‹ Cent ans d'apostolat dans les deux hémisphèresChapitre 12 sur 131 · LE DEPART POUR L EXIL I · texte numérisé non relu

LE DEPART POUR L EXIL I

Excités par Mirabeau et soutenus par les passions populaires, toujours ])lus exigeantes, ceux-ci refusèrent tout accommodement. D'autre part, les députés élus suivant le droit traditionnel n'acceptèrent pas de siéger en même temps que leurs rivaux, dont, par cette sorte de compromis, ils auraient paru reconnaître les prétentions (i).

Dans ce débat, le dernier mot fut à la force. N'ayant rien obtenu, malgré sa science juridique et le bien fondé de ses revendications, le président de Mazenod revint à Aix. Mais son rôle prépondérant dans ce conllit lavait signalé directement à la haine de Mirabeau et au ressentiment delà populace en colère.

A son retour, une émeute éclata. Une bande de forcenés entoura son hôtel, hurlant et réclamant sa mort. Très difficilement il réussit à tromper leur surveillance et à s'échapper. Contraint de quitter la France, il alla se réfugier à Nice, cité la plus voisine de la fi-ontière.

L(t vie d'Eugène en danger.

Cependant les scènes de désordre se multipliaient, de plus en plus affreuses : pillages, incendies, assassinats... Aix était ensanglanté par la démagogie triomphante : l'avocat Pascalis, le marquis de la Roquette, le chevalier de Guéraman furent des premières victimes. La terreur gagnait de proche en proche. Les factieux, affirmait-on. avaient juré d'éfforgrer tous les fils de race noble. La conliscation de leurs domaines en serait par là rendue plus facile (2).

Malgré son jeune âge, Eugène de Mazenod n'était donc jdus en sûreté dans sa ville natale. On le visait même plus que tous les autres enfants de sa condition. Les soi-disant patriotes avaient hâte de se dédommager, sur lui, de la sauvage déception qu'ils avaient éprouvée, en constatant que son père s'était mis à l'abri de leurs coups. Il importait donc de le soustraire, au plus tôt, à leurs mauvais desseins. Son départ fut décidé, mais s'elTectua dans le secret le plus absolu. Eugène, conduit à Nice par son oncle, le chevalier Louis de Mazenod, y arriva le samedi saint. 3 avril 1791.

Avant d'avoir achevé ses neuf ans, il était ainsi jeté hors de sa patrie par la tourmente révolutionnaire. Son adolescence s'écoulerait sur la terre d'exil. Il n'en reviendrait que dans sa vingt et unième année, grandi et mûri par le malheur.

(i) Cf. Jules A'iguier, La Convocation des ]-:tats gcnérauj- en Provence, in-S"^, Paris, 1896, p. 3'3 sq., 76-78, 92 sq., 333-340.

(2) Cf. Boursin et Challamel, Dictionnaire de la Révolution française, Institutions, hommes et faits, 10-4*^. Paris, 1893, p. 14. 662, etc. ; Jules Vijjiiicr, Les Débuts de la Révolution en Provence, iu-80, Paris, 1897.

CHAPIÏUE IV

Onze ans sur la terre étrangère

JSJice. Première étape sur le chemin de l'exil f avril-septembre jj^i).

Très dilTéi'ente de ce qu'elle est à notre époque. Nice ne dépassait pas, alors, les limites actuelles de la «vieille ville ». C'était un ensemble de rues étroites et tortueuses, s'étendant entre la rive gauche du Paillon, torrent souvent à sec, et les pentes occidentales de la colline du Château, au sommet de laquelle se dressaient quelques ruines de l'ancien fort, détruit sous Louis XIV.

L'endroit le plus agréable était ce que Ion ncnnme encore la Terrasse, sorte de boulevard sur le bord de la mer. Le présiilent de Mazenod se logea dans une habitation en façade sur cette belle pi'omenade : la maison Sauvaigue.

Eugène fut placé comme externe dans un collège situé tout près. Les cours s'y faisaient en italien. Ce fut pour lui l'occasion d'apprendre rapidement cette langue dans laquelle il excella, et dont la connaissance l)arfaite lui fut, plus tard, si utile, dans ses relations dévéque et de fondateur, avec la cour romaine.

Chaque soir, on le voyait assis sur le seuil de la ilemem-e de son père, absorbé dans la lecture des auteurs italiens. Si queltpie luot l'arrêtait, il se levait et courait en demander gentiment le sens à luu tles nombreux passants qui venaient, à la tombée du jour. res]»irer la vivifiante brise du large. Son aimable simplicité lui gagnait la >ympathie universelle, et bien volontiers on lui rendait ce petit scrNicc dont il se montrait toujours très reconnaissant.

Vjtrès cin([ mois ainsi écoult'-s, arrivèrent M""" de Ma/enod. M" de .loainiis. sa mère, et la iii;ir(Hiise de l'ieri-elen. sa sieiir. Les ii(Hi\el!es apportées de I''rance ne permettaient pas de e<»nserver pins longtemps I espr-ranee d'un pi'ompl r(>tonr dans la patrie. L<' pr<'sident de Ma/enod se préoccupa done d(î in-ocnrer à son lils. durant cet exil dont «m ne ponvait pn'\(iir la Mu. mic cdiieation i-n rapport a\ec sou lan^^ s(Mial.

Turin, ^u Collège des INobles f^iy^j-/y^4J.

Le l'oi Victor-Amédée de Sardaigne avait récemment institué à Turin, sa capitale, le Collège des Nobles pour les jeunes gens auxquels leur naissance conférait le droit d'aspirer aux postes les plus enviés de l'État. Il en fit un établissement de premier ordre, dont il confia la direction aux BarnaJjites.

A la rentrée du mois de septembre 1791, Eugène y fut conduit par sa mère, M""' de Mazenod qui avait à peine trente ans, et sa grand'mère, M'"^ de Joannis qui n'en comptait pas encore cinquante (i).

Le recteur, le P. Scatti, d'une des meilleures familles du royaume, était un homme d'incontestable talent, de science profonde et d'éminente vertu. Promu, dans la suite, au généralat de son Ordre, il refusa l'épiscopat, et mourut au moment où il allait être créé cardinal.

Du premier coup d'œil, il devina les ressources intellectuelles et morales latentes dans l'enfant qu'on lui amenait. Pressentant les hautes destinées de son nouvel élève, il conçut à son égard une affection paternelle, et veilla sur lui avec un soin particulier.

Constamment à la tête de sa classe, Eugène prouva par ses progrès qu'il était digne de cette prédilection. Son attrait si précoce et si vif pour la piété se développa d'une façon extraordinaire dans ce milieu sanctifiant. Heureux de favoriser de si touchantes dispositions, le P. Recteur l'autorisa à se lever, chaque matin, un peu avant ses condisciples, pour vaquer aux pratiques de dévotion qu'il s'était imposées.

