XOTRE-DAME DU LAUS
— Après ?... il n'y on a plus.
— Et, alors, comment faites- vous ?
— Gomme nous pouvons !
Une des persistantes préoccupations du P. Tempier, durant son supériorat au Laus, fut, en effet, de procurer, en quantité suffisante, de l'eau à sa communauté. Le problème n'était pas encore entièrement résolu, quand le P. Guibert lui succéda. Celui-ci dut ajouter ses efforts à ceux de son prédécesseur, pour réaliser un vœu si légitime.
A mi-côte, il y avait autrefois un lac. Depuis longtemps, il a disparu, absorbé par les couches inférieures, trop perméables.
Notre-Dame du Laus.
Eglise et couvent restaurés par les Oblats, clocher bâti par eux.
Le mot Lniis, suivant des étymologistes, n'aurait pas d'autre signification : c'est le terme latin laciis, dans lequel le langage un peu dur de ces contrées a substitué une aspiration au c : lahiis. laus. Notre- Dame du Laus, c'est Notre-Dame du Lac, quoique la nappe d'eau primitive n'existe plus maintenant qu'à l'état de souvenir.
Sur un petit plateau, à neuf cents mètres d'altitude, se dressent l'église, le couvent et une douzaine de maisons échelonnées sur la déclivité du terrain. Le tout, avec les fermes voisines, forme un hameau de quelques centaines de personnes. Il dépend de la commune de Saint-Étienne-d'Avançon. située à trois kilomètres, presque en face, sur l'autre versant de la vallée.
l32 LA FONDATION
Dans les environs immédiats poussent des noyers. On y voit aussi de maigres champs de céréales et ces plantes aromatiques qui croissent dans les déserts.
Si le paysage est triste, en hiver, quand la neige le couvre, il ne manque pas d'un certain charme, à la belle saison, avec ses fleurs et ses productions alpestres. Lair y est pur et la solitude reposante. On peut s'y recueillir, loin des bruits du monde, et méditer à l'aise, devant cette nature grandiose, dont le calme invite à la prière, et dont la majesté parle si éloquemment de Dieu.
La Reine du ciel voulut que là fût un de ses sanctuaires, où les malades trouveraient la santé, les pécheurs le pardon et les justes une augmentation de ferveur.
Dans ce but, elle daigna souvent s'y montrer à une jeune fille née à Saint-Etienne-d'Avançon, en 1647, Benoîte Rencurel, déclarée vénérable par Pie IX, le 7 septembre 18; r. Cette prédestinée mériterait d'être appelée la Bernadette du xv!!*" siècle. Enfant du peuple, comme la privilégiée de Lourdes, plus pauvre encore et simple bergère, elle plut, par son angélique candeur, à la Mère de Dieu, qui lui apparut, non pas seulement dans des circonstances exceptionnelles, mais très souvent, pendant une cinquantaine d'années.
Ces merveilles furent racontées par des témoins oculaires absolument dignes de foi. Leur récit remplit quatre volumineux manuscrits i^evêtus de toutes les marques désirables d'authenticité ! On les conserve encore au Laus, où nous avons pu les consulter à loisir (i).
A la demande de la Sainte Vierge, une chapelle spacieuse fut bâtie, en moins de deux ans. Gela tient du prodige, dans un pays dépourvu d'eau et de matériaux, surtout à une époque où nulle route carrossable n'était encore tracée. Mais les miracles éclatants se multiidiaicnt.
Dans son enthousiasme, la population entière se mit à l'd'uvre. Les femmes apportaient dans leurs tabliers le sable qu'elles allaient chercher à cinq ou six kilomètres de distance au fond de la vallée ; les hommes chargeaient sur leurs épaules les pierres, ou les sacs de plâtre, et, par des sentiers de chèvres, gravissaient, sans se décourager, les pentes escarpées de la montagne.
