‹ Cent ans d'apostolat dans les deux hémisphères (volume 5)Chapitre 56 sur 83 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Au Texas.

Brownsville et Galveston.

D'une superficie égale à celle de la France et de l'Angleterre prises ensemble, le Texas est, de beaucoup, le plus grand de tous les États-Unis, quoiqu'il ne tienne, parmi eux, que le septi^ème rang, par le chiffre global de sa population.

En 1845, malgré les protestations du Mexique, dont il formait une province, il voulut s'incorporer à l'Union Nord- Américaine.

Cette annexion occasionna une guerre désastreuse pour les Mexicains, qui, vaincus en maints endroits, durent, par le traité de Guadalupe- Hidalgo (2 février 1848), non seulement renoncer au Texas, mais aussi à la Californie et au Nouveau-Mexique. Ils perdaient presque la moitié de leur territoire.

Pendant les années suivantes, néanmoins, la paix ne fut qu'apparente, et le feu couva sous la cendre, prêt à se rallumer. Plusieurs fois, ces deux républiques, séparées simplement par le Rio Grande, si facile à franchir, faillirent en venir encore aux mains. Les États-Unis concentraient des troupes sur la frontière, en y accumulant des munitions, comme s'ils méditaient d'autres conquêtes. De leur côté, les Mexicains ne cachaient pas assez leur espoir de recouvrer par les armes les provinces cédées à contre-cœur.

Tant de conflits en perspective nuisaient extrêmement à la tranquillité de tous. Les mauvais sujets en profitaient, pour se livrer au brigandage. Passant alternativement d'une rive à l'autre du fleuve, ils accomplissaient leurs méfaits, puis échappaient par la fuite à la vindicte des lois.

Telle était la situation politique et morale du Texas, quand les Oblats y arrivèrent, le 2 décembre 1849, à la requête de Mgr Odin, évêque de Galveston. Le prélat leur confia, d'abord, sur la rive gauche du Rio Grande, à quarante kilomètres de l'embouchure, l'évangélisation de Brownsville, dont les habitants lui avaient écrit, pour solliciter les secours religieux.

Avant la guerre, il n'y avait eu. là, qu'une petite eolonie mexicaine. Au mois de mars 1846, le général américain Taylor l'entoura de fortifications, et y mit des soldats sous le commandement du major Jacob Brown. Celui-ci repoussa vigoureusement tous les assauts, mais fut blessé mortellement, au milieu de son triomphe. En souvenir de sa bravoure, la place fut nommée fort Brown, puis Brownsville, quand, de simple

citadelle elle se transforma, après la jjaix, en eité commerçante. Outre la garnison, sa population montait environ à trois mille âmes, lorsque les Pères Telmon, Soiilerin et Gaudet y entrèrent. Jamais prêtre n'y avait résidé ; mais, en revanche, toutes les nations y étaient représentées par une foule de gens sans aveu : Anglais, Américains, Mexicains, Allemands, Français, Italiens, etc., impatients de faire fortune au plus tôt, sans se soucier de la légitimité des moyens.

Ceux qui connaissaient cette agglomération cosmopolite, regardaient Browns^-ille comme la sentine de l'Ancien et du Nouveau Monde. Vols et assassinats très fréquents, joints à une immoralité sans bornes. Nulle législation, pour imposer un frein à ce débordement des passions les plus violentes. En l'absence de tribunaux réguliers, les individus se rendaient justice eux-mêmes, en vertu de la loi du lynch. On pendait les coupables, sans autre forme de procès.

Comment des êtres si dégradés avaient-ils pu demander des prêtres à l'évêque ?

Le motif cpii avait dicté leur supplique n"était pas d"ordre surnaturel, et ne s'élevait pas au-dessus des intérêts les plus vulgaires. Ils espéraient que la présence des ^Missionnaires, équivalant, selon eux, à un témoignage de bonne vie et mœurs, donnerait confiance à ceux avec lesquels ils aspiraient à lier des relations d'affaires !... Pure spéculation !... Amour du lucre !...

Dans la soirée du 3 décembre, ces singuliers paroissiens eurent, en l'honneur des nouveaux arrivés, un meeting, auquel ils les convièrent. On apercevait, là, toutes les professions civiles, toutes les confessions religieuses, et des hommes que la renommée désignait ouvertement comme joueurs invétérés, ivrognes, francs-maçons, concubinaires, souteneurs, etc.

Chacun, tour à tour, par une vigoureuse poignée de mains, souhaita la bienvenue aux prêtres désirés si ardemment et pour des vues si désintéressées !... puis, l'assemblée leur vota, par acclamation et à l'unanimité, des remerciements chaleureux.

Résumant les sentiments de tous, un vieux magistrat, à longue barbe blanche, et grave comme un sénateur de l'ancienne Rome, prononça un speech, qu'il termina par cette curieuse péroraison :

— Nous apprécions hautement votre présence dans notre ville naissante, non pas précisément pour notre amélioration morale, car, à notre âge, nous sommes incorrigibles ; mais pour celle de nos enfants, susceptibles de recevoir encore de saines impressions. Quoique, en majeure partie, nous ne soyons pas catholiques, nous estimons la parole évangélique, quelles que soient les lèvres d'où elle tombe. Comptez donc sur nos sympathies et notre loyal concours.

Malgré ces belles promesses, les Pères n'eurent, d'abord, pour logement, qu'un misérable hangar de sept à huit mètres de long, sur trois à quatre de large, sans meubles d'aucune sorte, mais abondamment pourvu d'araignées et autres bestioles, ou parasites, peu agréables et même

répugnants. L'unique pièce servait de salon, de cuisine et de chambre à coucher.

Au Heu de dormir sur leurs lits de planches dressés à la hâte, ils avaient à repousser, durant toute la nuit, les attaques de légions de rats, furieux d'être dépossédés de ce qu'ils considéraient comme leur incontestable domaine.

La chapelle qu'on tâcha d'improviser et d't)rner pour la fête de l'Immaculée Conception, ne brillait pas davantage par son luxe. C'était un magasin, dont le comptoir se transforma rapidement en autel, grâce à quelques mètres de toile blanche, sur laquelle on posa de modestes chandeliers et des fleurs.

Persuadés d'avoir accompli intégralement leur devoir, en accueillant les Pères avec cette suprême bienveillance, les habitants ne se dérangèrent guère pour assister aux offices.

Plusieurs dimanches consécutifs, un seul homme se risqua à entendre la Messe. Mais, remuée par le zèle des Pères, la population sortit, peu à peu, de son indifférence. On parvint à organiser des chœurs, et les chants bien exécutés attirèrent les auditeurs au pied de la chaire. La vérité se fit jour ainsi à travers les esprits obnubilés par tant d'erreurs.

En quatre mois, les Missionnaires durent changer, quatre fois, de logement, et, trois fois, de chapelle, n'ayant jamais, nonobstant leurs multiples pérégrinations, qu'un pauvre hangar à offrir à leur Dieu.

Il fallait, cependant, au Créateur du monde une demeure moins indigne de lui. Les Pères achetèrent donc un terrain, dressèrent un devis, et construisirent, en neuf semaines, une jolie église en bois, qui dominait toute la ville. A côté de la sacristie, s'éleva le presbytère.

