AU GRAND SÉMIXAIRE DE SAINT-SULPICE
17 mai 1809, s'empara des Etats de l'Eglise, et porta une main sacrilège sur le successeur de saint Pierre, qu'il retint prisonnier à Savone. Cet abominable forfait souleva les consciences catholiques. Dénoncé comme trop dévoué au Pape, M. Emery eut ordre de quitter Saint-Sulpice, dans les quarante-huit heures. L'ukase lui fut signifié le i6 juin 1810.
Consternés, ses disciples s'adressèrent à l'abbé de Mazenod, pour qu'il fût leur interprète auprès de celui qu'une mesure draconienne, si injustifiée, arrachait brutalement à leur alfection.
Le soir, à la lecture spirituelle, M. Emery fit ses adieux à la communauté. Agé de près de quatre-vingts ans, il était obligé de s'éloigner d'une institution qu'on savait lui être plus chère que la vie. Ses paroles, admirables d'esprit de foi, de calme héroïque, de résignation et d'abandon à la divine Providence en face de la persécution, produisirent une impression profonde sur les nombreux assistants. Les larmes coulaient de tous les yeux. L'émotion était à son comble. Au moment où M. Emery allait clore l'exercice par la prière d'usage, le Sub tiium prœsidium, l'abbé de Mazenod vit tous les regards se tourner vers lui :
— Parlez, lui disait-on avec insistance ; parlez en notre nom ; parlez !
Dominant son émotion et refoulant ses larmes ; jugeant, comme les autres, que quelque chose manquait à cette scène, déjà pourtant si attendrissante, il se leva et s'approcha de M. Emery.
La bouche parle de l'abondance du cœur. Il laissa donc parler son cœur, ce cœur si aimant, si sensible, si reconnaissant toujours.
Naturellement éloquent, il n'eut pas de peine à exprimer les pensées les plus délicates, et à trouver les mots adaptés à la circonstance. Il protesta que, malgré les mesures les plus violentes des ennemis de l'Eglise, M. Emery demeurerait leur père. Les élèves de Saint-Sulpice s'honoreraient d'être ses enfants. Dans les temps difficiles que l'on traversait, en face de l'impiété triomphante, leur gloire et leur consolation serait de marcher sur ses traces. Avec la grâce de Dieu, qui ne la refuse jamais à ses serviteurs fidèles, on n'hésiterait pas à le suivre dans l'exil, et, s'il le fallait, jusqu'à la mort.
L'orateur n'était interrompu que par les sanglots de l'assistance ; tous les cœurs vibraient à l'unisson du sien.
En terminant, pour leur obtenir ce secours de Dieu, si nécessaire dans ces conjonctures, il supplia le saint vieillard de les bénir.
A ces mots, tous, maîtres et lévites, se prosteimèrent.
Emu jusqu'au fond de lame, et presque troublé, car il fut sur le point de se mettre à genoux, lui aussi, M. Emery, tournant ses regards vers le ciel, les bénit lentement. Il se rendit ensuite à la tribune
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de la chapelle pour y adorer le divin Maître avant de partir (i).
Le décret, daté de Saint-Cloud, condamnait, en principe, tous les Sulpiciens. Napoléon, cependant, n'avait exigé que le départ immédiat du supérieur. Les autres directeurs ne furent pas inquiétés aussitôt ; puis, le ministre de la police Fouclié, qui avait fortement contribué à irriter l'empereur, étant tombé en disgrâce, son successeur, M. Savary, duc de Rovigo, qui ne partageait pas ses antipathies contre les Sulpiciens, les autorisa à rester.
Une année après, néanmoins, de nouvelles dénonciations ayant été lancées. Napoléon, dans un accès de vive colère, ordonna la destruction de la Compagnie. D'Utrecht, où il organisait en départements français le royaume de Hollande, il écrivait, le 8 octobre 1811, au ministre des Cultes :
— Je ne veux point de Sulpiciens dans le séminaire de Paris. Je vous l'ai dit cent fois, et je vous le répète pour la dernière. Prenez des mesures telles que cette Congrégation soit dissoute.