(i) Ou est en droit de citer imssi coiiiiiu' [('iiioiiis oculaires plusieurs auteurs (|ni, dans des ouvr.ij^^cs iinprinn's du Ai%'aid de IJcnuite, racontent ce qu'ils ont vu au Laiis, de leurs propres \-enx. Iiidicpious, [)ar exemple, rilluslr<' disei[)le de Mai)illon, le docte Marléue, ijui eut lun; si larj^c part à la e<>uii)i)sitiou des j,'ros in-folio de la Gallia <lirislinna, et (|ui est si connu dans le monde savant par sa vaste érudition : Voiia>!;(' lilléndre de di'iix hém-ilicliiis, j in-',>'. Paris. 1717, t, I, [), 'Juj S(|, — Le ]{. V. de Hians, IVc du P. .IrnUiif des Minimrs de /'rorc/KV, in-ij, Aix, 171."!, p. 2-0 s<|. (hi(d(|ues anm'cs après la mort de la \n\anti-, parut le Recueil liislorliiue des merreilles (/ue Dieu a opérées à Mutrc-Duine du Laus, in-12, Grenoble, i-'W).
xotre-da:sie du laus i33
Seul le clocher manquait. Les Oblats eurent l'honneur de le construire, un siècle et demi plus tard.
L'oratoire dans lequel la Sainte Vierge apparut si souvent à Benoîte, était bien humble, avec ses murs blanchis à la chaux et sa toiture de chaume. L'étroitesse de ses dimensions répondait à sa pauvreté. Il
Notre-Dame du Laus.
Intérieur de l'Eglise dont le sanctuaire est formé par Taucien oratoire.
n'avait guère que trois à quatre mètres de longueur sur une largeur à peu près égale. Ses parois furent, depuis, à l'intérieur comme à l'extérieur, recouvertes de plaques de marbre, qui sont toutes des exvoto rappelant les faveurs accordées par la Reine du ciel, et la reconnaissance des pèlerins. Cet oratoire, ainsi embelli et voûté, sert maintenant de sanctuaire à la chapelle, dans laquelle il est enchâssé, comme celui de la Portioncule dans la vaste église de Notre-Dame des Anges,
ij4 la fondation
à Assise, et la Santa Casa dans la mag-nilique basilique de Lorette... Si pan'a licet componere magnisl
Sauf une interruption due aux jansénistes, le pèlerinage fut florissant jusqu'à la Révolution. Les soi-disant patriotes expulsèrent alors les chapelains. On vendit comme biens nationaux l'église et le couvent. Le mobilier, les ornements, les tableaux furent volés ou livrés aux flammes.
Le "Laus confié aux Missionnaires de Provence. Insurrection du pèlerinage.
Le concordat de 1801, entre le pape Pie VII et Bonaparte, n'avait pas rétabli le siège épiscopal de Gap, mais incorporé tout le département des Hautes-Alpes au diocèse de Digne. Quatre ans plus tard, Mgr Miollis, fils d'un conseiller au parlement d'Aix et frère du trop célèbre général de ce nom, était promu à cet évêché.
En 1812, il racheta l'église. M. Paix, archiprêtre de Gap, se rendit acquéreur de l'ancien couvent et du jardin, en 1817. On songea d'abord à y établir une maison de retraite pour les ecclésiastiques âgés ou infirmes; mais la rigueur du climat, en hiver, s'opposait à la réalisation de ce projet.
Le pèlerinage ne reprendrait vie que par la présence d'une communauté régulière. Mgr MioUis préféra à toutes les autres la Société des Missionnaires de Provence qui, en moins de trois ans d'existence, avait régénéré déjà tant de paroisses.
Au milieu du mois d'août 18 18, il fit donc écrire par M. Arbaud, son vicaire général, au P. de Mazenod, qui vint, dans le courant de septembre, avec le P. Tempier, régler cette alTaire.
Entre gens qui cherchent uniquement la gloire de Dieu et le salut des âmes, l'entente est facile. Le traité fut signé, le 120 septembre 1818.
Toujours plein de pensées surnaturelles, le P. de Mazenod se réjouissait de voir ses enfants choisis pour être les gardiens d'un sanctuaire de la Sainte Vierge. A ses yeux, c'était un gage de céleste protection.
— Ce pays, disait le P. Tempier à son retour, n'est pas si afl'reux que nous nous l'étions imaginé!...
