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CHAPITRE III

Chez les Walla-Wallas et les Yakimas

Sainte-J^ûse.

Les Oblats commencèrent leur travail crévangélisation, en s'occui^ant d'abord des Walla-Wallas, répandus dans un rayon d'une cinquantaine de kilomètres autour du fort du même nom, et aussi sur les rives du Snake et de la Columbia.

Piopiomosmos, ou Serpent jaune, leur chef, indiqua, comme l'endroit le plus commode pour ses gens, un emplacement situé à une lieue environ du confluent de la Yakima et de la Columbia. Une étroite vaUée s'élève de là sur un des contreforts de la chaîne des Cascades, au-dessus desqueUes se montrent les cimes neigeuses du mont Adam (3.689 m.) et du mont Rainier ou Tacoma (4.428 m.)

Favorable aux sauvages, le site ne Tétait guère aux Missionnaires. Tandis que le bois de construction abondait, ailleurs, il manquait, là.

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presque absolument, et le terrain cultivable y était rare, ce dont les chasseurs nomades se souciaient peu.

Avec peine, dans ce désert, on réussit à construire une maisonchapelle, très rudimentaire. Les Pères furent obligés d'aller, à quatre ou cinq kilomètres plus haut, chercher, sur les bords de la Yakima, les arbres qu'elle charrie, à l'époque des grandes crues. Ils en formaient des radeaux qu'ils traînaient ensuite au moyen d'une barque.

Sans leur prêter le moindre concours, les sauvages les regardaient agir, se contentant de les aider à consommer leurs provisions de bouche, seul travail auquel ils voulussent s'astreindre.

En novembre, la saison devint mauvaise : d'abord, la jiluie ; bientôt après, la neige et la glace.

— Sous notre tente, il ne faisait pas chaud, je vous assure, écrivait le P. Pandosy.

Le vent même souffla si violemment que, plusieurs fois, elle fut renversée et transportée au loin.

Enfin, on aelie\a les quatre murs, et ce premier établissement, si péniblement fondé, s'appela Sainte-Rose-sur- Yakima. Il fut plus spécialement confié au P. Chirouse qui s'y dévoua sans mesure, et non sans fruit. En quelques mois, il eut la consolation de baptiser plusieurs adultes, dociles à son enseignement, et de les marier suivant les lois de l'Église.

Ainsi se forma le noyau d'une chrétienté.

L Immaculée- Conception .

Aourrhai, autre chef de tribu, habitant à plusieurs journées de marche, dans le haut de la vallée, se présenta, le 27 décembre 1847, à Sainte-Rose.

— Je viens chercher une Robe noire, dit-il. Nous aussi nous voulons prier et avoir le cœur bon.

— Très bien, répondit le Fr. Blanchet. Je t'accompagne. Ensemble, ils galopèrent trois jours entiers, et, après une course

tle deux cents kilomètres, arrivèrent près des sources de la rivière, au camp des Yakimas. L'endroit parut convenable, et, le Fr. Verney étant venu, une semaine plus tard, on commença la construction d'une autre maisonchapelle.

Pas plus que les \Valla-Wallas, les Yakimas ne consentirent à se fatiguer, en aidant les Oblats à couper les arbres et à les scier pour en faire des madriers et des poutres ; mais ils leur offrirent quelques provisions : poissons, légumes, fruits secs.

D'ordinaire, les sauvages ne sont pas donneurs : c'est leur moindre

défaut. La générosité, quoique restreinte, de ceux-ci, témoignait du lionheur qu'ils éprouvaient à la pensée qu'un prêtre résiderait, désormais, parmi eux.

Ce second établissement fut dédié à l'Immaculée Conception.

Le mont Rainier, vu de la vallée des Yaki

Assassinats et troubles.

Pendant que le modeste édifice s'élevait lentement, une lettre du P. Pandosy, alors au fort Walla-Walla, apporta une grave nouvelle. La guerre éclatait entre les Américains des États-Unis et les Cayouses, peuplade habitant au sud de la Columbia, sur les Montagnes Bleues. Tous les sauvages de Sainte-Rose partaient, les uns pour se joindreaux Cayouses. les autres pour se mettre en sûreté.