On sortait du provisoire. Ce progrès matériel présageait de nouvelles conquêtes dans l'ordre de la grâce. Les fidèles vinrent plus nombreux. Ils écoutèrent avec attention les instructions en anglais et en espagnol. Plusieurs pécheurs de longue date s'agenouillèrent au confessionnal, avec tous les signes d'une sérieuse conversion.

Durant cette période difficile, le P. Telmon principalement fut Tinstrument de la grâce divine. Tous les dimanches et jours de fête, sans se préoccuper si l'auditoire était nombreux ou non, il prêchait en anglais, à la grand'messe, et en espagnol, à vêpres. Possédant assez parfaitement ces deux langues pour traduire exactement sa pensée, il éclairait et touchait les âmes.

Les Américains étaient flattés de l'avoir dans leur ville, car le voyant plein d'initiative et doué des plus belles qualités, ils l'appelaient un Smart man, un honune habile et débrouillard, ce qui était une grande

qualité à leurs yeux. Beaucoup se pressèrent donc autour de sa chaire, et non sans profit.

Selon une méthode dont il avait expérimenté l'efficacité dans les États-Unis, il commençait par lire publiquement un texte d'Écriture Sainte, et le commentait ensuite, sous forme de controverse, prouvant d'abord la proposition à établir, puis résolvant avec force les objections contre elle. Ce genre tenant et de la conférence et de l'homélie intéressait

Le P. Telmon.

tellement, que des ministres des sectes dissidentes se glissaient parmi les auditeurs.

Son instruction sur la confession lui fut redemandée, deux fois. II accéda volontiers à ce désir. Le dimanche suivant, l'église s'emplit de soldats, d'officiers, de protestants et autres hérétiques. En variant la forme de son discours, il sut, sans se répéter, démontrer de nouveau le dogme de la confession, avec tant de précision et de force de raisonnement, que l'on proclama unanimement en ville l'impossibilité de réfuter son argumentation.

Si tous n'eurent pas le courage d'harmoniser leur conduite pratique avec cet aveu arraché par l'évidence de la vérité, plus nombreux furent, désormais, ceux qui s'approchèrent des sacrements. Et que de mariages réhabilités, de restitutions faites, de remords salutaires éveillés dans les consciences, et de morts chrétiennes préparées !

Ébauché, le dimanche, le bien se continuait durant la semaine. Ses confrères et lui allaient de maison en maison, visitant les pauvres et les malades, entrant même chez les gens hostiles, afin de les gagner.

Malheureusement la santé du P. Telmon, usée prématurément par un labeur excessif, ne lui permit pas de rester plus longtemps sous ce climat de feu. Pour le conserver, le Supérieur général le rappela en France, vers la fin de 1850.

Son successeur, le P. Vcrdet, n'arriva au Texas qu'au mois de mai 1852 ; mais il amenait du renfort : les Pères Olivier, Parisot, Gaye, Kéralum, Vignolle et le Frère convers Roudet. Sous leur impulsion l'oeuvre se développa, et le chiffre des fidèles augmenta sans cesse. Ils songèrent donc à construire une église en briques, plus en rapport par ses dimensions avec les besoins de la population, et dans un endroit plus central que la chapelle en planches déjà existante.

Tous les habitants de Brownsville et ceux de Matamoros, cité voisine sur la rive mexicaine du fleuve, assistèrent avec une vive allégresse à la pose de la première pierre, le 6 juillet 1856. Ce fut un événement .

Malgré bien des difficultés, les tra^•aux furent poussés avec persévérance.

— On met actuellement la charpente, écrivait, deux ans après, à Mgr de Mazenod, le P. Gaudet. Je suis à califourchon sur le faîte, dirigeant les opérations. Vous me demanderez peut-être : Pourquoi vous exposer ainsi au danger de \ous casser la tête, et à celui de prendre une insolation mortelle ? C'est que, si je n'étais pas là à surveiller constamment les ouvriers, bien des choses iraient de travers.

Au beau jour de la Pentecôte, 12 juin 1859, eut lieu la bénédiction solennelle. Pour cette imposante cérémonie, catholiques et protestants accoururent de vingt lieues à la ronde. Cette énorme affiuence ne troubla en rien l'ordre et le recueillement. L'évêque de Gai veston n'ayant pu venir, le P. Gaudet accomplit lui-même les rites sacrés, prêcha en anglais, et chanta la grand'messe. Après lui, le P. Olivier donna le sermon en espagnol.

De style gothique et aux j)roportions classiques, l'église a trois nefs, avec quarante-huit piliers ou pilastres, et des fenêtres à lancettes géminées, ornées de vitraux. Au dire des connaisseurs, c'est un véritable monument. Il fut longtemps le plus bel édifice de ce genre, dans tout le Texas. Les

plans et devis sont de la main du P. Kéraluni. (|iii jdiiit. dès lors, d'une réputation d'architecte justement méritée. De lui aussi, les dessins très purs des autels et de la chaire artistique.

Plus tard, la voûte fut peinte couleur d'azur avec trois cents nervures d'or; le sanctuaire, pavé en marbre blanc et noir, fut embelli de magnifiques lustres en cristal et bronze doré, achetés à Paris.

Durant la construction, le P. Kéralum échajjpa à un danger inmiimiit. Un mexicain qu'il a\ ait refusé d'employer à cause de son ineonduite, se précipitait sur lui pour Tassassiner, quand un maçon, témoin du drame,

^ffluS^SEimfflnnimraî^^^^^

Brownsville. — Église bâtie par les Oblats.

étourdit le meurtrier, en lui lançant une brique sur le crâne. Le coupable ne mourut pas de sa blessure, mais les juges le condamnèrent à six ans de bagne.

Contiguë à l'église s'éleva, en briques également, la résidence des Pères, suffisamment vaste pour une communauté. Des arceaux superposés, du rez-de-chaussée au second étage, forment, à l'imitation des anciens cloîtres, deux galeries commodes, longues d'une trentaine de mètres, et larges de trois et demi. En outre, la toiture est une terrasse, d'où le regard s'étend au loin, sur le Texas et le Mexique.

Avant de penser à leur propre habitation, les Missionnaires bâtirent un couvent pour les Religieuses du Verbe incarné, venues de Lyon se dévouer à l'éducation des jeunes filles. Cet établissement, dont on attendait les fruits les plus abondants pour le salut des âmes, prospéra. Il comprit un pensionnat pour les enfants des familles aisées, et un externat pour celles des classes moyennes, ou pauvres. Grâce à cette école, on put instituer des catéchismes réguliers, qui, sans elle, n'eussent pas été fréquentés, vu l'insouciance des parents.

Les Pères ne se préoccupèrent pas moins d'assurer le bienfait de l'éducation chrétienne aux garçons qui, livrés à eux-mêmes, couraient les rues, du matin au soir, sans qu'on réussît à les amener au catéchisme, même les dimanches. Mais comment lein- trouver des maîtres dignes ? Les Oblats étaient trop accablés de travaux absorbants, pour se charger, en outre, des labeurs du professorat.

