CHAPITRE XIX
Glencree (Irlande)
Zfne caserne abandonnée.
Quand on quitte, au sud. la banlieue de Dublin, après avoir, sur une route gracieuse, suivi le rivage jusqu'à la petite ville de Bray, on pénètre dans le massif des montagnes du comté de WickloAV.
Le chemin s'engage, alors, dans des gorges ombragées par de beaux arbres, longe des parcs, et serpente sur le flanc des coteaux.
A mesure que l'on monte, la vue s'étend, et l'on jouit bientôt dun merveilleux panorama.
En bas, les plis de terrain qui descendent, en pentes douces, jusqu'à la mer; autour de soi, des collines verdoyantes; puis, des cimes violemment déchiquetées, surjilombant des ravins, au Tond desquels des rochers se sont écroulés les uns sur les autres, en un pêle-mêle indescriptible.
Si l'on marche ainsi une quinzaine de kilomètres, on arrive à Glencree, vallée à cinq cents mètres d'altitude, dans le voisinage de lacs magnifiques, mais sous un climat fort rude en hiver, et où, trop souvent, se déchaînent de terribles tempêtes.
Durant les guerres de l'indépentlance. les Iidandais. plus d'une fois, se cantonnèrent dans ces âpres solituiles, qui leur procui-aient un abri sur a[)rès le combat. Pour K's en déloger, le gouvernement anglais dut non seulement y envoyer des troupes, mais les y maintenir. Dans ce but, il y construisit des casernes, ([uelques-unes assez vastes pour loger un régiment.
La pacification terminée, les unes furent vendues, les autres tombèrent en ruines.
Au sommet de la vallée de fllencree, il en restait une, de dimensions r<'niar(pj:ibles, mais ])res(jue entièrenu'nt délabrée-
GLEXCREE
Premier f^eformalory catholique en Irlande.
Depuis quelque temps, on songeait à utiliser cet immeuble, en le transformant en maison de correction, ou Reformatorj', pour les jeunes délinquants, dont on aurait l'espoir d'améliorei* les mœurs par l'éducation religieuse, le travail et l'instruction. L'autorité judiciaire
La haute valk'e de Glencree.
s'était malheureusement contentée, jusqu'alors, de les renfermer indistinctement dans les prisons communes où ils achevaient de se corrompre, au contact de criminels plus âgés ou plus endurcis.
Le Parlement vota, en 1808, une loi reconnaissant aux catholiques d'Irlande le droit d'établir des pénitenciers subventionnés par l'Ktat. Les coupables y seraient envoyés par les magistrats, pour une période de cinq années, que le supérieur de la maison pourrait réduire de moitié, en faveur de ceux qui, par leur conduite, auraient prouvé s'être amendés sérieusement.
Pour assurer le bénéfice de cette loi, regardée comme lune des meilleures, depuis le bill d'émancipation de 1829, un comité se
6l6 DANS l.KS II.IS lilU I ANNKMKS
constitua aussilùt à Dublin. Tout retard auiail fourni aux Oiangisles tles prt'lexles pour deniander le rclrail, ou. du moins, la modification d'une concessiou aussi avanlai-cusc.
Une œuvre si importante n'allcindrait son hiil (luà la coudition d'être confiée à des religieux. Mais (|U('IIc Conj^régation accepterait une mission d'un caractère si spécial?... Il ne suffirait \)i\s. en «dlel. de confesser et de catéchiser ces adolescents vicieux; il faudrait exereeisur euv une sui-veillance active et intelligente <lu jour tt île la nuit. leur faire la classe, h'ur enseigner dillerents inétiei-s, etc.
Au nom du comité, l'avocat général et linspeeteur général des prisons, l'un et l'autre excellents catli()li(|ues. sadressèrenl aux ()ldats:
— Si vous consentez, disaient-ils, votre Société aui-a i-endii à l'Irlande un service inap[)réeial)le!
