CHAPITRE II
Les premiers coups de filet
Préparation immédiate à la vie apostolique.
— Suivez-moi, avait dit un jour le Fils de Dieu à Pierre et à son frère André, sur les bords du lac de Génésareth ; suivez-moi, et je vous ferai pêcheurs d'hommes.
Cette magnifique promesse s'est réalisée à travers les siècles, en ceux qui, animés de l'esprit apostoHque. ont tout abandonné pour suivre Jésus. Les Missionnaires de Provence n'avaient pas encore laissé leur pays : l'heure de ce sacrifice sonnerait bientôt ; mais ils avaient déjà quitté leur milieu familial.
En voyant leur nombre augmenter, et en constatant aussi combien misérable était leur installation, M""' de Mazenod renouvela ses olTres. Bienfaitrice insigne du séminaire de Saint-Sulpice, auquel elle envoyait, chaque année, des approvisionnements considérables des produits du Midi, pourquoi ne serait-elle pas aussi la providence visible des ouvriers évangéliques réunis autour de son fils, et qu'elle chérissait comme ses enfants ? Quel bonheur pour elle de les recevoir à sa table ! Elle se proposait de les soigner en vraie mère, et de contribuer par sa sollicitude à leur rendre les forces dépensées dans les rudes labeurs de l'apostolat.
L'abbé de Mazenod avait déjà, bien des fois, refusé ces offres généreuses. Ses compagnons se persuadèrent comme lui, que, pour répondre parfaitement à leur vocation et attirer la grâce de Dieu sur leurs travaux, ils devaient renoncer aux aises delà vie, et pratiquer la pauvreté, à l'exemple du divin Rédempteur.
A ces conditions, il leur serait permis de compter, sans mesure, sur les bénédictions du Père qui est au ciel.
Ils refusèrent donc, eux aussi.
M""^ de Mazenod en fut désolée, et à grand'peine se résigna.
Rappelant, plus tard, avec une douce joie, le souvenir de ces commencements si humbles et si édifiants, ils aimaient à redire :
— Nous préférions, de beaucoup, les maigres portions de légumes mal cuits que le supérieur nous distribuait de ses mains vénérables, aux dîners confortables que M "" de Mazenod aurait désiré servir à son fils et à ses compagnons.
Ces paroles font allusion à un supérieur. Les Missionnaires déjà en avaient un. Quel était-il?
Dès l'arrivée des absents, l'abbé de Mazenod s'était préoccupé d'assurer, par le choix d'un supérieur, l'unité de direction dans la Congrégation naissante. Sans un supérieur, une association serait un corps sans tète, une armée sans général, un vaisseau sans pilote. Elle n'aurait qu'une vie apparente, et, condamnée par avance à une prompte désagrégation, elle marcherait aux abîmes.
Tout désignait le Fondateur pour cette charge. Il la déclina avec autant de fermeté que de modestie, exigeant que l'on procédât à une élection régulière. Cet acte si important fut précédé de plusieurs jours déjeune et de prières, pour obtenir les lumières d'En-Haut.
Dune voix unanime et spontanée, le P. de Mazenod fut proclamé supérieur par ses compagnons, malgré les objections qu'il leur opposa.
— Je crois, disait plus tard l'un d'eux, que nous nous serions immédiatement séparés, si la chose s'était passée autrement.
Formant désormais une communauté constituée dans ses organes essentiels, ils se plongèrent dans la retraite, pour se préparer par le recueillement à l'œuvre de Dieu.
Comme celle des apôtres au Cénacle, cette retraite dura dix jours.
Missions de Grans, de Tuveau, de Marignane et de Mouriès.
A trente kilomètres environ à l'ouest d'Aix. non loin de Salon, Grans, petite ville de mille à douze cents ànies, élève ses maisons blanches. Les Joannis y possédaient un château. Ce n'est pas pour ce motif que les Missionnaires de Provence dirigèrent, d'abord, leurs pas de ce côté ; mais parce que les habitants, vu leur extrême ignorance des vérités du salut et leur grossière impiété, étaient de ceux (|ui avaient le plus besoin de secours spirituel. La foi y semblait absolument éteinte. On n'y prononçait le saint iioni de Dieu que p(»ur le blasphémer de la manièi-e la plus oulragcantiv Les cnlunts tu\-inémes contractaient cette déplorable coutume.
Dans le courant de l'année, le curé- n'y ( onlVssait pas deux hommes. Les femmes et les jeunes filles ne se présentaient pas davanla-e au
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sacré Tribunal. Si le clergé avait fermé léglise, personne n'aurait protesté, car très rares étaient ceux qui assistaient parfois aux ofQces, et la moitié des gens n'y mettaient plus les pieds depuis un quart de siècle.
L'annonce de la mission nexcita donc aucun enthousiasme. Les messagers du Seigneur furent accueillis par les uns avec indifférence, par les autres avec des sarcasmes et des malédictions. Mais bientôt tout changea de face.
L'ouverture avait eu lieu le dimanche de la Septuagésime. Dès le surlendemain, l'ébranlement fut tel qu'on prévit, dès lors, un succès des plus extraordinaires. Trois heures d'exercices chaque jour ne lassaient pas les auditeurs.
Les confessionnaux des quatre Missionnaires étaient assiégés dès trois heures du matin. Le froid excessif n'empêchait pas l'église d'être envahie avant l'aurore. La parole ardente des prédicateurs subjuguait ces cœurs jusque-là si indociles à la grâce. Des hommes qui, auparavant, n'auraient pas sacrifié cinq minutes pour entendre la messe aux fêtes les plus solennelles, restaient des journées et une partie des nuits auprès des confessionnaux.
