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CHAPITRE IV

Olympia.

'Les commencements d'une capitale.

A rextrémité occidentale du Washington, entre la chaîne des Cascades à Test et les monts Olympics à l'ouest, une dépression considérable du sol, en s'abaissant sous la nier, forme le Puget Sound, ou baie Puget. C'est un plus des magnifiques estuaires du monde, et comme la continuation du détroit de Géorgie séparant l'île de Vancouver du continent américain. Des études géologiques ont permis aux savants d'affirmer que, durant les périodes préhistoriques, cette baie se prolongeait dans toute la vallée de la Willamette, orientée suivant le même axe.

Quoique sa largeur moyenne ne soit que de six à huit kilomètres, sa superficie comprend plus de cinq mille kilomètres carrés, tant les lignes de son littoral, extrêmement déchiqueté, sont irrégulières, se contournent en tous sens, et pénètrent dans les terres. On leur attribue un développement de plus de treize cents kilomètres (1).

n en résulte une foule de fiords, analogues à ceux de Nor\'ège, vrais bras de mer profonds, ramifiés comme les branches d'un tronc principal, déterminant des presqu'îles aux dentelures capricieuses, entre lesquelles surgissent des îles nombreuses, au milieu d'un dédale de canaux.

De hautes montagnes couvertes de forêts épaisses et d'un sous-bois luxuriant, lui font un cadre superbe. Au nord-ouest, ce sont les monts Olympics, dont les crêtes ont de deux mille à deux mille sept cents mètres d'altitude ; au sud-est, les pics de la chaîne des Cascades, dominés, au nord, par le mont Baker (3.383 m.), et, au sud, par le majestueux mont Rainier, immense cône volcanique, l'un des plus grandioses de l'Amérique, car il atteint plus de quatre mille quatre cents mètres. Des vapeurs sulfureuses s'échappent de ses deux cratères, encerclés par dix-sept glaciers qui, de la cime, rayonnent sur ses flancs, et engendrent des torrents qui se précipitent, rapides, sur un lit de rocher.

(1) Cf. A. Frickman, Côtes de VOrégon et du Territoire du Was)tinglon (dépôt du Ministère de la Clarine), in-S^, Paris, 1872. C. I^eicjhton, Life at Puget Sound, ïvith sketches of travel in Washington Territory. in-12, Boston, 1884.

298 DANS l'oRÉGON et la COLOMBIE BRITANNIQUE

Répondant au désir exprimé par l'archevêque, sous la juridiction duquel cette région était provisoirement placée, le P. Ricard, au mois de mai 1848, se rendit au Puget Sound, pour examiner quel serait l'endroit le plus favorable à un établissement. Aucun Missionnaire n'y avait encore paru. Là, cependant, était le meilleur port de l'Orégon, et vraisemblablement, un jour, les avantages de ce site y attireraient une population notable.

L'intention du P. Ricard était d'y fixer sa résidence et la maison provinciale des Oblats. De ce centre, le Supérieur visiterait ses sujets dans leurs divers postes, et eux-mêmes viendraient y retremper leur vie religieuse, dans les exercices de la retraite. Les communications avec l'Europe seraient également facilitées, car la plupart des navires y feraient escale. On délaissait, en effet, de plus en plus, le port situé à l'embouchure de la Columbia, où plusieurs naufrages avaient eu lieu, à cause des bancs mobiles de sable et des bas-fonds qui en obstruaient l'entrée.

Même pour l'évangélisation des sauvages, cet établissement était nécessaire, car plusieurs tribus habitaient sur les bords de cette baie immense. Il importait de prévenir l'arrivée des ministres protestants.

S'autorisant des lois du pays, le P. Ricard et le Fr. Blanchet choisirent un \aste terrain qui leur fut livré par le Gouvernement, en possession pleine et entière, à la condition qu'ils en défricheraient et cultiveraient une partie, en un certain laps de temps. C'était sur la côte orientale d'une des anses les plus méridionales, le Budd's Inlet, à un kilomètre et demi environ au nord de l'endroit où s'éleva, dans la suite, la ville d'Olympia, et non loin de l'embouchure de la petite rivière des Chutes. Ils s'y installèrent, le 14 juin 1848.