En 1852, sur les vives instances de Mgr Odin, ils avaient fondé un collège à Galveston, et le dirigèrent plusieurs années. Après avoir construit pour lui un nouvel et bel édifice, inauguré le 1®^ janvier 1855, et avoir conduit cette œuvre à un degré de prospérité qui garantissait l'avenir, ils la cédèrent, en 1857, à d'autres, pour se consacrer entièrement à l'évangélisation des populations disséminées sur d'immenses espaces.

Pour ce motif, ils renoncèrent à diriger eux-mêmes le futur collège de Brownsville ; mais ils acqviirent, pour lui, un terrain à l'extrémité de la ville. Si la terrible guerre de Sécession, qui eut une répercussion si grave sur le Texas, de 1861 à 1865, n'avait paralysé, pour un temps, leurs efforts, ils auraient commencé aussitôt l'édifice, qu'ils se proposaient de confier à une Congrégation de Frères enseignants. A la paix, ce projet fut repris et réalisé.

Dans la nouvelle église les offices étaient de plus en plus suivis, et les sacrements fréquentés.

— Dimanche dernier, écrivait le P. Gaudet, le 23 mars 1858, je voyais au pied de ma chaire des protestants, dont l'attention paraissait captivée : je prêchais sur la confession. Parmi eux se trouvait le sénateur de la place fraîchement arrivé de la Chambre. Après la Messe, il vint me présenter ses respects, et m'offrir ses services.

§ 2 Dans les ranchos.

Ce n'était pas assez pour les zélés apôtres d'améliorer la cité. Dès la première année de leur séjour au Texas, ils portèrent les secours religieux

aux postes militaires échelonnés le long de la frontière, et évangélisèrent les ranchos.

Par ce mot on entend des domaines territoriaux (des latifundia. auraient dit les \'ieux juristes romains), vastes fermes avec hameaux plus ou moins considérables, séparés les uns des autres par de grandes distances. Si on en excepte sept ou huit, dont le chiffre des habitants ou rancîiéros s'élevait à plus de cent personnes, la plupart n'avaient guère que de quinze à \'ingt familles. Beaucoup même ne contenaient que deux ou trois jacals, misérables huttes en branches, ou en roseaux, recouverts d'un peu de boue en guise de mortier.

Les missions de cette sorte, dévolues aux Oblats, s'étendaient sur la rive gauche du Rio Grande, à partir de son embouchure, sur unilongueur de trois cents kilomètres en^^ron, et une largeur moyenne de cent trente à cent cinquante ; soit une superficie de plus de quarante mille kilomètres carrés : l'équivalent de six à sept départements français. Leur amour des âmes les poussa même plus loin. car. dès 1853. ils allèrent jusqu'à Laredo.

Seulement dans le voisinage immédiat du fleuve, il y a cent soixante ranchos, sans compter les maisons isolées.

Comme en ces endroits le sol est plus fertile, la jîopulation s'y rassemble de préférence, sûre d'y récolter, sans trop de peine, cannes à sucre, coton, maïs, patates, melons, pastèques, etc.

H y a encore au moins une centaine de ranchos, plus avant, dans l'intérieur des terres, où la vue se perd en de vastes prairies, coupées, à intervalles, par quelques bouquets d'arbres, ou par des buissons épineux. En ces lieux, la culture est presque nulle, mais paissent en liberté, sur des espaces de ^angt à trente lieues, des troupeaux de moutons, chèvres, bœufs, ânes, etc., dont chaque sujet porte, imprimée au fer chaud, la marque de son propriétaire.

Là aussi bondissent, ivres d'indépendance, les mustangs, ou chevaux sauvages, dont de hardis cavaliers s'emparent, en les cernant et en les poussant dans un enclos circulaire de pieux solidement plantés. L'un des chasseurs, tout en galopant, lance son la^so, ou nœud coulant, et rarement manque son coup. L'animal se débat ; mais il est jeté à terre, et maîtrisé. On le selle, on le bride, on le monte, malgré ses efforts désespérés pour désarçonner son cavalier. Puis, on le dompte, en le fatiguant par des courses vertigineuses. Deux ou trois exercices de ce genre en font un cheval domestique de première qualité.

Généralement le site des ranchos riverains est salubre et agréable, parfois même, ravissant. On y respire un air pur et embaumé par les

nombreuses essences odorantes que produisent, si abondamment, les régions tropicales. Le regard se repose charmé sur de riantes pelouses, fermées au loin par des haies de nopals, de cactus et d'aloès gigantesques ; ou par des arbustes fleuris, tels que le china-tree, espèce de lilas, et le palo-alto au bois blanc ; ou par des rangées d'arbres de haute futaie : chênes, frênes, noyers d'Amérique, ébéniers, etc.

Sous la feuillée s'agite un menu peuple aux mille couleurs et aux mille chansons : oiseaux-mouches, se balançant mollement au souffle de la brise, sur des tiges délicates ; colibris à la parure resplendissante de l'éclat des saphirs, des émeraudes et des rubis, voltigeant sans cesse avec un battement d'ailes si rapide, qu'elles semblent immobiles. Parfois, ils s'arrêtent, quelques instants, auprès d'une corolle entr'ouvertc, la sondent avec leur bec effilé, puis s'élancent vers une autre, tantôt à droite, tantôt à gauche, par saccades aussi vives que brusques, et déploient une activité merveilleuse.

Indiquons aussi les cardinaux, au plumage rouge ; les moqueurs et sif fleurs ; les colombes gémissantes ; les canards sauvages, qui pullulent ; les cygnes, blancs comme neige ; les tantales, grandes cigognes à livrée rose tachetée de noir ; les spatules, échassiers au bec en forme de cuiller, ou de truelle ; les grues, etc., etc.

Dans les forêts, vagabondent des bandes indisciplinées : lièvres, lapins, écureuils, oppossums ou sarigues, cerfs, chevreuils, gazelles, antilopes, chacals, etc.

Une rencontre peu désirable est celle des serpents à sonnettes, au corps d'vm brun jaunâtre, avec plaques plus foncées, en losange. Leur morsure est souvent mortelle.

— Plusieurs fois, durant mes expéditions à che^'al, écrivait l'un des Pères, il m'est arrivé de fouler de ces reptiles redoutables. Ce n'est qu'au frémissement de leurs anneaux, ou à l'effroi de la monture, que se révèle leur présence.

Que de fatigues, sous ce ciel l)rûlant, pour atteindre les ranchos, distants, parfois, surtout à l'intérieur, de trente à quarante kilomètres, les uns des autres !

Par une chaleur étouffante de trente-einci degrés centigrades, comme il est pénible de traverser d'interminables ])laines sablonneuses, sans chemin tracé, et avec la perspective de ne trouNcr i\i une goutte d'eau pour étancher sa soif, ni un arbre à l'ombre duquel on puisse goûter un instant de repos !... Malgré les troupeaux errants à l'aventure, sans pasteur qui les surveille, ces plaines sont tellement vastes, qu'elles n'en conservent pas moins l'aspect de solitudes désolées.

Un sombrero, ou large chapeau sur la tête, le Missionnaire enfourche son meilleur cheval, après avoir suspendu, au pommeau de la selle, la boîte aux saintes huiles et tout l'accessoire pour l'administration des sacrements. Sur les flancs du coursier, pend une sorte de besace, contenant, d'un côté, la pierre sacrée, le ciboire, les hosties, le vin, les vêtements sacerdotaux ; de l'autre, divers objets et une couverture roulée, qui servira de lit pour les haltes de la nuit, dans les broussailles, sous la voûte étoilée. Une gourde remplie d'eau achève l'équipement.