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Quelle pouvait bien être la cause de ce regrettable conflit, qui bouleversait la contrée, et arrêterait, pour un temps indéfini, les progrès de l'évangélisation ?

Sur le territoire des Cayouses, à une quarantaine de kilomètres du fort Walla-Walla, et à sept ou huit à l'ouest de la ville actuelle, à l'endroit appelé Wailaptu, se trouvait une mission presbytérienne soutenue par les subsides de V American Board of Commissioners for Foreign Missions, de Boston, et confiée au docteur Whitman.

Une centaine de kilomètres plus à l'est, à Lapwai, près du confluent du Snake et de la rivière de l'Eau Claire, Clearwater, une autre mission de ce genre était dirigée par M, Spalding, ancien amant de Miss Narcissa Prentiss, dans le cœur de laquelle il avait été supplanté par Whitman, qui l'épousa.

Ces deux rivaux ne s'aimaient guère. Ils se détestaient même cordialement, et souvent se disputaient, n'ayant de commun que leur haine contre l'Église catholique. Le but que ces ministres mariés et leurs nombreux auxiliaires se proposaient, semble, suivant plusieurs auteurs, avoir été moins la conversion des naturels, qu'un accroissement d'autorité pour le gouvernement américain, siu- ces régions qui échappaient encore trop à son influence (1).

Tandis que les Oblats commençaient avec tant de peine leurs établissements, Whitman et Spalding parcouraient les huttes des Cayouses, pour les indisposer contre les Missionnaires catholiques, et leur persuader de ne pas les recevoir, si ceux-ci essayaient de se fixer parmi eux. Mensonges, calomnies, caricatures : tous les moyens furent employés. On parla même de la Saint-Barthélémy, de l'Inquisition, des dragonnades, etc.

— Si vous écoutez les jjrêtres, affirmait-on, bientôt votre pays sera inondé de sang, comme celui des Français, à cette époque.

Peu après, se déclara une épidémie de fièvre typhoïde, qui fit plusieurs victimes parmi les Cayouses. Les survivants s'adressèrent à Whitman, pour avoir des remèdes. Heureux de cette circonstance qui, pensait-il, augmenterait son importance à leurs yeux, le médecin leur distribua force pilules avec ordonnances appropriées.

Ignorants et superstitieux, les indigènes s 'imaginant que ces drogues devaient suffire, et, s'inquiétant peu des ordonnances, allaient et venaient, comme d'habitude, se jetant même dans la rivière, quand ils auraient dû

(1) Cf. Gray, Jlistnry ofOrcgon, in-S», Portland, 1870. W. Barrows, Oregon, in-S», Boston, 188:5. O. W. Nixon, IIoïv Marnis Wliilman savcd Oregon, in-S", Chicago, 1895. A. Mowiy, Mdiciis W/ulituni (itid thc KdrJji Daifs of Oregon, in-8°, New- York, 1901. Myion Kells, Marrns Whilnuin, in-8", Seattle, 1909.

se tenir au chaud. Par suite de ces imprudences, les remèdes, au lieu de produire la guérison, conduisirent plus rapidement à la mort ceux qui en usaient.

L'ayant remarqué, les sauvages, loin de s'en prendre à eux-mêmes, accusèrent celui qui les soignait.

— Il nous empoisonne, s'écrièrent-ils. Son intention est de nous tuer tous, afin de livrer notre pays aux Américains. Pour l'en empêcher et nous venger, tuons-le, lui, sa famille et tous ceux de son parti.

Plusieurs groupes de ces fanatiques s'approchèrent, le 29 novembre, de la maison du docteur, en dissimulant, sous les couvertures dont ils s'enveloppaient, comme malades, les armes dont ils s'étaient munis : couteaux, glaives, haches et massues. Es pénétrèrent ainsi, sans éveiller aucun soupçon, mais, à un signal donné, commença une affreuse boucherie.

En quelques instants, Whitman, Miss Narcissa et une douzaine d'autres sont assassinés, tailladés, coupés en morceaux, écrasés, foulés aux pieds. On leur arrache le cœur, et, de leur crâne défoncé, le cerveau s'échappe, au milieu de ruisseaux de sang.

