CHAPITRE VII
Le Saint Ministère au pays natal
Le Missionnaire des pauvres.
Au mois d'octobre 1812, l'abbé de Mazenod était renti'é en Provence, avec la volonté bien arrêtée de se dévouer uniquement au salut des âmes les plus abandonnées.
C'était, là, sa vocation : il le sentait à ne pas en douter.
Longtemps, il lavait étudiée au pied des autels. Dans le recueillement de l'oraison, la lumière était devenue de plus en plus vive; l'appel de Dieu, de plus en plus pressant.
Son directeur de conscience, le vénérable M. Duclaux, consulté sur ce point capital, l'avait complètement approuvé.
Suivant la décision de son père spirituel, en arrivant à Aix il demanda aux dépositaires de l'autorité ecclésiastique d'avoir pour agréable qu'il n'acceptât aucun poste dans le ministère paroissial. Il les pria, en outre, de lui laisser la liberté de se consacrer entièrement au genre d'apostolat auquel Dieu le conviait.
Les vicaires capitulaires avaient résolu de lui confier un des postes les plus élevés du diocèse. Son nom. sa position <lc fortune, ses talents, sa vertu bien connue, l'avaient désigné à leur clioix.
Les sujets de cette valeur étaient si rares, à celte épo(|ue surtout !
Sa démarche les surprit et di'-rangea leurs comltinaisons. Mlle était, cependant, si désinti'-ressée, si édiliante, si surnaturelle, (pi'ils craignirent, en s'y opposant, de contrarier les desseins de la Pi-ovidence.
Pleins d'admiration pour ce nouvel apolre des pauvres, ils le bénirent avec ellusion, en lui souhaitant toutes les grâces dnnl il avait besoin pour remplir cette mission si sublime, mais si diflicilc
Difficilr : cil.' Ir serait, vu cllrl.
Les ouvriers, artisans, domestiques, gens du peuple, mendiants même, auxquels Tabbé de Mazenod désii'ait rompre le pain de la parole évangélique, dont ils étaient allâmes sans le savoir, ne fréquentaient guère les églises. Ceux qui, parfois, y mettaient les pieds, ne tiraient presque aucun profit des prédications.
Habitués, pour la plupart, à parler exclusivement le proAençal, ils ne comprenaient, du français, que quelques mots à peine. Les sermons leur semblaient donc prononcés dans une langue qui n'était pas la leur. Ils s'y ennuyaient, ou sortaient, dès qu'ils voyaient un prêtre monter en chaire. D'ailleurs, ces discours, plus ou moins dapparat, ne s'appliquaient pas à leur situation spéciale : les idées, comme les expressions, étaient trop au-dessus de leur niveau intellectuel.
Pour ces motifs, ils vivaient dans une ignorance religieuse presque absolue.
C'étaient réellement des âmes abandonnées.
Depuis longtemps déjà, l'abbé de Mazenod avait gémi sur leur état, si digne de pitié.
Plusieurs années auparavant, un orateur de renom était venu prêcher le Carême à Aix. Il affectionnait les sujets à couleurs scientifiques : la création, le déluge, etc., les présentant dans un style prétentieux, imité de Buffon, de Bernardin de Saint-Pierre, du poète Delille et d'autres auteurs romantiques à la mode. Les lettrés de l'époque se pâmaient d'aise devant ses phrases pompeuses et ses gestes élégants.
— Enfin ! disait-on, voilà ce qu'il nous faut !
On le louait dans les salons ; on l'admirait, on l'entourait.
Mais ce fut tout. Aucune conversion. Se bornant à flatter les oreilles, il aurait craint de compromettre ses succès oratoires, en troublant les consciences. Les graves devoirs de la morale chrétienne n'entraient pas dans le cadre de ses plans.
Quelques jours après ce stérile Carême, Eugène de Mazenod. alors encore laïque, eut à se rendre à Toulon pour une alTaire de famille. Dans la diligence, il rencontra l'illustre prédicateur.
On traversa le Bausset. Montrant les paysans et les villageois attroupés sur le passage de la voiture, Eugène ne put retenir cette réflexion, si naturelle de sa part :
— Que de pauvres gens ! Comme ils auraient besoin d'entendre la parole de Dieu ! Quel immense bienfait pour leurs âmes, et quelle œuvre méritoire pour vous, si, avec votre remarquable talent, vous veniez les instruire et les convertir !
— Moi ! répondit le brillant orateur avec un extrême dédain ; pour qui me prenez-vous? Savant comme je le suis, prêcher à ces gens-là ?
Allons donc ! quelque prêtre ignorant de campagne leur sui'lît. C'est bien assez pour eux !