Sa nourriture consistera principalement en tortilles, espèce de galettes faites avec de la farine de maïs, cuite à la poêle. Avant leur consommation, elles sont aptes à tous les usages. Par un tour de main, les habitants des ranchos les disposent en cuillers à puiser le potage et la sauce ; d'un coup de couteau, ils les taillent en fourchettes ; arrondies et étendues, elles deviennent assiettes et nappes, destinées à être dévorées, vers la fin du repas.

A ce mets traditionnel et inéA'itable, les ranchéros ajoutent la cécina, minces tranches de viande séchées au soleil, dures comme du cuir, et résistant victorieusement aux plus vigoureuses mâchoires. Quelques frijoles, ou haricots, et un peu de fromage complètent ces banquets de Lucullus.

La chaleur est d'autant plus accablante, qu'elle persiste presque sans interruption, car l'hiver se réduit à peu de chose. Et quelle plaie d'Egypte que la sécheresse qui, parfois, se continue pendant plusieurs années !

Parfois aussi, comme dédommagement, surviennent, à l'improviste, de terribles orages, tels qu'on n'en voit que dans le voisinage de l'équateur. Ce sont, alors, des pluies diluviennes. Le firmament semble se fondre, et le Missionnaire, surpris par la tourmente, est littéralement enseveli sous les cataractes qui se précipitent à gros bouillons, tandis que le tonnerre gronde, et que les éclairs déchirent la nue.

Sur les sentiers détrempés, les chevaux avancent difficilement ; ils glissent, et s'abattent brusquement dans la boue. Naturellement le Missionnaire ne se relève que maculé de fange. Puis, quand la nuit étend son voile, quelle volupté de coucher en plein air, dans ces conditions !...

Près des ranchos riverains, les embarras de la route s'aggravent, car, sur une zone d'une trentaine de kilomètres de large, tout le long du fleuve, le sol très accidenté présente une foule d'ondulations qui, peu à peu, se creusent en ravins. Ces dépressions appelées arroyos par les paysans, se ramifient, se contournent en tous sens, et, lorsqu'elles se remplissent d'eau, séparent par des fossés infranchissables ou par des torrents impétueux, les arêtes des monticules, sur lesquels on est obligé de se tenir. Quelques-uns de ces arroyos sont si larges et si profonds, que le

voyageur, cerné de toutes parts, doit attendre plusieurs jours, ou se jeter à la nage, au risque de se noyer dans les ondes écumantes.

Plus on se rapproche du Rio Grande, plus ce genre d'obstacle augmente. Ce fleuve, en effet, extrêmement capricieux, décrit d'innombrables méandres et des boucles presque entières. Après de longs circuits, il revient sur lui-même, très près du point de dé\dation.

On aura une idée de ces plis et replis, si l'on songe que, de Brownsvilie à la mer, par exemple, il n'y ;i. en ligne droite, qu'une quarantaine de kilomètres, tandis qu'on en compte une centaine, en suivant son cours.

Les langues de terre qui s'avancent entre ces sinuosités, sont souvent coupées par la violence des crues. Alors, dans une partie de l'ancien lit, les eaux s'abaissent, ne circulent plus, et croupissent. Ces enfoncements, ou mares sans issue, qui s'étendent fort loin dans l'intérieur, se nomment des résécas.

D'autres fois, le fleuve s'obstrue par l'amoncellement des corps flottants qu'il charrie, ou des sables qu'il roule. Arrêté par cette digue qu'il a élevée lui-même, il se creuse un lit nouveau dans une autre direction, et abandonne, sur une grande longueur, l'ancien lit qui se change encore en réséea.

En une seule journée, le voyageur est ainsi exposé à en rencontrer cinq ou six, qu'il ne peut éviter qu'en se condamnant à d'immenses détours.

Non moins irrégulières sont les crues. Le niveau des eaux monte, parfois, de trois à quatre mètres en quelques heures, soit à cause de la fonte des neiges des Montagnes Rocheuses, où le Rio Grande prend sa source ; soit à cause des pluies qui grossissent les nombreux affluents qu'il reçoit, avant son entrée dans le Texas. Cela explique comment, même en temps de sécheresse, le fleuve et les résécas se remplissent subitement.

Arrivé près d'un hameau, jamais le voyageur ne descend de cheval, avant d'en être prié : ce serait une impolitesse contraire aux usages du pays ; mais également ce serait une grossièreté, si le ranchéro, dès qu'il l'aperçoit, ne l'invitait aussitôt à mettre pied à terre.

Ordinairement on faisait l)on visage au prêtre, qui, sans perdre de temps, commençait à visiter toutes les demeures pour saluer les habitants, et les inviter au rosaire, ou au chant des cantiques, préparation à la Messe du lendemain.

Pour la chapelle, on choisissait la maison la plus convenable ; elle n'était, en général, qu'un réduit ressemblant à l'étable de Bethléem. Quant au Père, il couchait, la nuit, dans une grange, à côté des gens à

évangéliser, étendus les uns sur des peaux de bœuf, les autres sur des planches mal rabotées, ou sur des tas de paille de maïs. C'est là qu'il reposait ses membres fatigués, quand il réussissait à s'endormir, nonobstant la vermine qui hantait ces jacals, et les myriades de féroces moustiques qui s'abattaient sur lui, altérés de son sang.

Dès l'aube, il se levait, plus brisé que la veille, et agitait sa clochette, f)our réveiller tout son monde. Après la prière en commun, il prêchait, de préférence sur les fins dernières, et rappelait les devoirs du clirétien. Mais quel travail, pour remuer ces consciences engourdies !

Dans les ranchos.

Aux trois quarts d"origine indienne et demi-sauvages, avec un peu de sang mexicain dans les veines, ces habitants des campagnes avaient reçu la foi, aux siècles précédents, durant le temps de la domination espagnole. Ils en conservaient avec un soin jaloux les principes ; mais aussi gardaient non moins exactement les coutumes de leurs ancêtres païens.

De cette double tradition résultait un étrange mélange de croyances et de superstitions, se traduisant, en pratique, par quelques formules de prières et de lamentables désordres.

La paresse, les chansons, les danses, les jeux de hasard, les courses de chevaux et les combats de coqs constituaient la trame de leur existence. Dans leur aveuglement moral, ils considéraient le concubinage comme la chose la plus naturelle, et s'étonnaient qu'on les en reprît.

Aux admonestations les plus véhémentes, ils répondaient, en haussant les épaules :

— Bah ! Je ne suis pas le seul !

— Belle excuse ! Vous ne serez pas le seul, non plus, en enfer, si vous persévérez dans vos égarements.

Comment légitimer ces alliances agrestes, alors qu'on apprenait, après une enquête discrète, que tels ou telles, en changeant de domicile, avaient laissé leur femme, ou leur mari, en d'autres ranchos, parfois même par delà la frontière mexicaine ?

Leur parler de se séparer du nouveau conjoint, c'était perdre son temps et sa peine.