C'est peu d'affirmer que les Missionnaires confessaient du matin au soir : ils le faisaient aussi du soir au matin. Ils demeurèrent plusieurs fois au Tribunal de la pénitence jusqu'à vingt-huit heures de suite. Cela paraîtrait incroyable, si des témoins oculaires ne l'avaient attesté.
Pour satisfaire aux désirs unanimement exprimés, il fallut prolonger les saints exercices pendant cinq semaines. Le blasphème disparut : les ennemis se réconcilièrent ; les injustices furent réparées, les unions illégitimes bénies. La paroisse redevint chrétienne.
Cet éclatant succès tenait du miracle.
Non seulement les effets furent prodigieux, mais durables, et ils eurent au loin un immense retentissement. De toutes parts, les regards se tournaient vers ces Missionnaires de Provence, encore inconnus la veille, et qui soulevaient une population entière par leur zèle, leur dévouement et leur parole apostolique.
L'œuvre de Dieu commençait sous les plus heureux auspices. Ces débuts si encourageants étaient pleins de promesses.
Peu de temps après, les Missionnaires se rendirent à Fuveau. Cette ville comptait alors plus de deux mille habitants. Elle est située à vingt kilomètres au sud-est de la capitale de la Provence, au centre d'un bassin houiller assez étendu. Mineurs pour la plupart, les hommes, piliers de cabaret et blasphémateurs effrénés, n'avaient de catholique
que le haptôme. Les feinines et les enfants ne valaient guère mieux.
Or, (l('s l'ouverture, léglise, auparavant toujours déserte, se trouva trop petite. On s'aperçut vite que la grâce coulait à Ilots et assouplissait, à vue tl'o'il, ces caractî-res juscjue-là si revOchcs. Les mineurs disposaient leur travail de manière à ne i)erdre aucune instruction. Les domestiques et les autres personnes obligées de gagner leur pain à la sueur de leur front les imitaient. Les ouvriers, qui ne pouvaient se confesser le jour, accouraient après leur repas du soir. Pour eux, les ministres du pardon restaient jusqu'à minuit au Tribunal de la [)énitence, où ils reparaissaient, le lendemain nKiliii. dès trois heures et demie.
Labeur au-dessus des forces liuuiaines !... Les ajxHres de ces âmes abandonnées ne prenaient presque pas de sommeil !...
Gomme si ces fatigues n'étaient pas assez écrasantes, des multitudes, émues par ce qu'on leur racontait, aflluèrent de cinq à six kilomètres à la ronde : de Gréasque, de Saint-Savournin, etc. L'édifice étant déjà comble, elles se pressaient devant la porte largement ouverte. De là, elles écoutaient dans le plus profond silence les prédicateurs, et tâchaient de saisir le plus île détails possible des cérémonies imposantes qui se déroulaient dans le saint lieu.
Elles stationnaient immobiles des heures entières, désireuses d'entrer. Déception ! Même la nuit, jtoint de place. Les Missionnaires les prièrent donc de patienter dans leurs localités respectives, leur promettant d'y aller après la clôture. Ils y eurent aussi des séances de vingt-quatre heures consécutives au confessionnal, ne le quittant que [)Our un rapide et ti'ès frugal repas. La communion générale exigea une heure et demie, (juoitpie disti-ibuée [)ar plusieurs prêtres.
Quelle transformation ! Le vice exécrable du l)las|dième fut radicalement extirpé, et h's honunes ne s'abordaient que j^ar ces p;iroles : « Loué soit éternellement Jésus-Ghrist ! » Gette invocation se lisait sur les portes.
Tout un peuple, renon»;ant à ses égarements, donnait aux pays d alentour rexemjjle des praticjues religieuses.
Ges merveilles se l'enouvelèrent à Marignane, ville de deux mille Ames, située au sud <lu d<''|)artement îles Mouches-. lu-Uhr>ne. sur les bords de l'étang de lierre. Les Pères de Mazeno<l. Mie. Deblieu et
Miiiiiiier. riieiiiiiiriit agri'gf à la .S<»cict<'', y prèihèreiil um- niissiiui <1 un mois. Lr^ habitants, foi-tuiits sous le rapport des bi(<ns de la terre, avaient, coninn' tant d. autres, à cette <''po(|iie. ouidié les «levoirs du elin'tien. Leiii-s nio-iirs l'-taienl lort relà<h«'i's.
La encore, le temple -^e trouva \ile insiillisaMt. Bien des geU'^. ne
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pouvant y pénétrer, assistaient du dehors. La population s'ébranla, et le mouvement se communiqua jusqu'à Gignac et à Saint- Victoret, d'où l'on venait nonobstant la distance.
Même empressement autour des confessionnaux, et le jour et la nuit.
Plus de cinq cent cinquante femmes s'agenouillèrent à la Table sainte. Les hommes, à eux seuls, remplirent l'église aux exercices qui leur étaient spécialement réservés. Avec l'attention la plus soutenue ils écoutaient les prédicateurs, quelque longs que fussent les sermons. Beaucoup, cependant, ne s'étaient pas confessés depuis cinquante ans et plus.
