‹ Cent ans d'apostolat dans les deux hémisphèresChapitre 18 sur 131 · AU GRAND SÉMINAIRE DE SAINT-SULPICE · texte numérisé non relu

AU GRAND SÉMINAIRE DE SAINT-SULPICE

Ce prétendu concile, source de tant d'inquiétudes, s'ouvrit à Paris le II juin suivant.

Près de cent évéques y assistaient, et, parmi eux, quarante-deux venus de diverses parties de l'Italie dont Bonaparte s'était emparé. La plupart de ces derniers ignoraient le français. Ils se trouvaient comme dépaysés et très embarrassés dans cette immense capitale qui leur semblait la Babylone moderne. L'abbé de Mazenod, parlant litalien avec autant de facilité que d'élégance, se mit à leur disposition. Ravis de posséder un si aimable interprète, ils le constituèrent leur intermédiaire auprès des évêques de France et des officiers de la cour : mission délicate, en même temps que très honorable.

L'intelligent lévite s'en acquitta avec un tact parfait et un dévouement infatigable. De plus, il traduisit en français leurs rapports sur les questions soumises au concile ; il fit de même, au sujet des publications italiennes ayant trait à la défense des droits du Saint- Siège.

Les longs mémoires, entièrement rédigés de sa main à cette époque, et qui subsistent encore, témoignent du zèle admirable avec lequel il se consacrait au triomphe de la vérité.

Avec l'abbé de Quélen, depuis archevêque de Paris, il fut, en outre, chargé de diriger le cérémonial des assemblées générales. Il dut à ces fonctions déprouver, le jour de l'ouverture solennelle, une des plus suaves émotions de sa jeunesse cléricale.

Tandis qu'il indiquait aux prélats italiens la place réservée à chacun d'eux dans le vaste chœur de la basilique de Notre-Dame, il aperçut Mgr Milesi, ancien curé de Saint-Sylvestre de Venise, et alors évêque de Vigevano. A cette vue son cœur battit vivement. Il se rappelait tant de bontés reçues de sa part, sur la terre d'exil. Oubliant pour un instant le protocole, il courut vers lui, et lui dit à voix basse, en italien :

— Monseigneur, vous ne me reconnaissez pas?...

Quatorze ans s'étaient écoulés, depuis que, simple adolescent, Eugène avait quitté Venise. C'était maintenant un homme de haute taille, à la démarche noble, au visage distingué. Durant cette période, ses traits s'étaient sensiblement modifiés, quoiqu'il en fût autrement de ceux de son interlocuteur.

Ainsi interpellé, l'évêque le regarda quelques instants, silencieux et indécis, n'osant pas se prononcer.

Le maître de cérémonies, alors, se nomma.

— O Dio !... Lei !... Eugenio ! Eugenio iiiio ! s'écria l'évoque transporté de joie. O Dieu !... c'est vous!... Eugène! mon Eugène!... Je m'en doutais un peu ; mais je craignais de me tromper ! Il y a si long-

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temps que je ne vous avais vu ! VA vous avez tellement chant;v. depuis ! C'est vous !... Ici !...

Le bon évèiiue ne se possédait pas. C'était son enfant adoplil' cpiil revoyait. Aussi, nonobstant la sainteté du lieu, et le nombre de prélats cfui s'y trouvaient en ce moment, il l'embrassa et le serra longuement sur son cu'ur. L'un et l'autre, en versant de douces larmes, remerciaient Dieu d'une rencontre si inattendue.

Pendant tout le séjour de M'j;v Milesi à Paris. Kugène se constitua son cicérone.

Le concile n'eut qu'une session solennelle, mais se réunit jusqu'à cinq ibis, en assemblée générale. Les tendances schismatiques furent repoussées. Irrité qu'on ne favorisât point ses menées ambitieuses. Napoléon, par un décret du lo juillet 1811, déclara la clôture. Trois évèques furent arrêtés et enfermés au donjon de Vincennes..

La persécution prenait une nouvelle pbase de violence.

Le zèle de l'abbé de Mazenod à remplir sa mission de dévouement auprès des cardinaux noirs en fut augmenté. Son amour pour l'Eglise croissait avec le péril. Il pensait avec bonheur aux fers et au martyre qui, peut-être, lui étaient réservés.