Mgr de Mazenod, consulté, api)r<)nva. Un tel niinistèi-e ni' n'-pondaitil pas entièrement à la (in de son Institut, ((ui est dévangéliser les âmes les plus nécessiteuses?
Nommé supérieur, le 1*. Lynch visita les |)riniii)au\ pénitenciers d'Angleterre, de France et de 15elgi«pie. alin de constater ce qui était bon ou défectueux dans leurs méthodes. Ajjrès cet examen approfondi, il ri'digea un règlement qu'il lit imprimer. Les aimées, en se succédant, monti'èrent combien il l'avait sa^cmiMit eonc-u (i).
Courage el pusillanimité.
Quand les Oblats pi-irenl possession de lamienne ia>erne. elle était dans un tel délabrement (|ue deux chambres à peine si- tro\ivèi<nt habitables. On y mit donc les ouvriers pour la n'-paiei- : mai> ils nlusèrenl de passer la nuit dans ces ruines, (pi'on disait liantt'-es par des i'e\ eiiants. Autrefois, les soldats protestants y avaient manifesli- leur impit'-lé en brisant, piétinant ou brûlant les statues et les image^ d«' Notre-Seigueur, de la \'ierge Inunaeuli'e et des saints. Le> gens dvi jieuple, mêlant facilement des ci-oyaincs supei-stitieiises aux dogmes de la f<ji, répétaii'nt que les âmes de ees hérétitpu's. punies jusi«'nient par Dieu. revenai^Mil soullrir et g<-mir. là même on ils avaient si grav»'inent \trr\ir. Au ndlieii des l<'-nèbr«'s. piv-tendail-on, relentissaieni des bruits étranges : eris. plaintes. Iraeas de eliaîncs, ele.
'ioiiunent. eependaiil. rciissir jamais a iiparec celle \asle masmc.
l'n-vimin'x Joiiriinl ilii ■ji'y iiiiii lH,")i(.
GLENCREE 617
si les ouvriers, chaque soir, repartaient pour la ville, distante de plusieurs lieues ?
A force de prières et de raisonnements, on finit i)ar obtenir que quelques-uns des plus intrépides y coucheraient, au moins une fois. De la sorte ils se persuaderaient et convaincraient les autres qu'il n'y avait, là, ni fantômes, ni revenants.
Hélas ! il n'y en avait que trop, paraît-il, car, le lendemain, ces hommes se présentèrent pâles, défaits, tremblants d'épouvante, devant le P. Lynch.
— Non ! non ! s'écrièrent-ils, d'une voix haletante. Pour tout l'or de Dublin nous n'affronterons plus le danger que nous avons couru durant ces mortelles heures. Toute la nuit, nous avons entendu sur nos têtes des bruits elTroyables. Impossible de fermer l'œil. C'étaient certainement des esprits mauvais : diables ou damnés de l'enfer !
— Mais, répondit le Père, je n'ai rien entendu, moi !
— Ils n'ont pas rôdé de votre côté probablement. Quant à nous, nos oreilles nous tintent encore. Non. non ! Jamais plus, après le coucher du soleil, on ne nous reverra dans cette maison maudite.
— Ah! après le couchei* du soleil!... Et, durant le jour, vous n'avez pas peur ?
— Non ! parce que nous ne craignons pas les vivants ! les morts ne reviennent que dans l'obscurité.
— Bien ! bien ! Guerroyons ensemble contre les vivants, et les morts nous laisseront tranquilles, ce soir !
Suivi de loin par ces hommes qui tremblaient encore, le P. Lynch s'avance vers l'endroit désigné comme celui où les bruits suspects avaient retenti avec plus de persistance. Résfdu à continuer son enquête jusqu'à ce qu'il ait découvei-t l'auteui' ou les auteurs de ce tapage, il perquisitionne, toute la matinée, de chambre en chambre, de réduit en réduit, furetant dans tous les coins et recoins.
Rien ! absolument rien !