Dans cette triste occurrence, l'abbé de Mazenod fut encore chargé par ses condisciples d'être, auprès de leurs maîtres vénérés, l'interprète de leur désolation. La même scène déchirante des adieux de M. Emery se renouvela, le i5 novembre 181 1. En termes sentis, Eugène de Mazenod la rappela. Puis, il dit combien amère était leur douleur fdiale, par suite de cette seconde épreuve qui aggravait si cruellement la première, en leur enlevant leur seule consolation : celle d'avoir auprès d'eux les dignes collaborateurs du si regretté M. Emery.
— Ah ! s'écria-t-il, dans un mouvement de véritable éloquence, parce qu'elle naissait des entrailles de l'âme, s'il faut que nous soyons séparés de nos soutiens et de nos guides, maîtres chéris, emportez, du moins, l'assurance que jamais le souvenir de vos l)ienfaits ne s'elfacera de nos cœurs. Que ne nous est-il donné de vous les révéler à découvert ! Vous y verriez combien sont profondes les traces que vos vertus y ont im[)rimécs, et l'usage que nous voulons faire de vos exemples. Vous y liriez la résolution ferme et constante, i)riso par chacun de nous, de suivre avec fidélité les saintes règles <[iie vous nous avez transmises.
Le choix de l'abbé de Mazenod fait à diverses rejjrises [)ar les élèves de Saint-Sul[)ice. pour qu'il fût leur poi'le-parole dans des circonstances aussi solennelles, montre en quelle estime ils le tenaient. Les directeurs ne pensaient pas autrement. Les Icllres t|u'ils lui adressèrent, soit pendant les vacances, soit api-ès son sacerdoce, en sont le témoignage [»lusi<'urs fois répété-.
(i) Cf. (losseliii, \'i(' de M. Kinmi. 1 iii-S', l'arix. isc.i, 1. |I. |». ■>-',.
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Nous ne citerons ici qu'un passage de cette volumineuse correspondance. C'est l'extrait d'une lettre du vénérable M. Duclaux, qui avait succédé à M. Einery dans la charge de supérieur général :
— Je ne cesserai jamais de remercier la divine Providence du bonheur qu'elle m'a procuré en me facilitant les moyens de me lier si intimement à vous. Soyez plus que persuadé, mon très cher Monsieur de Mazenod, que je n'aurai jamais de plus grand bonheur que de rencontrer quelque occasion où je puisse vous montrer toute ma tendresse, mon attachement, mon estime et ma vénération. Ces sentiments sont gravés non seulement dans mon cœur, mais encore dans celui de tous les prêtres qui ont coopéré avec moi à votre instruction. Ils se félicitent d'avoir eu l'avantage de vous connaître, et, dans quelque lieu qu'ils résident, leur esprit sera toujours consolé par la pensée d'un ami qui leur est infiniment cher.
Une autre fois, le même M. Duclaux terminait une de ses lettres par ces touchantes paroles :
— Je finis en vous disant ce que saint François de Sales écrivait à sainte Jeanne de Chantai : Adieu, vous que mon àme chérit incomparablement, absolument, uniquement en Celui qui, pour nous aimer et se rendre à notre amour, s'est rendu à la mort ! Vive Jésus ! Vive Marie ! Je vous embrasse et suis tout à vous.
Ces deux nobles cœurs, si bien faits pour se comprendre, étaient, on le voit, unis par la plus étroite et la plus tendre afi"ection. C'était entre eux cette douce et ravissante chose qu'on nomme l'amitié des saints, et dans laquelle les sentiments les plus ardents, les plus purs et les plus délicats de la nature sont perfectionnés et surélevés par l'eflusion de la grâce de Dieu.
Une preuve incontestable de la confiance qu'inspirait l'abbé de Mazenod aux Messieurs de Saint-Sulpice, est l'exceptionnelle rapidité avec laquelle ils l'appelèrent à franchir les degrés du sanctuaire.
Le 4 novembre 1808, fête de saint Charles, son patron, il revêtait l'habit ecclésiastique. Tonsuré un mois après, aux Quatre-Temps de Noël, 17 décembre, il était, l'année suivante, promu aux Ordres mineurs, le i~ mai ; et au sous-diaconat, le 22 décembre 1809. Moins de deux ans après son entrée au séminaire, le iG juin 1810, il recevait le diacoiiat.