Déçu dans ses espérances, le despote revint au procédé dont il avait usé déjà, pour essayer de se passer du Pape, dans l'institution canonique des évêques : obliger les chapitres des églises cathédrales vacantes à conférer les pouvoirs de vicaires capitulaires aux évêques qu'il y nommait.

Depuis près de six siècles, le concile oecuménique de Lyon, en 12-], avait, dans son quatrième canon, condamné à l'avance, en les stigmatisant, ces tentatives sacrilèges. Il défendait aux évêques élus de se prêter à une telle machination, sous peine de perdre, ipso facto, tous les droits provenant de leur élection ou de leur nomination à un évêché ( I ). l'dur éluder ces prescriptions si sages. Nai)oléon menaçait de ses rigueuis les ecclésiastiques refusant de reconnaître les vicaires capitulaires ainsi iiii|)()sés jiar lui, et tpii. au jxjint de vui' canoni(iue, n itaiciil que dfs iiilnis. De ce Ijiit. iilii--ifuis ]n-êt rcs vi'ijcrables furent jetés dans les i)risons «le l'Ltat.

Retourné à Aix. l'abbé de Ma/A-nod eut IDecasiou de i-é-véler sa force d's\me, dans une circonstance de ce geni*e. Le dioeèse était alors

(1) Cf. (jir/)iis jiirix rnnoniri. Dccninl. I. I, tit. \ 1. /><• KIrrtione cl clrrti /lotestiile, c. \', Aniriliii-, in-f»'. M.-iiisj, Samiriiiit ronrilitinim (iniiilissima colli'rtio, |(i iii-lol.. Kl<ir<"iii(-P.iris. i -.">;»- 1 '.H i. •• WIN'. <<>l. S('> s(|. S<liiii.-il7;:niclMr, Jus ecclcsiastirttm iiiiiiirsiiin. I. I. lit. vi. i^ -. n" -j, ij iii-î'. H<>iiH', iS).'>, I. 1, p. H.'iS.

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gouverné, de par la volonté de Napoléon, par Mgr Jaufl'ret, évèque de Metz, auquel les membres du chapitre métropolitain s'étaient vus contraints, par l'autorité civile, de conférer les pouvoirs de vicaire capitulaire.

Invité à un diner officiel, à l'archevêché, avec tous les chanoines, l'abbé de Mazenod entendit, pendant le repas, un des convives, sans doute pour flatter l'évêque administrateur et gagner sa bienveillance, affecter, en lui parlant, de l'appeler Monseigneur l'Archevêque.

Sa conscience ne put supporter cette flagornerie qui tendait à justifier, en présence de nombreux ecclésiastiques, les empiétements de l'empereur sur les droits inaliénables du Souverain Pontife.

Avec cette fermeté qu'il déploya toujours dans l'accomplissement du devoir, il se leva, et dit d'une voix très nette :

— Monseigneur, je proteste contre ce titre, persuadé que Votre Grandeur proteste avec moi. S'il en était autrement, je quitterais immédiatement cette table, car je ne saurais, en aucune façon, adhérer à un schisme.

A cette déclaration franche et vaillante, la stupéfaction se peignit sur tous les visages ; mais Mgr Jauffret eut le bon esprit de répondre :

— Monsieur l'abbé de Mazenod a raison : je ne suis pas archevêque d'Aix, mais seulement administrateur capitulaire.

Il fallait du courage pour condamner en public les agissements antireligieux d'un gouvernement tout-puissant encore, et si désireux de régner aussi dans le sanctuaire. C'était s'exposer à des poursuites, à des mesures vexatoires, à l'emprisonnement même.

Cet incident, bientôt connu en ville, attira au généreux athlète l'estime universelle des âmes droites. A cette époque où tant d'hommes qui auraient dû s'honorer par une noble indépendance, présentaient, au contraire, l'affligeant spectacle de la bassesse devant l'iniquité triomphante, on fut légitimement fier, à Aix, de l'abbé de Mazenod. Il n'était pas de ceux qui fléchissent le genou devant Baal (i).

