CHAPITRE V
Chez les Gayouses.
Parmi les meurtriers de Whitman.
Dans la charmante vallée d'un des afiluents de gauche de la Columbia, celle de l'Umatilla, jolie rivière ombragée de peupliers et de saules, habitaient un bon nombre de Cayouses. Le seul prêtre séculier qui accompagnât Mgr Magloire Blanchet, avait essayé de fonder parmi eux une mission qu'il dédia à Sainte-Anne. Quelques semaines après, les troubles occasionnés par le massacre du docteur Whitman l'obligèrent à la laisser, et il se réfugia aux Dalles, à deux cents kilomètres de distance.
Pendant quatre ans, on ne s'occupa plus de cet établissement éphémère; mais, en 1852,révêque, n'ayant pas d'autre moyen de le ressusciter, en chargea les Oblats. Toujovirs dévoués, ceux-ci acceptèrent.
Les débuts furent particulièrement pénibles, au milieu de cette
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peuplade farouche, et qui, en réalité, n'avait jamais encore été évangélisée, le premier Missionnaire ayant séjourné si peu de temps sur ces terres.
On jugera des difficultés par le trait suivant.
Un jour, durant la classe de catéchisTne. à la cha})elle.k' Père remarqua un libertin riant aux éclats, et se moquant d'un pauvre enfant qui n'avait pas su répondre à la question posée.
■ — Eh bien ! puisque tu ris si fort, réponds toi-même, lui dit le Père.
L'impertinent se lève, alors, et, montrant le poing, s'écrie, furieux :
— Moi répondre !.., je ne suis pas ici pour croire à tes sornettes.
Au pays des Cayouses.
— Dans ce cas, si tu ne veux pas profiter de mes leçons, sors d'ici, ou, du moins, garde le silence.
— Moi, sortir ! vocifère-t-il, de plus en plus en colère. Je suis ici dans mon pays, et, toi, tu n'es qu'un étranger. C'est à toi de sortir, et, si tu ne veux pas nous débarrasser de ta présence, je saurai bien t'y forcer, comme je l'ai fait pour d'autres.
Celui qui proférait ces menaces, était un des assassins de AMiitman. Longtemps, les soldats américains l'avaient cherché pour le pendre, en punition de ses crimes ; mais, par ses ruses, il avait évité la corde, sans rien perdre de ses mauvais instincts.
Heureusement, dans l'assemblée, se trouvaient plusieurs néophytes
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mieux disposés, et qui, indignés, prirent la défense du prêtre. Ils s'élancèrent sur l'insolent, le saisirent, le maîtrisèrent, et, malgré sa résistance désespérée, le jetèrent dehors, non sans lui administrer une rude bastonnade, lui en promettant le double, si jamais il s'avisait de recommencer.
— La mission des Cayouses, écrivait le P. Chirouse, est un champ sec, dur et pierreux, qui demande des ouvriers robustes et tenaces dans le travail. Nous sommes obligés de frapper fort, mais, pourtant, avec prudence, pour ne pas briser notre pioche aux premiers coups... L'inconstance des sauvages, leur faiblesse, leurs fourberies, leur attachement incroyable aux vieilles superstitions, et, constatation douloureuse, une corruption des plus profondes, sont des obstacles que seule la puissance de la grâce divine peut renverser. Avant de les admettre au saint baptême, nous devons non seulement les instruire, mais les éprouver longuement, et en faire comme des hommes nouveaux. Sans cette précaution, nous n'aurions aucune garantie de leur persévérance, et nous ne formerions que de futurs apostats... Que d'éj^ines dans cette mission !... Pourtant, Dieu merci, elles ne sont pas sans fleurs, ni sans fruits... Fleurs d'autant plus suaves et fruits d'autant plus appréciés, qu'ils croissent sur un sol réputé stérile, et qu'ils ont coûté plus de peine... Assurément le bien accompli n'est pas aussi étendu que le désireraient nos cœurs d'apôtres ; mais aussi, nous pouvons l'affirmer, sans les Oblats, la religion n'existerait pas, ou presque pas, en Orégon.