La pensée des meurtriers était de massacrer aussi les enfants et les femmes. Réflexion faite, ils préférèrent les garder comme otages, au nombre de cinquante-trois, pour le cas où les blancs voudraient punir cet abominable forfait.

Laissant les cadavres horriblement mutilés, exposés à la dent des loups, ils coururent à la recherche de Spalding, de sa famille et de ses collaborateurs. Ne les ayant pas trouvés à Lapwai; car, dans l'intervalle, le bruit de la tragédie s'était répandu jusque-là, ils se lancèrent à leur poursuite, mais en vain.

A force de cadeaux, la Compagnie de la Baie d'Hudson obtint la restitution des captifs, qui arrivèrent, le 30 décembre, à Walla-Walla, d'où on les expédia, sans retard, au fort Vancouver.

Dans la première quinzaine du mois de janvier 1848, des régiments de soldats américains se cantonnèrent près du confluent de la Columbia et du Snake. Après quelques escarmouches où plusieurs sauvages furent blessés, le général proposa la paix aux Cayouses, à la condition que les meurtriers lui seraient li\'Tés. Mais ces misérables avaient pris la fuite, et restèrent introuvables. La guerre continua donc.

Au mois de septembre, elle avait coûté déjà plusieurs millions de dollars, sans autre résultat que les entraves mises au zèle des Missionnaires auprès des habitants de cette région, à l'exception des Yakimas, demeurés étrangers aux hostilités.

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Les protestants honorèrent Wliitman comme un martyr et reprochèrent aux catholiques d'être la cause de sa mort. Un grand nombre d'ouvrages, écrits en anglais, propagèrent ces fausses accusations.

Nous avons lu la plupart de ces livres, petits et grands, durant nos recherches dans la bibliothèque du Parlement d'Olympia, capitale du Washington. Tous se copient les uns les autres, et, sans fournir aucune preuve de leurs allégations gratuites, se contentent de reproduire aveuglément les calomnies formulées, d'abord, par S])alding et par Gray, son confrère.

Or, de l'aveu même de Whitman, Spalding était, depuis longtemps, menacé d'aliénation mentale ; et, au témoignage des contemporains, la peur qu'il éprouva, à l'occasion du danger couru, en fit un véritable maniaque, regardant comme des réalités les créations de son imagination en délire.

Quant à Gray, l'historien Bancroft le présente comme le plus menteur des Prédicants, that most mendacious : haïssant autant les Épiscopaliens, que les Anglais et les catholiques. Gray who hâtes ail Episcopal clergymen, and ail Englishmen, and ail Catholics ; en résumé, détestant le monde entier, excepté lui, Gray, le grand fourbe, and almost everyhody but Gray, and Gray the Great Untndhjnl ; et tellement faussaire, qu'il faudrait un volume aussi lourd que le sien pour corriger toutes ses erreurs, it vould require a volume as large as Gray' s to correct Gray' s mistakes (1).

Ces indignes calomnies contre les catholiques furent, enfin, magistralement réfutées, avec une surabondance de preuves, dans un ouvrage de haute valeur, parfaitement documenté et publié récemment par un patient érudit, qui a passé vingt -neuf ans de son existence à recueillir toutes les pièces du procès.

Unitarien de Chicago, il ne saurait être soupçonné d'idées préconçues en faveur des catholiques. Son impartialité est donc incontestable. Seul l'amoiu" de la vérité guida sa plume.

A tout esprit de bonne foi il montre quelle mystification colossale fut cette « Légende de Whitman », dont l'exploitation procura des sommes énormes aux Sociétés protestantes d'apostolat politico-religieux, en particulier aux églises presbytériennes (2).

Outre l'invraisemblance d'une telle perfidie chez des prêtres qui venaient de si loin, et au prix de tant de sacrifices, dans le but unique de

(1) Bancroft, Worhs... t. XXIX {Ilislorij o/ On-gon), ]>. 190, :301-302, note 12, t. XXVIII {liislory of Norlfiwest Coast), p. 586-537.