Cette réponse émut douloureusement le pieux laïque. Il garda le silence, se rappelant que les apôtres et l'Homme-Dieu, notice Modèle, non seulement no dédaignaient pas d'instruire les petits et les pauvres, mais s'adressaient, de préférence, à eux.
— Quel signe donnerons-nous à notre maître que vous êtes vraiment le Messie ? demandaient à Jésus les disciples de Jean le Précurseur.
— Dites-lui que les malades sont guéris, les morts ressuscitent et les pauvres sont évangélisés, paiiperes evang-eJiznnliir (i).
Au jugement du Verbe incarné, l'évangélisation des pauvres était une preuve de la divinité de sa mission, plus encore que la guérison des infirmités corporelles et la résurrection des morts.
Et le Fils de Dieu, sachant combien cette évangélisation des pauvres est contraire à l'orgueil humain, ajoutait cette parole qui renferme en elle-même une si terrible condamnation : Bienheureux ceux qui n'en seront pas scandalisés (2).
Un jour donc, au mois de février de l'année i8i3, on apprit, à Aix, par un avis affiché dans toutes les paroisses de la ville, que l'abbé de Mazenod prêcherait, chaque dimanche du Carême, à l'église de la Nouvelle Madeleine, des conférences populaires, en langue provençale, destinées uniquement aux ouvriers, domestiques, gens de service, illettrés, pauvres et mendiants même.
Générale fut la stupéfaction, nous dirions presque le scandale dans les salons aristocratiques.
On avait compté sur lui pour avoir encore de ces discours académiques, dans le genre de ceux de l'orateur dont nous avons parlé. Et ce gentilhomme, délaissant les hautes classes de la société à laquelle il appartenait par sa naissance, consacrait son talent à des gens du peuple qui, certainement, n'en profiteraient pas.
Abandonner la belle littérature pour se condamner à un hmgage simple et grossier ! Renoncer aux succès llatteurs que ses qualités oratoires lui procureraient devant un auditoire intelligent et cultivé, pour ne voir au pied de sa chaire que de pauvres femmes ignorantes et des hommes en blouse ou vêtus de haillons, nélait-ce pas déraisonnable au sui)rêmc degi-é ?
Incapables dapjtrécier une résolution aussi généreuse, la plupart le blûmaient ouverteuient :
(1) M.illli., XI, ',. "),
{■2) M., XI, 0; Luc, VII, al.
— C'est une désertion ! disaient les uns. Il descend de son rang ! Il s'avilit !
— D'ailleurs, ajoutaient quelques autres, il n'aura personne : ni pauvres, ni riches.
— L'échec sera complet : on peut s'y attendre.
— Nous le regrettons pour lui et pour sa famille ! Mais aussi quelle étrange idée !...
Et les commentaires allaient leur train, rien moins que favorables.
Le clergé n'était guère plus rassuré. Quelques vétérans du sanctuaire déclaraient cette nouveauté inopportune et téméraire.
Sans se laisser ébranler, fort de l'appel de Dieu et de l'approbation de son directeur, l'abbé de Mazenod persévéra dans sa résolution.
Il avait choisi l'église de la Madeleine, à cause de ses vastes dimensions et de sa situation au centre des quartiers populeux. Les conférences étaient fixées à six heures du matin, afin que les domestiques et gens de service eussent la possibilité d'y assister.
Le premier dimanche du Carême de l'année i8i3, quand il monta en chaire, la large nef était comble d'auditeurs, désireux de l'entendre, au moins une fois. Etait-ce la curiosité qui les attirait en ce moment, ou sa réputation de science, d'éloquence et de sainteté ? On savait combien le public délicat de Paris l'avait goûté dans les célèbres catéchismes de Saint-Sulpice.
Malgré les oracles des faux prophètes, il y avait, là, et les pauvres qui franchissaient rarement le seuil des églises, et les riches qui n'y venaient jamais de si grand matin ; les uns et les autres visiblement surpris de se trouver ensemble, à cette heure surtout.
L'étonnement fit bientôt place à l'admiration, quand on eut entendu la voix de l'orateur, cette voix claire, sonore, sympathique, tour à tour suave et véhémente. Ce ne fut pas un échec, comme on l'avait redouté, mais un succès croissant.
Dès l'exorde, l'auditoire fut saisi et resta sous le charme.
Le jeune prédicateur montrait aux pauvres et aux humbles de la terre, la grandeur de leur dignité aux yeux de Dieu.