Le dimanche fixé pour leur communion générale, très peu manquèrent. Admirables de recueillement, les yeux baignés de douces larmes, ils s'avancèrent avec ordre, sans la moindre confusion, malgré leur nombre considérable, comme s'ils avaient accompli fréquemment cet acte que la plupart, même des octogénaires, ne faisaient que pour la première ou seconde fois.
Que de chemin parcouru en si peu de temps !
Des jeunes gens, dissipés ou débauchés jusqu'alors, parce qu'ils n'avaient jamais goûté par une expérience personnelle les charmes ineffables de la vertu, se montraient par leur ferveur les émules des vieillards à cheveux blancs. Ceux-ci, du plus profond de leur àme, se réjouissaient d'avoir été retirés, au déclin de leur existence, des voies de la damnation.
Presque immédiatement après cette mission aux résultats si magnifiques, commença celle de Mouriès, paroisse de dix-huit cents habitants, à cinquante kilomètres au nord-ouest d'Aix, entre Salon et Arles.
Nous nous abstiendrons d'un récit qui, par d'inévitables répétitions, deviendrait fastidieux. Notons seulement que, si ce lurent les mêmes fatigues excessives, ce furent aussi les mêmes triomphes.
Evidemment Dieu voulait l'entreprise et la bénissait. De tous côtés se multipliaient les demandes.
— Vous êtes le vingt-deuxième qui nous appelez, et nous ne sommes que quatre, écrivait le P. de Mazenod au chanoine Arquier. curé de l'importante paroisse de Saint-Reiny.
L'un d'eux, en efl'et, devait résider à Aix pour le service de la chapelle et le maintien des œuvres.
— Oh! ajoutait le vaillant apôtre, comme il m'est dur de ne répondre à tant d'instances que par îles vœux et des promesses éloignées! C'est un crève-L'iinn* continuel... Mon ambition serait de grouper assez
de soldats pour attaquer Tcnfcr simultanément sur cliaque point! Que le Seigneur inspire à beaucoup le désintéressement indispensable pour un travail aussi écrasant!...
Dans une autre circonstance, il disait :
— On nous réclame en cent endroits. Quand nous serions vingt, nous ne suffirions pas à la besogne !... Je renvoie les requêtes au bon Dieu. Espérons qu'il les visera un jour.
Devant cette moisson d'âmes qui se levait abondante, de son cœur attristé montait jusqu'à ses lèvres la plainte du Sauveur des hommes : Messis qiiideni inuJla, operarii aiitem pauci !
Avec quelle ardeur il suppliait le Ciel de lui envoyer des auxiliaires !
Pieuses industries du zèle.
Quelle était la cause, secrète ou manifeste, de si merveilleux résultats ?
D'abord, la grâce ; puis, la sainteté i)ersonnelle et le dévouement héroïque ; enfin, la méthode employée.
Dans la guerre contre le démon, en vue de la conquête des âmes, il est une stratégie à suivre, comme dans la guerre contre les rois de la terre, en vue de la conquête des citadelles ou des ])rovinces convoitées.
Une mission comporte tout un ensemble de mesures soigneusement conçues et savamment combinées, pour saisir les foules dès le commencement ; les tenir constamment en haleine ; les intéresser en les instruisant ; les convaincre, les émouvoir : en un mot, s'en rendre maître pour les amener finalement, non pas seulement au pied de la chaire, mais au confessionnal et à la Table sainte, aj)rès une sincère conversion.
^'oici comment procédaient le P. de Ma/enod et ses compagnons.
L'arrivée des Missionnaires ne devait ]»oint passer inaperçue. A cet événement la population elle-même, autant (jue possible, assistait. Pasteur et fidèles allaient, en procession, à la rencontre des messageis du Seigneur. Ceux-ci, à genoux, vénéraient la croix (|ue le curé leur présentait. Le supérieur la recevait avec respect, la baisait. \.\ faisait baiser à ses colhiborateurs, et, avec elle, bénissait le peuph'.
On rej)renait abu-s le chemin i\{' la paroisse, au cliiiiit «les Utaiiies des saints et du canticpie O/i f mission tant dcsircr ! Hcaucoup suivaient, mus pai* hi curiosilt'-. Ils entraient dans l'é-glise, scubMiienl « pour voir », et avec le dessein, plus nu moins arrêti-, de n y point reparaître.
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Le supérieur montait en chaire pour le discours d'ouverture. Sa parole, tour à tour persuasive et véhémente, livrait les premiers assauts. Après la bénédiction du Très Saint Sacrement, un des Missionnaires donnait les avis : moyen habile de répéter brièvement, en d'autres termes, les vérités déjà exposées, et de convier les gens pour le lendemain.
En sortant, la plupart se disaient in petto :
— C'est plus intéressant que je ne pensais. Je reviendrai. Ce n'est pas que je veuille me confesser. Oh! non. Me confesser, moi!... Par exemple!... On en parlerait longtemps dans le pays!... Après tout, écouter n'engage à rien!
Sans doute, ils ne s'engageaient à rien. Mais, heureusement pour eux, ils ne s'apercevaient pas que, déjà dans l'engrenage, ils seraient bien malins s'ils réussissaient à s'en tirer.
Le soir môme, commençaient les visites.
Médiocrement agréables, elles étaient considérées comme essentielles, car elles mettaient les INIissionnaires en contact immédiat avec ceux qu'ils se proposaient d'évangéliser. Ils frappaient à toutes les portes, même là où ils prévoyaient un accueil plutôt froid. Invités personnellement aux réunions, les plus indifférents se montraient parfois touchés de cette attention délicate.
