L ENFANCE
valeur, craignirent qu'il ne l'eût volé, et le questionnèrent sur sa provenance. Ayant su à qui était cet éventail, ils allèrent, à l'instant même, chez M'"^ de Mazenocl pour le lui rendre, et se confondre en excuses.
— Pardonnez à notre fds, lui dirent-ils ; c'est un étourdi ; mais il ne recommencera plus. Nous saurons bien le corriger dun si vilain défaut que nous ne lui connaissions pas.
Dans sa droiture et sa franchise, Eugène ne put supporter que son camarade fût soupçonné et puni à cause de lui.
— Ne l'accusez pas, s'écria-t-il, il est innocent ; c'est moi qui le lui ai donné.
— Ah ! c'est toi qui es le coupable ! répartit sa mère d'un ton d'affectueux reproche. C'est toi qui prends le bien d'autrui ! car cet éventail était à moi !... Avant de t'en emparer, tu aurais dû me consulter et obtenir mon assentiment. Vas-tu, désormais, pour être agréable à tes amis, fouiller mes tiroirs, vider mes armoires et dévaliser ma maison?...
Le trop généreux enfant baissait la tête sous l'algarade maternelle. Les visiteurs souffraient visiblement de l'orage que, sans le prévoir, ils avaient attiré sur lui.
Mais M""^ de Mazenod, se tournant vers eux souriante, ajouta avec cette extrême délicatesse qui constituait le fond de sa nature :
— Gardez cet éventail, en souvenir d'Eugène.
Sa piété était encore plus remarquable. Il la reçut avec la vie. Même avant de pouvoir balbutier, il fut pieux. Encore dans les langes, s'il lui arrivait de pleurer, le moyen le plus sûr d'arrêter ses larmes était de le porter à l'église. Aussitôt le calme revenait en lui. Lautel, le luminaire, les statues : tout lui parlait au cœur. Il y aurait passé des heures, tant elles lui semblaient courtes. Son contentement intérieur se traduisait au dehors par des battements de mains et un épanouissement général du visage.
Les prédicateurs eux-mêmes le charmaient. Il prêtait loreille à leurs discours, comme s'il les eût compris. Son bonheur était ensuite de reproduire leurs gestes.
Ces tendances à la piété s'affermirent et se fortifièrent avec le temps. Orner une cha[)elle que ses parents avaient disposée dans une salle de lear hôtel pour satisfaire ses désirs, était son amusement favori. Non seulement il l'embellissait de ce qu'il avait de plus joli et de plus précieux, mais il y remplissait à sa manière les fonctions du culte divin. Dans ce sanctuaire chéri, il officiait avec une solennité recueillie, prélude
l6 LE FONDATEUR
de celle qu'il mit plus tard dans les cérémonies liturgiques, et qui impressionnait tant les fidèles et le clergé.
La flamme du zèle pour le salut des âmes s'allumait déjà en lui. Il s'essayait à prêcher, non plus simplement par des signes, comme précédemment, mais avec la voix, répétant de son mieux les sermons qu'il avait entendus. A ces prédications, préparation lointaine de sa vie de missionnaire, il convoquait les domestiques et les membres de sa famille. Impossible de résister à ses invitations pressantes. Si, ensuite, parmi les assistants, quelqu'un se permettait de sourire ou de l'interrompre, il s'en indignait, tant il prenait son rôle au sérieux.
§ 2 hes premières leçons.
Le moment arrivait pour Eugène de commencer un cours régulier d'études classiques. Ses parents le placèrent au collège Bourbon, d'Aix, alors dirigé par les Pères de la Doctrine chrétienne. Il y apprit les éléments du latin jusqu'à la sixième. Son application constante et ses succès lui méritèrent une couronne dont il était lier. C)n jugeait, non sans motif, qu'il se maintiendrait toujours à la tête de sa classe.
Mais, après ces débuts si pleins de promesses, les études entreprises furent brusquement interrompues par les événements politiques dont la France était le théâtre. Malgré sa jeunesse, il en subit le terrible contre-coup.
A cet enfant né dans l'opulence et prévenu des dons les plus signalés de la nature et de la grâce, il fallait aussi les austères enseignements du malheur. Rien ne forme davantage le caractère et ne le trempe plus solidement pour les luttes de l'existence. L'épreuve, d'ailleurs, n'est-elle pas le cachet des œuvres de Dieu ? Sur cet enfant le Ciel avait de trop grands desseins, pour qu'elle lui fût épargnée.
L'or s'épure dans le creuset. Le feu de la tribulation assouplit les âmes et les transfigure, en les rendant plus dociles aux inspirati<ms d'en-haut. Klles sont ainsi plus accessibles à l'action de l'artiste divin qui les travaille par la souffrance et les perfeitionno par sou amoui.
De toutes parts, la France s'agitait. (Juohpies éclairs déjà laissaient pressentir un épouvantable orage.