Clergé et fidèles remerciaient le Seigneur de l'arrivée des Missionnaires. (]e sanctuaire si vénéi'é sortirait enfin de ses ruines. Les populations, certaines d'y trouvei- les secours religieux, y rcnioiiteraieul en foule.
Nommé supérieur, le P. reni|»ier sOccupa aussitôt il embellir
NOTRE-DAME DU LAUS l35
l'église, dont les murs étaient entièrement nus, et de refaire le pavé qui partout accusait un délabrement lamentable. Grâce à des bienfaiteurs et à des bienfaitrices qu'il sut intéresser à l'œuvre, il pourvut à toutes ces dépenses; acheta successivement des ornements sacerdotaux, des chandeliers, des candélabres, un chemin de croix; entoura le chœur de boiseries et de superbes stalles ; plaça un autel en marbre commandé à Avignon, etc., etc.
Ces améliorations multipliées charmaient les habitants de la montagne et les attachaient de plus en plus à leur chapelle. Le bruit s'en répandait au loin. Le nombre des pèlerins croissait chaque jour. Les prêtres eux-mêmes, qui amenaient leurs ouailles au Laus, ne pouvaient en croire leurs yeux.
Un an après l'établissement des Missionnaires, en 1819, le pèlerinage recouvra son ancienne splendeur. A certaines fêtes de la Sainte Vierge : la Visitation, l'Assomption, la Nativité, il y eut jusqu'à dix et quinze paroisses qui défilèrent, bannières en tête, chantant, le long du chemin, des cantiques en l'honneur de Marie, ou récitant le rosaire. De même, le jour de la Pentecôte, de la Fête-Dieu, de Saint Pierre et Saint Paul, etc. L'église alors devenait trop petite pour une telle multitude. Les premiers entrés devaient céder la place aux autres, accourant de vingt à trente kilomètres à la ronde (i).
Presque tous s'approchaient des sacrements, et les chapelains étaient surchargés de travail. Dès que le P. de Mazenod eut des sujets disponibles, il dut leur en envoyer pour les aider à confesser, prêcher et présider les réunions.
Le concours alla toujours s'accentuant, à mesure que les Missionnaires, plus connus, furent plus appréciés à la suite de leurs travaux apostoliques au milieu des populations de ce vaste diocèse. Le mouvement des foules prit des proportions dépassant tout ce qu'on avait vu dans le passé. On venait même de Grenoble et d'autres villes de l'Isère.
Les pèlerins appartenaient à toutes les classes de la société. Les personnes du grand monde y affluaient surtout pour la solennité du 8 septembre. Pour elles, à ce moment de la belle saison, une visite au Laus constituait, quelquefois, plutôt une agréable promenade qu'un acte de dévotion.
Non sans tristesse le P. Tempier l'avait remarqué. Dans une de ces circonstances, il laissa échapper cette réflexion un peu malicieuse :
— Fête brillante aujourd'hui!... Beaucoup de toilettes élégantes :
(i) Cf. R. P. Jeancard, O. M. I. Xotice historique sur Notre-Dame dn Laus, in-12, Marseille, 1829.
l36 LA FONDATION
costumes fantaisistes, chapeaux à panaches, fleurs, dentelles de prix, rubans aux couleurs variées... Ah ! si toutes ces plumes et ces falbalas équivalaient à des brevets d'absolution !...
Pendant l'année 1819, le supérieur, bâtisseur infatigable, ayant restauré l'ancien couvent, l'avait rendu apte à abriter une communauté nombreuse. Là, serait comme le second berceau de la Congrégation par le transfert du noviciat et du scolasticat.
Dans ces montagnes, les jeunes gens trouveraient l'air pur et vivifiant qui convenait à leurs poitrines. Leur piété et leurs études ne profiteraient pas moins de cette tranquillité qu'on y goûtait d'ordinaire. Le sanctuaire gagnerait aussi beaucoup à la présence de cette jeunesse active et pleine d'entrain. Qu'ils seraient magnifiques les chants exécutés avec ensemble par des voix fraîches, bien exercées ! Et combien imposantes les cérémonies du culte !