La mission durait de quatre à six semaines, selon le chiffre de la population. Il y avait, chaque jour, une réunion, le matin de bonne heure, et une autre, le soir. Quelquefois davantage.
Le matin, d'abord, prière en commun; puis, chant d'un cantique; ensuite, instruction, messe, bénédiction du Saint Sacrement, et cantique de sortie.
Programme analogue, le soir.
Ces prédications étaient moins des discours que des entretiens familiers, nets, précis, captivants. Présentées dans un enchaînement logique, d'où naissait la conviction, les vérités religieuses pénétraient l'intelligence de clartés bienfaisantes ; elles suscitaient, au plus intime de la volonté, des émotions victorieuses, à tel point que toute résistance devenait finalement presque impossible. La simple assiduité aux exercices assurait, le plus souvent, le triomphe de la grâce.
On prêchait sur la nécessité de la prière, le salut, le péché mortel, les commandements de Dieu et de l'Kglise. Chacun d'eux fournissait le sujet d'un sermon spécial ; parfois même de plusieurs, selon les vices les plus répandus dans la paroisse : blasphème, violation du saint jour du dimanche, médisances, calomnies, faux témoignages, etc. A cet
enseignement doctrinal on entremêlait, de préférence le soir, les grandes vérités : la mort, le jugement, lenfer, le ciel, la passion de Jésus-Christ ; puis, des conférences sur la foi, l'espérance, l'amour de Dieu et du prochain ; le pardon des injures ; la divinité de la religion chrétienne ; l'obligation pour tous de la pratiquer ; le délai de la conversion ; la guerre au respect humain ; la fuite des occasions de péché ; la restitution ; la vertu de pénitence ; la parabole de l'enfant prodigue ; les qualités d'une bonne confession ; celles d'une contrition sincère : la communion indigne et sacrilège ; le bonheur d'être réconcilié avec Dieu.
Après la bénédiction et le chant des cantiques, toujours, sous forme d'avis, une récapitulation du sermon précédent. De même, à la messe du dimanche, un résumé des instructions de la semaine, revue d'ensemble rendue intéressante par l'ordre et la rapidité, mais insistant davantage sur ce qu'il y avait de plus utile.
Si notre exposé se bornait là, nous ne donnerions qu'une idée fort inexacte de ces missions.
Elles n'étaient pas seulement un cours régulier et complet d'instruction religieuse ; mais aussi une suite de cérémonies imposantes, qui soutenaient l'attention des fidèles et préparaient le résultat, en achevant l'œuvre commencée par la parole, (les manifestations faisaient couler de douces larmes, plaisaient aux populations et les ramenaient à Dieu.
Dès le principe, on organisait des choeurs. La musique est un puissant levier pour soulever les masses. Bientôt la foule entière chantait, et l'entrain ne cessait de croître.
La fête des enfants ouvrait la série.
N'était-ce pas justice? Les pi-emières bénédictions de Dieu ne leur sont-elles ]>as réservées ? Cette cérémonie atteignait deux buts : elle contentait ces chei-s petits anges, et facilitait chez les grandes personnes l'action de la grâce.
A cette occasion, en elfet, toute la [)ar<)isse s'agitait. Le l»;in et l'arrière-ban s'ébranlaient d'eux-mêmes, sans qu'on les convoijuàt. Lorsque les enfants sont de la i>artie, les pères, les mères, les vieux parents ne les suivent-ils i)as ? Même ceux qui n'assistent presque jamais aux S(dennités religieuses se nicllrnl en inai-clie. pour voir leui's enfants, les entendre chanter, êti'e It-iiioins de leur joie. Tour cette l'ois. au moins, plus de respect humain ! I*r<ludc lifiireux ! Très souvent. <lrs pécheurs iiivi-lé-rés, venus à [('-glisc en curieux, attirt's pai- leurs eiilaiits candides, y rctouiMiaicMl pour leur propre couiple. (!<lail leur
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chemin de Damas. La foudre ne les terrassait pas comme Saul ; mais ils cédaient à des arguments plus doux, quoique non moins décisifs.
On priait les familles d'emmener tous les enfants, même les plus petits, afin de n'en priver aucun de cette joie qui leur était destinée. Une piùère de ce genre est toujours efficace : il n'est jamais besoin de l'adresser deux fois au cœur d'une mère.
De plus, les parents étaient exhortés à préparer leurs enfants à faire leur mission : ceux-ci ensuite rendraient le même service aux auteurs de leurs jours. Au retour de cette cérémonie, dans laquelle ils auraient joué le principal rôle ; après avoir reçu la bénédiction de l'Enfant Jésus, leur céleste protecteur ; après avoir écouté les avis des Missionnaires, et emporté une magnifique médaille, souvenir de cette fête inoubliable, ils se transformeraient en apôtres.
Avec cette grâce câline qui est un privilège de leur âge ; avec le ton le plus gentil et le plus séduisant, ils diraient à leurs parents, en les enlaçant de leurs bras et en les caressant plus aU'ectueusement que d'habitude :
— Papa, maman, j'ai fait ma mission ; faites aussi la vôtre. Aujourd'hui, vous ne me refuserez rien. Promettez-moi de maccorder ce que je demande, afin que ma joie soit complète !