(i) Le U. P. Raiiiheil. o/t. cil., ]). 0-, et Mj;r Ricanl. qui le plus souvent se eontenle de le copier. Vie de M^r de Mazenod, iu-ii>. Paris. iS;)2, p. (io. placent cet épisode en 1810 ; mais 'Slgr .fautTrcl ne (ut noniuié à Aix ([ue le ô Janvier iSii. et, très hésitant à se eonfornier au caprice iuipcrial, n'y vint ([ue dans le courant de rannée suivante. CI'. Miciiaud. lliotifa/diii' tinircrscllr, l. W, p. m)\ sq. lloel'er, youceUe biographie iiénérale, l. \\\1, p. lu. L'h'piscoixit français depuis le Concordat Jusi/u'à la Scparalion. iSo2-i{)o5, in-',", Paris, i<)or. p. '^58.

Le Sacerdoce.

Ntmvelles ollrcs (riiiu' sitiuilioii l)rillaiilc. L'ahhi' (le ^lazonod roCusc les (ligiiilrs eccli'"siasli(|iu's eoniiiic il avait refusé les pr()i)()siti(ins si avantageuses du Ministre <lc llntc-i'ieup.

A Paris, l'administration diocésaine était plus irrégulière encore.

Le lo octobre 1810. Napoléon avait nommé au sicge archiépiscopal de sa capitale le cardinal Maury, quil esi)érait voir plus docile à ses fantaisies que son oncle, le cardinal Fesch. Ne tenant aucun compte de la discipline ecclésiastique, et se faisant un jeu de fouler aux pieds les lois divines et humaines, il promulgua cette nomination, sans révoquer la précédente, de sorte que, chose inouïe jusqu'alors, deux prélats étaient simultanément gratifiés du titre d'archevêques de Paris, l'un d'entre eux, le cardinal Fesch, gardant, en même temps, celui d'archevêque de Lyon.

Instruit de cet arrangement anticanonique au premier clicf, le Pape, quoique captif à Savone. intima, le 5 novembre, au cardinal Maury l'ordre de ({uitter Paris sur-le-champ, et de revenir dans son propre diocèse, où il avait l'obligation stricte de résider.

A cette nouvelle, la colère de l'empereur ne connut plus de bornes. Le doyen du chapitre, accusé d'avoir divulgué l'existence du bref apostolique condamnant Maury, fut emprisonné à Vincennes, d'où il ne sortit que quatre ans plus tard, à la chute du persécuteur.

Depuis dix-huit mois, l'abbé de Mazenod était appelé par ses supérieurs, l'eprésentants de Dieu, à l'honneur du sacerdoce. De toute l'ardeur de son âme. quoiqu'il s'en trouvât indigne, il as[)irait à cette grâce dont il api)réciait l'excellence. Mais, par les mêmes uiotifs qui dictèrent son langage à Mgr Jaulfret, il ne pouvait se résoudre à recevoir l'imposition des mains d'un pontife qui, se maintenant à Paris malgré le Pape, donnait l'exemple de la révolte contre le ^'icaire ih* Jésus-Christ. Il aurait eu l'air de pactiser avec le schisme. Cette ordination qui devait le combler des bénédictions célestes, lui eût paru un sacrilège. Non, non 1 plulùl r<vst('r (liaci-c jiis([u à la lin tic sa vie. cniiiinc saint l''ran(;ois d'Assise, saiiil llplircin. rii(''i"(»ï(|iit' saint Laurent, et saint Ltienne. le premier martyr!...

pDin- cette i-aison il n'i'lait pas encoi-e pi-ètrc. à l't iHM|ne iln psemloconcile national.

Mais, à la lin (le iSi I . ayant accc[»lt'. au (b'part des Siilpiciens, une chaire de [trol'esseur. il ne pouvait dllft-rer davantage de rece\(tir le sacenloce. vm- il ;mr;iit à prendre rang jtarini les directeurs de» élèves.

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Vu rinsurmontable répugnance que lui inspirait le cardinal prévaricateur, il s'adressa à Mgr de Demandolx, évêque d'Amiens, dont la famille était très liée avec la sienne. Ce saint prélat, ayant refusé le serment à la Constitution civile du clergé, avait émigré en Italie, puis en Allemagne. Pendant le concile national, il se distingua par sa fermeté à revendiquer les droits du Souverain Pontife. A cette occasion, il eut des entretiens nombreux avec Eugène, et fut frappé de sa vertu peu ordinaire. Il apprit de lui les motifs qui le tenaient éloigné du sacerdoce, et lui offrit son propre ministère, ajoutant combien il serait heureux de lui imposer les mains.