— En plein soleil, le Pèi-e est coxa^ageux. mminuraient les ]»oltrons qui l'accompagnaient ; mais, la nuit, sa bravoure s( i-ait moindre !
Dans l'après-midi, on reprit l'opération, et. comuie la maison était vaste, plusieurs hein*es s'écoulèrent dans ces rechei-ches infructueuses. Pendant ce temps, le jour baissait, et l'obscurité envahissait la terre.
A mesure que la luuiière saflaiblissait. les ouvriers se traînaient plus lentement, prêts à fuir à la pr<>mirre alerte. T;\\\[ pis pour \c Père, s'il se trouvait seul au mouient du jtéril. Pourcpuu s'exposer aussi témérairement à se reueoulrer face à face avec (piehpie échappé de l'enfer ?
6l8 DANS I.KS ILKS IMUIANNIOrES
Soudain, au-dessus d'un corridor sombre, on perçoit un bruit élrango... Qu'est-ce ?... On sarrète... Silence... On reprend la marche... Le bruit recoinmcnce. i)lus accentue... et sans cesse grandissant.
— Pèi-e. s'écrient les ouvi-iers ri)()U\ antrs, navancez ])as ! c'est le même que nous avons entendu cette nuit... 11 y va ilc voti-e vie : n'avancez pas !
Eux, s'enfuient à toutes jambes.
Quoique seul, le P. Lynch s'élance vers le mystérieux ennemi, jusqu'à l'étage supérieur d'où venait le bruit. Démarche inutile ! il ne A oit rien. Cependant le vacarme est plus intense, et semble descendre de plus haut. Le Père monte jusipi'au galetas. Rien encore ; mais le bruit est de plus en plus fort.
— C'est donc sur le toit que se promènent ces intrus, pense-t-il. C'est de là qu'ils troulîlent le repos nocturne !.. l'examinons le théâtre de leurs exploits.
La toiture lézardée avait de larges fentes. 11 [trend une ('chelle, se hisse et regarde par une brèche... Spectacle terriliant : deux grosses chèvres broutaient avec délices l'herbe qui i)0ussait abondante sur ces hauteurs depuis longtemps inexplorées. Elles gambadaient à qui mieux mieux, se disputant les touffes qui tentaient davantage leur convoitise.
Plus de mystère !
Avertis de la chose, les ouvriers reprennent courage, lis se l'isquent, cette fois, à suivre le Père jusqu'au bout, [tour voir de leurs yeux.
En présence des chèvres, leur vaillance se réveille. Ils se préci- [)ilent sur la toiture, leur donnent la chasse, s'en emparent, les tii'cnt après eux, les forcent à descendre, et vont les attacher solidement dans une ancienne écurie.
Cette nuit-là, on put dormir.
iJe même, les autres nuits.
El. dc[)uis, les retenants ne sont plus rei'enns.
§4 L'ivuvre Je régénération pour les condamnés Je la justice humaine.
La paix ainsi recompiisc. les réparations alicrt-Ml bon liain. et bicnlcH la maison fut complètement restaur(''e. Dès son ouvrrlui-e. en avril iH.ï^, elle eut une (piarantaine d'enfants. Moins de d<'ux ans après, elle en j-omptait trois «enls déjà. Il fallut ilonc l'agrandir consid<Tablem<'nt.
GLEXCBEE
L'édifice a cent trente mètres de façade. En haut, un dortoir long de près de cent mètres, avec, à chaque extrémité, les chambres des surveillants. Au rez-de-chaussée, des salles de classe de trente mètres, les ateliers, la cuisine, le réfectoire, les dépendances : buanderie, boulangerie, boucherie, laiterie, basse-cour, greniers, etc. La construction coûta i)lus de deux cent cinquante mille francs.
Malgré son éloignement de la ville, l'établissement fut. dès l'origine.
Le Re/orinatory de (llencree.
entièrement éclairé au gaz, fourni par une usine créée de toutes pièces, et dont la direction était confiée à un membre de la communauté.