(2) William I. IMarshall. Acquisition of Orego» and the Long suppresscd Evidence aboui Marcus Whitman {Savcd Oregon fiction), 2 in-S", Seattle, IQll, passiîn, et t. II, p. 336-338. Cf. E. G. Bourne, Esscn/s in Historical Criticism {The Whitman Legend), in-8'', New-York, 1901 .

sauver les âmes des infidèles, comment supposer raisonnablement que, depuis quelques semaines à peine dans le pays, ils eussent acquis, en si peu de temps, assez d'influence sur les sauvages, pour leur persuader d'exécuter un pareil dessein ? Il a fallu être fort crédule, ou ignorant des circonstances, ou aveuglé par les préjugés, pour accepter si facilement de si graves imputations.

Mais, historiquement, la chose est maintenant péremptoirement jugée. Le vrai motif du meurtre de Whitman est bien celui que nous avons indiqué plus haut, en nous appuyant sur les Mémoires inédits du P. Ricard : l'ignorance des sauvages et leur ressentiment contre le médecin, dont les remèdes n'avaient pas sauvé les malades atteints de l'épidémie (1).

Spalding lui-même, dans sa correspondance confidentielle au Secrétaire de V American Board of Commissioners for Foreign Missions, reconnaît que Whitman avait été souvent menacé de mort, parce qu'on le tenait responsable des nombreux décès qui épouvantaient les Indiens : Dr. With7nan is regarded as tlie cause of niany or ail the deaths in that vicînity, and his life lias heen frequently threatened. Une accusation identique était formulée contre Spalding, comme il l'avoue dans cette lettre : It is very frequently proclaimed publicly that I am the cause of the numerous deaths, ichich hawe occurred among this people the last two years (2).

Ce sont donc les imprudences de Whitman et de Spalding qui ont déterminé la catastrophe. S'ils ne s'étaient pas obstinés à prodiguer aux Indiens ces remèdes que ceux-ci, alors, considéraient comme un poison, le massacre n'aurait pas eu lieu, ni les sanglantes guerres qui l'ont suivi : Whitman's unwisdom in continuing to doctor among them, in spite of numerous threats by Indians that they rvould kill him, if he failed to cure them (3).

Longtemps, afin de donner plus de poids aux accusations contre les catholiques, on a caché avec soin cette connaissance que Whitman avait des menaces de le tuer que les sauvages lui avaient faites si souvent : AU the irrésistible évidence that Whitman knew thèse facts, has heen carefully suppressed in the discussion of the causes of massacre (4). Cette duplicité était nécessaire, pour ramener la faveur et les souscriptions du public à une entreprise qui avait absorbé déjà plus de trois cent mille

(1) Marshall, op. cit., t. II, p. 248 sq. Cf. De Saint- Amand, Voyages en Californie et dans VOrégon, in-S", Paris, 1854, p. 227. Bancroft, Works... t. XXIX, p. 653 sq.

(2) Lettre du 3 février 1847, datée de Clear Water.

(3) Cf. Marshall, o/>.a7., t. II, p. 246 sq,268. Il multiplie les preuves des imprudences de Whitman, de son manque de prévoyance et de son peu de sagesse, t. II, p. 34, 36, etc. t. I, p. 17. sq.

(4) Marshall, op. cit., t. II, p. 261, 263.

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dollars (un million cinq cent mille francs), et qui, malgré le chiffre des collaborateurs (trois cents hommes, femmes et enfants), n'avait produit absolument aucun résultat.

Ce fut assurément, dit l'auteur qui a étudié à fond cette question, le plus lamentable gaspillage d'argent et d'énergie humaine qu'on ait jamais vu : certainly a most lamentable and unparalleled ivaste of money and human energy. Cette somme, en effet, vaudrait, de nos jours, deux millions de dollars (dix millions de francs), two million dollars vould be to day ; et ce travail de tant d'employés des deux sexes équivaudrait, de son côté, à cent cinquante ans de travail d'un homme et autant d'une femme, sans compter celui des enfants ; and the labor of ail thèse men and women, the équivalent of fiilly 150 years' labor of one man and 150 years'' labor of one woman, saying nothing of the labors of the children of the missionaries ; et, tout cela, sans qu'un seul Indien ait été converti au christianisme, the net resuit was not one Indian really Christianized (1).

