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CHAPITRE II

De la Méditerranée au Pacifique.

2 2 janvier - 4 octobre 1847

§ 1 Le P, T^icard et ses compagnons.

Tandis qu'il était vicaire apostolique, Mgr Norbert Blanchet s'adressa plusieurs fois à ^l»v de Mazenod, pour solliciter de sa charité quelquesuns de ses Oblats. En se rendant à Rome, il profita de son passage à Marseille, le \^^ janvier ] 846, pour réitérer sa prière. Ses appels se multiplièrent encore, quand il se v\\. chef d'une province ecclésiastique.

De son côté, nommé évêque de WaUa-Walla, le 24 juillet 1846, Mgr Magloire Blanchet joignit ses instances à celles de son frère. Il réclamait, à grand renfort d'arguments, le secours des Oblats pour son diocèse qui n'existait encore que de nom.

— Vos Pères, disait-il, formeront, à peu près, tout mon clergé. Pour le moment, et de longtemps, je n'en posséderai pas d'autres !

Ce ne fut point sans avoir beaucoup hésité que le vénéré Fondateur accepta. De toutes les parties de l'univers, à cette époque, on recourait à lui, et les requêtes s'entassaient sur son bureau ; mais les instances des deux évêques de l'Orégon, auxquelles s'unirent bientôt celles de Mgr Demers, devinrent si pressantes, qu'il se demanda si ce n'était pas l'expression manifeste de la volonté du ciel, appelant sa jeune Congrégation à prêcher l'Évangile dans toute rAmériquc du Nord, depuis l'Atlantique jusqu'au Pacifique.

— Quel apostolat ! écrivait-il. en découvrant, de plus en plus, les desseins de Dieu sur lui et sur les siens. Notre famille annoncera donc Jésus-Christ, d'une mer à l'autre, dans d'immenses contrées qui ne l'ont jamais connu !... Mais qui mettre à la tête de cette nouvelle expédition ?... Le choix doit tomber sur celui de nos Pères qui m'inspirera assez de confiance, pour que je l'institue mon aller ego, dans une mission si lointaine et si difficile. Il lui faut vertu, bon sens, expérience, amour de la régularité et de la discipline, attachement vrai à notre Société, conformité de pensées et de vues avec le Supérieur général, dont une distance de trois mille lieues le séparera.

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Celui sur lequel il jeta les yeux, fut le P. Ricard, digne de cette préférence par l'ensemble de ses qualités. Depuis longtemps, il soupirait après les missions étrangères. Dix-sept ans auparavant, au lendemain de la conquête d'Alger par les armées françaises, il avait demandé d'être envoyé auprès des musulmans pour travailler à leur conversion.

Au départ du P. Honorât pour le Canada, en 1841, il lui succéda, comme supérieur de la maison de Notre-Dame des Lumières et directeur du juniorat. De nombreux travaux ébranlèrent, alors, sa santé, précédemment très robuste.

Menacé d'une maladie de langueur, il songeait à se démettre de ses fonctions, pour se préparer à la mort. Une crise, plus grave que les autres, l'avait cloué, plusieurs semaines, sur un lit de douleur et laissé dans un état de faiblesse extrême, quand lui arriva, le 8 janvier 1847, l'obédience renvoyant si inopinément jusqu'au bout du monde.

Sans hésiter, il descendit aussitôt dans l'église souterraine de Lumières, et. là, devant la statue miraculeuse de la Vierge Immaculée, il offrit à Dieu le sacrifice de sa \'ie.

N'était-ce pas à la mort qu'il marchait, en toute évidence ? Survivrait-il aux fatigues d'un tel voyage ? Aurait-il même assez de forces, pour en supporter la moitié ou le quart ? Mais, si Dieu lui demandait d'exhaler son dernier soupir sur la terre étrangère, loin des siens, et en vue seulement de ces contrées sauvages à évangéliser, comment ne pas se réjouir ? A quoi aspirait-il, si ce n'est à s'immoler ?

Le jour même, il partit pour Marseille, afin de recevoir des instructions précises ; et, le 4 février, il s'embarquait, au Havre, pour New- York, sur le Zuric, avec quatre compagnons : les Pères Pandosy, Chirouse, le Frère Blanchet, scolastique, et un Frère convers.

Le ciel était sombre et le froid piquant. Des flocons de neige tombaient en abondance sur le pont du navire, étendant sur lui comme un blanc linceul.

