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CHAPITRE PREMIER L'Entrée en Communauté

25 janvier 1816

§ 1 Besoin de collaborateurs pour les missions populaires.

Retourné à la santé, labbé de Mazenod n'eut qu'un désir : consacrer entièrement à la gloire de Dieu et au salut des âmes ces forces si miraculeusement rendues.

Ses prédications recommencèrent à la Madeleine devant des foules de plus en plus nombreuses. Son confessionnal, constamment assiégé, le retenait de longues heures. La Congrégation de la Jeunesse catholique se développait chaque jour, et le bien qui en résultait était immense. Il l'avait associée aux institutions similaires de Paris, Grenoble, Avignon, Marseille, etc. Grâce à cette prévoyante mesure, ceux de ses enfants qui, momentanément ou d'une manière définitive, quittaient la ville d'Aix, n'étaient pas dépourvus, au loin, de compagnons sûrs et de guides éclairés.

Ces travaux ininteri'ompus d'un ministère sans cesse croissant avaient placé l'abbé de Mazenod hors de pair dans la vénération publique.

Mais son zèle insatiable l'entrauiait déjà au delà de l'enceinte de la cité. A l'invitation des curés du voisinage, il distribuait fréquemment le pain de la parole divine à leurs paroissiens. En contact avec les populations rurales, il acquérait une connaissance étendue et profonde des besoins spirituels des pauvres habitants des campagnes.

Au château de Grans, près de Salon, propriété de sa grand'mère maternelle, et où il se reposa quelque temps durant sa convalescence ; au château de Saint-Julien, près les Martigues, appartenant également

aux Joannis ; dans sa terre de Saint-Laurent-dvi-Verdon : partout, en un mot, il avait constaté, avec une poignante douleur, l'ignorance des paysans au sujet des vérités fondamentales de la toi, leur oubli des pratiques religieuses, et les désordres moraux qui en résultaient.

Le moyen de remédier à la gravité de cette situation?... Ah ! s'il avait eu auprès de lui quelques jeunes prêtres embrasés du même feu, avec quelle joie il les aurait entraînés à la conquête des âmes !

Isolé parmi les siens, comment s'y prendre ?

Sa formation en dehors de son pays natal avait eu de précieux avantages. Elle l'avait mis en relation avec les ecclésiastiques les plus distingués de France : elle avait eu aussi des inconvénients dont il regrettait les conséquences fâcheuses.

Malgré son incomparable vertu, on le considérait presque comme étranger dans son diocèse d'origine. Parmi les membres du clergé y occupant les différents postes, aucun qui fût son condisciple. Si la plupart l'estimaient comme un saint, nul n'était pour lui un de ces amis d'enfance auxquels on peut tout dire, et sur lesquels on peut aveuglément compter.

Et. cependant, pour cette œuvre des missions populaires à laquelle Dieu l'appelait, il avait besoin de collaborateurs. Groupés autour de lui, ils habiteraient sous le même toit et vivraient de la même vie. A cette condition seulement s'établirait entre eux l'unité de vues, de tactique et de méthode qui, perfectionnée par l'expérience, assurerait le succès.

Devait-il donc entreprendre une fondation?... Dans ce cas, que de difficultés et de soucis!... Que d'incertitudes dans l'avenir!... Ne seraitce pas témérité ?...

D'autre part, si le Ciel lui demandait cet acte de dévouement, avait-il le droit de se soustraire à cette obligation redoutable?...

Puis, n'entendait-il pas une voix intérieure lui répéter avec instance ces consolantes paroles :

— Ne crains rien ! Le Seigneur sera là. Il te conduira lui-même, et ne t'abandonnera point ! Noli tiinere, nec païens ! Donnnus ipse est diiclor tuas, nec derelinquet te... Ipse erit teciim (i).

(i) Dculer., xxxi, G, 8.

L ENTREE EN COMMUNAUTE 'jO

% 2 "Les propositions de l'abbé de Torbin-Janson.

Au milieu de ces perplexités, il reçut une lettre d'un de ses plus chers condisciples de Saint-Sulpice.

— Après la décision du Pape, lui écrivait labbé de Forbin-Janson, aucun dissentiment ne saurait persister entre nous, sur le mode d'évan- Sfélisation à choisir. Pie Vil vous a donné raison. Je renonce à la Chine pour me consacrer à la régénération de ma patrie. Je travaille donc à former une compagnie d'hommes apostoliques sous le titre de Société des Missions de France. Venez ! Unissons nos elTorts. Nous réaliserons ensemble les projets dont nous avons si souvent causé durant les années de notre séminaire. Vous le voyez, je me range complètement à votre avis. De votre côté, ne tardez plus à vous rendre à mes appels.

A plusieurs reprises, en elTet, Charles de Forbin-Janson lavait invité de la manièrejla plus engageante à se joindre à lui.