Ils ne sont pas rares les endurcis qui ne résistent pas à de tels assauts. Contre la faiblesse ingénue, les vaillants sont désarmés. Comment lutter? Souvent une larme d'attendrissement perlait à la paupière, et glissait lentement sur ces visages émus, qui s'efforçaient, en vain, de paraître insensibles. Larme précieuse ! preuve que les récalcitrants étaient vaincus, ou plutôt vainqueurs d'eux-mêmes et du respect humain. Une fois de plus. Dieu se servait des faibles, pour triompher des forts.
Elle était si attrayante, cette fête, où des bataillons d'enfants, frétillant de joie, portant des oriflammes, des couronnes et des bouquets, s'avançaient en bon ordre. Procession comme on en voit peu ! C'était charmant de les entendre chanter de leurs voix flùtées des cantiques en l'honneur de la Sainte A'ierge et de leur divin frère, l'Enfant Jésus. En même temps que leurs lèvres s'entrouvraient, un sourire de contentement et de satisfaction sans égale s'épanouissait sur leurs purs visages, resplendissants d'innocence et de bonheur, car cette fête était bien pour eux, et pour eux seuls.
La joie des enfants est communicative : tout le monde était souriant.
La procession terminée, ces aimables phaUinges se rangeaient
devant l'autel, orné avec goût et surmonté des statues de l'Enfant
Jésus et de la Sainte Merge. Le chef des Missionnaires prenait la
parole, et prononçait une allocution courte, mais pleine de chaleur et d'onction. Il profitait adroitement de la circonstance, pour donner aux pères et mères de sages conseils. Il les conjurait de procurer à ces anges que Dieu leur confiait, le bienfait d'une éducation chrétienne, meilleur gage de la félicité sur terre et dans le ciel.
Plusieurs jeunes garçons s'avançaient alors, et, au nom de tous leurs compagnons, récitaient l'acte de consécration à; l'Knfant Jésus. Ensuite les jeunes filles olTraient leurs couronnes à la Sainte Merge, lui demandant en retour de la leur rendre dans la Patrie.
Cette cérémonie délicieuse avait, très généralement, pour le bien de la mission un excellent résultat.
Après la voix des enfants, celle des morts.
Dans le courant de la semaine suivante, était célébré un service solennel pour les défunts de la paroisse. A l'issue de la grand'messe. on se dirigeait processionnellement vers le cimetière, au chant du Miserere et du De profiindis, en intercalant entre les versets la supplication liturgique : Requiem œternam dona eis, Domine, et lux perpétua luceat eis.
On se groupait autour d'une fosse creusée à cette occasion. Sur les bords de ce trou béant et qui semblait attendre une proie, 1 un des Missionnaires faisait un discours pathétique. Dans un langage coloré, en des images saisissantes, devant des crânes et des ossements décharnés et rongés par le temps, il rappelait la brièveté de la vie, la fragilité de l'existence, la vanité des choses d'ici-bas, le malheur épouvantable de l'éternelle damnation... Celte fosse resterait ouverte jusqu'à ce que lun des auditeurs y fût apporté, ai)rès son dernier soupir... Quel serait celui-là? Dieu le savait !
Chez tous, émotion intense... bien des larmes coulaient... [jarfois les sanglots de l'assistance couvraient la voix de l'orateur.
Dans un morne silence s'effectuait le retour... Rentrés à l'église, beaucouj) ne voulaient plus en sorti)', avant de s'être confessés.
La voix des morts est toujours élo(|uente ; c'est une parole amie, une parole autorisée. Ilodie milii. cras tH>i !...
Quand ces moyens ne suffisaient pas à fondre la glai-e des e<eurs endui'cis, on recourait à la [jrocession de pt-nileuce. A Mai-i^nane. «ui s'y décida pour la première foi.
Du haut lie la chaire. le supiTieur rappela (ninnieiil Notre- Seigneur s'était eoustilui- la eautiou île uo-^ i riiues. par ses soullranees
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et ses abaissements. Il parla également des saints qui avaient suivi ce divin exemple.
Puisque sur lui retombait spécialement la responsabilité de la mission, il s'offrait, en ce jour, comme victime expiatrice, et prenait sur lui toutes les fautes de la cité. Il se dépouillerait donc du surplis, symbole de l'innocence, et, la corde au cou, les pieds nus, chargé d'une lourde croix, il parcourrait les rues et les places, comme un condamné à mort.
A ces mots, au milieu de la stupéfaction générale, il déposa le surplis sur la chaire et descendit près de la balustrade du sanctuaire, où le curé, en chape, lui noua autour du cou une grosse corde. Puis, ayant ôté ses souliers et ses bas, il prit une croix pesante et sortit de l'église suivi de tout le peuple. Le clergé chantait le Parce Domine et le Miserere.
Les rues étaient remplies d'eau, de boue et même de fumier. La victime ne pouvait s'avancer qu'en foulant de ses pieds nus toutes ces immondices ; mais de cette abjection jaillirent des sources abondantes de grâces.
Saintes folies que la sagesse du siècle réprouve, mais que Dieu inspire à ses élus! C'est toujours la sublime déraison de la croix, scandale pour les mondains et cause inépuisable de surnaturelles énergies pour les prédestinés.
L'impression fut profonde. Beaucoup pleuraient et se frappaient la poitrine. Au retour, dans l'église, ce fut une explosion de sanglots.
Rentré à la sacristie, le P. de Mazenod vit une foule émue s'empresser pour lui essuyer les pieds et les baiser avec respect.
Il dut s'enfuir, pour se soustraire à ces marques de vénération qui effrayaient son humilité. Dans ce gentilhomme tous découvraient un saint, émule des Léonard de Port-Maurice et des Alphonse de Liguori.