Allaient-ils à la mort, ou à la vie ? Humainement c'était le trépas, du moins pour le P. Ricard. Mais l'obéissance est le secret des grands triomphes : Vir obedîens loquetur victoriam !

De Marseille à Saint-Louis, dans l'État de Missouri.

Pour ces vaillants apôtres, la mer se montra peu clémente. Plusieurs fois la tempête atteignit une telle violence, que les passagers crurent que le vaisseau allait sombrer et les entraîner dans l'abîme.

— Je n'ai pas eu peur, écrivait le Fr. Blanchet, le 20 avril 1847.

Cependant, je l'avoue, c'est terrifiant de voir ces énormes masses d'eau s'avancer comme des montagnes, puis s'abattre, avec un fracas retentissant. sur le na^^re qu'elles recouvrent entièrement, et semblent submerger. Quelques-unes de ces vagues étaient si hautes, qu'elles arrosaient les matelots accrochés aux vergues. Ce qui épouvante le plus, ce sont les secousses qui ébranlent le bâtiment, lorsque les ondes bouillonnent ainsi autour de lui et sur lui. Il tremble jusque dans ses profondeurs, et l'on se demande s'il ne s'entr'ouvrira pas. Nos voiles ont été mises en lambeaux, à diverses reprises, et l'un de nos mâts se rompit à moitié. Nous avons dû rester, des dizaines de jours, sans pouvoir monter sur le pont. Alors, je chantais, comme Jérémie : Inundaverunt aquœ super caput memn, et dixi : Perii... Invocavi nomen tuum, Domine, de lacu novissimo, et dixisti : Ne tiineas !

Quant au capitaine, lui. il ne chantait pas, et priait moins encore.

— Voilà plus de trente ans que je parcours l'Atlantique, s'écriait-il, en maugréant, et jamais je n'ai rien vu de pareil ! Tous les diables s'en mêlent !...

Dans ces conditions difficiles et périlleuses, la traversée dura deux mois.

— Vous ne devineriez pas, continue le narrateur, quel est celui que la mauvaise mer a le moins éprouvé ! Eh bien ! c'est le P. Ricard. Tout au plus, a-t-il été malade, deux ou trois jours. Pour moi, j'ai dû garder le lit pendant des semaines, et, le reste du temps, une bonne partie de la journée. Malheur aux tempéraments bilieux. L'océan les mène rondement, je vous assure, et les meilleures tisanes n'y font rien !

Épuisés de fatigue, les voyageurs arrivèrent à New- York, le \'endredi saint, 2 avril. Ils en repartirent, dès le mardi de Pâques, passèrent par Philadelphie et Baltimore ; puis, après avoir franchi les monts AUéghanys. Jura de l'Amérique orientale, arrivèrent sur les bords de l'Ohio. Les premiers Français parvenus dans cette partie des États-Unis, l'avaient surnommé la Belle Rivière, et non sans motif. Son coiu's, en effet, est majestueux, et ses rives superbes.

Les cinq Oblats s'y embarquèrent, à Whceling. actuellement ville la plus importante de la Virginie occidentale. Le dimanche de Quasimodo, ils étaient à Cincinnati qui comptait, alors, déjà quatre-vingt mille habitants.

Dans la soirée du mercredi, ils atteignaient le confluent de TOhio et du Mississipi, ce roi des fleuves. Pendant quarante-huit heures, ils le remontèrent, et, le vendredi, 16 avril, débarquèrent à Saint-Louis, dans l'État de Missouri, ayant parcoviru, en dix 'jours, plus de deux mille kilomètres.

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Ils y trouvèrent Mgr Magloirc Blanchct. Un seul prêtre du Canada avait consenti à le suivre, pour se rendre avec lui dans ce diocèse de Walla- Walla, qui n'existait encore que sur le papier.

La caravane. — Par monts et par vaux.

On partit de Saint-Louis, le 27 a^'ril, à huit heures du soir, par bateau, afin de remonter le Missouri, pendant plus de quatre cents kilomètres, jusqu'à Kansas City.

Sur le fleuve, la navigation fut dangereuse et lente, à cause des bancs de sable qui s'y rencontraient fréquemment, et des nombreux troncs d'arbres qui en obstruaient le cours. Presque à tout moment, le pilote jetait la sonde. Malgré cette précaution, deux jours après le départ, le bateau s'enlisa, et il fallut plus de trois heures d'efforts surhumains, pour le dégager.

Le l^r mai, on accosta à Kansas, aujourd'hui ville très populeuse, alors simple village de quelques centaines d'habitants, et dernier port de la civilisation.