Pour ceux qui savent avec quelle sage lenteur procèdent les directeurs des aspirants au sacerdoce dans l'appel aux (3rdres, surtout aux Ordres sacrés, ces ordinations, se succédant à de si brefs intervalles, sont une preuve évidente de l'estime singulière qu'avaient, pour lui, les
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hommes si éclairés et si prudents qui gouvernaient, alors, l'illustre maison de Saint-Sulpice.
Ils lui en donnèrent une, non moins certaine, lorsque, obligés par l'ukase impérial de laisser leur chère œuvre, ils le chargèrent, avec quatre de ses condisciples les plus éminents, d'en prendre la direction, pour maintenir dans leur intégrité le bon esprit et les traditions de M. OHer.
Déjà, précédemment, ils l'avaient désigné, avec deux de ses meilleurs amis, M. de Bonald et M. de Forbin-Janson, pour présider les célèbres catéchismes de Saint-Sulpice qui venaient d'être rétablis dans leur paroisse, et produisirent des fruits merveilleux de salut, à une époque où l'instruction religieuse était restée si négligée, même et surtout dans les hautes classes.
Ce genre de ministère répondait parfaitement à son zèle et à son dévouement, comme aussi à son caractère expansif. Ses énergies naturelles s'augmentaient de toutes les ardeurs de sa foi.
Travailler à la sanctification des âmes, nétait-ce pas là le rêve de sa vie ? Enfin, il commencerait à le réaliser, avec une mission émanée de ses supérieurs, c'est-à-dire des représentants de Dieu, par conséquent de Dieu même !
Le bien opéré par lui fut immense. Là encore, si nous pouvions largement citer sa correspondance, nous aurions à publier les témoignages, mille fois répétés, de la reconnaissance d'une foule de chrétiens fervents appartenant aux rangs les plus élevés de la population parisienne. De nombreuses années plus tard, ils se plaisaient à le lui rappeler : c'est à ses enseignements lucides, à ses exhortations touchantes, à ses paroles pleines de feu, qu'ils devaient, affirmaient-ils. leur amour grandissant pour la piété et leur persévérance dans la vertu. Ses excellentes allocutions leur en avaient révélé le charme. Par lui, ils avaient connu, apprécié, désiré l'heureux état d'une àme en paix avec Dieu et avec elle-même.
Dans ce ministère si consolant, labbc de Mazenod prit conscience de ses qualités oratoires et de cette puissance extraordinaire dont le Seigneur lavait doué pour émouvoir les multitudes. Sa voix claire, sonore, sympathique, vibrante, remuait ces jeunes cn-urs et produisait en eux des impressions salutaires et durables.
C'étaient les prémices de cet apostolat, dont les fruits, dans la suite, furent si abondants. Ils l'étaient di'jà : ils le seraient bien davantage, lorsque les lumières de rexpérient»- auraient muili[)lic encore les ressources si variées de son rem;ir(|ii;ibl(' lalciil. V.w lui (»n devinait dt'jà le missionnaire, le convci-tisscur des masses, le pr-clicur d'Iiommes,
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llltramontanisme de l'abbé de Mazenod.
Les empiétements de plus en plus despotiques de l'empereur sur la puissance ecclésiastique, ses violences contre le Souverain- Pontife, ses tendances manifestes au schisme, dans lequel il semblait vouloir entraîner l'Eglise de France et celles des autres nations soumises à son sceptre, fournirent à l'abbé de Mazenod l'occasion d'affirmer ouvertement son attachement aux doctrines romaines, son dévouement filial au Vicaire de Jésus-Christ, et le courage avec lequel il était prêt à affronter tous les dangers pour confesser sa foi.
La perspective de la persécution n'était pas de nature à l'efTrayer. Au contraire, le désir de partager les épreuves de l'Eglise fut un des motifs déterminants qui l'engagèrent à renoncer au inonde. Gomme les chênes secoués par la tempête, sa vocation s'affermissait et poussait de plus profondes racines, sous la tourmente qui agitait les esprits.
Après avoir enfermé le Pape à Savone, et séquestré, dans la forteresse de Fénestrelle, le cardinal Pacca, secrétaire d'Etat, Napoléon, pour rendre impossible, en cas de vacance du Saint-Siège, la réunion du Sacré-Collège, contraignit la plupart des cardinaux à résider à Paris. Il les aurait ainsi sous la main, et en serait, pensail-il, plus facilement maître. En Italie, il laissa seulement ceux auxquels l'âge ou les infirmités ne permettaient pas d'effectuer ce voyage, alors si fatigant.