— Qui me fera vivre ? soupiraient les femmes. Et ces enfants, qui les soutiendra. ?

Au moment de la mort, cependant, les coupables se décidaient, enfin, à ce sacrifice, persuadés que, sans cet acte de courage, il serait impossible de recevoir les sacrements; et, dame! le feu éternel les effrayait bien un peu. Mais, si l'extrême-onction les ramenait à la santé, ils retournaient à leur vomissement.

Ceux qui, par exception, s'unissaient suivant les lois de Dieu et de l'Église, se jugeaient parfaitement en règle poiu- tous leurs devoirs religieux. De là une indifférence absolue pour les autres prescriptions de la morale, et nul souci de l'éducation chrétienne de leurs enfants. Pour se débarrasser des sermons, conseils et remontrances, ils promettaient tout ce que l'on voulait, quittes à n'en faire pas davantage.

— Être baptisé et marié, n'est-ce pas assez pour aller au ciel ? disaient-ils. La Messe, les pâques et le reste... bon pour les dévots, à qui cela plaît.

Quelle patience et quel dévouement exigerait la réforme d'un peuple, que ce climat énervant rendait si apathique ?

Sans se décourager, les Pères se consacrèrent à cette œuvre de régénération. A pleines mains, ils jetèrent la divine semence dans ces cœurs si revêches, avec l'espérance de récolter, un jour, quelques épis.

Plus difficiles à atteindre que les ranchéros étaient les groupes nomades, incapables de se fixer jamais nulle part.

Ces prétendues familles allaient à l'aventure, sans s'inquiéter du lendemain, et encore moins de la vie future. L'honime marchait, un

gigantesque chapeau pointu sur la tête, une couverture siu* le dos eu guise de manteau, un fusil sur l'épaule, un grand coutelas et un long pistolet à la ceinture. La femme suivait, portant sur sa tête la garde-robe, fort légère, mais surmontée d'une pierre à broyer le maïs. Quant aux enfants, ils couraient et gambadaient en chemise déchirée, et même sans vêtement aucun.

On s'arrêtait, le soir, n'importe où. Étendue sur quatre pieux, la couverture se transformait en tente pour la nuit.

Si le site plaisait, le lendemain, ou plusieurs jours après, car, pourquoi se presser, n'est-ce pas ? on coupait des roseaux, ou des joncs ; on les disposait entre les quatre pieux ; on les enduisait de boue, et la maison se trouvait achevée, pouvant servir jusqu'au jour où un événement quelconque, ou le simple caprice, engagerait à émigrervers d'autres parages.

Amis de l'indépendance, ces vagabonds se recrutaient parmi les filous, assassins, flibustiers, bandits, ou soldats irréguliers, désireux d'échapper à la tyrannie des chefs de hordes révolutionnaires, tous fuyards, ou déserteurs, passant alternativement d'une rive à l'autre du Rio Grande, afin de mettre la frontière entre eux et la police, avac laquelle ils avaient maille à partir. Ils cherchaient, à l'abri du fleuve, une sécurité que les notes de leur casier judiciaire ne leur garantissaient pas, ailleurs.

D'une conscience assez élastique, ils n'avaient aucun scrupule de voler successivement avix pauvres ranchéros, brebis, moutons, chèvres, poules et coqs, veaux et vaches, même des chevaux. Que voulez- vous ? ne faut-il pas que chacun vive ? et, quand une excellente occasion se présente de s'enrichir aux dépens du voisin, pourquoi n'en profiterait-on pas ?

Des princes et ducs, barons et marquis, rois et empereurs n'agissent pas autrement, quand ils ont assez de soldats, de poudre et de canons, pour s'assurer l'impunité! Et, dans leurs universités, ils ne manquent pas de docteurs, très érudits, pour légitimer leurs plus colossales rapines, en démontrant, par des dissertations extrêmement remarquables, que la force prime le droit.

Ces argumentations intéressées sont des commentaires de la fameuse harangue du renard, plaidant, à la cour du lion, la cause de son insatiable et irascible maître :

... Vous leur fîtes, seigneur, En les croquant, beaucoup d'honneur !...

Tant pis pour les faibles !... Ils n'ont d'autre droit que celui d'être volés, pillés et fusillés ou poignardés, dans les vingt-quatre heures, quand ils osent se plaindre, et en appeler aux principes de la justice ou de l'équité !

Ainsi raisonnent, même au xx® siècle, bien des savants et des chefs de peuples ; ainsi raisonnaient, il y a soixante ans, les hobereaux des campagnes texiennes.

Étaient-ils donc si c-n retard sur la civilisation moderne, telle que, de nos jours, l'enteiulcnt des légions d'esprits soi-disant cultivés ?... Pas du tout, ce semble ; sauf qu'ils opéraient modestement, sur un théâtre plus restreint, et avec des armes moins perfectionnées.

Ils ne retardaient que sur l'Évangile... vieux de deux mille ans... Les Oblats entreprirent de les convaincre que ce code de morale, déjà si ancien, est pourtant toujours nouveau.

Leur dévouement, fécondé par la grâce, adoucit ces caractères intraitables, et réveilla de sa léthargie la population indolente des ranchos.

- — La semaine dernière, écrivait l'un des premiers Pères, je m'arrêtai dans un hameau d'une douzaine de familles. Les gens de l'endroit réunirent ce qu'ils avaient de plus j^récieux pour orner le local, où devait se célébrer la Messe. Malgré leur Ijonne volonté, ils ne trouvèrent, dans tout le hameau, qu'une paire de draps de lit, un châle noir et une écharpe de même couleur. De l'im des draps, je fabriquai im confessionnal ; de l'autre, un devant d'autel ; l'éeharpe servit de pente ; et le châle, enrichi de quelques images enfumées, fut appendu à la muraille, en guise de tapisserie, encadrée de branches de grenadiers en fleurs et de bouquets de rose.

Plusieurs fois par an, les Pères apparaissaient dans chaque rancho. Le nombre de ceux qui se confessaient, augmentait peu à peu. On voyait s'approcher de la sainte Table des hommes de trente, quarante, cinquante et soixante ans, qui jamais ne l'avaient fait auparavant.

Au départ du Missionnaire, les convertis disaient:

— Père, revenez ; revenez bientôt.

Avec la pratique des vertus chrétiennes, la foi grandissante leur révélait dans le prêtre le ministre de Dieu. On avait pour lui plus de respect et de vénération. Tous, hommes, femmes, enfants, se mettaient à genoux, pour lui baiser les mains, quelquefois même, les pieds. Plusieurs ne lui adressaient la parole qu'en l'appelant Santo Padre ; et d'autres, magestad !...

Pour faciliter l'évangélisation de tant de brebis errantes, les Oblats s'attachèrent à créer des centres où la population serait plus agglomérée.

Le premier est Roma, sur la rive gauche du Rio Grande, à deux cents kilomètres environ en amont de Brownsville. Deux d'entre eux y séjournèrent, dès l'année 1853. Ce village eut jusqu'à douze cents âmes. Ils y bâtirent une jolie église en pierre, dont l'infatigable et habile P. Keralum fut l'architecte et souvent le maçon, après s'être adonné, pour extraire les matériaux, au rude métier de mineur.

