps la possession.
Par le traité du 5 avril 1824,1a question fut tranchée en ce qui concerne la Russie. On lui laissa l'Alaska, d'une superficie égale à deux fois et demie celle de la France ; mais on statua que son domaine dans le Nouveau- Monde ne comprendrait, en plus, qu'une mince bande de côtes descendant seulement jusqu'à 54° 40' de latitude.
Entre l'Angleterre et les États-Unis, la lutte dura plus de vingt ans encore. L'entente se fit seulement en 1846. Les pays situés au nord du quarante-neuvième degré restèrent à l'Angleterre, et les autres revinrent aux États-Unis. Cet arrangement assurait à ceux-ci la navigation presque complète de la Columbia, principal motif de la discorde.
(1) Voir la carte, p. 141.
268 DANS l'oRÉGON et la COLOMBIE BRITANNIQUE
Navigable sur un millier de kilomètres, la Columbia, ou Orégon, est, dans ces régions, la plus importante des routes fluviales. Elle compte plus de deux mille kilomètres, de sa source à son embouchure. Sur le tiers de son parcours, sa largeur varie de treize cents à quatre mille mètres. Soit par elle, soit par ses affluents, dont quelques-uns, tels que le Kootenay, et la rivière aux Serpents, Snake river, sont très considérables, elle arrose un bassin de huit cent mille kilomètres carrés de surface, embrassant la moitié de la Colombie britannique, plus les quatre États de Washington, d'Orégon, d'Idaho et de Montana.
En 1853, le pays enlevé à l'Angleterre était subdivisé en deux parties, dont l'une, celle du nord, s'appela Territoire de Washington. Quatre ans plus tard, en 1857, les habitants de la partie méridionale élaboraient une Constitution, et, le 14 février 1859. le Congrès fédéral l'admettait, sous le nom d'Orégon, au nombre des États-Unis de la puissante république nord-américaine. Le territoire de Washington ne reçut cet honneur et les privilèges qui en découlent, que trente ans après, en 1889. La requête rédigée à ce sujet par ses représentants, en 1878. avait été rejetée par le Pouvoir central.
Découvertes et colonisation à l'ouest des Montagnes Rocheuses.
Depuis un siècle à peine, la Colombie britannique a pris rang dans la géographie positive.
On a bien prétendu que Juan de Fuca y aurait abordé, en 1592 ; mais cette assertion est très problématique. En 1775, deux navires espagnols croisèrent en vue de ces parages, auxquels une furieuse tempête les empêcha d'accoster. Cook, en 1778, et La Pérouse. en 1786, ne réussirent pas davantage. Six ans après, en 1792, le caj^itaine anglais, Vancouver, constatait, à l'est de la grande île qui porte son nom, l'existence de la terre ferme.
L'année suivante, Alexandre Mac Kenzie, venu du lac Atiiabaska, remontait avec quelques compagnons la rivière La Paix, et traversait à pied les Montagnes Rocheuses, au prix de périls et de fatigues sans nombre. Pour se frayer un chemin dans l'épaisse forêt, il dut, à chaque instant, abattre des arbres gigantesques. Enfin, le 22 juillet 1793, il arrivait sur le rivage de l'Océan Pacifique, un peu au-dessus du cinquantedeuxième degré de latitude.
Néanmoins, l'exploration intérieure de la Colombie britannique ne commença que dans les derniers mois de 1805, j^ar l'expédition, à la tête de laquelle se trouvait Fraser, agent, comme Mae Kenzie, de la Compagnie
franco-canadienne du Nord-Ouest. Il pénétra, lui aussi, par la rivière La Paix, fonda quelques postes pour la traite des fourrures, dans le voisinage du lac Mac Leod qu'il découvrit, et, au mois de juin 1806, arriva en vue du fleuve auquel on donna son nom. C'était près du confluent de la rivière Nechaco, non loin de l'endroit où s'éleva ensuite le fort Georges.
Se promettant de nombreux bénéfices de cette région, la Compagnie du Nord-Ouest continua à la faire explorer. Elle l'appela, d'abord, Nouvelle- Calédonie, et la joignit à ses immenses territoires de chasse.