— Vous n'imaginez pas, lui écrivait-il le a5 novembre 1811, le prix que j'attache à être l'instrument dont Dieu se servira pour infuser en vous l'esprit sacerdotal. Arrivez donc, je vous en conjure... Vous serez libre de loger chez moi ou au séminaire. Nous aurons bien soin de vous, et nous tâcherons de ne pas vous faire regretter la préférence que vous nous aurez donnée.

Dans cette aimable lettre, dont nous ne citons qu'un simple fragment, le spirituel vieillard semblait demander lui-même à Tabbé de Mazenod ce que celui-ci souhaitait de lui.

— Vous me devez cette faveur, disait-il, non seulement à cause de mes anciennes relations avec votre famille, mais aussi de l'amitié que je ressens pour vous depuis que jai eu le plaisir de vous rencontrer.

Cette ruse innocente avait pour but d'écarter les difficultés qui auraient pu provenir de l'administration diocésaine de Paris, si le cardinal Maury avait eu connaissance des vrais motifs pour lesquels le jeune diacre voulait se faire ordonner ailleurs.

Les choses se passèrent comme Mgr de Demandolx lavait prévu. On n'osa pas lui refuser la faveur sollicitée avec tant de grâce, et l'abbé de ^Nlazenod fut libre d'aller à Amiens.

Quelle joie pour lui de songer que bientôt le sacerdoce lui serait conféré par un évêque au front duquel resplendissait lauréole des confesseurs de la foi ! Sans doute, intrinsèquement les sacrements sont les mêmes, quel que soit l'état d'âme de celui qui les administre. Cependant la piété chrétienne ne s'y trompe pas. On aime toujours mieux recevoir l'absolution ou entendre la messe d'un saint prêtre que d'un prêtre tiède ou mauvais. Quoiqu'elles aient une valeur identique, il semble ([ue, dans le premier cas, par les mérites de l'instrument dont Dieu se sert, elles produisent des fruits plus abondants.

Au sujet de lordination. laljbé de Mazenod raisonnait dune façon analogue. L'esprit sacerdotal. i)ensait-il, lui serait plus largement com-

muniqué, La sainteté du pontife assurerait une fécondité plus grande à la grâce du sacrement.

De son côté, il redoubla de ierveur et d'austérités. Depuis longtemps, il portait la chaîne de fer trois fois la semaine, et prenait fréquemment la discipline. Sa soif d'immolation et de pénitence s'accrut à mesure qu'il approchait du sacerdoce. Les macérations de ce genre devinrent, de plus en plus, une habitude de sa vie et comme l'un des traits distinctifs de sa vertu.

Aussitôt après la récei)tion de la lettre de Mgr de Demandolx, il entra en retraite à Issy, où, injustement expulsé de Paris, s'était retiré son directeur de conscience, M. Duclaux, supérieur général des Sulpiciens.

Dans son intention, cette première retraite n'était qu'une préparation éloignée, par laquelle il s'appliqua, d'abord, à purifier son âme.

Puis, il partit pour Amiens. Malgré les instances les plus pressantes, il n'accepta pas l'hospitalité au palais épiscopal, mais se retira au séminaire, autant par humilité que par le désir d'y goûter une solitude plus profonde. Il y fit une seconde retraite de quinze jours, non plus de purification pour le passé, mais de régénération tendant à transformer en homme nouveau celui qui, par la prêtrise, deviendrait un autre Jésus-Christ.

Cette retraite serait une retraite d'amour, d'union complète, de fusion dans la divinité. Il viderait son cœur des créatures, afin que Dieu, n'y trouvant aucun obstacle, s'y versât tout entiei*.

— C'est la voix de mon Maître que je veux entendre, écrit-il dans le cahier confident de ses pensées intimes. Ce sont ses inspirations que je veux suivre; c'est de son amour que je veux me nouriir... L'amour!... l'amour seul !... l'amour chasse la crainte !... l'amour, c'est la consommation de la suprême sagesse !... l'amour, c'est la perfection !... c'est le ciel!...