Une autre cérémonie, magnifique celle-là, laissait aussi d'inoubliables souvenirs dans ceux qui en étaient les heureux témoins : la promulgation de la Loi.
Sur l'autel étincelant et richement orné est exposé le Très Saint Sacrement, hostie radieuse dans l'ostensoir d'or, entouré d'un océan de lumière.
Le parquet du sanctuaire disparaît sous de brillants tapis aux vives couleurs. Là se tiennent les prêtres du voisinage, le plus grand nombre possible, tous en chapes ou en chasubles, rouges et blanches. Au centre est l'officiant, assisté d'un diacre et d'un sous-diaere, en dalmatiques d'or. Sur l'àutel, bien en évidence, au-dessous du Saint Sacrement et
au-devant de la porte du Tabernacle, les deux tables do la Loi, sur lesquelles sont écrits en gros caractères les dix commandements de Dieu.
Après les motets traditionnels, O salu taris ou Ave veriiin, le diacre, avec les rites habituels de la messe, chante l'évangile de la Toussaint : celui des Béatitudes.
L'orateur, alors, monte en chaire et commente à grands traits ces admirables enseignements du Sauveur. Puis il rappelle dans quelles circonstances mémorables les dix commandements de Dieu lurent publiquement promulgués. C'était au sommet du Sinaï. La terre tremblait, les éclairs déchiraient la nue, le tonnerre grondait avec fracas, et le peuple frissonnait d'épouvante. Moïse seul fut autorisé par le Seigneur à gravir la montagne sainte. Il devait en descendre, quarante jours après, pour transmettre à la foule les ordres de Dieu.
— A cette heure, s'écriait le Missionnaire, vous êtes en présence du même Dieu, siégeant sur un nouveau Sinaï; mais il se cache sous les voiles eucharistiques. La terre ne tremble pas, le tonnerre ne gronde plus ; c'est le Dieu de paix et d'amour, non le Dieu de crainte ; c'est le Dieu immolé pour nous, non le Dieu vengeur : c'est le Dieu prisonnier dans nos Tabernacles, mais conservant toujours sa majesté souveraine et ses droits imprescriptibles. 11 est toujours le Législateur du monde.. Vous entendrez, ce soir, une fois encore, promulguer ce code de salut. Ah! les lois humaines varient; elles changent suivant les climats; elles s'eflacent avec les années. Les commandements de Dieu sont toujours les mêmes; ils persistent sans modification aucune pendant toute la durée des siècles. A mesure qu'ils vous seront énoncés par votre vénéré Pasteur, nouveau Moïse, vous les répéterez vous-mêmes, promettant de les observer fidèlement, tant que vous aurez un souffle de vie...
L'officiant gravissait les degrés de l'autel ; le diacre, prenant les tables de la Loi, les lui présentait et les tenait devant lui. Dune voix forte et distincte, le curé publiait ces divins préceptes. La multituilc. à genoux, répétait avec lui tous les articles, les acceptant et jui'anl de les observer.
Puis, le prédicateur les expliquait, les uns après les autres, dans un commentaire clair et saisissant. H montrait combien est coupable lindifléi-ence i-eligieuse. et comment Dieu doit être servi, aimé et adoré.
l'ilectrisé par ce scniion p;itlii'li([ue. le peiii>le fiiisail amende honorable, et, avec l'orateur, pi-ononvail tl'une seule voix l'acte de rénovation des promesses du baptême : Je renonce à Satan, à ses pompes et à ses œuvres ; je m'attache [)our loujoui-s à .b'-sus. mon Sauveur, et à i'I'Jglise, ma mèi-e.
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Solennité grandiose ! Magnifique spectacle ! Ravissante cérémonie !
C'était bien la scène du Sinaï, moins la terreur. On sentait se répandre sur l'assemblée les irradiations vivifiantes de l'amour du Christ caché dans l'Eucharistie.
Un des plus beaux jours de la mission était aussi celui de la consécration de la paroisse à la Sainte Vierge. En cette circonstance, l'affluence était énorme. La population se précipitait par les portes largement ouvertes. Bien avant l'heure fixée, toutes les places étaient prises.
Le maître-autel se changeait en un superbe et gigantesque reposoir, où des guirlandes de verdure et de fleurs couraient à travers des flots de lumière : trône resplendissant de l'auguste Mère de Dieu.
A la suite d'un appel à toutes les bonnes volontés, les paroissiens, la plupart déjà convertis, avaient donné des cierges en grand nombre. Tout souriait aux yeux, tout parlait à l'âme ; on croyait aj)ercevoir un reflet de la céleste patrie. La Sainte Vierge était là, avec son cortège invisible d'anges et de séraphins.
Après un cantique, le prédicateur racontait les grandeurs de Marie, sa puissance et ses bontés. Elle est la Reine du ciel et la Mère des miséricordes.
La péroraison terminée, des jeunes filles, vêtues de blanc et couronnées de fleurs, se rangeaient auprès du sanctuaire. Elles formaient, autour de Marie, comme une auréole d'innocence. Leurs lèvres pures s'entr'ouvraient ; elles récitaient, au nom de la paroisse, un acte de consécration, et venaient, deux à deux, gracieusement poser leurs couronnes aux pieds de la statue.