Sa candeur lui mérita d'être admis, avant la fin de sa dixième année, à la grâce de la première Communion. Il la reçut avec une angélique ferveur, le jeudi saint, 5 avril 1792. La céleste impression qu'il en ressentit ne s'effaça plus de son âme. Pendant le cours de sa longue carrière, il n'omit jamais d'en célébrer le doux anniversaire. Le souvenir en était si intimement gravé dans son cœur, que, plus d'une ibis, quand il officiait pontificalement en cette solennité, il ne put contenir son émotion, et versa d'abondantes larmes à la pensée de ce jour inoubliable. 11 remerciait Dieu, avec ell'usion, d'avoir daigné se donner à lui dans un âge si tendre.

(i) On s'étonne ({110 le 11. 1'. llaïuberl ;iil éerit celte phrase, op. cit., p. 7 : « Les Mazenod étaient depuis (rois ans à Nice sans ([ue personne songeât à faire continner un cours d'études sérieuses au jeune émigré. » Or, le président de Mazenod était arrivé à Nice dans la seconde (jninzaine du mois de décemi)ro i~oo: sa femme l'y rejoignit durant l'été' de 1791, et, quelques semaines après, son lils était au Collège des Nobles. Il y a loin de qnelques semaines à trois ans. Les Mazenod, d'ailleurs, ne restèrent pas trois ans à Nice. Dans les derniers jours de septemlire i"9^>. le général Anselme s'empara de cette ville au nom de la Convention nationale. Bien avant cette date, les exilés, ne s'y trouvant plus en sûreté, portèrent leurs pas vers Turin, pour se rapprocher d'Eugène, objet de tant de sollicitude et d'amour.

22 lE FONDATEUU

Peu de temps api'ès, Eugène fournit une [)reuve remarquable de la délicatesse de ses sentiments et de la fermeté de son caractère.

Une opération chirurgicale qu'on avait toujours retardée pour ménager ses forces, fut jugée indispensable : c'était l'extraction d'une loupe congénitale dans 1" angle de Vœ'û gauche. A une époque où la science ne connaissait pas encore les procédés antiseptiques si usités actuellement, une intervention de ce genre était beaucoup plus dangereuse qu'elle ne le serait de nos jours.

Justement inquiète, M""^ de Mazenod avait demandé à être présente. Mais Eugène, voulant éviter à sa mère la peine de le voir souHrir, insista pour que l'opération fût devancée. On accéda à un désir si touchant. Les apprêts furent faits aussitôt clans la chambre même du Recteur.

A l'aspect des instruments de torture étalés sur la table : ciseaux, bistouri, lancettes, crochets, pinces, etc., l'enfant de dix ans eut un moment d'épouvante, bien excusable à son âge. Mais, ayant adressé à Dieu une ardente prière, il se ressaisit et se laissa taillader, sans proférer un cri ni laisser échapper une plainte.

L'opération fut cependant longue et douloureuse. Le chirurgien dut couper profondément et à plusieurs reprises dans la chair vive, pour extraire la loupe et en enlever jusqu'à la dernière racine. Le sang jaillissait à flots, et le visage de l'héroïque patient en était inondé.

Le soir, en arrivant, M'"^ de Mazenod fut très étonnée d'apprendre que l'opération était déjà terminée. Quand on lui en eut dit le motif, elle fut émue jusqu'aux larmes, et serra son enfant sur son cour, avec une légitime fierté.

Au Collège des Nobles, Eugène se lia d'une étroite ainilit' avec le duc d'Angoulême et le duc de Berry. neveux de Louis W'I et fils du comte d'Artois, le futur Charles X. (]es jeunes princes s'étaient réfugiés à Turin, \)vès du roi, leur grand-père maternel.

"Venise. L'appel de Dieu à la vie religieuse et à l'apostolat des pauvres.

Depuis trois ans, Eugène t'iudiait au (lollège des Nobles, édifiant ses condisciples et faisant la consolation de ses professeurs. L'exil lui pesait moins, depuis que sa famille avait (ixi'- sa dcineui'e à ses ct'ili^.

Mais les événements se jirécipitaieiil au iIcIkus. Aprislc incui-lrc de Louis W'I (m janviei- ijjj'i). les puissanci-s de riùn-dpc se lii^m itMit contre la l'iancc. Malgi-f celle coalition m'-mpalc. les i r(»u|i(>- de la

République, victorieuses sur tous les points, franchirent la frontière, chassant les Austro-Sardes des hauteurs du Saint-Bernard, et s'emparant du Mont-Genis, d'où elles menaçaient Turin. Ces soldats, pour la plupart imbus des mauvaises doctrines et ennemis des aristocrates, ne voyaient dans les émigrés que des traîtres à la patrie.

Devant cette invasion, les Mazenod étaient contraints de fuir une troisième fois.

Le président fréta une barque afin de gagner Venise, en suivant le cours du Pô. Il y monta, le 2 mai ïjC)^, avec sa femme, son fils Eugène et sa fille Eugénie, plus tard marquise de Boisgelin (i). Les deux chanoines de Mazenod, qui, ayant refusé de prêter le serment schismatique imposé par la Constitution civile du clergé, avaient dû quitter la France ; le chevalier ; la sœur de M'"^ de Mazenod, marquise de Pierrefeu, et son jeune fils, complétaient la caravane. Au total, neuf personnes, plus trois domestiques.

D'autres émigrés s'unirent à eux, entre autres plusieurs prêtres, la famille du marquis de Golonia, celle du marquis de Pontevès. etc. De cette agglomération résultait pour tous une diminution de prix. Cette considération avait son importance pour des gens jouissant auparavant d'une grande fortune, mais dont les ressources baissaient de plus en plus. Habitués à vivre autrefois largement, ils étaient désormais obligés de compter avec la dépense.

Le départ fut triste.

Maintenant que le goût des voyages s'est développé sans mesure, le mot « exil » a perdu beaucoup de sa lugubre signification. Avec les moyens de locomotion ultra-rapides dont on dispose, il n'y a presque plus de distances. Serait-on en Allemagne, en Russie ou en Amérique, la France n'est pas loin. Il est si facile d'y retourner, et si vite !

Qu'est, surtout, un voyage de Turin à Venise ? Une très agréable promenade de huit à dix heures, en chemin de fer. Les Mazenod et leurs nobles compagnons de soulfrances y employèrent douze jours. Ce temps parut long. Leur modeste barque ne ressemblait aucunement à nos luxueux transatlantiques ou à nos modernes sleeping-cars. Quelle incommodité pour tant de personnes entassées dans un espace si restreint !

En outre, que de sujets d'inquiétude pour les proscrits, dans ce présent si tragique ! Que d'incertitudes pour l'avenir si sombre !

On avait confisqué leurs biens, et on en voulait à leur existence. On les poursuivait sans trêve ni merci. Leurs noms figuraient sur les listes

(i) Charlotti'-l'Misabeth c-lait iikiiIc ou l)as âge.

fatales. Le parti révolutionnaire cliercliait à exterminer par la lamine ceux qu'il ne pouvait atteindre !... Sous peine de la guillotine, défense formelle à leurs amis et à leurs proches de leur envoyer le moindre subside.

Fuir, c'était la misère ; demeurer, c'était la mort.