En souvenir d'eux et de leurs confrères, le promontoire sur lequel ils construisirent leur demeure, s'appelle encore Priests^ Point, la pointe ou le cap des Prêtres (1), L'érection canonique eut lieu, le 23 août.

Ce n'est pas sans une émotion profonde que, lors de notre voyage en Orégon, soixante-quatre ans plus tard, nous avons \asité ce théâtre des labeurs héroïques de nos premiers Pères.

Maintenant que de riches et populeuses cités animent ces régions fertiles, sillonnées en tous sens par des lignes de chemin de fer très actives, comment s'imaginer les difficultés presque insurmontables qu'offrait, alors, la colonisation ? Bois impénétrables, broussailles touffues, ravins escarpés, torrents impétueux, marécages et fondrières se rencontraient constamment. On ne s'avançait que la hache à la maifi. C'était la lutte de chaque jour contre les colosses du règne végétal, rangés en

(1) Cf. History of the Pacific Northwest Oregon and Washington, by North Pacific History Company, 2 in-fol., Portland, 1889, t. I, p. 302.

colonnes serrées, pour opposer un obstacle formidable aux efforts des envahisseurs pacifiques, apôtres de la foi chrétienne et pionniers de la civilisation.

Le terrain choisi par le P. Ricard confinait à la mer, mais se trouvait à la lisière d'une vraie forêt vierge, aux arbres gigantesques montant verticalement jusqu'à quatre-vingts mètres de hauteur avec, à la base, une circonférence de six à sept mètres, et quelquefois davantage.

Malgré leurs dimensions extraordinaires, ces arbres énormes étaient

L'impénétrable et gigantesque forêt.

si rapprochés qu'ils se touchaient presque. On dut en abattre un grand nombre, pour trouver l'espace d'un jardin et d'un champ cultivable. Ce travail préliminaire de défrichement ne demanda pas moins d'une quinzaine de mois.

A cette époque, la population blanche était extrêmement rare. Il n'y avait encore, dans tout le Puget Sound, que cinq ou six familles américaines, ou irlandaises, très disséminées. Le colonel Simmons y conduisit les premières, en 1845, les fixa près de l'embouchure de la rivière des Chutes, et appela cet embryon d'établissement Neiv Markef. C'est actuellement la ville de Tumwater, à deux ou trois kilomètres au sud d'Olympia.

Moitié anglais, moitié indien, le mot Tuniwatcr signifie' précisément « Chute d'eau » (1).

En l'honneur du chef de la Sainte Famille de Nazareth, pour lequel il professait vme dévotion spéciale, le P. Ricard mit sous la protection du chaste É]ioux de la Reine des Vierges sa maison provinciale, qui fut Saint-Jose]ih de New-Market, et. bientôt, Saint-Joseph d'Olympia. Ce dernier nom fut donné à la capitale naissante par le P. Ricard et ses compagnons, à cause de la magnifique vue qu'on avait, de là, sur les monts Olympies (2).

Il ne tarda pas à se féliciter de son choix.

— Notre emplacement promet beaucoup, écrivait-il, le 8 janvier 1850. à Mgr de Mazenod. Dans moins de deux ans, j'en suis persuadé, nous aurons ici une ville qui pourrait bien devenir la plus importante de rOrégon. et elle ne se bâtira que sur notre terrain, ou dans son voisinage immédiat, car les gros navires sont tous obligés de s'arrêter vis-à-vis de notre demeure. Nous sommes les premiers qui ayons attaqué cette forêt vigoTU'euse, qui apportait tant d'obstacle au défrichement. Songez que nous avons dû abattre des arbres de six à sept mètres de circonférence ! Le rude travail auquel nous nous sommes livrés, loin de nous enlever l'estime des Américains, l'a augmentée, au contraire. Ils ont admiré notre courage, et sont ravis d'un si bel exemple.

On venait de loin visiter les Pères. On les félicitait d'avoir changé, en jardin fleuri et en verger fécond, ces lieux, où Ton ne pouvait presque point passer auparavant, tant la forêt y était dense. A la vue d'un résultat si mer^'eilleux, plusieurs familles se groupèrent dans les environs.