En cet endroit, se formait la caravane, à laquelle les Missionnaires allaient se joindre.

Rien de plus curieux.

Qu'on s'imagine une file de quarante à cinquante lourds chariots à quatre roues, couverts d'une sorte de voûte en toile blanche, ou jaune, et traînés chacun par six bœufs ; en outre, une centaine d'hommes à cheval, la carabine en bandoulière ; puis, des femmes et des enfants qui chantent, crient, ou pleurent : ensemble de familles alléchées par les promesses séduisantes de quelques spéculateurs, et se rendant en Orégon, dans l'espérance de s'y enrichir, en peu d'années.

Beaucoup de bruit, mais une lenteur à nulle autre pareille.

Comment pouvait-il en être autrement, dans un pays sans routes, ni ponts, mais coupé d'innombrables rivières larges et tortueuses, entre lesquelles s'étendaient de vastes marais, où les voitures s'enfonçaient jusqu'aux essieux ?

Après la zone des immenses prairies marécageuses, dont il semblait qu'on ne verrait jamais le terme, on aurait à gravir les -rudes contreforts des Montagnes Rocheuses, et à s'élever péniblement sur les plus hauts plateaux, pour, de là, redescendre le versant opposé, parini rochers, broussailles et forêts impénétrables, sur les pentes d'effrayants abîmes, dans le lit des torrents. En bien des endroits escarpés, il faudrait attacher,

par de grosses cordes, les fourgons à des arbres solides, et les faire glisser avec prudence, en les soutenant énergiquement.

— Nous nous estimerons heureux, écrivait le Fr. Blanehct, si personne ne se casse la tête, une jambe ou un bras. Quant à la rapidité, ce sera, à peu de chose près, celle de la tortue. Les bœufs n'ont pas l'habitude de

A travers les Montagnes Rocheuses.

se presser. Ils sont généralement connus par leur majestueuse lenteur. Nous ferons, au plus, de quatre à cinq lieues par jour. A ce compte, nous serons rendus à destination, en septembre, ou en octobre, au plus tôt. Le mieux est de prendre patience.

Ni les fatigues, ni les dangers ne manqueraient. Les vies elles-mêmes ne seraient jias toujours en sûreté, car, le long de cet interminable parcours.

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s'échelonnaient des tribus sauvages, dont la principale industrie était de détrousser les passants. Il en résultait, parfois, de véritables batailles, où le sang coulait. De part et d'autre, des morts restaient sur le terrain.

Aussi, quand on s'arrêtait, le soir, pour camper, le chef de la caravane commandait de disposer tous les chariots, en ovale, ou en rond, les uns contre les autres. On se couchait au centre de l'enceinte, en s'envcloppant dans une couverture, ou une peau de buffalo ; mais la garde s'organisait, et se continuait toute la nuit. Plusieurs sentinelles, le fusil sur l'épaule, se promenaient silencieusement, l'œil au guet, prêtes à réveiller les dormeurs, à la moindre alerte.

Dès la première halte, un grand conseil se réunit, pour examiner si les Missionnaires devaient monter la garde, à leur tour.

— Vu le respect que les sauvages ont, en général, pour la Robe noire, dit un vieillard, les prêtres nous sont d'un secours plus efficace par leur seule présence, que ne le seraient autant de soldats, armés de pied en cap ; puis, vu le rang qu'ils occupent dans la société, mon avis est qu'ils soient exemptés de tout service, excepté en cas de péril pressant.

A l'unanimité, ce sentiment fut adopté.

Résultat d'autant plus remarquable, que, de tous ces hommes, aucun n'était catholique.

Grâce à Dieu, on ne vit que de loin ces pillards des prairies. Le bon ordre dans lequel marchait la caravane, et les nombreux guerriers à cheval qui s'avançaient des deux côtés, leur inspirèrent, sans doute, une crainte salutaire.