Non! malgré les charmes du paysage et les splendeurs du ciel d'Italie, cet exode forcé n'avait rien qui rappelât un voyage d'agrément !

Chaque soir, on s'arrêtait dans une ville ou dans un bourg, pour passer la nuit. L'accueil variait, suivant les endroits.

En général, ces populations, au sein desquelles se conservaient encore les mœurs antiques, prenaient en pitié les fugitifs et s'empressaient de leur montrer leur sympathie en leur rendant toutes sortes de bons offices.

Quelquefois, pourtant, il n'en était pas ainsi.

A Ostiglia, par exemple, cité riveraine du Pô, à une dizaine de kilomètres de Mantoue, non seulement les voyageurs furent traités en suspects, mais reçus comme des malfaiteurs, dont la prudence commandait de se défier. Le maire posta des sentinelles sur le bateau pour les surveiller. Il n'en autorisa qu'un très petit nombre à descendre à terre, et uniquement pour acheter des provisions de bouche. Cette concession si mesquine lui parut sans doute de nature à compromettre la tranquillité publique, car il eut soin d'encadrer constamment ces privilégiés d'un peloton de gardes municipaux en armes.

Sur ce sol inclément, les proscrits ne pouvaient pas même se reposer une minute. Ils étaient emprisonnés dans le frêle esquif qui les soutenait sur les fiots.

Heureusement ce fut là une rare exception. Ailleurs, on leur témoignait les sentiments de respect et de commisération qu'inspiraient leurs malheurs.

Parfois, de cette i)ilié naissait [)our eux une peine cachée, mais profonde. A Crémone, une dame, émue à la vue de tant d'infortune, glissa discrètement dans la main de la marquise de Coloiiia un rouleau de pièces d'or. Celle-ci s'en aperçut, i-ougit et refusa. On n'était pas encore dans la nécessité de mendier, ([uoiijue l'on fût déjà dans la gêne.

Cet incident, raconté et commenté par les émigrés, impressionna Kugène douloureusement.

Il avait, alors, on/.e ans et demi. Son intelligence prompte, sa délicatesse exli'êmc. la noblesse de son raraclèrc hii taisaient apprécier les choses avec une perspicacité bien au-dessus de son âge.

Son cd'ur se serra. Tout sou être rr-(''niis>.ail à la pen^^t'e (pie ses

parents seraient peut-être bientôt obligés, pour le nourrir et subsister eux-mêmes, de tendre la main ou d'accepter les dons offerts spontanément par la charité. Il en souffrait atrocement, et pour eux, et pour lui.

Assurément la pauvreté n'est pas un crime, encore moins un déshonneur, surtout quand elle est le résultat de la persécution supportée vaillamment pour la cause sacrée de la religion et de la justice. Mais la générosité, nous dirons même la sainteté avec laquelle on acquiesce à un sacrifice, n'enlève rien à son amertume. Au contraire, on la sent davantage, plus on est saint et plus on est délicat.

La sainteté n'est pas l'insensibilité affectée et orgueilleuse des stoïciens.

Notre divin Modèle, en prononçant son fiât à Gethsémani, n'a-t-il pas permis qu'une angoisse mortelle envahît son âme, et que sur tout son corps ruisselât une sueur de sang ?

Le Seigneur n'appelait pas encore Eugène à participer aux affres de l'agonie du Jardin des Olives ; mais, pour commencer à imprimer en lui l'image de l'adorable Victime, il voulait que, dès ses premiers pas dans la vie, chassé de sa patrie par les puissants de la terre, cet enfant prît, comme Jésus, le chemin de l'exil et en subît les privations.

Aurait-il, du moins, un toit pour l'abriter, à Venise ?

Le bruit courait que cette cité, antique reine des eaux, fermait ses portes aux émigrés.

Aussi, à mesure qu'on s'éloignait de Turin, les compagnons de route devenaient moins nombreux. Ils se fixaient, les uns après les autres, dans les villes qui leur semblaient hospitalières.

A l'entrée des lagunes, on dut prendre une nacelle plus étroite et moins profonde, suffisante cependant pour la famille de Mazenod et un étranger que le président admit par pure bonté.

Cet inconnu se présenta comme officier autrichien, quoiqu'il ne fût, en réalité, qu'un chanteur de rues, nommé Montecatini, accourant à Venise dans l'espoir de remplir un peu son escarcelle vide.

On arrivait, en efï'et, à la veille de l'Ascension, jour clioisi pour la célébration du mariage symbolique du Doge avec la mer. Ce spectacle attirait une multitude d'étrangers qui séjournaient plusieurs semaines, car les réjouissances publiques duraient un mois entier, suite ininterrompue de fêtes et de jeux variés : régates ou courses de bateaux et tle gondoles couvertes de fleurs, sérénades nocturnes, illuminations, banquets, amusements de tout genre.

Laftluence était si considérable ipiil fut impossible, malgré les plus actives recherches, de se procurer un logement. Pendant deux

LE FONDATICUR

jours et deux nuits, la lamille de Mazenod nCut dautre demeure (jue la petite barque.

Un bienfait n'est jamais perdu. Montecatini, tout en chantant en plein air, s'inCormait si quelque appartement était lil)re. Il finit par découvrir deux chambres, près de l'église Saint-Fantin. non loin de la l^lace Saint-Marc. Heureux de prouver par là sa reconnaissance, il les indiqua au président, qui accepta, faute de mieux

ir^

VENISE. Centre de la ville.

F. Eglise Saint-Fanliu. — G. Palais Grimani. — M. .Maison lialjitee pai- les Mazenod.

— S. Église Saint-Sylvestre. —P. Pont dn Hiallo. — S' M. Place et Kglise Saint-Marc.

— 1). l'alais Dura!.

Espace bien resserré pour douze personnes !

On resta ainsi plus d'un mois.

Quand les lèles furent terminées et les étranjjers ])ai-tis. la lîiiiiiUe de Mazenod trouva une habitation plus convcnabh-. mais(»u d assez belle a]qtarenee, ayant ses fenêtres sur le i^rand canal, ru fai-e du sujiei'be palais (ii'iuiani. actuellement cour d'ajipel. Mlle avait, en (Mitic. I avautai^c apprc'cialtlc pcMir le vieux clian(»inc ( lliarlcs- Andii- de .Mazenod. alors âgé dt» soi\ante-(piinze ans. d être à une courte di«itance de réglis(> paroissiale de Saint-Syivesti-e (i)

(i) Le H. P. It.-iniii<rl, nf». cil., p. l'i. écrit a ('•riiiiahli ». Il n'y a pas <le palais «le ce nom sur le ;;ran(l ean;il, prés de Sainl-Syhi-sIrc. N'eiiise. an eoniraire. en ikissède plusicnrs .-lyaiit .'ipp-irlcnii aux ( •riin.iiii. I.a iii.'iisnn é-t.iil en f.'U'c dn priin'ipul

Les circonstances ne permettaient plus au président de donner à son lîls les professeurs qu'il lui aurait fallu ; mais Dieu avait des vues trop élevées sur ce prédestiné pour le priver d'un concours si nécessaire.