Bien des fois aussi, cette solution s'était présentée à l'esprit de l'abbé de Mazenod comme la plus simple et la plus naturelle.

Pendant sa maladie même, cette pensée l'avait poursuivi et presque obsédé. Dans son délire, il s'imaginait voir à ses côtés cet ami qu'il tutoyait et qu'il nommait son frère. Avec lui. il parlait encore de ce dessein, élaborait des plans, les discutait...

Mais, depuis, en y songeant à tête reposée, il ne pouvait se dissimuler que, malgré ses qualités brillantes d'orateur et son infatigable activité, Charles de Forbin-Janson manquait de cette modération et de ce calme indispensables pour asseoir solidement une œuvre de cette importance. Leur commun père spirituel, le vénérable M. Duclaux, par une lettre le confirma dans ses appréhensions.

— Je serais charmé pour notre ami Charles, lui écrivait-il, que vous eussiez une entrevue avec lui, parce que personne ne le connaît mieux que vous et ne sera mieux écouté. Conjurez-le d'être plus sédentaire, de prendre le temps pour étudier, et de ne se livrer au ministère extérieur que lorsqu'il se sera bien rempli de toutes les notions nécessaires...

Ces conseils avaient leur raison d'être. L'abbé de Forbin-Janson ne tenait pas en place. Vicaire général de l'archevêque de Chambéry, il trouvait les limites d'un diocèse, quelque vastes qu'elles fussent, trop étroites pour son besoin inné d'expansion. Toujours en courses, il était allé prêcher non seulement dans diverses villes de France, mais jusqu'en Suisse, à Genève, Nyon, Fribourg, Lausanne, etc.

Avec son expérience et son suprême bon sens, M. Duclaux jugeait

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que ce zèle exubérant n'était pas assez suivant la sagesse. Craignant que son bouillant élève ne fût entraîné, par sa mobilité extrême, dans des démarches inconsidérées, il priait et suppliait l'abbé de Mazenod d'intervenir auprès de lui au nom de l'amitié, pour régler, endiguer et diriger cette activité débordante (i).

Pour le moment, l'entrevue conseillée par M. Duclaux n'était guère possible.

Avec l'impatiente ardeur qu'il apportait à ses entreprises, l'abbé de Forbin- Janson voyageait fiévreusement du nord au midi et de lest à l'ouest, pour recruter son personnel.

— Je me fais fort, disait-il, d'avoir bientôt trente sujets de premier ordre. . simplement pour commencer...

— Trente sujets de premier ordre ! écrivait à ce propos le supérieur du séminaire des Missions étrangères de Paris à l'abbé de Mazenod ; trente sujets de premier ordre, ce n'est pas chose facile à rencontrer!...

Mais Charles de Forbin-Janson ne doutait de rien. 11 voyait déjà réalisé ce qu'il voulait si vivement.

Souhaitant de plus en plus recevoir l'adhésion de son meilleur ami, il lui adressa, le 11 janvier i8i5, de nouvelles et plus pressantes instances :

— En même temps, lui disait-il, je vous envoie un petit paquet contenant l'abrégé de nos statuts, lesquels vont être ap[)rouvés par le gouvernement. J'y ai joint un précis de mon audience du Roi et le projet de Mémoire que je lui présenterai... L'œuvre doit s'étendre dans la France entière, et nous formerons sous peu un établissement à Aix... J'ai toujours cru que vous feriez un excellent supérieur pour celte maison, comme aussi pour celle de Marseille... Dans quinze jours ou trois semaines, nous entrerons en communauté, à Paris. Nous avons déjà une dizaine d'hommes vraiment remarquables par leurs talents et leur éminente [)iété. Une vingtaine tl autres du même méi-ite s'annoncent... Et vous, quand vicndrez-vous ? Je vous attends.

Les Missions de France ne s'accordaient-elles pas complètement avec les as])irations apostoliques de l'abbé de Mazenod? Pourquoi donc résisterait-il davantage à des propositions si attrayantes?

La Providence ne lui oirrail-ellc pas ce moyen dt-N angt'Iiser les

(i) I/iiifliiciice salulairc cl ooiistaiitc <le labln- di- Ma/oiiod sur l'al)bt'" do Kdibiii-.Iaiisoii est alleslrc aussi eu teruios foiiucls par riiislnrii'ii dt- colui-ci : « Paruii les aiuis de <',liarlcs, «lil-il, cilous |)ar-dcssus tous I']u;,à'U(' de Ma/euotl. (^et autre cnfaut de la l'roveuee éuiiurée était sou aiué pai- i'àp'. le caraelère et les saiutes œuvres. Il rcsid son an^a ij^nrclien JiiS(iii'an tlcrnù-r soiijnr. » l'hilpiu <!(• lUvière, Vie de Mgr di- Fnrhin-Janson, iu-.S'\ l'aris, iS«)j, liv. I. eliap. m. p. "i n,|.

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