Après la fusion de la Compagnie canadienne avec celle de la baie d'Hudson (1821), celle-ci hérita de la Colombie britannique, et l'exploita uniquement pour son commerce spécial. L'œuvre de la colonisation ne marcha donc que très lentement, jusqu'en 1858, date de la découverte de gisements aurifères. Alors, se précipitèrent des flots d'émigrants, avides de s'enrichir : ce fut comme une poussée formidable.
En présence de cet état de choses, le gouvernement anglais, afin de maintenir l'ordre, enleva la Colombie britannique à la Compagnie de la baie d'Hudson, et la déclara colonie de la couronne, avec New- Westminster comme capitale.
§ 3 Ten ta Hves d 'évangélisa Non .
Plusieurs Canadiens-français, précédemment employés de la Compagnie du Nord-Ouest, ayant terminé leur service, s'étaient établis, avec leurs familles, dans la belle vallée de la Willamette, affluent de la Columbia, dans l'État actuel de l'Orégon.
Cette rivière, qui n'a pas moins de trois cent cinquante kilomètres de longueur, arrose une zone fertile qui s'étend parallèlement au rivage, sur une largeur de trente à soixante-dix kilomètres, entre deux chaînes de montagnes : la Coast range, ou montagnes côtières qui la préservent des vents violents de la mer, et les montagnes des Cascades, dont certains sommets, anciens cratères éteints, s'élèvent jusqu'à plus de trois mille mètres.
Dans cette région agréable, se voient, maintenant, les villes florissantes et populeuses de Portland, Orégon City, Salem, etc., toutes bâties sur les bords de la Willamette.
Les secours spirituels commencèrent à y être portés, en 1838, par deux jeunes prêtres séculiers, MM. Norbert Blanchet et Modeste Deniers.
Pendant plusieurs années, leurs efforts eurent peu de résultats, soit auprès des Canadiens, soit auprès des sauvages. En outre, le manque de collaborateurs ne leur permit pas de rayonner au loin.
270 DANS l'oRÉGOX et la COLOMBIE BRITANNIQUE
Pour infuser plus de vie dans cette église languissante, un acte du Souverain Pontife, le 1^^ décembre 1843, érigea en vicariat apostolique toute la contrée connue sous le nom générique d'Orégon, et en confia l'administration à l'abbé Norbert Blanchet, qui fut sacré, au mois de juillet 1845, avec le titre d'évêque de Drasa, in partibus.
Des rapports extrêmement exagérés furent, alors, envoyés à la Propagande, pour demander la création d'une province ecclésiastique ne comprenant pas moins de huit diocèses : ceux d'Orégon City, de Walla-Walla, du fort Hall, de Nesqually, de Colville, de l'île Vancouver, de la Nouvelle- Calédonie (partie continentale de la Colombie actuelle) et des Iles de la Reine Charlotte.
Le temps n'était pas venu, pourtant, de nuiltiplier à ce point les sièges épiscopaux, dans un pays très vaste, sans doute, mais où il n'y avait encore ni fidèles, ni clergé.
Mieux informé, le Pape réduisit pratiquement à trois les huit évêchés, le 24 juillet 1846.
A la tête de la province ecclésiastique fut placé Mgr Norbert Blanchet, dont la résidence serait à Orégon City. Son diocèse embrassa tout l'Orégon actuel, avec juridiction provisoire sur le diocèse de Nesqually. Ses deux suffragants furent : son frère, Mgr Magloirc Blanchet, promu évoque de Walla-Walla, avec juridiction provisoire sur les diocèses de Colville et du fort Hall ; et Mgr Deniers, nommé évêque de l'île Vancouver, avec juridiction également provisoire sur le diocèse de la Nouvelle-Calédonie et sur celui des Iles de la Reine Charlotte (1).
(1) Cf. Gams, Séries episcoporum, 2 in-fol., Ratisbonne, 1873-188G, t. I, p. 175, sq. Werner, Orbis terrarum catholicus, in-fol., Fribourg-en-Brisgau, 1890, p. 242. De Martinis, Jus pontificium de Propaganda Fide, 7 in-foL, Rome, 1895-1909, t. VI, p. 6-8.