L'oncle d'Eugène, l'abbé Charles-Fortuné deMazenod, nayant pas encore cinquante ans, continuait à dire la messe à Saint-Fantin. où on l'avait parfaitement accueilli. Son grand-oncle, déjà un vieillard, la célébrait à l'église Saint-Sylvestre, beaucoup plus rapprochée. Les fonctions de vicaire général qu'il avait remplies auprès de Mgr de Belsunce, puis celles de vicaire capitulaire de Marseille ; sa couronne de cheveux blancs ; le cachet de distinction répandu sur toute sa personne ; ses malheurs ; l'auréole de confesseur de la foi qui entourait son front ; ses vertus sacerdotales et son incontestable sainteté en firent l'objet de la vénération universelle du peuple et du clergé.

Chaque matin, Eugène lui servait la messe. La paroisse avait alors pour curé don Milesi, prêtre instruit et zélé, plus tard évêque de Vigevano et patriarche de Venise. Il se prit d'une paternelle affection pour l'enfant, dans lequel son œil expérimenté découvrait les dons les plus rares de la nature et de la grâce. Désii-eux de lui être utile, il se chargea de lui trouver des précepteurs de mérite, qui formeraient, à la fois, et son intelligence, et son cœur

Le président de Mazenod logeait à côté des Zinelli, riche famille composée de six frères, dont quatre se livraient au commerce, et denx avaient reçu les ordres sacrés. L'aîné de ceux-ci, don Bartolo, était déjà prêtre ; l'autre, don Pietro, seulement diacre. Tous deux soupiraient après le rétablissement de la Compagnie de Jésus, dans laquelle ils voulaient s'enrôler.

En attendant, ils vivaient en véritables religieux.

C'est à eux que s'adressa don Milesi. Sa proposition fut agréée très volontiers. Les nouveaux j)i*ofesseurs d'Eugène s'acquittèrent de ces fonctions avec un désintéressement, une compétence et un dévouement au-dessus de tout éloge.

Non seulement ils le conduisirent très loin dans la connaissance des classiques, mais ils lui inspirèrent une piété de plus en plus [)rofonde et éclairée.

Eugène passait la majeure partie de la journée dans cette maison amie, où presque toujours on le retenait à dîner, à midi et le soir. On le regardait comme un membre de h\ faniille.

dcnlro eux, siège actuel de la cour d'appel. A f^auelie, du voit le pont du Rialto. en iiiiirlire; puis, devant soi, le beau palais Farsctti. aujourd'lini liôltl de ville (muiiicipio): le palais Lorédan, dépeudanee de riiolel de ville. Iialiili' an \i\* siècle par Pierre de Lusignan, roi de Chypre; le palais Dandolo. etr.

28 LE FOXDATKUU

— Voyez-vous cette place ? lui iivail dit don Bartolo. eu l'introduisant, pour la première fois, dans le cabinet de travail, où il priait et étudiait avec don Pietro. C'était celle de mon plus jeune Ircre que le bon Dieu a appelé à Lui. Vous plairait-il de lui succéder?

— Oh ! Monsieur, répondit Eugène, agréablement surpris, jcn serais très heureux, et mon père y consentirait avec reconnaissance.

Depuis lors, Donna Camilla, mère des Zinelli. considéra l'aimable proscrit comme son enfant adoptif.

Cette demeure était tiu sanctuaire. Des prêtres du voisinage s'y réunissaient pour psalmodier l'office ensemble ; puis, toute la famille récitait, en commun, le chapelet et la prière du soir.

Très édifié par cette régularité, Eugène apprit, là, à mépriser de l^lus en plus les vanités du monde et à goûter plus suavement les choses de Dieu.

Écarté des causes de dissipation, éloigné de tout contact avec les jeunes gens de son âge, il vécut dans une angélique pureté.

— Je n'avais pas même la pensée, avouait-il ensuite, de ce cjui constitue le thème ordinaire de leurs conversations et l'objet de leurs plus ardentes convoitises.

Chez ses parents, même atmosphère de vertu. Les exemples de son père, de sa mère et de ses oncles vénérables fortifiaient encore les saintes impressions reçues chez ses maîtres, durant la journée.

Entouré de si salutaires influences, il sentait son cdui' s'embraser de l'amour de Dieu. Quotidiennement, il récitait le petit office de la Sainte Vierge ; il se confessait chaque samedi et communiait rrctpieinment.

Attentif aux inspirations den-haut, il entendait rai)pcl ilc Dieu et brûlait de se consacrer entièrement à sa gloire. Pour obtenir la grâce de correspondre parfaitement à sa vocation, il ne craignait pas de se mortifiei-, jeûnant tous les vendredis de l'année et, trois fois |)ar semaine, en (>aréme. Souvent, la nuit, il glissait des morceaux de bois sous ses drai)S (le lit. aliii de rendre sa couche plus i-iide. Le samedi, par dt'-votion envers la Très .Sainte Vierge <[u'il (diérissail di-jà dune liliaie tendresse, il s'étendait |»ar terre sur nne simple eouvertuif.

Iléro'ique pénitent, il unissait, eonune saint Louis de (ion/ague. l'innocence sans laeiie an\ plus «lui-es austérités.

l'.n même temps, se dé'vcl()p|tail dans sitii ànn" cet esprit de leeueillenii'iil (|ui devait faii-e d»' lui un <les lidniines d'ctraison les plus ailniiraliles du xix" siècle.

.'^es allures, ses propos, ses lialtitude-; trahissaient le seci-el <le son

cœur. Sa famille ne tarda pas à le surprendre, et son grand-oncle essaya de mettre à l'épreuve une résolution qui le charmait.

D'un ton sérieux, en apparence, il lui demanda, un jour :

— Est-il vrai, Eugène, que tu veuilles entrer dans l'état ecclésiastique ?

— Oui, mon oncle.

— Gomment peux -tu penser à une semblable détermination? Ne sais-tu pas que tu es l'unique rejeton de notre famille, et qu'elle s'éteindrait avec toi ?

Un peu étonné d'une réflexion de ce genre sur les lèvres d'un prêtre si pieux, Eugène répondit, non sans quelque vivacité :

— Eli quoi ! mon oncle, ne serait-ce pas un suprême honneur pour elle de finir par un prêtre ?

Ravi d'entendre un enfant de treize ans exprimer des sentiments si surnaturels, le vénérable vieillard, tout ému, l'embrassa et le bénit.

Le Grand Canal vu de la maison habitée par les Mazenod.

Palais Benibo ; Palais Maniii ; Palais Lori'daii ; Palais Farsclti : Palais Griiiiaiii

Eugène songeait déjà non seulement à l'état ecclésiastique, mais aussi à l'état religieux.

— Si nous fussions restés un an de plus à Venise, disait-il plus tard, j'aurais suivi mes deux professeurs dans la Compagnie de Jésus, où ils sont morts, l'un et l'autre, en odeur de sainteté.

