‹ Cent ans d'apostolat dans les deux hémisphèresChapitre 38 sur 131 · MARSEILLE. MAISON DU CALVAIRE · texte numérisé non relu

MARSEILLE. MAISON DU CALVAIRE

En conséquence, le 5 mai 1821, dans la matinée, le P. de Mazenod, à peine de retour, reçut la visite de M. l'abbé Guigou, vicaire général, venant, au nom de l'archevêque, l'engager à se rendre immédiatement à Marseille, afin de prendre possession de l'oratoire du Calvaire.

Très étonné, le P. de Mazenod tardait à accepter, car, à certains indices, il avait cru comprendre que l'archevêque était disposé à confier ce sanctuaire aux Missionnaires de France. Pour vaincre ses hésitations, le vicaire général l'entraîna à larchevêché avec le P. Suzanne.

De vive voix, Mgr de Bausset-Roquefort renouvela sa proposition. Les mômes motifs de délicatesse lui furent opposés.

— Non, non ! répondit le prélat. C'est ma décision irrévocable après mûre réflexion. Je ne veux pas qu'il y ait d'autres Missionnaires au Calvaire que ceux qui se sont constamment sacrifiés pour mon diocèse.

Voyant son interlocuteur toujours perplexe, il se dirigea vers le P. Suzanne, et, serrant ses mains dans les siennes, il lui dit :

— Aidez-moi, cher ami ! joignez vos prières aux miennes, et suppliez votre Supérieur d'aller, sans plus tarder, prendre possession du Calvaire.

Vaincu par de si vives instances, le P. de Mazenod inclina la tête.

— Puisque vous le voulez ainsi. Monseigneur, j'obéirai.

— Enfin ! vous consentez ! Il était temps !... Et, en l'embrassant, l'archevêque ajouta :

— Préparez-vous, et partez aujourd'hui même. M. Guigou vous donnera une lettre pour M. Vigne, mon vicaire général de Marseille.

Les curés de cette ville, les chanoines, les confréries de pénitents accompagnèrent processionnellement les Missionnaires au Calvaire, au milieu d'un concours immense de personnes de toutes conditions. La foule couvrait la place et les rues adjacentes. A chaque fenêtre, des groupes nombreux; des gens jusque sur les toits des maisons. C'était une fête générale. Tous manifestaient hautement leur allégresse.

Du pied de la croix, le Supérieur parla à cette multitude avide de l'entendre. Sa voix arrivait, nette et distincte, jusqu'aux derniers rangs de l'assemblée. Il rappela les scènes inoubliables de la mission et l'ébranlement universel qu'elle avait excité. Ses collaborateurs et lui retournaient pour continuer cette œuvre de régénération, soutenir les justes, relever ceux qui auraient failli, apporter aux uns et aux autres le dévouement de leur ministère.

Dans sa péroraison, il se tourna vers le clergé, assurant que la cérémonie de ce jour était un pacte d'alliance entre les Missionnaires

et les prêtres des diverses paroisses, pour la glorification de Dieu et le salut des âmes qui leur étaient confiées.

Ce discours, plein de tact et d'à-propos, plut à tous les auditeurs. Le contentement se lisait sur leurs visages. Leurs vœux étaient accomplis.

De ce jour, les Pères célébrèrent la messe dans la chapelle du Saint- Sépulcre. L'assistance croissait sans cesse. On dut songer à préserver les fidèles des intempéries des saisons, durant les sermons, le Saint Sacrifice et l'exercice du Via Criicis qui avait lieu tous les vendredis.

En attendant qu'il fût possible de construire une église assez vaste, on résolut d'ajouter une annexe provisoire en planches, sur une longueur de vingt à trente mètres. Les Missionnaires y fondèrent toutes les œuvres déjà si prospères dans la chapelle d'Aix : confréries pour les hommes, congrégations pour les femmes, prédications multipliées, retraites, octaves, neuvaines, prières du matin et du soir en commun, etc.

D'abord, ils habitèrent chez le contre-amiral de Mazenod qui leur offrit généreusement l'hospitalité. Puis, ils se logèrent dans l'hôtel de la famille Riquetti de Mirabeau, occupé, alors, par l'orphelinat de la Providence, dont on leur donna la direction. Enfin, le cloître des Accoules étant mis en vente, au mois de mai 1822, ils Tachetèrent.