Un centre de population se formait, et on le devait aux Oblats. Mais que de vertus et d'héroïsme, même chez les plus humbles !

Depuis plusieurs années, im des plus ardents à ce rude labeur, le Fr. Vernet. avait, à la jambe, une plaie incurable, qu'il s'était faite en se blessant, par mégarde. avec une serpette. Le froid des montagnes des Yakimas aviva ses souffrances, et le P. Ricard le transféra à Olympia, dont le climat était plus dovix.

Désolé de ne pouvoir atténuer ses douleurs, il lui demandait souvent avec une tendre sollicitude :

— Comment va votre jambe, aujourd'hui ?

Et le bon Frère répondait avec indifférence, comme s'il s'était agi d'une chose qui ne le touchait pas :

— Je ne sais pas... je ne l'ai pas regardée.

(1) Cf. Clinton A. Snowden, History of Washington. The rise and progress of an American State, 5 in-S», New- York, 1909-1911, t. II, p. 483 et note. Voir aussi The State of Washington, Officiai statistics, in-S", s. <1., ]>. ;38.

(2) Cf. A. Snowden, op. cit., t. II, p. 452.

Les prévisions du P. Ricard se réalisaient de plus en plus. Le 3 mars 1850, il écrivait :

— Deux Compagnies se sont constituées, ayant des navires pour les voyages d'ici à San Francisco. On va définitivement bâtir une ville. De l'avis de chacun, la meilleure place pour elle et surtout pour ses quais est sur notre terrain. J'espère donc que ceux des nôtres qui nous succéderont, remercieront Dieu de m'avoir conduit ici.

Au mois de juin, plusieurs maisons et un beau magasin s'élevaient déjà.

Leur chapelle devenant insuffisante, les Pères s'occupèrent de la construction d'une église plus vaste, pour laquelle même des protestants voulurent souscrire, afin de hâter les travaux.

Rapidement, Olympia allait de progrès en progrès, et prenait franchement l'aspect d'une cité moderne.

— Quand j'arrivai ici, écrivait le P. Ricard, le 13 juin 1852, quelle solitude, au milieu des bois !... Aujourd'hui, nous avons tout ce que la civilisation apporte : magasins de tous genres, hôtels, poste, douane, boulangers, bouchers, forgerons, etc. La semaine dernière, trois navires entraient, en même temps, dans notre port.

A la fin de l'année 1853, Olympia était déjà suffisamment développée, pour qu'on fît d'elle la capitale du Washington, et le siège du Gouvernement. C'est, de nos jours, une fort jolie ville, bâtie sur un plan régulier, avec de magnifiques monuments, des rues larges, ombragées d'ormes et d'érables. La plupart des habitations sont entourées de verdure.

Dès l'origine, les Pères eurent, dans le centre de la cité, un établissement pour l'évangélisation de la population blanche. Celui de la Priests' Point, à vingt minutes de distance, fut plus spécialement affecté à l'instruction religieuse des sauvages du Puget Sound. Le progrès de ceux-ci dans la Foi chrétienne fut des plus consolants.

Au sujet de la Pr lests' Point et du ministère si fécond des Oblats, au double point de vue de la civilisation et des conversions opérées, nous avons trouvé, durant notre séjour à Olympia, et nous sommes heureux de le citer, un témoignage des plus autorisés et des plus flatteurs, celui de Mme Stevens, femme du premier gouverneur général du Washington :

— La mission catholique sur le rivage de Ip, baie, dit-elle, est une large construction, une sorte de monastère avec terres cultivées et un très beau jardin fleuri, a large dark house, or monastery, surrounded hy cultivated land, a fine garden filled with flozvers. D'un côté, vers la mer, on admire d'immenses haies de giroflées, épanouies, dont le doux parfum ressemble à celui du violier d'Angleterre, et embaume délicieusement l'air... bordered on one side, next the xvater, with immense hushes of wallflo-