Dans cette lumière de l'amour, lumière claire, railleuse et transfigurante, il contempla longuement les sublimités du Sacerdoce et de l'Eucharistie.

Aussi, le il décembre 1811, fête de ra[tôtre saint Thomas et jour de son ordination sacerdotale, fut la date la plus précieuse de sa vie : celle dont ranuiversaire. i)ieusem»'nt cch'bré chaiiue année, arrachait de ses yeux les douces et saintes larmes de la reconnaissance et de l'amour.

— Oh ! s'éiriail-il. au .souvenir des fll'usioiis tliviiics dans son finie séraphique. je comprends (ju'on ne meure pas dainour, puiscpic je n en suis pas mori !...

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Le soir de lordination, écrivant à son père spirituel, M. Duclaux, pour lui faire part de la céleste joie dont son cœur surabondait, il disait, en terminant :

— Si Dieu, par son infinie miséricorde, ma jeté aujourdliui dans de pareils transports damour. comment pourrai-je célébrer la messe?... On sapercevra de ce que le Seigneur opère dans l'intérieur de mon àme, et cela me chagrine.

Malsrré son extraordinaire ferveur et son ardent désir, il attendit jusqu'à la nuit de Noël. Ces quatre jours d'intervalle furent, pour lui, une troisième retraite de consommation dans 1" amour; une sorte de méditation extatique et ininteri'ompue des merveilles accomplies en lui et de celles qu'il accomplirait lui-même, lorsque, ayant dans ses mains la blanche hostie et le calice d"or, il prononcerait sur le pain et le vin les paroles toutes-puissantes de la consécration.

Quand il gravit, enfin, les marches de lautel, il ne tenait plus à la terre, tant il était transfiguré. C'était un ange plutôt qu'un homme. Il s'offrit au Très-Haut, en même temps que la divine Victime. Sur le calvaire mystique, son cœur de nouveau prêtre se fondit dans le Cœur sacré du Prêtre Éternel, et ces deux cœurs, n'en faisant plus qu'un, s'immolèrent ensemble pour le salut du monde et la gloire de Dieu.

Le cardinal Giraud, alors clerc minoré, eut le bonheur de servir cette j)remière messe. Archevêque de Cambrai, il en parlait encore avec attendrissement :

— Jamais, disait-il, jamais je n'oublierai la ferveur extraordinaire, la vive émotion et les pieuses larmes du célébrant. Les paroles brûlantes qui s'échappèrent de ses lèvres, lorsqu'il se tourna vers l'assistance pour lui demander le secours de ses prières, produisirent un effet inexprimable. Tout le monde x^leurait... Quant à moi. ce souvenir, après si longtemps, me pénètre encore jusqu'au fond de Tàme.

Mgr de Demandolx n'avait pas été le moins impressionné.

Aux anciennes relations de famille, aux sentiments de sympathie personnelle pour l'abbé de Mazenod, s'était jointe la connaissance plus parfaite de ses éminentes vertus et de son rare mérite. Il avait pour lui plus que de l'estime : c'était de l'admiration.

Heureux d'avoir donné un tel prêtre à l'Église, il voulut se l'attacher comme collaborateur pendant ses dernières années, et lui léguer, en mourant, le fardeau de l'épiscopat.

— Jusqu'à présent, lui dit-il, vous étiez mon ami : désormais, vous êtes mon fils, car votre ordination sacerdotale me confère sur vous comme les droits de la paternité. Ne pourrais-je donc pas vous

demander le concours de votre dévouement?... Pourquoi ne demeureriez-vous pas avec moi?... Voici, pour vous, des lettres de vicaire général. Vous m'aiderez à administrer ce vaste diocèse ; vous aurez pleine liberté pour établir des œuvres et vous livrer à la prédication... Le poids de la vieillesse commence à être lourd pour moi;... vous me suppléerez;... bientôt vous me fermerez les yeux... et Dieu fera de vous mon successeur sur le siège épiscopal d'Amiens.

Cette ouverture inattendue épouvanta le nouveau prêtre.

— Monseigneur, répondit-il humblement, je ne puis que remercier Votre Grandeur de toutes les bontés dont Elle m'a comblé... mais vos propositions me confondent : comment y consentirais-je ? Mon âge, mon inexpérience, mon peu de vertu ne me permettent pas d'accepter.