La nouvelle colonie arriva le 21 juin 1820. Dès lors, les offices furent célébrés au Laus avec une perfection et une splendeur de cathédrale. Les assistants en étaient ravis. Tous, prêtres et fidèles, y ressentaient de telles joies surnaturelles qu'ils auraient désiré y prolonger leur séjour. En partant, ils y laissaient leur cœur, et ne se consolaient de cet éloignement forcé que par l'espérance d'un prompt retour.
§ 3 Dans les Hautes et Basses-Alpes.
Les Missionnaires ne tardèrent pas à parcourir, en tous sens, les deux départements composant le diocèse de Digne.
Le mois de janvier 1819 les vit à Remollon, paroisse située à une dizaine de kilomètres du sanctuaire. Elle possédait une bourgeoisie très cultivée et riche, mais imbue des préjugés libéraux à la mode. Ces hommes orgueilleux furent subjugués par la parole apostolique du P. de Mazenod, et subirent l'impression de cette supériorité qui le caractérisait. Ils étaient pénétrés d'admiration pour lui et de sympathie pour ses compagnons, les Pères Mie, Maunier et Marius Aubert. Des groupes compacts accouraient des communes voisines écouter, avec une attention soutenue, les diverses instructions, dont la série ne durait j)as moins de trois heures le matin, et autant le soir.
— On les aurait bien écoutés encore toute la nuit, disait, (pu^hjue temps après, M. Pierre, curé de RomoUon, aux vicaires généraux de Digne. Pas un jeune homme, même étranger, (pii ne se soit converti, tant la lumière divine brillait avec éclat j)()ur Ituis!... ()\\c dàiiu's s'ouvrirent au repentir et aux saiutes inspirations de la loi !
XOTHE-llAME DU LAUS iS^
Une preuve incontestable des résultats surprenants de cette mission fut l'engagement pris et signé, le 2 février 1819, partons les aulDergistes, cafetiers et cabaretiers, de s'abstenir, désormais, de servir du gras, les jours maigres. Ils promettaient, en même temps, de fermer exactement leurs établissements pendant les offices : de ne jamais souffrir qu'on proférât, chez eux, des blasphèmes, ni qu'on y chantât des chansons peu convenables, ou qu'on s'y livrât à des jeux prohibés par la morale. Le document authentique de cette curieuse convention fut déposé au
sanctuaire.
Le succès retentissant de ce premier travail attira aux Missionnaires
l'estime du peuple et la confiance du clergé.
Peu après, les Pères Tempier, Mie et Maunier évangélisèrent Ghampoléon, à quelques lieues de Gap.
— Ce pays, disait l'un d'eux, est une des plus belles horreurs qu'on puisse rencontrer en arpentant les Alpes.
La paroisse, en effet, est au fond du Champsaur, longue vallée de vingt à vingt-cinq kilomètres, mais peu large ; autrefois très fertile, déboisée depuis, et ravagée par les inondations. Au bas du l'avin coule le Drac, qui se jette dans l'Isère, près de Grenoble. Au-dessus, se dressent d'énormes montagnes qui arrêtent brusquement le regard. Pendant la majeure partie de l'année, le soleil, paresseux, ne s'y montre qu'à neuf heures du matin, et se hâte de disparaître à deux heures de l'après-midi.
Toute la population profita des grâces célestes que les messagers de Dieu lui apportaient.
Les années suivantes devinrent de plus en plus laborieuses.
Le récit de tant de courses apostoliques à travers les Alpes nous entraînerait trop loin. Signalons seulement quelques-unes des missions prêchées toujours avec le même succès : celles d'Ancelle; de Ghabottes; delà Ghapelle, en Valgaudémar ; de Glémence d'Ambel ; de Saint-Jeanles-Grottes, à quatre kilomètres d'Embrun ; de Forcalquier ; de Yillemur ; de Montfuron ; de Barcelonnette ; de Saint-Maurice ; de Saint- Étienne-en-Dévoluy, la Sibérie des Hautes-Alpes, terre classique du déboisement, dominée par des pics rocailleux de près de trois mille mètres ; du Poët ; de Gap ; d'Entrevaux ; de Gigors ; de la Rochette ; de Saint-Pierre ; de Montclar ; de Veynes ; de Yitrolles, dans le canton de Barcelonnette ; de Romette ; de Saint-Bonnet ; de Molines, dans le canton d'Aiguilles, arrondissement de Briançon ; de Saint-Véran, le village le plus haut de France, à deux mille et quelques mètres d'altitude. Les processions s'y firent malgré une neige épaisse. Les protestants, nombreux dans le pays, venaient assister aux instructions ; beaucoup se convertirent. Partout, riches et pauvres, négociants et
l38 LA FONDATION
bourgeois, usuriers même et contrebandiers, se présentaient au confessionnal avec les marques d'une réelle contrition. La plupart ne s'étaient pas confessés depuis plus de vingt et trente ans.