De curieuses péripéties entravèrent, parfois, la construction de l'édifice.

Une nuit, tandis que Tapôtre reposait, un ^■olelU' se glissa sous son lit, et en retira la malle contenant l'argent destiné à l'achèvement de la bâtisse. Éveillé par le bruit, le P. Kéralum feignit de ne s'ajjercevoir de rien, pour éviter un coup de poignard ou de pistolet ; puis, quand le bandit eut décampé, il appela plusieurs habitants de Roma. Ceux-ci se lancèrent à sa poursuite, et, après un jour de recherches, le découvrirent, caché dans un taillis, dormant à poings fermés, à côté de la précieuse malle. On le lia. et on le traîna devant les juges qui le condamnèrent à six ans de bagne. Dans le coffre, il ne manquait heureusement que quelques piastres.

Après Roma, ce fut le tour de Da\'is, ou Rio Grande City, à vingt-cinq kilomètres en aval. Là se forma une petite ville réservée à im plus notable développement .

Vers le même temps, les Oblats élevèrent une chapelle à Point-Isabel, qui. située sur le bord de la mer, est comme le port de Brownsville.

Pendant plusieurs mois aussi, à la demande de Mgr Odin, ils allèrent évangéliser. en anglais et en espagnol, la population américaine et mexicaine de San Antonio, le berceau de l'indépendance du Texas, et la cité la plus importante du diocèse, où, maintenant, la Congrégation possède de si beaux établissements.

§ 3 Fièvre jaune et naufrage.

Durant de nombreuses années, les Oblats, au Texas, furent exposés à Ynn des plus redoutables fléaux de l'humanité : la fièvre jaune, ou vomito negro, dont le foyer se trouve dans les plages marécageuses du golfe du Mexique, comme celui du choléra est sur les bords du Gange.

A cette époque, l'essence de cette maladie qui conduisit tant de victimes au tombeau, était absolument inconnue, car les médecins n'avaient pu encore l'étudier, avec les procédés puissants que les progrès de la science moderne ont permis d'employer. On savait seulement qu'il fallait, pour son éclosion, le voisinage de la mer et une chaude température ; tandis que le mal tendait à disparaître, quand on s'avançait dans l'intérieur des terres, ou qu'on s'élevait à des altitudes plus fraîches.

De nos jours, on sait que cette épidémie est produite par des bacilles microscopiques, vivant et se développant au milieu de matières végétales et animales en putréfaction, dans les eaux stagnantes des plages marécageuses du golfe du Mexique et dans les résécas et arroyos du Rio Grande.

Plus la chaleur est forte, plus ils se multiplient, et les moustiques, par leurs piqûres, Se chargent de les introduire dans l'orcranisme humain.

Une fois dans la place, ces microbes y sont l)ientôt légions. Ils altèrent rapidement le sang qui devient foncé comme la lie de \'in, brun comme une infusion de café contenant le marc, et même noir comme l'encre ou la suie. Simultanément la peau jaunit, à tel point que les anciens Espagnols appelaient les patients, des « ensafranés, azafranados », et la maladie, ^ehre amarilla, fièvre jaune paille, terme que les Anglais ont traduit par yellow fever.

Mais le symptôme le plus alarmant, fatal avant-coureur d'une mort à brève échéance, est l'abondance des vomissements de ce sang ainsi décomposé. Il a valu à cette terrible maladie, de la part des Mexicains, le nom de vomito negro, et, de la part des Anglais, celui de black vomit fever.

Depuis que l'on a constaté que les moustiques, par leurs piqûres, surtout la nuit, transmettent la contagion, on conseille de garnir les portes et fenêtres de grillages métalliques, pour les empêcher, le plus possible, de pénétrer dans les appartements.

Cette précaution est relativement facile. Ce qui l'est beaucoup moins, c'est le dessèchement de la multitude des flaques d'eaux stagnantes et croupissantes : marais, bourbiers, étangs, lagunes, qui s'étendent sur des centaines de kilomètres près du rivage ; plus les innombrables résécas et arroyos du Rio Grande. Dans ces eaux où pullulent les microbes pathogènes, les moustiques pondent leurs œufs, d'où naissent leurs larves, et d'où s'échappent ensuite les volatiles imprégnés du poison.

Malheureusement le virus est communiqué non pas seulement par les moustiques, mais par le simple contact de linges, A'êtements, couvertures, ustensiles et objets contaminés ; ou par l'usage de boissons non suffisamment pures.

Bien plus : il infecte l'air par les émanations paludéennes et telluriques ; il envahit les maisons par les poussières atmosphériques, qui se déposent sur les meubles. Le vent ou la brise le transportent au loin, et les ballots de marchandises entassés dans les cales des navires, le charrient même au delà des océans.

On espère, du moins, que les inoculations d'un sérum approprié, qui ont déjà donné quelques bons résultats, en donneront davantage, à l'avenir.

Sur ce foyer de pestilence le P. Verdet écrivait, le 30 décembre 1854 :

— Des pluies sont tombées avec une telle abondance, que le fleuve

a débordé trois fois, et noyé toutes les plantations. Le pays a été longtemps

comme une vaste mer. Par suite de l'humidité des terres, le bétail a contracté des maladies qui faisaient mourir les animaux par milliers. La contrée, comme vous le savez, est presque entièrement plate, et les eaux, n'ayant aucune pente, restent pendant plusieurs mois à la surface du sol, jusqu'à ce qu'elles soient, peu à peu, absorbées par les rayons solaires. Ainsi nos immenses plaines étaient transformées en marécages, d'où s'exhalait une odeur fétide, produite par la décomposition des herbes et des cadavres. Elle propageait, au loin, la maladie et la mort.

Le P. Verdet.

— La saison la plus meurtrière, écrivait, de son côté, le P. Parisot, est celle où l'action de l'humidité se combine avec celle de la chaleur excessive. L'air est, alors, corrompu par des miasmes délétères, dont les effets sont extrêmement nuisibles.

Dans la plupart des cas, la fièvre jaune débute brusquement. Vers le quatrième jour, survient un calme trompeur, qu'une triste expérience a fait surnommer le mieiur de la moH ; peu après, la teinte jaune caractéristique apparaît, et s'accentue sur toute la peau : les vomissements

commencent, et. s'ils ne s'arrêtent pas, amènent rapidement la catastrophe finale. On cite aussi des cas vraiment foudroyants par leur soudaineté.

Le jjreniier OI)lat victime de ce terrible fléau, fut le P. Baudrand. Nommé supérieur du collège de Gah'eston. il y arriva, de Montréal, au mois de mai 1853, jeta les fondements du nouvel édifice dans un très bel emplacement, éleva les murs jusqu'au second étage, et mourut héroïquement, le 1^1" octobre, après trois jours seulement de maladie. Perte d'autant plus cruelle, qu'elle était plus imprévue !

— Fuyez ce rivage malsain en cette saison chaude, car vous n'êtes pas encore acclimaté, lui avait dit le doeteiu'. deux join-s avant que la fièvre ne le saisît. Allez, dans Tintérieur. respirer un air plus salubre.

— ■ Ce serait une lâcheté, réj^ondit le Père. Comment laisserais-je mes confrères exposés à l'épidémie ? L'obéissance m'a placé ici... je reste !