Rien d'étonnant dans l'immense disproportion entre la multiplicité des moyens et la nullité des résultats, si l'on songe au manque d'esprit de sacrifice qui animait ces agents des églises méthodistes et presbytériennes. Nous avons, à ce sujet, le témoignage d'un homme non suspect, et qui les a vus longuement à l'œuvre : le sénateur J.-W. Nesmith, commis de l'émigration en Orégon, où il vint, en 1843; puis, juge du gouvernement provisoire ; et, en 1848, officier supérieur dans l'armée envoyée contre les Indiens.

Contentons-nous de traduire ce curieux document :

— ■ Ces apôtres, dit-il, aux gages d'une riche Société de l'Est des États-Unis, et largement payés pour leurs services, voyageaient dans de confortables navires. A leur arrivée, on les pourvoyait de maisons très commodes, de vivres et de linge en abondance, pour eux et leurs familles. On leur épargnait avec soin toutes les épreuves, les privations et les souffrances, lot ordinaire, alors, des pauvres émigrants, laissés sans secours dans leur lutte pour la vie. Le but apparent de ces Prédicants était de convertir les Indiens au christianisme ; mais, en cela, l'insuccès fut complet... Avant mon départ, j'avais lu des rapports merveilleux sur cette prétendue évangélisation. En deux jours, par exemple, aux Dalles, sur les rives de la Columbia, plus de quinze cents païens, assurait-on, avaient reçu le baptême, dans les sentiments les plus édifiants. Le récit se concluait naturellement par un appel à la générosité du public, en faveur de ces ministres et de leurs femmes qui se sacrifiaient, à ce iwint, dans le lointain Orégon... Quand j'eus vu, de mes yeux, ce qu'il en était en réalité, ma surprise fut extrême... Je ne découvris qu'un seul Indien, (1) Marshall, op. cit. t. II, p. 21 sq., 23 sq., 39, 40.

un ^^eillard, qui eût quelque prétention au christianisme... Les autres, dans le voisinage même de la mission, étaient d'une dépravation de mœurs que je renonce à décrire... Une fois, j'assistai au prêche... L'orateur ne sut dire aux sauvages qu'une chose : que s'ils consentaient à prier avec lui, ils auraient des maisons, de la nourriture et des vêtements comme les Blancs ; mais il ne leur inculqua aucune notion surnaturelle. Après le sermon, le chef se leva, et dit au Révérend : « Oui, mon ami, si tu nous donnes beaucoup de couvertures, de pantalons, de farine, de nourriture, de tabac, et autres bonnes choses, nous prierons Dieu autant que tu voudras ! » A mon humble avis, continue le narrateur, ce n'est pas ainsi que l'on convertira des êtres plongés si profondément dans la matière... Les prédicants le comprenaient eux-mêmes ; aussi ne perdaient-ils pas leur temps à cette ingrate besogne. Ils préféraient en consacrer la majeure partie à l'acquisition des biens périssables d'ici-bas. Chacun d'eux se rendait propriétaire d'immenses terrains... Beaucoup certainement manifestèrent plus d'ardeur pour amonceler les biens méprisables de ce monde, que pour procurer les intérêts de la sainte Sion... et ce fécond apostolat coûta, une année, à la nation vingt mille dollars (cent mille francs) (1).

Nous terminerons ces réflexions sur la catastrophe dont furent \dctimes Whitman et les siens, par cette remarque fort juste de l'auteur de la Long suppressed Evidence :

— Tout regrettable qu'il soit, cet accident ne fut ni plus ni moins cruel qu'une foule d'autres du même genre, survenus, en Amérique, presque dans chaque endroit, où la population blanche tenta de s'établir sur un sol occupé, jusque-là, par des sauvages. On en aurait parlé incomparablement moins, et le silence se serait fait promptement, s'il n'y avait eu à le rappeler, de mille façons, et à en centupler l'importance, l'intérêt confessionnel indiqué plus haut (2).

Saint-Joseph de Simcoé. — Eloquence de \amaiark.Jn.