Au Lauzet, chef-lieu de canton, perché à mille mètres sur une sorte d'isthme pierreux, entre un joli petit lac et la rive gauche de rUbaye, affluent de la Durance, la croix de mission fut plantée à la cime d'une montagne très élevée. Les notables s'engagèrent à faire construire au plus tôt, en guise de stations pour ce Calvaire colossal, quatorze oratoires, le long du chemin qui serpente sur la côte et conduit au sommet.
Une des missions les plus importantes fut celle de Tallard, chef-lieu de canton à treize kilomètres de Gap, et assis sur un roc surplombant la Durance. Le P. de Mazenod la dirigea en personne, à la tête de quatre de ses religieux, les Pères Tempier, Deblieu, Suzanne et Touche. Des habitants de Gap, surtout des classes cultivées vinrent, en grand nombre suivre les instructions. Le succès en fut considérable. Les autorités constituées donnaient elles-mêmes l'exemple de l'assistance assidue aux exercices : le maire, le juge de paix, le médecin, furent les premiers à se confesser. Dans les familles, et même dans les cafés, cercles et auberges, il n'était question que de la mission. Des cantiques résonnaient en ces endroits de réunions mondaines, où, jusqu'alors, avaient retenti des chansons biendiflerentes. L'entraînement fut général. Fait typique : une noce ayant eu lieu en ces jours, les invités renoncèrent aux violons et à la danse pour chanter des cantiques à la place !...
Les demandes de missions se multipliaient de plus en plus. Comment satisfaire à toutes? Un curé-doyen, navré d'un refus essuyé, écrivait au supérieur :
— Je conçois aisément de combien de requêtes vous êtes assailli ! C'est votre faute ; mais o felix ciilpa ! Pourquoi ôtes-vous si zélé? Pourquoi le succès couronne-t-il toutes vos entreprises ? Et il me faut attendre !... Que Dieu vous accorde patience, force et santé la plus inaltérable. Vous êtes la pierre angulaire d'un édifice dont la stabilité intéresse visiblement la religion !...
L'évêque de Digne et son clergé n'étaient pas les seuls à apprécier le dévouement des Missionnaires. Les laïques des rangs les plus élevés, les fonctionnaires mêmes du gouvernement, ne ménageaient pas les témoignages de leur admiration.
Le sous-i)réfet de lîarcelonnette, M. lîaudier, écrivait au P. de Mazenod, trois mois après la mission de cette ville :
— Vous ne trouv(M"ez pas siirprcnaiil <jue je vous exprime h' tlésir
de recevoir de vos nouvelles. Les impressions profondes d'attachement que vous avez causées parmi nous, et que je partage au plus haut degré, doivent vous donner la mesure du désir que j'éprouve de savoir par vous-même si votre santé continue à se maintenir, au milieu des fatigues sans cesse renaissantes de votre utile, mais bien pénible ministère. Il n'est bruit dans notre vallée que de votre extraordinaire ascendant... Votre nom restera longtemps gravé dans l'esprit et le cœur des habitants de nos montagnes que vous avez ramenés dans la bonne voie... On ne se console de votre éloignement que par l'espoir de vous posséder de nouveau.