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wers in hloom : the fragrance resemhling the sweet English violet, filling tke air with its delicious odor... Le vénérable supérieur, le P. Ricard, est venu de France... il a avec lui le P. Blanchet, plus petit de taille, mais de large carrure, et qui préside, d'une façon si intelligente, à tout le temporel, ayant sous ses ordres plusieurs serviteurs occupés aux divers emplois... He had with him Father Blanchet... who managed everything pertaining to the temporal confort... under him were servants ivho ivere employed in varions ways, haking, cooking, digging, and planting. Les fruits que j'ai goûtés, là, étaient excellents, et, alors, une très grande et précieuse rareté, vu qu'il n'y avait presque pas d'autre verger dans le pays... Autour de la demeure, campaient, de temps en temps, de nombreux sauvages, qui, grâce aux Pères, sont de très bons catholiques, bien instruits des vérités religieuses et des préceptes de la morale qu'ils pratiquent exactement... Matin et soir, ils chantaient leurs prières, dans leur propre idiome, sur un ton grave et solennel. La première fois que je les entendis, assise sur mon yacht, au milieu des eaux calmes, en face de cette belle nature, à l'heure du soleil couchant, j'en fus impressionnée, plus que je ne saurais dire. Nous visitions souvent le P. Ricard, qui était un homme de haute éducation, a highly educated man, et par qui nous étions toujours parfaitement reçus. Ce religieux distingué semblait prendre plaisir à pouvoir s'entretenir avec nous dans sa langue maternelle, que d'autres qu'ilavait rencontrés, disait-il, ne parlaient que d'une façon incorrecte (1)...

Les Indiens du Puget Sound.

Ces sauvages qui édifiaient tant M^^^ Stevens, n'avaient pas toujours été tels. Ils opposèrent au zèle des apôtres plus d'obstacles encore que les arbres géants à la cognée des bûcherons.

Quelques mois après son arrivée, le P. Ricard en traçait le portrait suivant :

— En eux, l'homme animal règne en maître. Plus nous les étudions» plus nous constatons que leurs habitudes ressemblent à celles des êtres privés de raison. Leur démarche, leur manière de s'asseoir, de manger, de dormir ; leur paresse, leur stupidité : tout rappelle l'animal. Vous n'en verrez jamais un contempler les spectacles de la nature... Ils cherchent ce qu'ils peuvent manger, et rien de plus... Quelque service que vous leur rendiez, il ne leur viendra jamais à la pensée de faire quelque chose pour vous... La Foi seule peut porter un prêtre à se dévouer pour leur conver-

(1) Cf. A. Snowden. The rise and progress of an American State, t. III, p. 254.

sion... Mais comment faire apprécier les sublimités de notre sainte religion à ces êtres ensevelis dans la matière ?,.. Animalis homo non percipit quœ sunt Dei!... Quand ces paroles de saint Paul s'appliquèrcnt-elles avec plus de justesse ? Ce ne sont pas des hommes : ce sont des loups... parfois des tigres...

Non seulement, en effet, ces Indiens étaient grossiers et gloutons, mais, de plus, voleurs et assassins. Le gouvernement dut en condamner plusieurs à la potence, en punition de leurs crimes.

— Voilà quelle affreuse race de gens, ou plutôt de bêtes fauves, nous avons à instruire des vérités surnaturelles, écrivait encore le P. Ricard, le 8 janvier 1850. Ce sont des idolâtres de leur ventre !... Il n'y en a pas un seul qui, pour une bouteille de rhum, ne soit prêt à vendre sa femme, ses filles, et son âme, par-dessus le marché!... Une loi a été votée défendant de leur procurer des liqueurs enivrantes ; mais ceux qui ont le devoir de veiller à son exécution, sont les premiers à l'enfreindre... Enfin ! nous ne nous décourageons pas ! Comme saint Jean-Baptiste, nous parcourons le désert épineux, et, comme lui, nous préparons les voies.

Dans un terrain aussi ingrat, le bien s'opéra, néanmoins ; lentement, mais sûrement.

D'abord, quelques enfants baptisés allèrent prendre possession du ciel.

— Ce seront des protecteurs, disaient les Missionnaires. Ils prieront pour leurs malheureux parents.