— Vous dirai-je un mot de notre alimentation, pendant ces longs mois ? écrivait le P. Ricard. Tout s'y ressent de la nature inculte, au milieu de laquelle nous vivons. Pour pain, des galettes semblables à celles dont les marins se nourrissent, mais si dures qu'il faut de la persévérance et du courage, pour en grignoter quelques morceaux. Malheur à ceux qui n'ont pas les mâchoires solides. Le compagnon de Monseigneur a déjà perdu quatre de ses molaires. Il risque d'arriver au but, complètement édenté... Et notre menu ? Oh ! extrêmement varié. Jugez vous-même : lard bouilli dans la marmite ; puis, lard frit à la poêle ; ensuite, lard bouilli ; puis, encore lard frit, et ainsi de suite, indéfiniment... Je ne parle pas des eaux saumâtres, ou fangeuses, dont il faut souvent se contenter... Si encore, la nuit, on pouvait reposer ! Qui dort, dîne. Mais, cousins, moustiques, maringouins et autres insectes aussi peu aimables, vous poursuivent sans relâche, altérés de votre sang !... Et, malgré tant de difficultés, de souffrances et de privations (admirez la Providence !) je vais mieux, je suis guéri, tt je me fortifie, de jour en jour ! Combien, néanmoins, furent malades, entre autres l'évêque et des hommes qui paraissaient

robustes ! Vos Oblats sont restés vaillants. Le P. Pandosy n'a rien perdu de son entrain. Échos de la forêt et solitudes de la prairie ont retenti des cantiques chantés par sa voix puissante. Quant aux autres, surtout le P. Chirouse, ils conservent l'humeur gaie qui les distingue. Donc, soyez sans inquiétude pour nous. L'avenir nous sourit !

§ 4 "La Terre promise.

A la fin de la première semaine d'août, on se trouvait au fort Hall, au pied du \'ersant occidental des dernières ramifications des Montagnes Rocheuses, à l'entrée d'une plaine immense, où s'élance la rivière aux Serpents, qui, souvent aussi large que le Rhône, va se jeter dans la Columbia, près du fort de Walla-Walla, api'ès un parcours d'un millier de kilomètres (1).

Prévoyant que les lourds chariots ne pourraient être rendus à destination que vers la fin du mois de septembre, le P. Ricard et le Fr. Blanchet résolurent de prendre les devants, et de voyager assez vite, pour arriver quelques semaines plus tôt. Ils auraient ainsi le temps de choisir un emplacement convenable et d'y construire une maison, ou cabane provisoire, suffisante pour abriter la Communauté, contre les pluies probables en cette saison.

Us partirent donc, le 1-i août, avec quelques hommes du fort, tous montés sur de bons chevaux.

— Voilà donc une nouvelle manière de voyager, écrivait le Fr. Blanchet. Elle est autrement rapide que celle des chariots à bœufs. Nous faisions ordinairement de trente-cinq à quarante kilomètres par jour, et, le soir, nous campions à la belle étoile. Quand j'étais en France, j'ignorais presque absolument l'équitation. Maintenant, une course au galop de dix lieues, sans arrêt, ne me paraît qu'un jeu. Dans l'espace de trente-cinq jours, j'ai parcouru ainsi plus de douze cents kilomètres, sans ressentir le moindre malaise. Voyez le résultat de l'habitude. De même pour le lit. Auparavant, coucher sur la dure me semblait bien pénible. Maintenant, je m'étends sur les planches, ou sur les cailloux, et je dors comme un bienheureux. Notre Père Supérieur, pour lequel je redoutais la fatigue, la supporte merveilleusement.

Cette guérison du P. Ricard tenait du prodige. Elle était d'autant plus frappante, qu'il lui fallait, le soir, coucher en plein air, après la chaleiu- étouffante du jour, par des nuits très froides. Quand le thermo-

(1) Voir la carte, p. 141.

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mètre était monté, à midi, jusqu'à vingt-cinq et trente degrés centigrades, il descendait, après le crépuscule, à la température de la glace fondante, à cause du voisinage des hautes montagnes, dont on apercevait, non loin, les crêtes neigeuses. Plusieurs de ces pics ont des noms étranges : ce sont les Saw-Tooth Mounts, les Dents de Scie ; les Seven Devils, les Sept Diables, etc.

Peu après le fort Hall, on s'engagea sur un terrain volcanique. Le sol a été comme boursouflé par les flammes. On aperçoit, sur des espaces immenses, d'énormes blocs calcinés et de longues traînées de lave qui traversent la rivière, en y déterminant des rapides nombreux, des étranglements subits, des cascades grandioses, et des gorges profondes, vrais abîmes que l'œil sonde avec épouvante.

Les magnifiques chutes de Shoshone mesurent trois cents mètres de large et plus de soixante d'élévation. Celles qu'on appelle les Chutes Jumelles, Twin Falls, se précipitent d'une paroi verticale de cinquantecinq mètres. D'autres, sans présenter des dimensions égales, ont plus d'élégance et de grâce, comme la Bridai Veil Fcill, Chute du Voile de la Fiancée.