Huit mois après, le 24 décembre i8aa, le sous-préfet écrivait encore :
— Permettez-moi de vous exprimer les vœux que je forme pour vous, à ce renouvellement de l'année. C'est au nom de cette population que vous avez rendue au bonheur et à la piété. Vous devez en conclure quils sont aussi étendus que sincères... Pour moi, qui ai tant de motifs de vous être obligé, je vous souhaite, partout où vous porterez les lumières et les consolations de la foi, des résultats non moins heureux que dans ce pays. Ici, la persévérance dans les saintes habitudes et les pratiques pieuses sont une preuve manifeste du succès de vos travaux, et en assurent la durée. On nous fait espérer que vous reviendrez à la belle saison. Je m'en réjouis d'avance. Vous me trouverez toujours dans les mêmes dispositions. En attendant, je vous prie de me conserver quelque part dans votre souvenir, et de me rappeler à celui de vos collaborateurs, particulièrement du P. Deblieu et de l'aimable P. Suzanne.
GHAPIÏRE VU
Marseille. Maison du Calvaire
Dans le Midi.
En élargissant leur sphère d'action, les Missionnaires de Provence ne négligeaient pas le théâtre de leurs premiers travaux.
Dans les Bouches-du-Rliône, Arles, l'ancienne Rome gauloise, Eyguières, Rognac, Gémenos, etc ; dans le Var, le l*uget-de-Fréjus, Rougiers, Barjols, etc., les virent successivement.
Partout accoururent au tribunal de la pénitence des hommes qui ne s'en étaient pas approchés depuis quarante et cinquante ans. Les Pères, au nombre de quatre, cinq et parfois même six, recevaient les confessions dès trois heures du matin, jusque très tard dans la nuit.
La mission de Barjols, cité commerçante de quatre mille habitants, fut particulièrement remarquable. Avant la seconde semaine, la paroisse entière s'ébranla : le maire et ses adjoints, le juge de paix, les notaires, les avocats, les négociants, les fabricants, tanneurs et autres, les bourgeois, les artisans, tous, en un mot, sauf de très rares exceptions, assiégèrent les confessionnaux.
Une conversion subite, des plus inattendues, étonna chacun.
Fils d'un riche industriel de la ville, André Suniion avait, depuis longtemps, abandonne'' le chemin de rt''i;liso. pour se livi-oi" à la dissipation avec des amis de son âge. Il élail assis ilevaul un calV-. jouant aux cartes, au moiniMit de l'arrive'e des Missionnaires.
Mus i)ar un sentiment de jxditesse, ses comitagnons se h'vèn'ut pour saluer les religieux.
André ne se dérangea pas.
— Si, comme on l'aflirme, dil-il en ricanant, ces oiseaux de mauvais augui'c visilcnl Icîs ateliers, et (pi'ils aient laudaee de se pri'senler dans celui (h' mon pèi'e, je les llampierai à la porle... el rniidenieiit !.. ^I(•>^ ouvriers el moi. nous ne sommes pas d'Inimeur a i<-oiiter leurs
MARSEILLE. MAISON' DU CALVAIRE l4l
fadaises... Bon pour le moyen âge! mais, depuis, les temps sont changés, et la lumière de la raison a éclairé le monde.
La mère d'André était, cependant, une fervente chrétienne. Pendant la Terreur, elle avait fait de sa maison le refuge des prêtres persécutés, et n'avait pas craint de s'exposer, à cause d'eux, aux dangers les plus grands. Elle gémissait donc, comme une nouvelle Monique, sur les égarements de son fils. Mais, ni ses prières, ni ses larmes n'avaient pu lui persuader de changer de vie.
La mission commença. André continua ses fanfaronnades. Poussé par la curiosité, il alla, un soir, entendre les prédicateurs, uniquement pour en rire à son aise.
La grâce l'attendait, là, pour le terrasser.
Devant l'auditoire, saisi dès l'exorde, l'orateur commentait ces paroles du divin Maître : « Que sert à l'homme de gagner l'univers s'il vient à perdre son âme ? » Ces considérations surnaturelles, développées chaleureusement et avec une conviction communicative, produisirent chez le jeune écervelé une impression tellement profonde que tout son être en fut bouleversé.
— Mère, dit-il en rentrant, je veux me confesser.
Celle-ci, croyant à une plaisanterie sacrilège, lui répondit sévèrement :
— André, on ne se moque pas des choses saintes.