Des mourants aussi reçurent le baptême, dans des conditions de foi et de repentir, qui présentaient des garanties sérieuses pour leur salut.

Puis, des adultes eux-mêmes, un peu moins revêches aux vérités divines, s'aperçurent qu'ils avaient une âme immortelle, et apprécièrent davantage le dévouement de ceux qui, au prix de tant de fatigues et de privations, s'efforçaient de soulager leurs misères physiques, et de leur procurer le bonheur éternel.

— Dimanche dernier, écrivait le P. Ricard, le l^r mars 1850, j'ai baptisé douze sauvages, dont sept grandes personnes, et j'ai béni quatre mariages.

Les néophytes augmentèrent peu à peu. Si les Missionnaires catholiques ne consentaient pas, comme les messagers de l'erreur, à acheter les âmes, à prix d'argent, ils payaient leur rachat bien plus cher encore, par leurs souffrances, leurs sacrifices quotidiens, leur immolation continuelle.

— Je sais tout ce qu'il faut endurer parmi les sauvages, écrivait le même Père ; mais je crois pouvoir dire avec saint Paul : Nihil horum vereor, nec facio animant meani pretiosiorem quam me, dummodo consum-

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mem cursum meum et ministerium verbi. Je me soumets humblement aux épreuves par lesquelles il plaît à Dieu que je passe. Je le bénis dans la joie, comme dans la peine, puisque tout vient de Lui, et pour notre sanctification. Mes confrères sont dans des sentiments identiques : pleins de bonne volonté... résignés à tout souffrir pour la gloire de Dieu et le salut des âmes... La pensée que Dieu est glorifié par quelques-uns de ses serviteurs dans ces parages, où nul n'élevait auparavant son cœur vers Lui, nous console, nous soutient et nous encourage... L'Évangile et le divin Nom de notre aimable Sauveur sont prêches, là, où, sans nous, il n'y aurait pas de prêtres... L'Hostie pure et sainte est offerte sur ces plages lointaines !... Nous chantons les louanges du Créateur, au milieu de ces déserts, où, jusqu'à ce jour, n'avaient retenti que le cri des animaux, ou les vociférations confuses des sauvages... Nous prions, là, où la prière n'était pas connue... Nous offrons à Dieu notre travail et le sacrifice de nous-mêmes, chose que personne ne savait faire ici. A Lui de féconder nos sueurs, et de donner l'accroissement à la semence que nous jetons dans le sillon, si péniblement creusé !...

§ 3 Admiration des protestants.

Le spectacle de rhcroïsme des Missionnaires impressionnait ^-ivement les protestants, d'autant plus frappés de tant de vertus, qu'ils a\'aient sous les yeux la vie stérile de leurs propres ministres.

— Avant de venir ici, disait l'un d'eux, je n'avais jamais vu de prêtre catholique. Me fiant à des rapports mensongers, je les jugeais méchants comme le diable, pensant que je serais obligé de me battre avec eux, dès que je les rencontrerais. Maintenant que je vous connais et que je vous vois à l'œuvre, je ne puis vous refuser mon respect, mon estime et ma sympathie. Chaque fois que je pourrai vous être utile, je n'y manquerai pas. Comptez sur moi.

Ainsi, parallèlement, tandis que se convertissaient les infidèles, s'évanouissaient les préjugés des hérétiques. Cela nous explique comment beaucoup d'Américains des États-Unis, accourus à Olympia, souscrivaient avec générosité, quoique protestants, pour la construction de l'église (jue les Missionnaires songeaient à bâtir.

Bien plus, ils insistèrent, afin que les Oblats se chargeassent aussi d'élever leurs enfants. A la suite de leurs invitations pressantes, le P. Ricard ne cessa de supplier Mgr de Mazenod de lui envoyer de nombreux confrères, pour qu'il lui fût possible de créer un collège.

— C'est indispensable, disait-il. Ajoutez cet article à nos Règles!... En France, il nous suffit de la prédication, pour opérer le bien. Ici, sur la terre étrangère, surtout dans ce milieu, sans l'éducation de la jeunesse, notre ministère sera toujours aux trois quarts paralysé.