Un des plus graves obstacles provenait des préjugés accumulés dans l'esprit des Cayouses, par les calomnies de toutes sortes que Whitman et ses adeptes avaient répandues parmi eux, contre le catholicisme et les prêtres. Au milieu de tant de ténèbres amoncelées, la ^'érité ne luirait que peu à peu.
En deux ans, néanmoins, la plupart des Cayouses protestants, ou presbytériens, confessèrent leurs erreurs, et abjurèrent l'hérésie. En 1855, la mission constituait déjà une sorte de paroisse régulièrement organisée. Les chefs de famille offraient, à tour de rôle, le pain bénit, à la Messe du dimanche. Ce pieux usage contribua beaucoup à cimenter la charité entre tous.
§2 ^Nouveaux ouvriers. — Les Pères D'Herbomez, Durieu, etc.
A la fin du mois d'août 1850, était arrivé, à Olympia, l'un de ceux qui travaillèrent le plus pour le salut des âmes, dans l'Orégon : le P. d'Herbomez, que Dieu réservait aux honneurs de l'épiscopat, comme premier vicaire apostolique de la Colombie britannique.
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Français de naissance et originaire du diocèse de Cambrai, il avait du sang espagnol dans les veines, ainsi que son nom l'indique assez clairement. On sait, d'ailleurs, que les Espagnols dominèrent, autrefois, en Flandre.
Au grand séminaire de Cambrai, il fut le condisciple de l'abbé Fava, depuis évêque de Grenoble. Sa piété, son jugement, sa gravité et son amour de l'étude attirèrent les regards sur lui. Dans la vie religieuse ses vertus s'épanouirent, chaque jour, davantage. Il priait, et s'imposait de sévères mortifications, pour obtenir la grâce d'être envoyé au loin évangéliser les infidèles. Aussi ne se possédait-il pas de joie, quand il reçut son obédience pour l'Orégon. La connaissance de ce que les Pères y avaient souffert, excitait son enthousiasme, au lieu de le refroidir. Par l'entier sacrifice de lui-même, ne ressemblerait-il pas davantage au Modèle divin ?
Le 29 novembre 18-t9, avec les Frères convers Surel et Janin, il s'embarquait, à Marseille, sur un navire à voiles, allant directement à San Francisco.
Dans son journal intime, le soir même, Mgr de Mazcnod écrivait :
— Que ces braves enfants sont admirables ! Ils partent avec une sainte joie et un zèle étonnant, pour cette mission de TOrégon, humainement si peu attrayante. Tout le monde en est fort édifié.
Trois mois après, dans les premiers jours du mois de février 1850, ils abordaient sur les côtes du Brésil, à Rio de Janeiro. H leur fallut près de trois mois encore, pour descendre jusqu'à la Terre de Feu, doubler le cap Horn, et remonter vers Téquateur, en longeant les côtes du Chili.
Pendant cette interminable traversée, la terrible fièvre jaune se déclara sur le navire, et fit plusieurs victimes. En face de la Patagonie, une série de tempêtes épouvantables, de plus en plus \iolentes, à mesure que l'on s'approchait du cap Horn, mit les sur\ivants fréquemment en présence d'une mort imminente.
Après avoir touché à Valparaiso, le 21 avril, ils reprirent la mer, arrivèrent à San Francisco, le 19 juillet, et, enfin, à Olympia, le 30 août 1850. Cet affreux voyage n'avait pas duré moins de neuf mois.
Une année entière, le P. d'Herbomez resta avec le P. Ricard, évangélisant les sauvages du Puget Sound, et se familiarisant avec leurs divers idiomes. Vers la fin de l'été de 1851, il se rendit chez les Yakimas ; puis, trois ans plus tard, revint à Olympia, oîi il demeura jusqu'en 1858.
Son affection pour ces peuplades grossières croissait en proportion des difficultés pour les ramener à Dieu, et malgré l'ingratitude qui, de la part d'un trop grand nombre encore, était la seule récompense des Missionnaires.