— Mais, ma mère, je ne me moque pas! Je i^arle sérieusement, je vous assure. Le sermon m'a extrêmement touché. Je veux me convertir... et tout de bon !
L'heureuse mère, s'apercevant, à l'accent de son fils, que Dieu l'avait enfin exaucée, éclata en sanglots : larmes de joie et de reconnaissance.
André se confessa, communia, et ne manqua, désormais, aucun des exercices. Sa conversion était si complète que, comme Augustin, il ne voulut pas se contenter d'une existence simplement chrétienne. Une passion nouvelle s'empara de lui. Ayant appris, par son expérience personnelle, combien efficaces sont les missions pour ramener dans le droit sentier ceux qui s'en écartent, il résolut d'être apôtre, lui aussi, pour ne plus travailler, à l'avenir, qu'à sa propre sanctification et à celle de son prochain.
Il déclara donc sa ferme détermination de suivre ceux qui avaient évangélisé son pays natal. Surpris d'une telle ouverture, ses parents opposèrent, d'abord, toutes sortes de difficultés pour éprouver sa constance et l'empêcher de céder à un enthousiasme éphémère. Rien ne put l'ébranler.
l42 LA FONDATION
Ce n'est là qu'un détail parmi une foule d'autres.
Un an après la clôture, le curé disait :
— Il me faudrait cinq vicaires déplus pour accomplir la besogne que me donne la paroisse maintenant ! Et encore !... Nous aurions de la peine à suffire au travail !
§2 "La grande mission de Marseille (janvier-février 1820}.
Demandés de toutes parts, les Missionnaires de Provence, quoique leur cliilTre se fût accru, n'auraient pas eu, alors, assez de sujets disponibles pour évang-éliser une ville aussi populeuse que Marseille. En cette occasion, ils s'unirent aux Missionnaires de France. Les deux anciens condisciples du séminaire de Saint-Sulpice, le Père de Mazenod et l'abbé de Forbin-Janson. travaillèrent de concert à cette reuvre. Loin de se nuire, leurs deux familles se complétèrent mutuellement.
Les trois paroisses confiées aux Missionnaires de Provence furent celles de Saint-Laurent, des Carmes et de Saint-Victor. LeP.de Mazenod les avait préférées, parce qu'elles étaient les moins riches.
Un désintéressement si édifiant fut magniiîquement récomi)ensé par Dieu. Dans ces trois paroisses, le succès dépassa les espérances les plus optimistes. De là commença l'ébranlement général qui s'accéléra, en augmentant, au point de surprendre les Missionnaires de France.
— C'est, avouaient-ils, la plus belle mission que nous ayons jamais faite.
— Sans nos confrères de Provence, ajoutaient les plus expérimentés, notre dévouement n'aurait eu qu'un résultat partiel, peu considérable.
Ce qui les frappait surtout, c'était le caractère si populaire de ces im[)osantcs manifestations. L'enthousiasme des masses ouvrières, gagnant de proche en proche la i>ourgeoisie et l'arislocratie. avait mis en mouvement la cité entière (i).
L'archevêque d'Aix, Mgr de Bausset-Roqucfort, à hi jui'iilitiion duquel Marseille appartenait à cette t'[)()(pi('. en ('lait (hms le ravissement. Tout le clergé partageait sa joie. L"aul(»rité séculière elle-même ne cachait pas son étonuemeiit. en voyant l'une des plus imjjoi-tantes
(i) Cf. D.ispirs. Vicaire j,'rii«'i;ii île Marseille, I.'ri^Usi' rnllvi^iiilr ft /iiiroissùilc flfs Accniilrs cl la rlinpclle du Cnirairr, iii-S". Marseille, lî^^i). — I'liil|>iii tie lti\ icro. }'ic lie Mi^r ili' l'orhin-.lnnsun, iii-S". Paris, iS<rJ, I. Il, <ii. vu. j). iij : <i Siiiiliiiies ilniis leur iaiijfa^'-e |iii|iiilairc, (lit-il. les Missionnaires de l'rdNcnee eiirenl liieiiliM excité reiitlKinsiasnie. et e"est de leurs (juarliei's (|iic rcMirniilcineiil se répandit dans tmitc la \illc. )i