Cet appel trouva un écho dans le cœur de Mgr de Mazenod, qui s'ouvrait toujours largement aux nobles et saintes entreprises.

Merveilleuse transformation, chez les sauvages convertis. Confession publique et pénitences corporelles.

Par les moyens les plus divers. Dieu secondait ses Missionnaires.

Au conmiencement de l'année 1855, le gouverneur du Washington, M. Stevens, convoqua en assemblée générale les principaux représentants des tribus du Puget Sound, afin de traiter avec eux de l'achat de leurs terres.

Plus de deux mille cinq cents sauvages se rendirent à l'appel.

Le gouverneur ne fut pas peu surpris de voir tous ceux qui l'approchaient, faire un grand signe de croix, avant de lui toucher la main ; puis, cette foule considérable chanta, en son honneur, plusieurs cantiques pieux.

A l'heure du repas, tous ces sauvages tracèrent encore sur eux le signe de la croix, et récitèrent des prières avant de prendre leur nourriture. Ils agirent de même, au moment d'entamer les négociations.

De plus en plus étonné et profondément édifié, le gouverneur, entouré des officiers de son cortège, leur demanda :

— Qui donc vous a appris ces prières et ces chants ?

— Ce sont les prêtres catholiques, répondirent -ils.

— Ah ! fort bien ! j'en suis très heureux, et je ne saurais trop vous féliciter. Continuez d'écouter les prêtres, et soyez dociles à leur voix, car je sais qu'ils ne vous donneront jamais que d'excellents conseils.

Désireux, de plus en plus, d'implanter leur domination sur cette vaste contrée, les Américains avaient remarqué que les sauvages étaient beaucoup plus maniables, depuis qu'ils subissaient la salutaire influence des Missionnaires. Aussi, quoique protestants, n'hésitèrent-ils pas, devant les Indiens, à combler des plus grands éloges les prêtres catholiques, tandis qu'ils ne dirent rien de leurs propres ministres.

Cette conduite du gouverneur et des personnages les plus haut placés impressionna vivement les sauvages. Une fois de plus, Dieu faisait concou- II 20

rir à sa gloire et au salut éternel de ses prédestinés, ceux qui ne songeaient, cependant, qu'aux intérêts éphémères de ce monde.

Comme le's Pères n'étaient pas encore assez nombreux pour se rendre dans toutes les tribus, celles-ci prirent la résolution de venir, à tour de rôle, camper quelque temps auprès de Saint-Joseph d'Olympia, pour y recevoir l'enseignement religieux, et se fortifier dans la pratique des vertus.

On aurait pu craindre qu'une résolution si extraordinaire ne serait pas tenue, car les sauvages sont essentiellement inconstants. Il n'en fut rien. Par un miracle de l'Esprit de Dieu qui souffle où II veut, et comme Il veut, on vit arriver successivement, auprès de la résidence des Oblats, de cent cinquante kilomètres à la ronde, une dizaine de tribus différentes.

La grâce coulait abondante sur ces peuplades, plongées naguère dans les ténèbres et les erreurs les plus grossières. Le mouvement de conversion s'accentua. Beaucoup de ces malheureux, suivant leur expression, sortaient comme d'un profond sommeil. Leurs yeux s'ouvraient à la lumière. Ils renoncèrent à la polygamie, à tous leurs désordres, et promirent sérieusement de ne plus boire de liqueurs enivrantes.

Afin de sceller par un acte solennel leur changement de vie, ils firent une sorte de confession publique, et, pour se prémunir contre les défaillances possibles, s'engagèrent à se châtier eux-mêmes, dans le cas où ils retomberaient dans quelques-uns de leurs égarements.

Un code pénal fut rédigé contre les délinquants, et le chef de chaque tribu se chargea de son application.

Dans leur ferveur, ces nouveaux convertis, jusqu'alors si farouches, en arrivaient, dès leurs premiers pas dans la ^'ie chrétienne, à ces observances de la primitive Église, qui paraissent si dures au relâchement de beaucoup de nos contemporains : la confession })ubliquc et les pénitences corporelles.