Diverses fois, Mgr de Demandolx réitéra sa demande, espérant vaincre la résistance. Ces refus obstinés de son jeune ami augmentaient encore son estime.

Pour clore un débat, cependant si honorable pour lui, l'abbé de Mazenod fut obligé dinvoquer les engagements contractés avec ses anciens maîtres, et sa promesse de rentrer au plus tôt au séminaire de Saint-Sulpice, pour y occuper la chaire dont on l'avait chargé.

A ces mots, Mgr de Demandolx crut que son protégé s'était affilié à la célèbre Compagnie. Dès lors, par délicatesse, il n'osa plus insister.

L'accueil à Paris fut des plus empressés et des plus touchants.

La confiance qu'on avait pour le nouveau directeur était si grande, que la plupart des élèves, dont beaucoup étaient ses comlisciples de la veille, s'adressèrent à lui pour la confession. Il eut aussi de nombreux pénitents au petit séminaire. Là également il déploya une infatigable activité. Son double ministère fut visiblement béni de Dieu.

Sa présence, ses exhortations, ses exemples contribuèrent puissamment à maintenir à Saiiil-Su![)ice la régularité, lu piété et le bon esprit que les enfants de M. Olicr y avaient introduits. L'onlre. la discipline et les vertus cléricales continuèrent à y lleurir : le biographe de M. Kmery se plaît à le constater (i).

^ 4 Kcliaiigf (le vues et discussions amicales avec ral)lic de l'oiiiiii-.laiisou, sur le meilleur mode (Taiiosloliil pour l'é|j()i|ue troul)l<'e où Ton se lr<tu\ait alors. Le pape l'ie VII douue raisiui ;iu liitur l'undatetir des Ohiats.

Tout en s'occupant avec- /.èlc de riiiivrc si iinporlautt' tpii lui ét;iit confiée, l'abbi' de Mazenod ne se sentait pas appelé à s'y consacrer exclusivcmt'iil . La voix dr Diru If conviait à nn antn» ijtMii'c do travaux.

(I) Cf. (MisselJM. \'ir ilr M. /'//le/;/. I. II. \>. H\-.

AU GRA.VD SÉMIXAIUE DE SAIXT-SULPICE 6l

Avec son ami, labbé de P'orbin-Janson, il s'était souTent entretenu de l'avenir. Connaissant la situation religieuse de la France, il avait conçu un généreux projet : se dévouer au relèvement de la foi et de la morale chrétienne dans les villes et les campagnes par les missions populaires. Son interlocuteur goûtait ce plan ; néanmoins, les missions étrangères, principalement celles de la Chine, l'attiraient davantage.

Certes, l'abbé de Mazenod n'était pas opposé aux missions étrangères. Il le prouva bien, lorsque, dans la suite, il envoya ses Oblats dans toutes les parties du monde, sans excepter les plus lointaines et les plus déshéritées. Mais il songeait d'abord à la France, sa patrie, qui, par tant de ruines accumulées et d'institutions détruites, avec l'indifTérence religieuse des masses, était un véritable pays de missions.

Durant leurs années d'études, les deux lévites eurent, à ce sujet, d'interminables, mais fraternelles, discussions, sans arriver à se convaincre l'un l'autre.

En 1814. l'abbé de Forbin-Janson étant allé en Italie, eut le bonheur de voir Pie VII, et lui exposa ses desseins.

Le Souverain Pontife l'écouta ; puis il lui dit :

— "\^os intentions sont excellentes ; mais il est plus urgent de secourir les âmes qui nous entourent. C'est le mot de saint Paul : Maxime aiiteni ad domesticos fidei (i). La France surtout a besoin de missions pour les peuples et de retraites pour le clergé.

Très loyal, Charles de Forbin-Janson se hâta d'informer son ami de la réponse du Pape.

A ce moment, l'abbé de Mazenod, déjà retourné à Aix, se préparait à réaliser le projet, formé depuis si longtemps dans son cœur, et que le Vicaire de Jésus-Christ, avant qu'il lui en eût parlé, venait d'approuver si providentiellement et avec tant de netteté.

L'encouragement était précieux.

Dieu lui-même indiquait la voie.

(i) Gai., VI, 10.

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