Ces murs tombaient en ruines. On devrait les détruire pour bâtir une maison répondant aux exigences d'une communauté. En somme, on n'avait que l'emplacement ; mais c'était déjà quelque chose.

Puisque l'occasion s'en présente, et que l'établissement du Calvaire eut, dans la suite, une si grande importance pour la Congrégation des Oblats, disons un mot du nom singulier de cette partie de la ville sur laquelle il fut élevé.

Dans les vieux cartulaires du xi' siècle, princi[)alement dans les archives du monastère de Saint-Sauveur, l'église des Accoules, qui existait depuis longtemps déjà comme paroisse, est appelée en langue vulgaire Nostra Donna de las Accoas, et, en latin, Kcclcsia Sanctœ Mariœ de Acciiis, ou encore de Arcnis, sans que les archélogues et les érudits aient jamais pu alléguer une raison a])s<>liiiiuMit convaincanle de ce titre bizarre. D'après plusieurs auteurs, ce nom viendrait îles arceaux, ou enconles, (jui soutenaient lédilice, et lui étaient comme accolés; d'où le terme provençal : Icis Accoulos (i).

(l) ('A'. J)c, Hiilli, llisloirr de Marseillr. -j iii-Cil.. >F;iiscill.'. i('><(('.. l. II. p. '..). (Casimir lioiis(|iiet. (Jm-hiurs nmlyt sur rdiu-iciinc t'-i^disf îles Arroiilrs. iii->S'. Marsoiliô. iHô'i, |i. 'f s((. (Irosson. Alniniiaih hisloi-ii/iir <lf Miirsi-illi- pour l'annrc i~~i, p. «i». Au^usliii l'iiliie, Ij'H Hiicfi de Mnrscillc, t. Il, p. "» sq. Mislral. Dictionnaire proren-

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Cette église, en elTet, était fort remarquable. Beaucoup plus ancienne que le sanctuaire même deXotre-Dame delà Garde; concédée, en loGo. aux religieuses du monastère de Saint-Sauveur par l'évêque de Marseille, Pons II, et son frère Godefroy, vicomte de la même ville, elle fut magnifiquement reconstruite, au xnr siècle, avec crypte, et devint le meilleur monument g-othique de la cité. On y admirait la hardiesse des voûtes et la taille élég-ante des pierres. Aussi les actes municipaux du xiv siècle ajoutent-ils souvent à son nom l'épithète de belle : ecclesia famosa. Ce quartier, d'ailleurs, était, alors, la résidence des familles les plus opulentes et les plus aristocratiques (i).

En 1646, Etienne du Puget, évêque de Marseille, érigea dans la paroisse des Accoules la Confrérie de Xotre-Seigneur agonisant, afin de secourir, par la prière des fidèles, ceux qui allaient paraître devant Dieu ; elle subsista jusqu'en 1790. Un Calvaire en cet endroit était donc dans les traditions (2).

Le clocher que les vandales modernes n'avaient pu abattre à cause de son extraordinaire solidité, occupait la place d'une tour des âges précédents, appelée la tour de Sauveterre. La grosse cloche qu'on y avait mise, et qui portait le même nom, avait servi, pendant des siècles, à sonner le couvre-feu ("3).

ha grande mission d'^ix.

Peu après la mission de Marseille, eut lieu celle d'Aix. Les mêmes prodiges de dévouement et de conversions s'y renouvelèrent.

Les vastes nefs de la métropole où prêchaient les Pères de Mazenod et Deblieu, furent bientôt encombrées. Celle du milieu, réservée aux hommes, étant devenue insuffisante, ils envahirent le chœur.

Ces auditoires si nombreux étaient profondément remués par l'éloquence irrésistible du P. de Mazenod. Sous sa parole pleine d'onction et de force, ils frémissaient. Souvent leurs soupirs et leurs sanglots trahissaient combien vive était leur émotion.

çal-frnnçais, 2 in-foL, Avig-noa-Paris, i8;8, t. I, p. 25, 896. La Curne de Sainle- Pélave. Dictionnaire histoririue de l'ancienne langue française, 10 ia-4°, Niort, 1890. t. I.'p. 49-

(i) Cf. Archives de la Ville de Marseille. Registre îles délibérations. Procèsverbaux du 23 décembre i365, du 18 mars i366. De Ruffi, op. cit., t. II, p. 5o. sq. Histoire defi cvèqnes de Marseille, t. III, p. i03 sq., 18G sq., 211 sq. Tableau historique de Marseille et de ses dépendances. Lausanne, 1789, p. 3i sq. Calendrier spirituel et perpétuel pour la ville de Marseille avec un état spirituel de tout le diocèse, in-8'^, Marseille, 1713, p. ig^ sq. Aiigustin Fal)re. op. cit., t. II, p. 8-17.