— Artisans, qu'ôtes-vous d'après le monde? s'écria-t-il dans un mouvement d'éloquence d'autant plus émouvant qu'il était plus spontané, sous l'inspiration d'une foi vive, dune charité sans limites et d'une piété captivante.
Oui! qu'ètes-vous, selon le monde, ouvriers, domestiques, cultivateurs, paysans, vous tous qui travaillez et peinez, le long du jour ?
Vous êtes, pour lui, une classe de gens voués à dépenser votre vie
dans le fatigant exercice d'un labeur obscur... exposés au mépris, parfois à l'injustice et aux mauvais procédés...
Et vous, obligés de tendre la main et de mendier une aumône pour soutenir votre chétive existence, qu'êtes-vous, selon le monde?... II vous regarde comme le rebut de la société... trop souvent, il se détourne de vous.
Mais venez, ici, apprendre ce que vous êtes aux yeux du Créateur des hommes.
Pauvres de Jésus-Christ, affligés, malheureux, souffrants, infirmes, couverts d'ulcères, vous tous que la misère accable, mes frères, mes chers frères, mes respectables frères, écoutez-moi:
Vous êtes les enfants de Dieu, les frères de Jésus-Christ, les cohéritiers de son royaume éternel, la portion chère de son héritage!... A vous, oui ! à vous le ciel ! C'est Jésus môme qui l'a dit.
L'auditoire était soulevé. D'après les témoignages unanimes de ceux qui l'entendirent, cette première conférence produisit un effet extraordinaire. Les hautes classes ne furent pas les moins touchées : elles avaient besoin de ces salutaires enseignements.
Quant au peuple, il était radieux d'avoir un orateur à lui, s'exprimant dans cette langue qui lui était familière, et se faisant, par choix, par dévouement, par amour, l'apôtre des petits et des humbles ! Et lorsqu'il songeait que ce missionnaire volontaire des pauvres était un gentilhomme riche, instruit, distingué, et dédaignant, pour venir jusquà eux, la noblesse de sa naissance, alors, c'était plus que de lenthousiasme, c'était du délire et du ravissement.
Et le peuple des rues étroites, des ateliers et des mansardes, le peuple des faubourgs et de la campagne répétait, à son tour :
— Voilà le prédicateur qu'il nous faut !
Après un tel début, personne ne douta plus ilu succès.
Les dimanches suivants, le concours fut énorme. La vaste église ne suffisait plus à contenir la foule. On s'y pressait, on s'y entassait.
Devant cette afiluencc, le saint missionnaire sculil de son cœur déborder la reconnaissance :
— Que Dieu soit béni, frères bien-aiinés !... En considérant le peu dhabitudc (juc j'avais de la langue provenraUv je craignais, imi tonimen<.ant, qu'il n'y eût, là, un obstacle au bien que je voulais vous faire. . . Désireux, néanmoins, de vous être utile. Je mis toute ma eonlianee <laii-> le .Seigneur, et mon espc-i'ance n'a pas vii- I i-onipce. . . La Joie «pie J en éprouve est si pi-fd'onde, (pie je ne piii'- nreiupr-cliei' île \ ou-- la
manifester. Appelé par ma vocation à être le prêtre des pauvres, au service desquels je voudrais employer ma vie entière, je ne saurais être insensible, en voyant votre assiduité à venir m'entendre.
On ne se contenta pas de l'écouter ; on se laissa convaincre. Ses prédications brûlantes furent aussi fécondes en fruits de salut que le souhaitait son zèle dévorant. Non seulement il fut le prédicateur des pauvres, il fut aussi leur confesseur. Tous accouraient en foule déposer dans son âme sacerdotale le fardeau de leurs fautes, et en recevoir le pardon.
Les engendrer à la grâce et les réconcilier avec Dieu, n'était-ce pas la plus douce récompense, l'unique qu'il ambitionnât?
Bonheur immense pour le cœur d'un apôtre!... bonheur inoubliable pour celui qui l'a, une fois, goûté !
§2 Œuvre de préservation pour la jeunesse. Soin des prisonniers.
L'empereur ayant réservé à l'Université le monopole de l'enseignement à tous les degrés, les jeunes gens n'étaient que trop exposés, à cette époque, à perdre la foi dans les écoles de l'Etat. La plupart des professeurs, athées ou inditTérents, ne cachaient pas leur matérialisme et leur impiété. C'était pour les croyances et les mœurs des élèves un péril de chaque jour.