Dieu en avait disposé difl'éremment et l'avait choisi pour être, luimême, fondateur d'une nombreuse famille d'apotres. La flamme de l'apostolat, en eflet, s'allumait dans ce jeune cœur. Evangéliser les pauvres et les abandonnés était déjà la passion de sa vie.

Il le montra bientôt.

Dans les premiers jours du mois d'octobre 1790, M'"*" de Mazenod se mit en route pour la France, afin d'assister aux derniers moments de son père, M. de Joannis, qui mouriitmi mois plus tard (8 novembre). Le président de Mazenod et son fils l'accompagnèrent jusqu'à Livourne. où elle devait s'embarquer pour Marseille.

Pendant tout le cours du voyage, dans les voitures publiques.

3o lE FONDATFXU

comme dans les hôtelleries, Eugène, une croix suspendue sur la poitrine, préludait à ses futurs labeurs de missionnaire, en expliquant le catéchisme aux domestiques et aux gens de service. Il le faisait avec tant d'onction et de zèle que, plusieurs fois, les maîtres de la maison venaient y assister, et non sans profit.

De retour à Venise, Eugène se retrouva seul avec son père et ses oncles. La marquise de Pierrefeu s'était décidée aussi à revenir avec M'"' de Mazenod, auprès de leur père mourant.

Le moment leur paraissait favorable pour rentrer en Provence, obtenir leur radiation de la liste des émigrés et joindre leurs elforts afin de sauver du naufrage une portion de leur patrimoine, dajis le but d'assurer l'avenir de leurs enfants. La période sanglante de la Terreur avait pris fin avec la chute de Robespierre.

Le président Charles- Alexandre de Mazenod, grand-})ère d'Eugène, était mort à Aix, le 9 mai 1795. Echappé à la proscription, il soufirit cruellement de l'éloignement de tous les siens : aucun membre de sa famille ne put assister à sa dernière heure ni à ses funérailles.

M. de Joannis eut, du moins, la consolation de revoir ses deux filles.

Eugène pleura ses deux grands-pères, qu'il chérissait tendrement. L'un et l'autre avaient contribué dune manière efficace à l'épanouissement de sa jeune intelligence et de son cœur.

Ces deuils étaient le prélude d'un autre, auquel il ne fut pas moins sensible. Cette fois, la mort frappa sous ses yeux un de ceux qu'il aimait le plus. Son vénérable grand-oncle, le chanoine Charles-André de Mazenod, ancien vicaire général de Mgr de Beisunce. succomba, lui aussi, moins encore aux fatigues de l'âge (juà celles de Icxil. Il mourut

en saint.

— Ne pleurez [)as! disait-il à ceux (pii, les yeux pleins de larmes. s'agenouillaient près de son lit d'agonie. Voici ma dernière heure : c'est la plus douce et la plus heureuse pour un prêtre !

Puis, se rappelant les évèchés qu'il avait refusés :

— Comme je remercie le Seigneur de n'avoir, en ce iin)iiitiil. à répondre que de ma conduite personnelle !

Peu après, il s'éteignit tranquillement. i'<>n<lant sa belle àine à Dieu, le 22 novembre 1795.

Désireux d'honorei- h- plus dignement possible ce c-onlesseur île la foi, le clergé de Venise» lui lit grahiilement de magiiiliipies obsèipies. On l'inhuma dans cette église de Saint-Sylveslre, 011. chatpie jour, depuis son ari'ivée, il avait célébr»'* la messe.

Dans le couraul de laiiiK-r |-()(». le Dinituirc scinblail . cm l'iance.

ONZE ANS SUR LA TERRE ÉTRANGÈRE 3l

disposé à traiter les émigrés avec un peu moins de rigueur. L'abbé Fortuné de Mazenod en profita pour retourner à Aix exercer ses fonctions de vicaire général. N'ayant quitté le diocèse que sous le coup d'un décret de déportation, il se croyait maintenant obligé, en conscience, à reprendre la charge qui lui était confiée. Ne comptant ni avec la fatigue, ni avec le danger encore probable, il partit pour réaliser son généreux dessein.

Le vide se creusait donc profond autour d'Eugène, alors âgé de quinze ans. Seuls son père et son oncle le chevalier lui restaient. Plus que jamais il apprécia la grâce que Dieu lui avait accordée, en lui ouvrant la maison si hospitalière des Zinelli.

Venise, en effet, était une ville de plaisirs, offrant mille périls à la jeunesse inexpérimentée. Les carnavals plusieurs fois renouvelés, les sérénades, les courses de bateaux, les fêtes interminables du mariage du Doge avec la mer, un climat enchanteur, les charmes d'une nature ensoleillée y attiraient, en foule, ceux qui recherchaient les amusements et la dissipation. Il en était encore ainsi au moment où cette ville superbe, dominatrice des eaux durant tant de siècles, était à la veille de perdre à jamais son sceptre et son indépendance.

Bonaparte, après avoir conquis, en quelques mois, le Piémont et la Lombardie, avait exécuté une expédition militaire des plus hardies que mentionne l'histoire. Il courut vers les Alpes Juliennes, les traversa, en plein hiver, par un froid rigoureux, et, portant la guerre en pays autrichien, se dirigea vivement sur Vienne. C'était d'une témérité sans exemple. L'Italie humiliée reprenait courage, pensant que l'Autriche serait le tombeau de l'audacieux « petit Corse » et de ses soldats, qui allaient se heurter à des forces incomparablement supérieures. La République vénitienne, par des armements poussés avec une hâte fébrile, se préparait à accabler les débris des régiments français pendant leur retraite, en cas de revers. Elle avait rejeté hautement l'alliance que Bonaparte, comprenant le danger de laisser des ennemis en arrière, lui avait proposée.

Le Sénat de Venise commit une plus lourde faute encore en ne sopposant pas à la destruction à coups de canon, dans son port, d'une frégate française, dont l'équipage et les officiers furent massacrés.

Victorieux en toutes rencontres, Bonaparte ne cessait de marcher avec une vitesse foudroyante. N'étant plus qu'à vingt-cinq lieues de A'ienne, le i8 avril 1797, il imposa la paix à l'empereur épouvanté.

Il apprit, alors, les événemeuts accomplis sur les bords de lAdrialique. Sa colère éclata, formidable. Aux députés envoyés pour essayer d'adoucir son courroux, il répondit, furieux :

LE FONDATEUn

— Quand je vous ai ollert mon alliance, vous Tavez refusée. Vous m'attendiez, à mon retour, pour me couper la retraite, et vous avez déjà versé le sang français. Eh bien ! me voici avec quatre-vingt mille hommes. Je vengerai mes compatriotes, traîtreusement assassinés ! Jirai briser vos plombs : je serai un second Attila pour Venise.

La guerre était déclarée.

Cette nouvelle sema la consternation dans la ville. Bientôt, ce furent la confusion, lanarchie, les combats dans les rues. La populace, aveugle comme toujours, confondait dans sa haine les émigrés avec les Français dont elle redoutait ra})proche.