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— Il me semble vous entendre, écrivait-il à Mgr de Mazenod. Vous me demandez : « Quels motifs avez-vous donc de tant aimer vos misérables sauvages ? » Ah ! très cher Père, c'est que, plus il en coûte pour élever des enfants, plus on les aime. Nos néophytes, il est vrai, sont loin de nous contenter pleinement ; mais les espérances qu'ils nous donnent, si minimes soient-elles, font vite oublier les souffrances du passé, et même celles du présent... Nous parviendrons, je jDense, à déraciner peu à peu les \aeilles superstitions qu'ils sucent, pour ainsi dire, avec le lait... Des foyers chrétiens se fondent, précieux gage pour l'avenir. Voilà un bien qui ne s'accomplirait pas, si nous n'étions ici... Puis, parmi nos convertis, plusieurs sont notre joie par leur piété, leur ferveur et leur vertueuse conduite. Dieu a partout ses élus... Les non-baptiscs mêmes sont moins indifférents. Les passions les retiennent encore, mais ils n'ignorent plus notre sainte religion, et la plupart l'estiment. Vienne une maladie un peu grave, ils se hâtent de réclamer le sacrement de la régénération. S'ils meurent ensuite, nous avons la presque certitude de leur salut ; s'ils vivent, ils sont généralement de bons chrétiens... Ne sauverions-nous qu'une âme, nous compterions pour rien nos fatigues, nos souffrances et notre immolation de chaque instant. Mais plusieurs vont au ciel, qui n'iraient pas, sans notre ministère. En faut -il davantage pour être heureux et très heureux ?...
En lisant ces lettres si pleines de l'esprit apostolique, on croit entendre saint Paul : Cimi venissemus, nullam requiem hahuit caro nostra. sed omnem tribidationem passi sumus : foris pugnœ, intus timorés ; sed qui consolatur liumiles, consolatus est nos Deus... superabundo gaudio in omni trihidatione nostra. (II Cor., vu. 4-6.)
Un des confrères du P. d'Herbomez. et celui que la Providence destinait à être son successeur sur le siège épiscopal de New- Westminster, fut le P. Dur i eu.
Né dans le diocèse du Puy, il appartenait à une famille éminemment chrétienne, qui, pendant la grande Révolution, abrita souvent les prêtres fidèles, pour les soustraire aux violences des persécuteurs.
Dès l'âge de dix ans, il entra au petit séminaire de Monistrol, et, la même année, eut le bonheur de s'agenouiller à la sainte Table. Son caractère doux et toujours aimable, son application au travail, son intelligence précoce, et, par-dessus tout, sa tendre piété, lui méritèrent cette insigne faveur. Sa vertu continua à se développer. A la fin de sa rhétorique, il obtenait le prix de sagesse, décerné par les suffrages des maîtres et des élèves.
Déjà il se sentait attiré vers l'apostolat et la vie religieuse. Ayant eu
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l'occasion de connaître la Congrégation, il comprit que Dieu le voulait sous l'étendard de Marie Immaculée. Aussi, pendant les vacances, à peine âgé de dix-huit ans, vint-il frapper à la porte du noviciat de Notre-Dame de l'Osier.
Après sa profession, il poursuivit, pendant cinq ans, ses études théologiques au scolasticat de Marseille.
Immense fut sa joie, quand, jeune prêtre, il reçut son obédience pour rOrégon. Ses désirs étaient comblés.
Accompagné du P. Richard et du Frère convers Léo, il s'embarquait, le 7 septembre 1854, à Liverpool, pour New- York. Quoique fort orageuse, la traversée ne dura que vingt-six jours. De là, les trois Oblats se rendirent, par mer, jusqu'à l'isthme de Panama, le franchirent, partie en chemin de fer, partie à dos de mulet, et remontèrent sur un autre navire, qui devait les conduire à San Francisco, où ils accostèrent, le 2 novembre. Quatre semaines après, ils abordaient à Olympia. Le voyage d'Europe en Orégon n'avait pris que trois mois. Progrès déjà sensible !...
D'Olympia, le P. Richard fut envoyé chez les Cayouses, et le P. Durieu chez les Yakimas.
Parmi les ouvriers apostoliques de cette époque, signalons également le Père Jayol, dont nous aurons, dans la suite, à parler avec plus de détails.