Malgré la guerre et l'effervescence des esprits, les Oblats, au mois de juillet 1848, fondèrent une troisième mission dans la vallée de la Simcoé, affluent de la Yakima, entre Sainte-Rose et l'Immaculée-Conception,

(1) Sénateur .J. W. Xesmith, Aumial Adress, dans les Transactions Oregon Pioneer Association, in-8o, 1880, p. 19-22. Cf. Elwood Evans, History of the Pacific Xorthxvest, t. II, p. 493. Stephen Olin, Works, 2 in-8o, 1852, t. II, p. 397 sq.

(2) Marshall, op. cit., t. II, p. 199, 245.

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sur les terres d'un ehef nonuiié Kaniaïarkan, qui avait manifesté, à son tour, le désir d'avoir des Robes noires. La ehrctienté nouvelle fut placée sous le patronage de saint Joseph.

Ce vœu n'était rien moins que désintéresse. Les sauvages, leurs chefs en tête, s'imaginaient que les prêtres d'Europe, (Tau delà du grand Lac, devaient certainement être très riches et très généreux. Du moment que l'un d'eux s'établissait dans leur pays, tout, pensaient-ils, leur serait fourni avec abondance et gratuitement. Les méthodes d'évangélisation employées par les Episcopaliens et les Presbytériens ne pouvaient que les raffermir dans cette persuasion.

Profond fut leur désappointement, tjuand ils ^■irent les Oblats, pauvres, n'ayant rien à donner, et manquant eux-mêmes du nécessaire.

Incapables d'apprécier ce qu'il y avait d'héroïque dans ce dévouement des Missionnaires, les indigènes se sentirent peu portés à embrasser une religion qui défendait qu'on achetât leur âme à prix d'argent.

Jamais l'idée ne leur serait venue que la simonie fût un crime. Au contraire, il leur semblait très raisonnable qu'on les payât, pour les baptiser et en faire des chrétiens. C'était même de la stricte justice, et comme un droit, dont on ne pouvait légitimement les frustrer. Les ministres des diverses sectes n'agissaient-ils pas ainsi ? Pourquoi les catholiques se seraient-ils refusés à ce contrat si équitable ?

Puis, tant qu'il suffisait de réciter quelques prières vocales, ces êtres charnels n'opposaient pas une invincible résistance. Us trouvaient, là, un moyen aisé de se procurer les choses nécessaires ou utiles à la vie, et autres qui excitaient leur convoitise.

Mais, quand on leur prêchait les préceptes de la morale, une surdité complète les empêchait subitement d'entendre. La polygamie constituait surtout un obstacle humainement insurmontable. Ces femmes, il est vrai, étaient plutôt des servantes achetées que des épouses libres ; mais, plus quelqu'un en avait, plus il était considéré, en raison de sa richesse, dont témoignait cette espèce de sérail. L'orgueil et les passions les plus basses conspiraient pour le maintien de ces usages invétérés.

Jongleurs et sorciers ne s'emparaient pas moins de l'esprit des sauvages. La crainte exagérée de la mort favorisait la croyance aveugle à toutes les insanités. Ces adroits charlatans comprenaient très bien que, si leurs dupes se convertissaient au christianisme, la source de leurs gains serait tarie. De là, une haine instinctive contre les messagers de l'Évangile, et leur résolution de les écarter par tous les moyens.

Néanmoins, le zèle des Oblats ne fut pas sans fruit. Kamaïarkan. conquis par eux, se déclara franchement pour les catholiques. Aux émis-

saires de l'hérésie qui tâchèrent de le circonvenir, il répondit :

— C'est un prêtre que je veux, et non un homme ayant femme et enfants !

Par un acte d'autorité, il réduisit au silence les sorciers qui détournaient SCS sujets du baptême, en répétant constamment que ce sacrement cause la mort.

Afin de couper court à ces fourberies, il réunit sa tribu en assemblée solennelle, et lui tint ce langage :

— Je vois votre ignorance et votre peur ; mais je veux vous instruire et vous tranquilliser. Le règne des imposteurs (pii trop longtemps abusèrent de votre naïveté, doit finir. Dès aujourd'hui, je kur infligerai le châtiment qu'ils méritent.