Aussitôt après le Carême de i8i3, le dimanche du Quasimodo, 25 avril, l'abbé de Mazenod, que son zèle infatigable portait vers toutes les âmes abandonnées, réunit dans un local comprenant des salles assez vastes et un jardin, quelques élèves du collège Bourbon. Il leur adressa une instruction courte, mais substantielle et intéressante, présida leurs jeux, et les invita à revenir le dimanche suivant, en amenant plusieurs de leurs condisciples.
h' Association ou Congrégation de la Jeunesse catholique était fondée.
Le succès dépassa toutes les espérances.
A chaque réunion, les jeunes gens arrivaient plus nombreux. Bientôt ils dépassèrent la centaine, et leur chiffre monta ensuite jusqu'à trois cents.
Le règlement tracé par leur directeur est vraiment le code de la perfection pour un adolescent restant dans le monde, et désirant s'y conserver pur. L'abbé de Mazenod, en etfet, ne voulait pas seulement en faire de simples chrétiens se contentant d'éviter les graves écarts ; mais il les forma à la solide piété par la réception très fréquente des
saci-ements de Pénitence et d'Eucharistie. Aussi, parvint-il à obtenir le résultat qu'il s'était proposé : avoir à Aix un noyau de jeunes gens très pieux, qui, par leurs exemples et le contact de leur vertu saintement contagieuse, arrêteraient le mal que d'autres causaient par l'étalage de leurs vices. La plupart de ses congréganistes se destinant aux carrières libérales, l'influence salutaire qu'ils exerçaient déjà, grandirait à mesure qu'ils occuperaient des situations en vue dans la société.
Cette atmosphère de piété fit éclore, dans quelques-unes de ces âmes, les germes de vocation à un genre de vie plus parlait, que Dieu avait déposés en elles. L'abbé de Mazenod eut la consolation d'en diriger plusieurs vers l'état ecclésiastique et vers l'état religieux.
En même temps, il se constitua l'aumùnier volontaire des malheureux frappés par la justice humaine. Presque quotidiennement il les visitait dans les prisons. Il s'appliquait à les instruire de leurs devoirs religieux, afin de leur apporter la plus précieuse des consolations et leur apprendre à utiliser leurs peines pour leur salut éternel.
Par ses soins, un changement notable s'opéra dans ces êtres dégradés. lien convertit plusieurs qui, condamnés au dernier supplice, eurent, grâce à sa charité, le bonheur de mourir dans des sentiments admirables de foi et de repentir. Il les accompagna, lui-même, jusqu'au lieu de l'exécution.
Quoique très actif à Aix, son ministère ne s'y bornait pas exclusivement. Dès l'année i8i3, le futur Fondateur des Oblats alla prêcher des retraites et des commencements de missions dans les petites villes de la campagne. Ainsi, avant les travaux apostoliques qui auraient bientôt un si grand retentissement, il essayait ses forces, étudiait le terrain et se préparait au combat.
§ 3 Dévouement héroïque pour les pestiférés. Aux portes Ju tombeau.
A la suite eles sanglantes défaites de Napoléon cjuc le courroux du Ciel poursuivait, les armées alliées envahirent la France, et beaucoup de prisonniers de guerre furent envoyés aussi loin que possible du théâtre des opérations. On les entassa dans les cités du Midi. .\ix rcrut, pour sa i)art, des centaines d'Auti"icliiens ; mais, le local é-tant insuffisant, une teri-ible épidémie se déclai-a parmi eux : le lyplius.
Dès les premiers jours, l'aumônier, le médecin et le concierge de la casei-nc où cc^s soldats étaient enfermc-s, lurent atteints et succombèrent.
Ne consultant ([ue son zèle, rabhi' «le Ma/enod courut là <»ii le
danger pressait le plus, et se consacra au salut des pestiférés. Le jour et la nuit, au chevet de ces malheureux, il les consolait, les encourageait, les préparait au redoutable passage et leur conférait les derniers sacrements.
Exercer le ministère sacré dans de telles circonstances, c'était s'exposer à la mort. Il ne tarda pas à éprouver un malaise indéfinissable qui lui rendait le moindre travail extrêmement pénible. Il n'en continua pas moins à prodiguer aux infirmes les secours spirituels et temporels. Il se serait cru coupable en s'arrètant avant épuisement total ; mais, terrassé bientôt par une fièvre violente, il dut s'avouer vaincu.
Obligé de s'aliter et persuadé que, comme tant d'autres, il ne se relèverait plus, il voulut, encore une fois avant de mourir, ofl"rir le Saint Sacrifice. Le lo mars 1814, au prix d'efibrts inouïs, il célébra cette messe qu'il i^ensait être la dernière, et unit l'oblation de sa vie à celle du divin Crucifié !