Dans ces bancs de lave extrêmement épais, la rivière s'est frayé un lit, en rongeant ces roches éruptives, qu'elle polit, en les creusant. Elle a ainsi taillé des caiions gigantesques, profonds parfois de mille à douze cents mètres, et qui sont parmi les plus imposants du monde.

Des deux côtés, s'étend, à perte de vue, une vaste plaine, où ne croissent que des broussailles naines et épineuses, au milieu desquelles bouillonnent çà et là des sources d'eaux thermales, si chaudes qu'on ne peut y plonger la main, plus de trois secondes : preuve évidente que le feu couve encore, sous cette écorce pierreuse.

Après des steppes d'une désolante aridité, les voyageurs commencèrent à gravir les premiers échelons des Montagnes Bleues, joar les vallées étroites des affluents du Snake, au milieu d'une végétation plus robuste et de forêts ombreuses.

Une vingtaine de jours de chevauchée les conduisit, enfin, au fort Walla-Walla, où ils arrivèrent, le 5 septembre.

En touchant du pied cette Terre promise, ils se demandèrent, étonnés :

— Mais... où est donc la ville épiscopale ? Nulle part, on n'en distmgue la trace.

Quelle différence, en effet, entre le spectacle qui s'offrit à leurs yeux, et celui qu'il nous fut donné de contempler, quand nous visitâmes ces régions, durant l'automne de 1912 !...

Maintenant, Walla-Walla, chef-lieu d'un comté et station de plusieurs lignes de chemin de fer, est une ville intéressante, avec des tramways électriques et de beaux moniunents : collèges pour jeunes gens et jeunes filles, conservatoire de musique, école préparatoire, minoteries, fabriques, etc.

C'est un centre de commerce important pour l'Orégon et l'Idaho, car on a découvert que le sol environnant, quand il était suffisamment

Le Snake rongeant les rochers.

arrosé, se prête merveilleusement à la culture des céréales : froment, orge, avoine, maïs, etc.

Cependant, le développement du Washington fut très lent. Plus de trente ans après, en 1880, la ville avait à peine trois mille âmes. En ces dernières années seulement, par suite d'un effort prodigieux, le territoire du Washington, qui n'avait, en tout, que soixante-quinze mille habitants, en 1880, en eut plus de cinq cent mille, en 1900, et un million centquarantedeux mille, en 1910.

Walla-Walla profita de cet accroissement : sa population montait à

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dix mille hahitaiits. vn 1900. vi à treize mille, en 1906. L'augmentation a continué.

En 1847. la \ille n'existait absolument pas. Elle se forma, peu à peu, autour d'iui fort bâti, en 1857, par le Gouvernement américain, à l'époque de la guerre dont nous aurons à parler bientôt.

Cette citadelle fut construite, à une cinquantaine de kilomètres à l'est du vieux fort de traite. Celui-ci, depuis 1818, se dressait sur une sorte de promontoire, près du confluent de la Columbia et de la rivière Walla- Walla, qui se précipite du sud-est, sur les pentes abruptes des Montagnes Bleues, dont les hautes cimes ferment l'horizon, de ce côté.

Dans l'idiome indien, l'expression Walla-Walla signifie « courant rapide ». Le nom de la rivière fut donné aussi aux peuplades installées sur ses bords.

Quoi([ue ce fort de la Compagnie du Nord-Ouest ne fût destiné, comme les autres, qu'à être un comptoir pour le commerce des fourrures, on y avait pris des précautions spéciales contre les attaques des naturels, dont on avait des motifs de se défier, vu leur caractère et leurs instincts.

Jamais on ne les autorisait à franchir le seuil de l'enceinte. Ils transmettaient leurs marchandises par un étroit guichet qui se fermait brusquement, à la moindre apparence de troubles. Murs épais, doubles portes, quatre petites pièces d'artillerie de campagne, une dizaine de fusils, (juelques mousquets, des piques, des grenades à main et autres explosifs qu'on lançait à force de bras, constituaient le système de défense, bien faible, si on le compare aux formidables engins modernes, mais suffisant pour tenir à distance des sauvages féroces, n'ayant à leur disposition que des arcs, des couteaux et des flèches.