Vingt-six cardinaux furent ainsi traînés en France. Le persécuteur prenait plaisir à les donner en spectacle à sa capitale, en les obligeant à paraître à sa cour. Un de ses amusements favoris était de les apostropher publiquement, pour leur reprocher leur conduite et celle du Pape. Il ne négligeait aucune occasion de les mortifier en toutes circonstances. Le thème le plus fréquent de ses plaisanteries était l'excommunication prononcée contre lui par Pie VII, qui, malgré ses foudres, ajoutait-il, n'en restait pas moins son prisonnier (i).
Ayant répudié l'impératrice Joséphine, sa femme légitime, il décida que les cardinaux assisteraient aux cérémonies de son mariage avec l'archiduchesse Marie-Louise d'Autriche, fixé au i"' avril 1810. Treize ne crurent pas devoir autoriser par leur présence cette union qui, à leurs yeux, était coupable. Deux jours après, l'ordre leur fut signifié de ne plus paraître à la cour, de quitter leurs insignes cardinalices et de n'avoir, désormais, d'autre costume que celui des simples prêtres. On les appela les cardinaux noirs.
(i) Cf. Picot, Mémoires pour servir à l'hisloire ecclésiastique pendant le xvine siècle et le commencement du xix% 4 in-S'^ Paris, 1816. Année i8o<).
Dans le premier accès de sa fureur, il avait commandé den fusiller trois, pour faire un exemple. Ileureusemcut, l'ordre ne fut pas exécuté aussitôt. L'empereur, comprenant l'énormilé du crime qu'il aurait commis, se contenta de réduire à la uiisère les treize cardinaux, en les dépouillant de tous leurs revenus ecclésiastiques et même de leur patrimoine.
Sans s'inquiéter du danger qu'il courait en allant contre les volontés d'un tyran que nulle considération, ni humaine, ni divine, ne retenait dans ses colères, l'abbé de Mazenod s'empressa de procurer des secours pécuniaires aux cardinaux disgracies. A cette fin, il quêta auprès des riches familles de la capitale. La police napoléonienne ayant su que des cotisations étaient recueillies en faveur de ces nobles victimes, organisa une surveillance extrêmement rigoureuse, pour découvrir les audacieux qui adoucissaient par ce moyen les mesures sévères de l'irascible autocrate.
Malgré la perspective de rejoindre à Fénestrelle, à Vincennes, ou dans quelque autre forteresse, ceux que le persécuteur y retenait captifs, l'abbé de Mazenod n'en continua pas moins son ministère d'héroïque charité. Connaissant parfaitement la langue italienne, il entretenait des rapports fréquents avec les cardinaux noirs. Il était le lien naturel entre eux et les personnes généreuses qu'il apitoyait sur leur sort.
Ces princes de l'Kglise furent très touchés d'un dévouement si méritoire et si périlleux. Ils eurent l'occasion de montrer plus tard leur gratitude, quand le P. de Mazenod vint à Home solliciter l'approbation des Règles de la Congrégation, et dans d'autres circonstances également.
Ainsi se nouèrent entre eux et leur jeune bienfaiteur des relations affectueuses, qui, dans les vues de la Pi-ovidence. conlribueraient à la réalisation des desseins de Dieu sur iclui (Hi'il a\ail clidisi pour être It> fouflalcur irime nouvelle famille dapùlrcs.
Ce n était pas assez pour Na[)olé<»M il emprisonner ii" Pape: il asjtipirait à le supi)lanter dans le gouvernement spirituel del Kglise.
Depuis la perte de sa liberté. Pie \'1I ne concédait plus les bulles d institution canoni(iue aux ('-véques nommés |)ar son oppresseur aux sièges de France et d Italie. (Idni-ci r.'solut doiic de cdiiv (i(|Ufr. de sa prf)pre autorité, un concile national cliai^^-' d'ctiiilicr le niuvcn de se passer du N'ieaire de .li'-sus-Clirisl.
L annome de ce concile irrégniier. et les menaces de selii-^nie t|ui en découlaient, eausèr-ent la innrl du vén'-raiile M. l'iiierv (•.>.S avril iSii).