Voici quelques exemples, choisis entre mille.

Deux sauvages se prirent, un jour, de querelle. Le frère de celui qui paraissait le plus faible courut à son secours, et une lutte acharnée fut la conséquence de cette intervention. Le moment de la fureur passée, les combattants rentrèrent en eux-mêmes, et comprirent qu'ils avaient violé leurs engagements. Ils se présentèrent devant le chef, pour avouer leur faute, et recevoir chacun dix coups de fouet.

Trois semaines après, un jeune homme, emporté par sa passion, déshonorait une jeune fille. Pour ce crime, il était passible de vingt coups de fouet. On s'apprêtait à lui infliger la punition, quand, fou de colère, il sortit un long couteau de sa ceinture, et, le brandissant, s'écria :

— Malheur à celui qui me touche ! Si quelqu'un s'approche, je le tue!

La scène se passait à Steilacoom.

Sur ces entrefaites, parut le P. d'Herbomez, envoyé d'Olympia, pour, baptiser quelques enfants et catéchiser des adultes.

On l'informe de l'événement, et, en présence du coupable toujours rageur, on lui demande son avis.

Grave connnc un magistrat, le Père, s'adressant au chef, lui dit :

— Inutile de promulguer des lois, si on ne les observe pas !... Avec de pareilles exceptions, le bon ordre ne régnera jamais.

Tous les regards se tournent vers le furieux. Baissant la tête, il jette son arme à terre, et murmure :

— Puisque le Père a parlé, je me soumets. Aussitôt, il se dépouille d'une partie de ses vêtements.

Le chef saisit son redoutable fouet, s'agenouille, fait le signe de la croix, puis une courte prière.

Au centre du cercle qui se forme autour de lui. le coupable tombe également à genoux, et trace sur lui un grand signe de croix.

Alors, le chef se relève, et, d'un bras plus que vigoureux, fustige le pénitent. Il est conscient de la responsabilité de sa charge, et tient à s'acquitter exactement de son devoir. X'a-t-il pas compris, d'ailleurs, la vérité de l'axiome : Qui aime bien, châtie bien ?

Tous les assistants comptent les coups, à haute voix.

L'exécution terminée, le patient se redresse, et, selon le cérémonial prescrit, touche la main du chef, pour le remercier, et lui prouver qu'il ne conserve aucune rancune.

Le sexe faible lui-même n'échappait pas aux sanctions pénales. Les justes lois étaient pour tous et pour toutes.

Trois sauvagesses, malgré des promesses réitérées, étant revenues à leurs égarements, le chef de la tribu, sans autre forme de procès, prononça la sentence.

Des soldats américains, en garnison dans le voisinage et intéressés à la continuation de ces désordres, accoururent pour protester.

— On ne doit pas fouetter des femmes, crièrent-ils.

— Cela ne vous regarde pas, répondirent les sauvages. C'est notre affaire !

— Et si nous nous y opposons ?...

— Essayez.

- — Vous persévérez dans votre résolution cruelle ?

— Certainement. Nous avons des lois, et nous voulons que chacun

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les respecte. Pour vous montrer que nous n'avons pas peur de vous, nous vous invitons à venir voir,

A l'heure fixée, on amène les pécheresses, et, devant les soldats, .dont plusieurs étaient leurs complices, on les fustige d'importance.

Malgré leurs menaces précédentes, les soldats n'osèrent pas arracher les malheureuses au châtiment qu'elles avaient mérité. Nul doute que leur intervention intempestive aurait eu pour eux les plus graves conséquences.

En retournant, ils se disaient :

— Ces sauvages sont meilleurs que nous. Il y a de quoi rougir de honte.

Plusieurs même profitèrent de la leçon.

— Maintenant, racontait l'un des témoins au P. Ricard, ils ne viennent plus chez nous pour faire le mal, mais pour prier avec nous.

Ainsi ces bons sauvages contribuaient à la conversion des gens qui se flattaient d'être civilisés.

Leur ferveur ne fut pas un feu de paille. Elle se maintint et s'accrut.