Puis, se tournant vers le P. Chirouse :

— Robe noire, tu n'auras plus de contradicteurs, je te le promets. Avant ce soir, tous ces menteurs auront cessé de vivre.

— Non, répondit le Missionnaire, il ne faut pas les tuer : qu'on leur défende seulement de répandre leurs faussetés criminelles.

— Soit ! je ne les tuerai pas, puisque tu t'y opposes ; mais, s'ils continuent à mal parler, je les chasserai du pays.

— Bien ! cette fois, tu as raison, car, s'ils veulent vous induire en erreur, ils ne sont pas dignes d'habiter ici. Mais, vous tous qui m'écoutez, soyez persuadés qu'ils vous trompent effrontément. Si ces jongleurs ont quelque pouvoir, qu'ils mettent en commun leur puissance, et qu'ils jettent sur moi leurs plus terribles maléfices. Je ne m'en inquiète pas, et je les défie tous !

— Ah ! s'écria Kamaïarkan, enthousiasmé par tant de courage. Voyez- vous ! Entendez-vous, tas de lâches !... Aurez- vous encore peur?... Tremblerez -vous toujours, comme des feuilles ?... Poltrons que vous êtes ! Emmenez vos enfants, et que la Robe noire les baptise !

Cette apostrophe, d'une si haute éloquence, ne détermina pas les sauvages à bouger. Pour les convaincre, il fallait autre chose que des paroles, tout enflammées qu'elles fussent. Un exemple s'imposait. Exempla trahunt !

— Quoi ! vous hésitez!,.. Vous croyez toujours que le baptême fait mourir ?... Eh bien ! vous allez voir.

Aussitôt, il plaça ses quatre enfants au milieu de l'assemblée, et, les présentant au P. Chirouse :

— Robe noire, dit-il, commence par eux. Baptise-les, je te prie. Ces imbéciles que ma voix n'a pu convaincre, refuseront -ils de se rendre à l'évidence ? Si le baptême fait mourir, mes quatre enfants mourront.

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Ouvrant de grands yeux, les sauvages suivirent avec une attention craintive les phases de la cérémonie.

Le baptême reçu, les enfants ne moururent pas.

Comment douter davantage, devant une démonstration aussi concluante ?

Sur l'ordre de leurs redoutables maris, les sauvagesses apportèrent leurs bébés.

Séance tenante, le P. Chirouse en baptisa plus de cinquante.

Aucun ne passa de vie à trépas.

Jongleurs et sorciers n'avaient plus qu'à se taire.

A la suite de cette mémorable assemblée, le prêtre acquit sur ces pauvres gens une influence de plus en plus croissante.

— Le P. Chirouse réalise un bien considérable, écrivait le P. Ricard à Mgr de Mazenod, le 18 septembre 1848. Il parle le walla-walla et le yakima à la perfection. Les sauvages l'aiment beaucoup. C'est vraiment un apôtre. Malgré sa jeunesse, il ne le cède pas aux plus expérimentés.

Peu à peu la mission de Saint-Joseph s'améliora, même au point de vue matériel. Pour détourner ses néophytes de la vie nomade, leur vigilant pasteur leur apprit à cultiver le sol. Ils eurent bientôt de beaux champs de blé, de pommes de terre et de maïs.

— Que ne possédons-nous im moulin ! écrivait-il. Mes pauvres sauvages sont obligés de manger le blé, simplement après l'avoir fait bouillir. Si nous pouvions le moudre ici, quel avantage, et quel encouragement pour eux ! Et une scie mécanique pour tailler les planches, de quelle utilité ne leur serait-elle point ? Ils pourraient, alors, se construire des maisons, et avoir une habitation fixe. L'évangélisation serait immensément plus facile.

De son côté, le Fr. Blanchet, en demandant au P. Tempier une fou'e d'objets pour l'agriculture, concluait par cette réflexion pratique :

— Puisque le but de notre Congrégation est de remplacer, autant que possible, les Ordres religieux détruits par la Révolution, nous ferons ainsi revivre, en partie, ceux qui, durant le moyen âge, défrichèrent les forêts de l'Europe, pour bâtir des chapelles et des couvents, autour desquels la population se groupa. C'est par ce procédé qu'ils ont fondé une multitude de villes et de bourgades, dans l'Ancien Monde. Nous les imitons, dans le Nouveau.