Quand le P. Parisot lui eut administré les derniers sacrements, une dame américaine jîrésente à la cérémonie, émue de tant de piété, de résignation et de conformité à la volonté de Dieu, s'écria :

— This i.f ceHainly a saint ! Celui-ci est certainement un saint !

Un an et demi après, le 9 janvier 1855, expirait Taimable et jeune P. Duperray. Saisi par la fièvre, à Brownsville. il était en convalescence, lorsqu'il fut appelé pour confesser un mourant, dans un rancho. à plus de cinquante kilomètres. Retourné à la maison, il rechuta, s'alita, et mourut, quelques jours après, à peine âgé de vingt-cinq ans.

Souvent un officier irlandais de la garnison disait de lui :

— On ne peut le regarder, sans penser à saint Louis de Gonzague. Quelle modestie et quelle vertu ! Ses yeux bleus reflètent la candeur de son âme !

Au mois d'août 1856. le P. Vcrdet, supérieur, se rendit à la Nouvelle- Orléans, à bord du Nautilus, pour acheter le bois de charpente nécessaire à la couverture de l'église en construction. Le golfe du Mexique est fécond en ouragans et en cyclones. Une terrible tempête éclata, et le navire périt, corps et biens.

Seul échappé au naufrage, un passager raconta quel sublime héroïsme avait montré le P. Verdet, au dernier instant de cet épouvantable drame, au milieu des éléments en furie. Sur le navire désemparé, il allait, de tous côtés, porter des paroles d'encouragement et le bienfait de l'absolution à ceux qui étaient sur le point d'être engloutis. A ce moment suprême, il baptisa, en outre, le capitaine et son fils, à la conversion desquels il avait travaillé, durant la traversée.

— Quel affreux malheur qui nous enlève un si excellent sujet, écrivait Mgr de Mazenod, le 27 novembre 1856. Bon et si regretté P. Verdet !... Ce sont là des pertes irréparables ! Il faut reconnaître que Dieu met notre résignation à de cruelles épreuves... Je ne me ])ermets pas cette réflexion, pour murmurer contre les décrets de la Providence qui récompense ses élus, quand il lui plaît ; mais c'est un cri qvie la souffrance m'arrache... Désormais, je tremblerai toujours, quand je vous sentirai sur mer !...

L'année 1858 fut particulièrement désastreuse. Deux Oblats périrent presque en même temps. Aietimes de la fièvre jaune : le Fr. Garcia, mexicain d'une humilité et d'une obéissance parfaites, mourut, le 26 septembre, après trois jours dv maladie ; et le P. de Lustrac exhala le dernier soupir, le 8 octobre, à Point-Isal)el. où il se rendit ])onr administrer un agonisant.

— Demain matin, je serai de retour, avait-il dit, en partant.

Au jour indiqué, il ne parut pas ; mais un messager arri\a, le soir, annoncer qu'il était en danger. Le P. Parisot accourut aussitôt, pour lui porter les secours spirituels.

Jusqu'au bout, le P. de Lustrac, malgré ses vives douleurs, garda sa connaissance. Ses dernières paroles furent celles d'un prédestiné :

— Au ciel ! Au ciel ! /// te, Domine, speravi : non confundar in œternuni.

— Devant ce fléau, écrivait le P. Parisot au Supérieur général, le pouvoir médical confesse son impuissance. On l'appelle fièvre jaune ; mais il se présente sous cinq ou six formes différentes. Souvent le patient doit passer successivement par chacune d'elles. Les Mexicains et les soldats ne sont pas épargnés. L'hôpital ne désemplit pas. L'épidémie se déclara, le 13 septembre, et, depuis cette quinzaine, novis comptons déjà plus de cent victimes. Presque tous ont reçu les derniers sacrements. Pendant plusieurs jours, deux voitures ont circulé continuellement dans la ville, pour ramasser les cadavres, et les conduire immédiatement au cimetière, la plupart sans cercueil. Les Pères Vignolle, Kéralinn et moi sommes occupés, du matin au soir, et une grande partie des imits. La puanteur dont notre soutane est imprégnée, au retour d'auprès des malades, serait capable de donner la peste aux plus réfractaires. Que la sainte volonté de Dieu s'accomplisse : nous ne refusons, ni le travail, ni la souffrance, ni le trépas. A la vie et à la mort, nous sommes à Dieu.

En communiquant au vénéré Fondateur ces tristes nouvelles, le P. Parisot était obligé de lui révéler aussi que le P. Gaudet, successeur du P. Verdet, attaqué de la fièvre, le 29 septembre, inspirait, lui aussi, les plus graves inquiétudes.

— Quel coup de foudre, mes chers enfants, répondait, de Marseille,

\v 26 novembre, Mgr de Mazenod. Je ne suis pas habitué à ce genre de malheur, et je sens que je ne m'y habituerai jamais... Cruelle mission du Texas, quelles blessures tu fais à mon âme !,.. Voilà donc la cinquième victime que tu dévores !... Et qu'en est-il de la sixième ?... Aurez-vous le soin de me le dire par le prochain courrier ? Que ces jours d'attente vont me paraître longs !... Rassurez-moi au plus tôt ! Les heures sont des jours pour mon cœur, les journées sont des semaines.

Pendant trois mois, le P. Gaudet resta dans l'impossibilité de célébrer la Messe ; car, après un semblant de guérison, une rechute grave l'abattit de nouveau, et lui laissa une telle faiblesse. (|u'il était contraint, pour marcher un peu, de se servir de béquilles.

Frappé lui aussi, le Fr. Roudet se releva assez \'ite ; mais des rechutes multipliées le réduisirent à l'état de squelette ambulant. On dut même l'administrer.

— Tous les jeunes Pères sont malades, écrivait encore le P. Parisot, l'année suivante ; et les anciens sont écrasés de travail.

Atteint, le 28 août 1859. le P. Olivier fut longtemps entre la vie et la mort. En 1860, tous les Pères, à peu d'exception, payèrent leur tribut à la fièvre. Les Pères Clos et Maurel faillirent en mourir.

Régulièrement le fléau revenait visiter Brownsville, et, deux ans plus tard, il frappa presque simultanément trois grands coups dans la pauvre communauté : le Fr. Copeland, d'une force herculéenne et excellent religieux, expira, le 11 août, après quatre jours de maladie ; le 6 octobre, mouraient, le même jour, l'aimable P. Sivy, à onze heures du matin, et l'érudit P. Shumacher, à sept heures et demie du soir, l'un et l'autre à la fleur de l'âge !

— Oh ! que c'était triste, écrit le P. Parisot, de contempler ces deux cercueils, au milieu de notre sanctuaire ! Quel spectacle navrant ! Quelles scènes déchirantes, aux funérailles de ces martyrs de la charité!... En les accompagnant à leur dernière demeure, les assistants fondaient en larmes ! Je n'essaie pas de vous dépeindre nos regrets et notre douleur. Ma plume ne saurait exprimer ce que nos cœurs éprouvent !... Mon Dieu, ayez pitié de novis ! Vous êtes le Maître suprême !... Nous ne nous plaignons pas ; mais nous ne savons que penser, à la vue de tant de sacrifices !... Pourtant, fiât !... fiât !...