Sur les deux rives de la Columbia, un ancien volcan éteint projeta, pendant les périodes géologiques, des masses de lave, dans l'épaisseur desquelles le fleuve a creusé profondément son lit. Ses eaux roulent à travers des blocs informes de roches plutoniennes. L'élévation et le rapprochement des falaises qui l'enserrent, engendrent ini courant d'air presque continuel, qui tombait sur le fort, alors situé à l'entrée de la gorge.

Le vent y acquiert, parfois, ime telle violence, qu'il lance, au loin, de gros graviers et des nuages de sable, très dangereux pour les yeux. Les Pères ne tardèrent pas à remarquer, parmi les sauvages des environs, une multitude anormale de borgnes et d'aveugles.

Quand, presque un demi-siècle plus tard, les ingénieurs construisirent une voie ferrée sur la rive gauche, ils durent la munir de paravents, pour la préserver de l'accumulation de la poussière, qui aurait facilement, par sa quantité, causé le déraillement des trains.

Orégon C»7y. Propositions de l'archevêque et de Mgr Deniers.

Le 9 septembre, tandis que le P. Rieard s"oeeupait de la fondation d'une mission dans les environs de Walla-'^Valla, le Fr. Blanehet, comme procureur temporel, s'embart[uait sur la Columbia, pour vm voyage d'exploration.

— Me voici de nou\'eau sur l'eau, écrivait -il. Oh ! U- beau lleuve ! Je le crois, ici, trois fois au moins aussi considérable i\\\v le Rhône. Malheu-

Roches plutoniennes au-dessus de la Columbia.

reusement, son lit est embarrassé par des rochers qui occasionnent des courants et des chutes périlleuses.

A partir de son confluent avec le Snake, à gauche, et la Yakinia, à droite, la Columbia, qui a déjà douze cents mètres de largeur, coule constamment vers l'ouest, jusqu'à l'Océan Pacifique, pendant cinq cents kilomètres.

Deux cents kilomètres en aval de Walla-Walla, elle se resserre étrangement entre de hautes murailles basaltiques, au point d'avoir, parfois, à peine quarante mètres de large. C'est ce qu'on appelle le passage des Dalles, à cause de la forme des rochers entre lesquels les ondes se précipitent. A l'époque de la fonte des neiges, elles montent d'une vingtaine

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de mètres au-dessus de l'étiage, dans ce couloir long de plusieurs kilomètres.

Ensuite la Columbia se développe de nouveau majestueusement, et s'avance sur une pente insensible ; mais, à une soixantaine de kilomètres plus bas, commence la région si pittoresque des cascades, produites, à l'origine, par l'éboulement d'une partie de la puissante chaîne des montagnes voisines.

Sur ces énormes blocs, les eaux s'élancent mugissantes, avec un fracas indicible. Puis, la navigation redevient libre jusqu'à la mer ; les rives s'écartent sans cesse, et le fleuve, à son embouchure, a plus de quatre kilomètres de largeur.

De côté et d'autre, sur tout le parcours, s'élevaient, alors, de magnifiques forêts, presque impénétrables.

Sept jours après son départ de Walla-Walla, le Fr. Blanehet passait sous le fort Vancouver, construit près du confluent de la Columbia et de la Willamette. Le lendemain, après avoir remonté, quelques heures, cette rivière, il débarquait à Orégon City, alors simple village de sept à huit cents habitants.

L'archevêque lui fit un excellent accueil.

— Écrivez au plus tôt à votre Supérieur général, dit -il. Suppliez-le, de ma part, de vous adjoindre d'autres compagnons, et le plus possible. Je sais le bien que vos Pères accomplissent dans le Canada, et j'ai le plus grand désir de vous confier plusieurs postes de mon diocèse. Mais, je ne vous le cache pas, dans quelques-uns, il peut y avoir du danger pour la vie, tant les sauvages y sont farouches et sanguinaires.

— Oh ! Monseigneur, ce n'est pas cette considération qui nous arrêtera. Ce sera pour nous un motif de plus d'accepter.

Mgr Deniers assistait à l'entretien. L'arrivée des Oblats fut, pour lui aussi, une grande consolation, car, à la veille d'être sacré, il n'avait pas encore un seul prêtre. Il s'empressa d'ouvrir au zèle des enfants de Mgr de Mazenod son vaste diocèse, comprenant, alors, l'île de Vancouver et toute la Nouvelle-Calédonie, ou Colombie britannique.

Heureux de ces communications, le Fr. Blanehet revint les porter au P. Ricard.

Le 4 octobre, le reste de la caravane atteignait Walla-Walla. On pouvait donc se mettre à l'œuvre.

Rives de la Columbia.

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