La même pensée reparaît, sous couleurs poétiques, dans une lettre du P. Ricard au Supérieur général :

— Nous convertissons en jardins les forêts aux arbres géants, afin de transformer en enfants, de Dieu ces sauvages au cœur plus dur que la pierre.

Puis, cette remarque délicate :

— Malgré la peine que nous cause votre séparation, nous préférons, vu les circonstances, être, en ce moment, loin de vous. Si vous nous voyiez travailler comme nous le faisons, avec la cognée, vous souffririez trop. Assurément, vous ne pourriez soutenir ce spectacle, sans verser des larmes. Nous connaissons votre sensibilité et votre tendresse. Soyez certain, cependant, que nous travaillerons, tant que Dieu nous en conservera la force. La pensée du bien à accomplir dans ces pauvres âmes, nous fait oublier nos maux.

Chose extraordinaire ! les sauvages se montrèrent reconnaissants. Du fond du cœur, ils s'attachèrent à ceux qui se dévouaient avec tant de générosité pour leur bien-être et le salut de leurs âmes.

Au mois de juillet 1850, le P. Chirouse dut s'absenter, pendant quelques semaines. Trois de ses sauvages l'ayant rencontré au fort Vancouver, ne purent cacher leur émotion, et de grosses larmes coulaient de leurs yeux.

— Ah ! dit le plus âgé, pourquoi nous laisses-tu si longtemps ? Tous désirent ton retour. Ne tarde pas !

Un des plus élevés dans la tribu dit, un jour, à l'intendant du Gouvernement pour les Affaires indiennes :

— Les Américains sont nos amis, mais les prêtres sont nos pères... Les prêtres nous aiment, et nous les aimons.

§ 5 Sainte-Croix d'Attanem.

Une lettre humoristique du P. Chirouse, datée du 25 juillet 1851, nous initie au règlement qu'il avait imposé aux sauvages, dans un de leurs campements d'hiver, où il les suivait.

— Dès cinq heures du matin, je les appelle, au son d'une corne de bœuf qui remplace la cloche future. Leur toilette n'exige pas grand temps, et tous se rendent assez exactement à la prière. Je leur fais ensuite le catéchisme, mais, à ce moment, une demi-heure seulement, pour ne pas trop fatiguer leur attention. Ils se retirent pendant une heure, et reviennent, alors, assister à la Messe... A midi, la corne de bœuf avertit le village que chacun doit dire V Angélus... Vers deux heures, instruction pour tous ceux qui désirent recevoir le baptême. A six heures, explication détaillée de la leçon de catéchisme récitée le matin ; puis, une classe de lecture et d'écriture pour les enfants, quelques cantiques et la prière du soir, après laquelle chacun se retire, en me touchant la main, en signe de remerciement...

Après mon frugal repas, je joue quelques airs sur l'accordéon, pour me délasser l'esprit, je prépare ma méditation, j'examine ma conscience, et je m'endors dans la paix du Seigneur.

Cette station, dédiée à la Sainte-Croix, se trouvait dans la ])artie inférieure de la vallée de l'Attanem, affluent de la Yakima.

A la fin de l'année 1853. le P. Ricard pouvait écrire : — De plus en plus, les sauvages s'affectionnent à nos Pères. Ils ont maintenant faim et soif de la parole de vie. Si quelques-uns refusent encore de se laisser baptiser, c'est parce qu'ils reculent devant les obligations de la morale chrétienne, et, pour ce motif, renvoient, à plus tard, la réception du sacrement ; mais ils sont tous instruits, savent leurs prières, aussi bien que les plus courageux, et les récitent. Tout me porte à croire que même les récalcitrants, comme cela est arrivé plusieurs fois, réclameraient, à grands cris, le baptême, s'ils étaient en danger de mort... En somme-, le bien accompli jusqu'à présent est sensible, et j'augure mieux encore de l'avenir.

Autre aspect du mont Rainier, vu de la mer.

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