A ces trois cents délenus une douzaine de Frères convers Oblats, aussi remarquables par l'esprit religieux et le dévouement infatigable, que par des aptitudes diverses, enseignaient des métiers, dont la connaissance leur servirait à gagner honnêtement leur vie. quand ils seraient rendus à la liberté ! Les uns s'occupaient d'agriculture, d'autres étaient maçons, cordonniers, tailleurs, peintres, vitriers, plombiers, gaziers, menuisiers, ébénistes, etc. Ceux-ci arrivèrent à façonner des meubles de très bon goût et d'un travail extrêmement délicat. Aussi les commandes affiuèrent-elles du dehors. Les salons dos plus riches bourgeois et même des nobles d" Irlande s'ornaient de chaises artistiques, île faviteuils, de sofas confectionnés à Glencrcc.
Ces objets, ainsi que d'autres sortis des ateliers du Reformatory,
620 DANS LES ILKS BIUTAXNIQUES
lit;ur('i-eiil avec- lioiuunir aux ox positions de Dublin. (Jn en expédia jusqu'à Londres et en Australie. Les journaux prolestants eux-mêmes louèrent la pei'l'ection de l'instruction professionnelle dis[)ensée dans ce premier pénitencier catholique de la verte Erin.
Kn outre, tous ces enfants apprenaient à lire et à écrire. Stimulés par des distributions de prix, renouvelées deux fois l'an, plusieurs progressèrent d'une manière notable, dans le calcul, les sciences et la musique.
Mais leur amélioration morale fut encoi'c plus consolante. Des natures indociles ont été maîtrisées ; des habitudes vicieuses contractées dans la plus tendre jeunesse et fortifiées par une longue pratique du crime, furent déracinées et détruites.
A leur entrée dans la maison, ces égarés, dont quelques-uns avaient subi jusqxi'à cent condamnations, n'avaient, pour la plupart, reçu encore d'autres sacrements que le Baptême. Ils appartenaient, cependant, à une nation où la religion est respectée, même dans les bas-fonds de la société. Aussi, maigre- l'ignorance dans laquelle ils avaient vécu jusque-là. b-ur i-estait-il, en général, comme une inclination instinctive pour les vérités de la foi. Le soin (|u"on prit de les en instruire, et de leur inculquer, en mènietemi)s, les vertus i-hréiiennes. ne tarda pas à produire des l'ésullats heureux. Le samedi et la veille des principales fêtes, les détenus se présentaient d'eux-mêmes au Tribunal de la pénitence, sans qu'on eut besoin de les y contraindre. (Iliaque dimancbe, il y avait de cent à deux cents communions.
La ])orte de la cbapclle s (mvre sur la cour. Quoique leurs réci-éations ne fussent pas ti-ès longues, ces pauvres enfants en saci-iliaient volontiers une partie, itour leur visite ([uolidienne au Saint Sacremc-nt et à la Sainte Vierge. Ils avaient également une dévotion spéciale pour le chemin de la croix.
L'avenir prouva ([ue ces conversions étaient solides et ilu râbles. I.ii (pielques années, deux cents de ces i)risonniers olfi-irent assez de garanties de persévt'-i-anc-e, pour (|iir l'on pût. sans inqn-M<lcncc. les placer dans des situations lionorables. ( )n i-nlrelenail ensuite une i-orrespondance régulière avec eux, ])onr lc> inainlenir dans lein-s bonnes dispositions. Tbisieurs n-lonrnaicnl . de temps en tt-nip^. visiter \r\iv eliei- asile, on ils «-taieiit nés à une nouvelle vie.
Dieu seul connaît la grandeur du bien a<-(-i»nqtli dans I ànu- de tes jeunes 'i-irninels retii-és de l'abhne et Iranslortnis «-n l'eivents ilir<liens, par le dévouement héi-onpie des l'ères et des bières ipn- la (longré-gation des Oblats, (b'puis pins de einipianle an-. en\iiie li-availler et s'immoler au pénitencier de (lient ree.