§ 4 Troubles politiques.

Aux angoisses causées par la fièvre jaime, la guerre civile et étrangère ajouta ses horreurs.

Durant plusieurs années, il y avait eu fréquemment des escarmouches.

à la frontière ; mais, au mois de septembre 1859, le gouvernement des États-Unis, croyant la paix assurée, retira les troupes, qui, depuis l'annexion du Texas, étaient en garnison sur les bords du Rio Grande.

Aussitôt se forma une bande de brigands, parmi lesquels dominaient les Mexicains. Sous le commandement de Cortina, elle se précipita sur Brownsville, massacra les autorités, et, pour grossir ses rangs, brisa les portes des prisons, délivra tous les malfaiteurs, et les enrôla sous son étendard.

Le P. Gaudet.

Obligés de se défendre contre ces hordes féroces, les citoyens s'armèrent, et bientôt la ville entière ressembla à un camp retranché, chacun se tenant sur le qui-vive. Il n'était pas prudent de se hasarder seul dans les rues.

— Récemment je suis sorti pour aller faire un mariage, écrivait le P. Gaudet, le 3 octobre. Deux carabiniers m'escortaient. Avant que le gouvernement puisse nous envoyer du secours, que se passera-t-il ? Dieu le sait. Si ces brigands veulent auparavant tenter la fortune, ils n'auront

pas beaucoup d'obstacles à renverser, pour s'emparer de la ville, qu'ils sont capables d'incendier, après avoir versé des torrents de sang... De quelque manière que les choses tournent, notre ministère sera nul, pour un temps plus ou moins long. Actuellement il nous est impossible de visiter nos postes dans la campagne... Assurément l'armée de l'ordre finira par triompher, mais ce ne sera pas sans une guerre d'extermination. Le 13 novembre, il écrivait encore :

— Depuis ma dernière lettre, la situation critique de notre ville n'a pas changé. Voici un mois que des barricades obstruent nos principales rues, et que, jour et nuit, on veille pour repousser une invasion probable (les brigands, dont le nombre augmente sans cesse. PlusieiU's centaines, montés à cheval et campés à quelques kilomètres d'ici, dévastent les ranchos. à huit ou dix lieues à la ronde. Dans la cité règne la panique... personne ne se risque à venir à l'église, même le dimanche... Espérons que Dieu nous accordera de reprendre notre œuvre, une fois l'ouragan passé.

En attendant les secours officiels, des coups de feu s'échangeaient, et les morts jonchaient le terrain.

Vers la fin de 1860, les bandes de Cortina furent complètement battues ; mais, alors, d'autres nuages plus sombres encore se montrèrent à l'horizon.

- — De notre côté, l'Union américaine s'en va en pièces, écrivait le P. Gaudet, le 12 février 1861. Nous avons des gouvernements provisoires en masse. Chaque Etat du Sud se gouverne maintenant à sa guise, jusqu'à ce qu'une nouvelle Confédération du Sud se forme, en opposition aux États du Nord. C'est une vraie Babel. Le Texas prétend rester neutre ; mais il finira par s'adjoindre à la Confédération du Sud, à cause des dangers auxquels l'exposerait l'isolement, car il aurait à redouter et les Mexicains et les tribus indiennes qui profiteraient de la situation, pour se venger des injustices dont les uns et les autres se plaignent.

Quelques semaines plus tard, la scission qui devait amener des événements si tragiques, se consommait : le Texas se confédérait avec la Louisiane, le Mississipi, l'Alabama, la Géorgie, la Floride, les deux Carolines, la Virginie, le Tennessee et l'Arkansas. Ces États choisissaient Richmohd comme capitale.

— Nous voilà séparés de la grande Union américaine, écrivait le P. Gaudet, le 12 mars 1861. Toutes nos troupes marchent contre celles des États-Unis du Nord. Elles seront remplacées par des volontaires... Je ne sais où nous allons... Qui dévoilera l'avenir? Priez pour nous, afin que nous traversions, sains et saufs, cette bourrasque sans pareille !... Quelle désorganisation !... Lidescriptible !... Nous tâchons de mener la

vie religieuse aussi exactement que possible... Les jeunes Pères trouvent que les choses vont dans notre maison, comme au scolasticat. C'est notre seule consolation, dans un temps si mauvais.

Tous les essais de conciliation du président Lincoln ayant échoué, les hostilités commencèrent, le 12 avril.

— Nos difficultés politiques s'aggravent et se multiplient, de plus en plus. Jusqu'à présent, nous en avions été quittes pour la peur ; mais actuellement la flotte des États du Nord croise dans notre golfe. Un gros navire de guerre nous garde à vue, à l'embouchure du fleuve. D'un moment à l'autre, d'autres vaisseaux peuvent le rejoindre, et faire une descente sur Brownsville... En prévision, nous cachons nos vases sacrés. Si Dieu ne nous prête le secours de son bras, église et maison, couvent et dépendances, tout deviendra la proie du vandalisme. Notre sacrifice est fait... Malgré tant de tribulations, Dieu ne se cache pas complètement. Au fond du cœur subsiste l'espoir d'un avenir meilleur. Nous laissons à la Providence d'arranger les événements... Elle ne nous a jamais abandonnés, dans nos épreuves... Nous avons la confiance qu'elle continuera à veiller sur nous.

Ce sont là de beaux sentiments. Non moins édifiants sont ceux que le P. Gaudet exprime dans une autre de ses lettres :

— Nonobstant les soucis et les peines, je me suis attaché à ce pays, si misérable, en ce moment, et à ses gens, les plus démoralisés du monde. Assurément ce n'est pas naturel ; c'est donc le Seigneur qui dispose ainsi les choses, et je le remercie d'avoir allumé dans mon cœur de l'affection, pour un peuple qui est si loin d'être aimable !... Nous défrichons, dans la mesure de nos forces... nous répandons la parole sainte... d'autres recueilleront ce que nous semons dans les larmes!... Ne serait-ce que longtemps après nous, qu'importe !... Sans doute, la postérité ne saura pas la moitié de ce que les commencements de cette mission auront coûté ; mais à Dieu rien n'échappe...

Toujours aussi héroïque se maintint le calme des \aillants apôtres, pendant cette tourmente qui dura encore plusieurs années, car la terrible guerre de Sécession ne se termina qu'en 1865.

En ce sol si bouleversé, les œuvres chrétiennes, sous l'ouragan déchaîné, poussèrent de profondes et solides racines. Après Dieu, on le doit aux fervents Oblats qui s'y dévouèrent, alors, et dont rien n'abattit le courage.

Appuyés sur la foi aux célestes promesses, indifférents aux intérêts éphémères d'ici-bas. et ne soupirant qu'après les conquêtes surnaturelles, ils regardaient, impassibles, par delà les horizons bornés de ce monde.

KSi

Au sein du fracas universel, ballottés par le flot montant des calamités publiques, qui paraissait devoir les submerger eux-mêmes, ils surnagèrent, et, au prix de mille dangers, préservèrent du gouffre insondable, creusé devant elles, une foule d'âmes qui, sans eux, se seraient inévitablement et à jamais perdues.

Brownsville. — Collège bâti par les Ohlats.

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