Impuissants à empêcher les divisions intestines, le Doge et le Grand Conseil ne trouvèrent pas de meilleur moyen, pour ré[)rimer les troubles, que de faire, sans délai, leur soumission pleine et entière à Bonaparte. Ainsi, sans combat, la cité fut prise, et quatre mille soldats français, sous les ordres du général Baraguay d'Hilliers, s'y installèrent avec armes et bagages, le 16 mai i'j\)~-

Dans ces conjonctures, la position des émigrés devenait des plus précaires. Ils étaient comme entre deux feux. Dun côté, la populace, maîtrisée, mais non convaincue, les poursuivait de son ressentiment : d'autre part, le corps d'occupation, composé principalement de soldats imbus des idées révolutionnaires, n'avait aucune pitié pour les malheureux exilés, rencontrés en territoire ennemi.

Le général Baraguay d'Hilliers était, néanmoins, favorable au président de Mazenod qu'il avait autrefois connu. Dès les premiers jours, il le i)ria de passer chez lui.

— Si je puis vous être utile, dit-il. ne craignez pas de vous adresser à moi. Je serai ti-ès heureux de vous èti'c agréable.

Tant de sympathie ron<lit les Mazenod sus|»etts au peuple.

Ce fut bien [)irt' cncoi-e. quelques semaines plus tard.

La Hotte française s'était massée devant \'i'nise. Un joui-, un canot l'empli d'officiers se détacha du plus beau des navires, s'avança vers la ville, longea le magnilicfue palais des doges, sans daigner s'y arrêter, et s'engagea dans le gi-and canal. \\\v imillitudc de curiciix suivaient du regard ses évolutions. L (lonncnient lui universel. (|uaud ou le vit accoster la maison situé-e en face du palais (li-iuiani.

l/aiuir;d l>ruc\s. coinniiindaiil en tliei". venait saluer cl cndirasser son camarade, le; chevalier Louis de Ma/enod.

(]<'llc visite, commenté»' par la mal veillamc acci'ut les soupçons. Les Mazriiod ne s'éloignèrent pas ceprndaiit. la pri-sence du gi'iK-i'ai et de l'aniiral leur étant une sauvegar<ie.

Mais l'espree d'aeealtiiie |)roduite en l'ranre ne persista pas. Les

ONZE AXS SUK LA TERRE ÉTRANGÈRE 33

lois draconiennes de la Convention furent remises en vigueur ; les tètes des nobles et des prêtres non assermentés tombèrent, de nouveau, sous le couperet de la guillotine : une seconde Terreur commençait.

En même temps, arrivaient à Venise, de Paris, les instructions les plus sévères contre les émigrés.

Le baron de Talleyrand, ancien ambassadeur à Naples, invitait, depuis longtemps, le président de Mazenod, son ami, à venir dans cette ville qu'il habitait, et où l'influence de la Révolution française n'était pas encore ressentie. Différer davantage semblait une grosse imprudence.

Se souvenant des offres de service du général Baraguay d'Hilliers, le président lui demanda de signer ses passeports.

— Où désirez-vous aller ? lui dit celui-ci avec bienveillance.

— A Naples.

— A Naples !... Mais pourquoi donc? Que gagnerez- vous ?... Dans moins d'un an, nous y serons !...

Il signa, pourtant, et, sans plus tarder, les trois proscrits achevèrent leurs derniers préparatifs.

Le II novembre 1797, le départ avait lieu.

Inaptes. Au milieu de l'émeute (j ycfS).

Le trajet s'elTectua par mer, sur une méchante barque, incommode et peu sûre. Les vents étaient contraires, et les flots agités. Chaque soir, on s'arrêtait, pour éviter de heurter les écueils, si nombreux en ces endroits. Une fois, on fut poussé par la tempête, depuis les rivages de la péninsule jusqu'à ceux de la Dalmatie.

Après quarante-cinq jours d'une navigation périlleuse, pendant lesquels on risqua souvent d'être capturé par les corsaires algériens qui infestaient l'Adriatique, on fut assez heureux pour aborder à Manfredonia, ville située au sud du mont Gargano, célèbre par les apparitions de l'archange saint Michel.

Les voyageurs y passèrent les fêtes de la Noël ; puis, ils continuèrent par la voie de terre. Une modeste voiture les transporta successivement à Foggia, Ariano et Avellino. Ariano, perché sur une éminence, avait appartenu, jadis, à l'une des plus illustres familles de Provence, alliée aux Mazenod : les Sabran, comtes d'Ariano, sous les princes de la maison d'Anjou.

Une semaine environ fut nécessaire pour traverser ainsi l'Italie dans sa largeur. Brisés de fatigue, les trois exilés arrivèrent enfin à Naples.

\t (uiRARY j

C'était le soir du i"' janvier 1798.

Ils y furent rejoints par le chanoine Fortuné de Mazenod. A la reprise delà persécution, un autre décret de mort avait été lancé contre lui. Contraint de se cacher, il erra longtemps dans les Basses-Alpes, et n'échappa que très difficilement aux poursuites dont il était l'objet. A Marseille, il se dissimula plusieurs jours au fond d'un bateau, ancré dans le port. En mer, une furieuse tempête l'assaillit, et le mit à deux doigts de sa perte. L'eau pénétrait par mille fissures dans le navire tro]) fortement secoué. Le vertueux prêtre semblait ne s'être soustrait aux dangers de la terre ferme que pour être englouti dans l'abîme.

Débarqué à Livourne, il se trouva en face de nouvelles menaces de mort. Les troupes françaises y étaient cantonnées, et poussaient au loin des reconnaissances.

Pour ne pas attirer l'attention, il parcourut une partie de l'Italie à pied. Au prix de mille fatigues, il parvint jusqu'à Xaples.

De son côté. M""' de Mazenod dut se cacher plusieurs semaines à Lyon, et s'enfuir en Suisse. Ce n'est que longtemps après, qu'elle obtint sa railiation de la liste des émigrés, et qu'il lui fut possible de commencer ses démarches, pour recouvrer sa fortune, dans l'intérêt de ses enfants.

L'année 1798 s'annonçait donc sous de tristes auspices.

Les Mazenod logèrent dans la même maison que le marquis de Sabran, leur parent et ami. Elle était près du couvent des Pères de Santa Maria in Portico.

Durant le jour, ils ne sortaient guère. Le soir, les trois frères et le marquis, accompagnés d'Eugène, allaient chez le baron de Talleyrand, où se réunissaient aussi quelques autres invités, tels que le comte Roger de Damas, dont le lils épousa, en 1840, la nièce de Mgr de Mazenod, Césarie de Boisgelin ; le comte de Chastellux, etc.

L'ancien ambassadeur était l'oncle du ti-oj) fameux Talleyrand de Périgoi-d, ex-évêque d'Autun, traître à son Dieu et à son roi. Ayant embrassé les doctrines de la Révolution et i)rêté le serment schismali(ju('. ce i)rélat prévaricateur était alors ministre des Allaires étrangères sous le Directoire, et fut ensuite le diplomate le plus retors de l'Europe, sous le règne de Napoléon I"'. Chez le baron, le nom de son cnupaMr neveu n'était prescpic jaiiiiiis proiioiict'. si ce n'est sur nu Ion «le blâme el de regret profond. ( )n évitait même la moindre wliusion au transfuge, dont la situation, des plus irrt'-gulières à tous égards, était un déslnui- Mciir pour les siens.