— Par toutes les lettres que vous recevez d'ici, écrivait le P. Ricard à Mgr de Mazenod, le 13 janvier 1857, vous voyez que le ciel, dans sa bonté, nous prodigue des consolations auxquelles nous n'osions prétendre. L'action de la Providence est visible. Nous sommes nous-mêmes très surpris des merveilles de grâce qui s'accomplissent sous nos yeux, et les protestants en sont plus étonnés encore. Chaque jour, il nous arrive, à Olympia, de nouvelles bandes de sauvages, pour entendre la parole de Dieu et se retremper dans la vie spirituelle par la réception des sacrements. Et cela, malgré trois pieds de neige, que nous avons eus assez longtemps. Il a fait même tellement froid, qu'une partie de la baie a été prise par les glaces, et réduite à une sorte de bloc solide. On se serait cru au pôle nord. Les sauvages n'ont pas hésité à braver les rigueurs de l'hiver. Ceux même qui n'étaient pas encore baptisés, voulaient se confesser.

Pour se rappeler leurs péchés, à la suite d'un examen général, parfois très long, ils employaient un moyen singulier. Ils allaient, dans la forêt, couper un faisceau de branchettes. Chaque morceau représentait un péché. Ils le taillaient de diverses façons, d'après la nature et la gravité de la faute. Le paquet terminé, ils s'agenouillaient aux pieds du prêtre. A chaque accusation, ils lui remettaient un de ces morceaux de bois, jusqu'à épuisement complet de la provision. Alors, ils étaient sûrs de n"a^•oir rien oublié, et leur âme demeurait tranquille.

Jamais la longueur des instructions ne lassait leur patience, ou ne diminuait leur assiduité aux exercices. Matin et soir, trois heures durant,

on les réunissait dans une grande salle construite spécialement dans ce but. Chaque jour donc, six heures entières étaient affectées à l'explication du catéchisme, ou à la récitation des prières. Us ne trouvaient pas que ce fût trop. Au contraire, ils en étaient heureux, admirant le dévouement de ceux qui leur consacraient sans réserve et leur temps et leurs forces.

— Ah ! répétaient-ils souvent, nous voyons combien les Pères nous aiment !

Même devant les étrangers, ils ne craignaient pas d'exposer ces sentiments.

Un jeune sauvage ayant dû se rendre, pour une affaire quelconque, dans une station militaire, fut invité à dîner par les soldats américains, protestants, ou sceptiques.

Sans respect humain il récita, avant et après le repas, la prière accompagnée de deux grands signes de croix. Les regards moqueurs braqués sur lui ne l'émurent nullement.

Au moment où il se retirait, un des officiers lui dit :

— Tom, les prêtres catholiques t'ont endoctriné ; mais, toi et les tiens, ne préféreriez- vous pas avoir des ministres, comme nous ? Notre religion est meilleure, et moins pénible, et plus commode !...

— Si le chef était là, il vous répondrait mieux que moi ; mais, puisque je suis seul, et que c'est à moi que vous vous adressez, voici ce que j'ai à vous dire. Les prêtres nous ont aimés avant vos ministres, car les prêtres sont venus avant même qu'il y eût des Américains ici. Les prêtres ne recherchent que notre bonheur ; non les richesses, ni la possession de notre patrie. Quoique nous soyons demeurés si longtemps sourds à leur voix, ils ne nous ont pas abandonnés... Avec une inlassable patience, ils ont continué à nous montrer le droit chemin !,.. Comment pourrions-nous jamais leur préférer vos ministres, qui songent principalement à leurs femmes et à leurs bébés ?...

En l'entendant discourir avec tant de justesse, les officiers se demandaient :

— Où donc ces sauvages ont-ils trouvé tant d'esprit ? On ne saurait mieux s'exprimer... Il a parfaitement raison, cet enfant des bois... Que pourrions-nous lui objecter ?...

Et plusieurs, s'approehant, lui touchèrent la main, en disant :

— Oui ! reste catholique ! continue à aimer les prêtres et à te confor-

mer à leurs enseignements. Ce sont vos meilleurs — Ce sont nos Pères, répondit-il gravement.

amis :

Les monts Olympics, vus du Puget Sound.

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