(2) Cf. Trésor de la dévote Confrérie des Agonisants érigée dans l'église de Notre-Dame des Accoules, in-8'^, Marseille, 1786.

(3) Archives de Marseille. Xoiivelle série. Délibérations municipales. Registre LI, p. 471-473 ; Registre LIV, p. 365-3GS.

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— Deux fois par jour, il montait en chaire, nous dit M. Tavernier. Cet eirort se prolongea plus d'un mois pendant le Carême!... Aucune de ses austérités ne fut suspendue, malgré ses travaux excessifs. Le soir, son modeste repas se réduisait à quelques onces de pain et à un fruit cuit dans l'eau. Le lendemain, avant l'aurore, il était sur pied ; le champ était de nouveau labouré, et le héros de cette scène s'élevait sans cesse à nos yeux par le sacrifice qu'il faisait de sa personne et par la majesté de son talent. Il semblait ne pas se douter de la puissance de sa parole et du charme qui la suivait. Des hommes qui, depuis lors, sont devenus illustres, au point de siéger au premier rang dans le monde politique et littéraire, M^L Thiers et Mignet, n'hésitèrent pas, après l'avoir entendu, à le reconnaître pour un grand orateur. Ce jugement, qui confirmait le nôtre, ne sortira jamais de ma mémoire. Je le consigne autant pour l'honneur de celui qu'ils ont jugé, que pour le leur (i).

Citons encore un autre témoin oculaire :

— J'assistai, le second jour de la mission, au sermon du matin, dans la métropole Saint-Sauveur. Si je fus étonné du concours prodigieux de personnes de tout âge et de tout sexe qui s'y trouvaient depuis quatre heures et demie, je le fus bien davantage encore du discours que ^L de Mazenod nous donna. A'ous ne pouvez, mon cher ami, vous faire une idée de l'éloquence de cet homme de Dieu. Il s'insinue comme insensiblement dans l'âme. Quelque chose de pur et de doux qui s'épanche de son cœur, vous dilate. Il expliquait les premiers mots de l'Oraison dominicale. Il les développa avec tant de facilité, il s'exprima avec une abondance de sentiments si naturels et si touchants, que nous étions émus jusqu'aux larmes. Elles coulaient en elfet de tous les yeux... Beaucoup de pécheurs se convertirent. Trois courtisanes, entre autres, se confessèrent le jour même (2).

Les tribunaux de la i)énitence furent vite assiégés jtar une foule innombrable de pénitents, soupirant après l'heure bénie où ils pourraient déposer aux pieds du ministre de Dieu le fardeau de leuis laules. L'ancien Carmel surtout ollVait un s[)ectacle l'rappant sous ce rapport : l'église, le chœur, les corridors, les chambres même <lt's Missitmiiaircs, tout était rempli d'hommes attendant leur tour. Ils y passaient des journées entières, et revenaient le lendemain et les jours suivants, sans manifester la moindre impatience.

(1) <jnc(<nies soiirenirs sur Mi;r (:h.-lùii;<-nr ttr Mnzinml. \>. S.'i.

(j) (Jurhiiirs Irllrru aitr la mission d'Aix, iii-S", M.irx'iili-. i8a<>. i>. Ti.

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Si, parfois, pour les encourager, les Pères essayaient de les plaindre, ils répondaient aussitôt :

— Oh ! ne nous plaignez pas, nous ! C'est vous que nous plaignons ; vous, qui consacrez vos jours et vos nuits à vous dévouer sans relâche!

Les communions d'hommes se comptèrent par milliers. Des chrétiens éloignés, parfois depuis un demi-siècle, des pratiques religieuses, goûtèrent les délices ineffables du Seigneur.