Pour exciter la dévotion envers l'adorable Eucharistie, on organisait une procession aussi solennelle que possible, à laquelle tous étaient conviés, et devaient porter un cierge allumé, en signe de leur foi. La rentrée dans l'église avait lieu à la nuit tombante. Le spectacle, alors, était merveilleux et enthousiasmait la foule. Un Missionnaire montait en chaire et faisait, au nom de tous, amende honorable au Saint Sacrement. Rappelant les outrages que Jésus avait reçus dans ce même temple naguère profané par les orgies révolutionnaires, il déclarait que ces injures abominables exigeaient une réparation. Les exhortations de ce genre étaient si touchantes qu'il n'était pas rare de les voir interrompues par les sanglots de l'assistance. De tous côtés, à la voix du prédicateur répondaient les invocations plusieurs fois répétées: Loué soit Jésus-Christ ! Loué soit Jésus-Christ !
lOO LA FONDATION
Signalons éijalement ce que l'on appelait le réveil des pécheurs.
Pendant la dernière ou avant-derniére semaine, pour achever la conversion des entlurcis. on provoquait en hiur laveur un i^i-and mouvement de prières. Chacpie soir, les cloches sonnaient à toute volée, durant un quart dlieure. Dès le [)remier coup, les fidèles, à quelque endroit quils fussent, chez eux ou dehors, devaient se jeter à ii^enoux, et réciter cinq Paierai cinq Ave à cette intention. Souvent on obtenait par ce moyen des retours inespérés.
Enfin la mission se cItMurait p;u' la plantation d'une t-i-oix monumentale, qui en per[)étuait le souvenir.
Un long et solitle brancard était préparé, recouvert de dia[»eries rouges et de dentelles transparentes, décoré avec goût de verdure et de guirlandes de lleurs. Au-dessus reposait la grande croix cpron allait porter à travers les rues pavoisées. Çà et là s'élevaient des arcs de triomphe. Le cortège était immense : les enfants avec des oriflammes, les femmes, les hommes, les chantres, le clergé, la ville entière. Tous ou presque tous avaient, comme preuve de leurs sentiments, une petite croix rouge ou blanche sur la poiti'ine. Les cantiques les plus entraînants se succédaient exécutés par la l'oule, jusqu'à ce qu'on lut arrivé à l'endroit choisi pour le Calvaire.
(^uand dos bras vigoureux, après un pénible travail, avaient réussi à dresser ces lourdes poutres de dix à quinze mètres, une lorniidablc acclamation retentissait de toutes les poitrines jusque-là haletantes :
— Vive Jésus ! Vive sa croix !
Le Missionnaire, alors, debout sur (luchpies restes de vieux mur. sur un pan de rocher, ou simplement sur un pli de teriain. chaire improvisée, prenait la parole.
A cette multitude, avide de l'entendre encore, il prêchait la croix !... cette croix, scandale des Juifs et mé[)ris des (Icntils. mais tpii a sauvé le monde et séché tant de lai'mes! Malgré les l'ureui-s de ICnlcr dt-chainé et les [>ersécutions sanglantes des cruels tyrans: malgr»'- la mollesse et la corruption du paganisme enseveli dan>^ la fange «lu plaisir cl «le la voluplc'-; malgré la lâcheté des apostats et les ilillicullé-s de tout genre comme de tcjus les temps; malgré d'innombrables obstacles réputés insurmontables, la croix a triom|>hél l'Ule l'ègne dans l'univers et elle resplendira jusqu'à la lin des siècles.
On la trouve au sommet des é«li(ices. dans l'intérieur des demeures, dans la cabane du pauvre, sui* la couronne des rois.
LUe ombrage la l(tml)i' des mui-U. clic «une la puilrine des \ icrges, cllf brille sur le <iiur des lu-ros.
LES PREMIERS COUPS DE FILET lOI
La croix, continuait l'orateur, vous l'avez plantée aujourd'hui ici, afin que tout voyageur qui viendra, dise : Je foule une terre chrétienne, j'entre dans une ville croyante qui manifeste hautement sa foi.
Cette croix attirera les bénédictions de Dieu sur vos personnes, sur vos familles, sur vos entreprises. Elle sera comme le paratonnerre destiné à éloigner de vous les plus redoutables fléaux.
Peuple qui m'écoutez, joignez votre voix à la mienne, et criez avec moi : Vive la croix !
Et, par trois fois, la multitude répétait : Vive la croix !
Le supérieur adressait ensuite, en son nom et en celui de ses confrères, les adieux à la population. Sur ses lèvres arrivaient quelques phrases pleines de tendresse pour les rares obstinés, restés sourds aux invitations les plus pressantes. Ce n'était pas un reproche : c'était un dernier appel.
Puis, parlant de nouveau à ceux qui avaient accompli leur devoir, il tâchait de les prémunir contre les rechutes, et leur donnait à tous rendez-vous au ciel.
Mais, quand l'orateur descendait de sa chaire improvisée, la foule entière lui répondait, car elle sentait, elle aussi, le besoin d'exprimer sa gratitude. Plusieurs fois, de ces milliers de poitrines, sortaient ces cris enthousiastes ;
— Vivent les Pères! Vivent les prédicateurs!
Nous ne l'ignorons pas, quelques esprits chagrins, trop spirituels, d'une spiritualité de mauvais aloi, ont condamné ces impressionnantes cérémonies, comme une mise en scène exagérée, peu conforme aux traditions catholiques.
L'accusation est sans fondement.
N'est-ce pas l'Eglise qui a institué les rites solennels et la pompe du culte? L'homme est composé d'une âme et d'un corps. Pour atteindre son intelligence et sa volonté, on doit passer par la porte des sens.