Les n<d)Ies «-migrc-s l"r(''(pieut;iiil ce s.ildii ai'i>^tocr;ili(pie. inclinaient

au pessimisme, à cause de la tournure inquiétante des événements. Leur société n'eût pas été fort agréable pour un jeune homme ordinaire. Nous ne prétendons pas qu'Eugène y goûtât un plaisir extrême. Elle ne répondait guère aux aspirations de son adolescence; mais il s'y

Eiig-èuc de Mazcuod adolosci-nt.

l'ésigna bravement. Dans ce milieu plutôt sombre, il acquit Ihabitude de ne converser que sur des sujets sérieux. Une maturité au-dessus de son âge se peignit sur ses traits. Tout devint grave dans sa personne, dans ses paroles et dans ses gestes.

36 LE l-()M)Ali:i"ll

Les troupes françaises. a[)rès s'être emparc'-es de Rome, une seconde l'ois (i5 décembre I7<)8), marchèrent vers Xa[)les. A leur approche, des séditions se produisirent dans cette cité, conmie à \'enise, l'année précédente, mais avec plus d'acuité encore, vu rexli-éme vivacité de cette population méridionale.

L'anarchie fut bientôt à son comble, et le sang coula. Le consul de Russie fut tué d'un coup de poignard. Les révoltés en voulaient directement aux émigrés que, dans leur aveuglement, ils supposaient éti-e des espions au service de l'armée envahissante.

Ne sachant comment rétablir l'ordre, le roi Ferdinand résolut, le 21 décembre, de se retirer à Palerme. A cette nouvelle, une multitude immense se dirigea tumultueusement vers le Palais Royal, en i)oussant des vociférations. La foule, se plaignant d'être délaissée, tenta d'empêcher le roi de partir ; mais il parvint cejjendant à s'embarquer sur le vaisseau de l'amiral Nelson, alors en rade. Une épouvantable tempête éclata dans la nuit. Le péril fut si pressant qu'on fut sur le point de couper les mâts, et le prince Albert, fils du roi, succomba durant la traversée.

En cette occasion, Eugène, plusieurs fois en face dune mort imminente, montra quelle somme d'énergie recelait son àme, et c()iii])i(ii solide était la trempe de son caractère. Son sang-froid, sa i)i'ésence d'esprit, son calme inébranlable, excitèrent l'admiration universelle. Futur apôtre, il s'était préparé par avance à toutes les éventualités qui peuvent se rencontrer dans la vie de missionnaire.

Averti par la reine de l'éloignement de la cour, le président de Mazenod s'était décidé, lui aussi, à quitter une ville où, ni ses jours, ni ceux de ses proches, n'étaient en sûreté. Avec les navires de Nelson, était arrivée à Naples l'escadre portugaise, commandée pai* un ol'litier français, ami et camaradi' du ciievalier Louis de Ma/.enotl. \c icimle de l*ii\ st'gur. Il engagea instamment les Ma/.enod à se n'-fugier à ses côtés, sur le vaisseau amiral, (les ollVes furent acce[)tées.

A une heure convenue, M. de Puyst-gui* devait envoyer plusieurs de ses matelots [>reiidi'e les elfets et les transporter au moyen de charrettes à bras, sous la conduite d'Eugène.

Pour aller au (juai (rembarcpiemenf ;iM-i!e\ jiiit des mai-ins, eelui-ei fut eontraiiil de |iasser |.;ir la phui' du l'iilai^ Uoyal envahie par la popidiice Iiiiilaiile et iiienaïaMte. I)iià plii^ieiir>> i-migrt'-s (pii (oui'aient vers le p<(rt . a \ aient Tti' ree((iMuis. inj iiriis. maltraitis. gari'oltes et jetés en pi'ison.

l'.M un elin doil, lliii^éne est eenie |i;ir une li.nide de l'oreen<'s. .Sans perd'e eiiiileii.iMce. il se fraie mie issiic, ru ic | ici a li I . ;i di\ iTscs reprises,

dans cet italien qu'il parlait aisément et sans aucun mélange d'accent étranger :

— Ammiraglio portoghese ! Amiral portugais !

On s'écarte ; puis on l'entoure de nouveau... C'est à travei's mille péripéties de ce genre et des dangers de toutes sortes qu'il atteint le port.

Déception ! le canot de l'amiral n'y était pas.

Se croyant trompés, les émeutiers redoublent leurs cris et leurs invectives. Eugène n'hésite pas à franchir encore une fois leurs rangs, pour se diriger vers l'arsenal, où il espère trouver le canot promis.

Les vociférations recommencent. Il ne peut tenir à ses ennemis de longs discours ; mais les mots fatidiques, ammiraglio portoghese, sont articulés d'un ton si ferme et avec tant d'assurance, que les bandits redoutent, s'ils en viennent à des sévices, les tennbles représailles de l'amiral, dont les canons sont braqués sur la ville.

On gagne ainsi l'arsenal.

Nouvelle déception ! La porte est close. Eugène somme le gardien d'ouvrir. Celui-ci, longtemps, s'y refuse. 11 se laisse, enfin, toucher, et la porte s'entr'ouvre. A ce moment, survient un officier qui ordonne brusquement de la refermer et de n'introduire personne. Mais, par la porte entre-bàillée, Eugène a vu le canot de l'amiral qui s'avance. 11 l'indique du doigt à l'officier, pour le convaincre de la vérité de ses affirmations. La preuve paraît concluante. Eugène est admis. Il se précipite vers le quai de l'arsenal, bondit dans le canot, ordonne aux rameurs de retourner vers le navire, et va raconter à M. de Puységur tout ce dont il a été le témoin et l'acteur.

Entre temps, un ami de M. de Mazenod lui faisait le récit des événements accomplis autour du Palais Royal, et des bruits circulant dans la foule.

— Un jeune homme, disait-on, a été assassiné au plus fort du tumulte, pendant qu'il accompagnait des charrettes chargées de bagages.

— Mon Dieu ! s'écria le président pâle et chancelant, on a tué mon fils !...

Les deux frères ne sont pas moins émus, et versent d'abondantes larmes.

— Eugène !... Eugène !... infortuné Eugène !... Leur désolation est inexprimable.

S'aperccvant trop tard de son imprudence, le visiteur tâche de consoler de son mieux ceux que. bien involontairement, il a plongés dans une si profonde affiiction.

11 n'y réussit pas...

Heureusement, quelques heures après, apparaît Eugène, couvert de sueur et de poussière, mais sain et sauf.

Un même cri de lionheur et de reconnaissance sort, à la fois, des lèvres et du cœur oppressé de son père et de ses oncles :

— Sauvé !... merci, mon Dieu !...

La nuit suivante, M. de Puységur vint, avec une escorte imposante de marins armés, chercher la famille de Mazenod. L'ouragan se déchaînait avec rage, et l'escadre dutrester à l'ancre encore une dizaine de jours.