— Le calme de leur àme, dit un témoin, se peignait sur leurs traits enflammés. Je croyais être aux jours fortunés des Ambroise et des Augustin !... A la messe de communion générale, quand un Missionnaire vint porter le baiser de réconciliation, ce fut un spectacle des plus émouvants. Les vieillards, les jeunes gens, les amis, les inconnus, tous s'embrassaient avec cordialité et dans les sentiments de la charité la plus profonde. Ensuite, ils s'avancèrent vers l'autel pour y recevoir le pain des forts. Chaque rang défilait en silence, l'un après l'autre, sans dérangement, sans confusion, et dans le plus grand ordre. Jai vu des larmes d'attendrissement et de joie couler de leurs yeux et mouiller la patène qu'un lévite tenait... Evidemment Jésus- Christ régnait dans leur cœur, et se plaisait à les rendre heureux (i).

Par un exemple, le lecteur jugera de l'empressement vraiment extraordinaire avec lequel les hommes, jusque-là les plus indifférents à la religion, se portaient à tous les exercices.

Chaque soir, après l'assemblée générale des fidèles à Saint- Sauveur, deux scolastiques retenaient ceux de vingt, trente, quarante et cinquante ans, qui n'avaient pas encore fait leur première Communion. Hélas ! à cette époque, le nombre de ces retardataires était considérable.

Les futurs Missionnaires leur enseignaient les éléments de la doctrine chrétienne, et les préparaient à recevoir dignement les sacrements de Pénitence et d'Eucharistie.

Parmi ces auditeurs, on remarqua un ouvrier de vingt-six ans, qui n'avait que le travail de ses bras pour vivre et soutenir sa mère accablée d'infirmités. Levé avant l'aurore, il assistait à la réunion du matin ; puis, après une journée de rudes fatigues, revenait pour celle du soir.

Or, comme si Dieu voulait mettre sa bonne volonté à une dure épreuve, le travail vint à lui manquer à Aix, et il n'en trouva plus que dans un village fort distant. Quelle triste nécessité ! soulVrir la faim, ou

(i) Oiielques lettres sur ht mission d'Ai.v. p. 34»

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manquer, pendant quelque temps, les saints exercices delà mission !... Dans cette cruelle alternative, il n'hésita pas une minute.

— J"ai quelques avances, se dit-il. Je puis encore soigner ma mère. Quant à moi, peu importe... Dabord, l'àme... Ensuite, le corps.

Les avances s'épuisèrent vite : le lendemain, il dut se coucher, sans avoir mangé.

Il n'en continua pas moins d'être assidu aux instructions. Mais on le voyait pâlir, de plus en plus.

Quelques jours après, à ceux qui lui demandaient des nouvelles de sa santé, il répondit, sans s'apercevoir de l'étendue de son aveu :

— Oh ! ce soir, j'espère avoir du pain. Donc, ne vous inquiétez pas sur mon compte.

— Comment ! du pain ! que voulez-vous dire ?

Il fut obligé de s'expliquer, et de confesser que, depuis deux jours, il n'avait pris aucune nourriture.

La nouvelle arriva jusqu'au P. de Mazenod qui se hâta d'aller visiter cet héroïque jeune homme, lui donna un abondant secours, et le serra dans ses bras, les yeux remplis de larmes.

— Mais, malheureux, lui dit-il sur le ton d'un affectueux reproclie, pourquoi ne pas venir me confier ta peine !... Mon pauvre ami. comme tu as dû soulfrir !...

— Eh ! Monsieur, reprit ce vertueux néophyte, j'en étais quitte pour quelques douleurs ; et puis, cela passait. N'avais-je donc rien à expier, moi aussi ?

— Quelle admirable simplicité ! répétait plus tard le P. de Mazenod, au souvenir de cet ouvrier dont il avait soulagé les misères physiques et morales, et qui fit, quelques jours après, sa première Communion avec une ferveur angélique. Non inveni tnntain fidom in Israël .'...

Parmi les habitants de la ville, bien peu échappèrent à la salutaire influence des saints exercices, continués avec un succès toujours croissant pendant plus de six semaines. Un de ces rares endurcis fut un pécheur public qui, dans sa colère, poignarda la complice de ses désordres, convertie par le P. de Mazenod. Pour se venger, ce malheureux voulut assassiner aussi le zélé Missionnaire, dont les pieuses exlioi-talions lui avaient ravi l'objet de sa j^assion criminelle. Pendant de longues heures, il l'attendit à la [)orte de l'église ; mais, n'ayant pu n'-aliser cet abominable l'orfail, il s'enfuit pour se soustraire aux [)<)ursuiles de la justice, et se pendit de désespoir.

La plantation de la croix l'ut très solennelle. ( )u clioisil pour ce monument le rond-point où commence le Cours.

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