Que par ce déploiement extérieur les Missionnaires soient exposés aux censures de certains Aristarques, il ne faut pas s'en étonner. Que ne critique-t-on pas ? In omnibus respice Jîneni ! Si ces moyens, cause de ce débat, moyens humains, si l'on veut, mais licites en eux-mêmes, ont un bon résultat ; s'ils éveillent, chez les tièdcs ou les indilléi'cnts, des émotions ({ui contribuent à les détacher du vice et à les conduire à la vertu, pourquoi négligerait-on d'en user?
Fas est et ab hoste doceri. N'est-ce point par la mise en scène que le monde pervers entraîne tant de malheureux dans les voies de l'iniquité? Pourquoi serait-il intordit de s'en servir pour susciter dans
les esprits égarés des remords salutaires, et les attirer au bien en leur donnant un avant-goùt du ciel ?
D'ailleurs, le P. de Mazenod avait soin d'assurer leur persévérance en fondant des associations diverses : congrég-ations, conl'réries, cercles, ou, suivant l'expression provençale d'alors, chambrées. Les hommes et les jeunes gens y trouvaient des délassements honnêtes. Ainsi évitaientils les caharets et autres lieux de perdition. Groupés, ils sentr'aidaient et se soutenaient mutuellement.
Pour diminuer, autant que possible, les disputes et les procès si contraires à la charité chrétienne et à la paix des familles, il établissait, dès le commencement des saints exercices, un biiredu de pacijicfilion. Des notables du pays, inspirant confiance aux habitants, avaient hi charge d'amener les adversaires à une conciliation durable.
Saint Paul ne proposaitpas un autre idéal aux preinierschi-étiens(i).
Enfin, on ne quittait pas les nouveaux convertis, sans leur laisser un règlement.
(Quelques mois après, un ou deux Pères revenaient pour un « retour de mission ». Cette seconde campagne, toujours plus courte, maintenait le bien accompli.
§4 "Eloquence du P. Je Mazenod.
Dieu, ayant prédestiné Eugène de Mazenod à être un grand Missionnaire, lavait richement doué dans ce but.
Sa taille était très au-dessus de l'ordinaire, et sa voix puissante, mais souple, nuancée, sympathi([ue ; au besoin, douce, suave, alfectueuse même, et pleine d'onction.
Giiez lui, le ton. le geste, le regard, tout parlait.
Dune intelligence pénétrante, il coiuevail rapidement et profondément les choses. En outre, il avait le tahMil de les renthe t laires. précises, transparentes.
Né orateur, il atteignit hicnliU. [)ar r<lu(h' <U's modéU's cl par l'expérience de la chaire, une vraie peri'ecli(Mi dans lart de la parole publi(jue. Son e\(iuise sensibilité lui découvrait le secret d'émouvoir les masses et de l'aii-e vibrer (h's inilMers de c-(i>in's à l'unisson du sien.
Il n'écrivait pas ses discours. (^ueli|ii<s noirs cNlrailcs de ses canevas très fournis, jetées à la liAte sur une feuille de papier et méditées sérieusement, lui suffisaient. Mais ensuite, comme il savait les (hvelopper
LES PREMIERS COUPS DE FILET
SOUS le feu de linspiration ! Les mouvements se succédaient, heureux, prompts, animés, imprévus, entliousiasmant les foules, les soulevant, les attendrissant jusqu'aux larmes, les subjuguant, ])Our les enchaîner vaincues au pied de la croix triomphante.
Embrassant d'un coup d'œil l'ensemble et les détails d'une situation, il avait l'intuition du parti à tirer des dispositions actuelles de son
(".liapcllc (h- la -Mission, a Aix, avant l'ai-iiovonifnl îles réparations.
auditoire, et des moindres circonstances de temps, de lieu ou de personnes. Son accent variait donc, et toujours convenait au moment présent. Rien d'incolore, de nuageux ou de vulgaire ; en toute occasion, un langage juste, pur, vivant, imagé.
Dans la réalité du terme, il fut un improvisateur des plus goûtés. Ceux qui eurent la bonne lortune de lentendre n'en perdirent plus le souvenir. Des contemporains, et des plus cultivés, nous ont transmis l'expression chaleureuse de leur atliniration. Plus chez lui l'improvisa-
tien était soudaine, plus l'elTet était saisissant, et le succès complet. Alors, de ses lèvres coulaient spontanément la grâce, la ilouceur. les tendres elTusions de sa charité débordante. Parfois aussi, sa voix retentissait avec l'éclat du tonnerre : traits de lumière éblouissante, coups de foudre qui renversaient les obstacles et assuraient la victoire.
Pour être mieux compris des populations méridionales, et pour éviter tout ce qui aurait ])u flatter l'amour-propre. il employait, en chaire, la langue provençale, que la haute société avait rejetée de[)uis longtemps déjà. Il n'en gardait pas moins, presque à son insu, dans sa personne, cette distinction de manières et ce vernis que [)rocurent la naissance, une éducation soignée et la fréquentation des milieux aristocratiques.
Sans le moindre apprêt de sa part, il avait dans son maintien et ses allures quelque chose de princier, et même de royal, suivant le mot que Pie IX prononça, quand il l'eut connu : Qiiesto fà da rè.
Ainsi, dans ce gentilhomme devenu apôtre des pauvres, brillait un harmonieux mélange de noblesse et d'humilité, d'énergie et de grâce, de force et de charité, qui lui gagnait tous les comrs.