Le lendemain, son état s'aggrava tellement que l'inquiétude remplit le co^ur de ses proches. Toute illusion s'évanouissait. Après quatre jours, il demanda lui-même le Saint Viatique et rp]xtrême-Onction.
Mourrait-il à la fleur de l'âge, victime de son amour pour les âmes?
Humainement, aucun espoir. Cette affligeante nouvelle, répandue en ville, y jn-oduisit une profonde émotion.
Les membres de l'Association de la Jeunesse catholique surtout en furent consternés : ils perdaient plus qu'un ami ; ils perdaient un père.
Ayant appris, au collège, que leur directeur allait être administré, ils quittèrent la classe, et se précipitèrent vers l'église de Saint-Jeande-Malte. Un cierge à la main et les larmes aux yeux, ils accompagnèrent le Saint Sacrement jusqu'à la demeure de celui qui les avait entourés d'une aflection si paternelle. Sur leurs visages empreints de la désolation la plus amère, on lisait ce qui se passait dans leur cœur, en ce moment si solennel et si triste.
Leur exemple et les sentiments de respect que tous professaient pour l'abbé de Mazenod amenèrent une affluence extraordinaire de fidèles à cette impressionnante cérémonie. Riches et pauvres souffraient d'une commune douleur.
Quelques privilégiés furent admis dans la chambre. L'état dans lequel ils le trouvèrent était de nature à enlever toute espérance à ceux qui en auraient eu encore un peu.
En présence de la Sainte Eucharistie, il avait essayé de prononcer quelques paroles inspirées par sa foi ardente : on n'entendit que des sons inarticulés. La mort était là, guettant sa proie.
L'eftVoi fut à son comble, lorsqu'on sut, deux ou trois heures après, que l'agonisant n'avait plus sa connaissance.
Ses cliers enfants, les congréganistes, en furent épouvantés ; mais gémir et pleurer n'était pas assez pour eux : ils voulurent faire violence au Ciel, priant et suppliant Dieu de leur rendre ce guide éclairé, ce père tendre, que la science humaine s'avouait impuissante à leur conserver.
Aussitôt, ils commencèrent plusieurs neuvaines, auxquelles ils conjurèrent leurs parents de prendre part. Chaque matin, on offrait le Saint Sacrifice à cette intention, et ils y assistaient. L'argent destiné à leurs menus plaisirs, était converti par eux en honoraires de messes et en aumônes. Le soir, au sortir de la classe, ils sassemblaient encore dans l'église.
Conscients du bien opéré dans leurs fds par le zèle apostolique de l'abbé de Mazenod, les pères et mères joignaient leurs supplications à celles de leurs enfants.
Dieu se laissa toucher par tant de larmes et de prières ferventes.
Contrairement aux prévisions de la science, le mal s'arrêta, et le danger de mort disparut. La santé, néanmoins, ne revint qu'après une convalescence lente et laborieuse.
Le 3 mai seulement, fête de l'Invention de la Sainte Croix, labbé de Mazenod eut assez de forces pour remonter à l'autel. Ses cliers congréganistes et une foule compacte assistaient à cette première messe de celui que l'on regardait comme un ressuscité.
Les paroles prononcées, api-ès l'évangile, par cette voix doutretombe, tirèrent de tous les yeux des larmes de joie, de gratitude et de filial amour.
— Je sais, disait-il, ce que je vous dois, chers enfants. A vos prières j'attribue ma guérison. Comment donc ne pas vous remercier en vous rappelant combien sont infinies les bontés et les miséricordes du Seigneur envers ceux qui se confient en Lui ?
Plus tard, pensant à cette circonstance de sa vie, Mgr de Mazenod répétait parfois, sur un ton de regret et de mélancolie touchante :
— Ces chers enfants m'ont arraché au ciel ! J'étais pi-ét. alors ! Que ne suis-je pas mort de ce typhus contracté, au chevet des malados, dans l'exercice du minist
«•re sacre
Quelque gi-ands que lussent ses mérites, la mesure n'en était pas encore pleine. De toute éternité. Dieu l'avait pre'dcstiné à une plus sublime et féconde mission : celle d'enrichir Tlinlise d'une l;miille d'api.lpcs (|ui porteraient sous lous les clinials et itis([M';ui\ exlrcmité-s
LE SAINT MINISTERE AU PAYS NATAL Jl
du monde, avec l'étendard de la croix triomphante, la lumière et les grâces de l'Evangile aux âmes les plus abandonnées.
L'heure sonnait pour la réalisation de ce dessein de Dieu.
Ce qui avait précédé n'était, dans les vues de la Providence, quune préparation à cette œuvre capitale.
Aix. Extrémité du i;ranil Cours et ancien Carniel.
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