Pendant ce délai, Eugène eut à retourner à Naples pour y régler plusieurs affaires au nom de ses parents. Quand il revint, le ciel était obscur, et la mer affreusement démontée. Cette fois encore, il se révéla d'une intrépidité et d'un sang-froid remarquables. La frêle embarcation qui le portait sur les ondes furieuses, n'échappa au danger d'être engloutie, que pour être exposée à celui de se briser mille fois sur les flancs du vaisseau dont elle s'approchait, et contre lequel les vagues écumantes la projetaient avec vine force irrésistible. A l'instant le plus critique, Eugène, sans songer à la mort qui le guettait, et ne voyant pas d'autre moyen d'accoster, sauta sur l'un des rebords extérieurs du navire, et s'y tint longtemps cramponné malgré la violence du roulis et du tangage qui l'agitaient constamment.

Réfléchissant plus tard à cette circonstance, il attribua son salut à une protection de la Providence divine.

Durant la traversée, il se promenait, un soir, sur le tillac, humant à pleins poumons la brise du large, quand un médecin anglais ra[)er(;ut et l'examina d'un regard scrutateur.

D'une haute stature et bien proportionné, Eugène paraissait plus qu'un adolescent. L'habitude de vivre avec des gens graves avait donné à son visage un air penseur et méditatif.

Cet ensemble frappa le disciple d'Esculapc. Se ]>cnchant vers un voisin, il lui dematula. visihleinenl préoccupé :

— Quel âge a ce jeune homme ?

— Seize ans.

— (^uoi ! il n'a pas davantage '.'... Je le regrette 1 C^est très lailu'iix [)our lui!... Dans ce cas, ses jours sont comptés!... Il est trop précoce!... trop développé au physi(jue !... trop sérieux au moral ! ... Quand on va si vite, on ne va pas longtemps.

Le condamné entendit la lugubre x-ntcnic. cl n en lut [»as autrement cH'iayc'.

D'ailleurs, laxcnir réfoiMiia c.r sinisli't' verdict.

ONZE ANS SUR LA. TERRE ÉTRANGÈRE 3g

Païenne, ha fréquentation du grand monde (ijcfCf-1801).

Le 6 janvier 1799, les exilés débarquaient dans la capitale de la Sicile.

Pendant les trois ans qu'il y demeura, Eugène vit les salons les plus aristocratiques s'ouvrir devant lui. On se disputait le bonheur de le posséder. Par sa noble distinction, l'amabilité de son caractère et la promptitude de son esprit, il était, disait-on, le type le plus parfait du jeune gentilhomme.

Toujours accueilli avec joie, il avait ses entrées libres dans les hôtels luxueux des duchesses de San Michèle et de San Gataldo ; dans ceux des princesses de Grammonte, de Cimino, de Butera ; chez le prince de Paterne ; chez le comte de San Antonio, etc., etc.

Un des palais qu'il visitait le plus, était celui des ftrinces de Vintimille, avec lesquels les Mazenod entretenaient, depuis longtemps, de cordiales relations. Il y rencontrait le duc de Berry, héritier présomptif de la couronne de France, et du même âge à peu près. Celui qui devait être le père du comte de Ghambord venait, chaque soir, avec son aide de camp, le chevalier de Sourdis, prendre le thé chez la princesse de Vintimille, et se reposer, en petit comité, des fatigues imposées, durant la journée entière, par l'étiquette de la cour. Eugène était seul admis dans ce cei'cle d'élite. Le duc se plaisait tellement en sa compagnie que, très souvent, il l'emmenait avec lui dans ses promenades à travers champs, ou sur son yacht royal dans ses excursions autour de l'île.

Mais la famille de l'aristocratie sicilienne avec laquelle Eugène contracta les liens les plus intimes, fut celle du duc de Ganizzaro, dont la femme, princesse de Larderia, était une personne d'éminente piété. L'un et l'autre le prirent en grande affection, et, très édifiés de son mérite, le proposèrent pour modèle à leurs deux enfants. Geux-ci le chérissaient comme leur propre frère, et la princesse avait coutume de dire en parlant de lui :

— G'est mon troisième fils.

Son couvert était toujours mis à cette table hospitalière.

II s'attacha profondément à ceux qui le comblaient ainsi de bontés. Quand cette princesse accomplie mourut, enlevée subitement aux siens, il en souffrit si cruellement qu'il en tomba malade.

A ceux qui essayai«^nt de le consoler, il répondait :

— J'ai [)erdu ma mère ! j'ai perdu ma mère !...

4o LE FONDATEUR

L'influence de la princesse de Larderia fut des plus salutaires pour lui. Il regarda comme une faveur spéciale de Dieu de l'avoir rencontrée dans ce milieu mondain, que les convenances sociales l'obligeaient à fréquenter. Ses conseils maternels lui étaient une sauvegarde. A cet ange tutélaire, placé à ses côtés par la Providence, il attribua cette aversion qu'il éprouvait de plus en i)lus pour les choses de la terre. Avec elle, il causait à l'aise de sujets religieux. Rien autre ne l'intéressait.

Aussi, dans cet entourage séducteur où l'innocence de tant d'autres eût sombré, il se conserva merveilleusement pur. Sous le rapport de la sainte vertu, il poussait la réserve jusqu'à l'excès. On le plaisantait, parfois, sur ce qu'on appelait ses scrupules. On ne pouvait s'empêcher de l'admirer.

Forcé d'assister à des divertissements publics, il était loin d'y prendre goût. Dans les assemblées bruyantes, ou dissipantes, son cœur se serrait et la tristesse envahissait son âme. Instinctivement, il cherchait à s'isoler, afin de se livrer à des pensées sérieuses, mélancoliques même. A ces moments, les larmes lui montaient aux yeux, et il eût facilement pleuré. Ceux qui ne songent qu'à s'amuser lui paraissaient fous, de la plus déraisonnable des folies. Malgré son indulgence, il leur appliquait les paroles de Salomon désabusé des vanités d'ici-bas : Cor sapientiiim iibi tristitia est, et cor stiiltoriim ubi lœtitia, quia siciit sonitus spinariim ardentiiim siih oUa, sic risus stiilti ; ou encore cellesci : Meliiis est ire ad domum liictûs, qiiam ad doninni convivii (i).

A ces réunions il ne se trouvait donc pas dans son élément. Il avait soif d'un autre idéal : il aspirait à se donner totalement, à se sacrifier, à s'immoler.

Dieu qui destinait cet élu à exercer, un jour, le ministère sacré auprès des hommes de toutes conditions, le i)réparait insensiblement à cette mission importante et sublime. Ce futur fondateur d'une nombreuse lignée d'apôtres, acquérait l'expérience personnelle des dangers que présente le contact, môme involontaire, du monde.

Par la réception des sacrements, et par la méditation (luotidienne des vérités éternelles, il se maintenait dans les régions supérieures et sereines, où le souffle du mal ne parvenait pas à l'eflleurer.

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