‹ Cent ans d'apostolat dans les deux hémisphèresChapitre 56 sur 131 · JJ · texte numérisé non relu

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ce sont ceux qui se plaignent le plus de nos prétendus empiétements sur leurs droits inaliénables. Vous verrez que, l'année prochaine, la plupart d'entre eux adresseront une supplique à l'évêque. afin qu'il nous ordonne de confesser leurs paroissiens. Ce serait un grand miracle, si nous passions l'année sans que l'un de ces hypocrites soit lapidé.

Quelques jours après, le jeune supérieur réapparaissait au palais épiscopal. Il obtint plusieurs atténuations aux rigueurs précédentes. Ces succès de détail lui fournirent l'occasion de remonter jusqu'à la question de principes. En termes respectueux, il rappela ce qu'enseigne Benoît Xn" sur ceux qui voudraient obliger les fidèles à se confesser à leur propre curé.

— Oui, oui ! s'écria Mgr Arbaud, en l'interrompant ; je sais que Benoit XR" traite cela dabus de pouvoir, mais...

La phrase ne fut point achevée : elle était suffisamment claire. Elle signifiait évidemment :

— Benoit XIV, Clément X, Clément VIII, Jean XXII, et tous les Papes ont pensé et décrété ce qu'ils ont voulu. Que m'importe ? Les libertés de l'église gallicane me dispensent de me plier à de telles décisions. En somme, qu'est-ce que le Pape? L'évêque de Rome ; mais un évêque comme les autres. Je suis évéque, moi aussi. Donc, mon sentiment vaut bien le sien!... Dans mon diocèse, je suis maître absolu.

Sous forme de conclusion à cette profession de foi aux tendances schismatiques, l'évêque ajouta :

— Je ferai une exception pour vous.

— Pardon, Monseigneur, il m'est impossible de l'accepter. Mes confrères sont aussi dignes que moi de la confiance de A'otre Grandeur.

Après cette noble et franche déclaration, le P. Guibert se retira, bien disposé à n'avoir, désormais, avec l'évêché, que les rapports strictement indispensables.

Au cours de la conversation, le prélat avait reproché, plusieurs fois, à la Congrégation, que ses membres eussent parlé en chaire du gouvernement monarchique de l'Eglise. Entretenir les chrétiens de la suprématie du Pape ! Quelle imprudence ! Quelle intempérance de langage!.. Il y avait là. selon lui. une erreur aussi grave que celle qui découlait de l'application des principes relâchés du bienheureux Alphonse. Gardien des croyances et de la morale, il ne supporterait pas que l'on prêchât, dans son diocèse, des propositions aussi réi)réhensibles.

27<5 L EXTENSION EN FRANCE

C'était donc chose parfaitement constatée. La pei'sécution dont souffraient les Oblats. provenait uniquement de leur attachement aux doctrines romaines. Avide d'omnipotence, lévêque gallican les accusait de navoir aucunement l'esprit de son diocèse. Par ce dévouement au Saint-Siège, les Missionnaires compromettaient, dans son domaine, l'unité de vues.

— Ceux qui travaillent chez moi, avait-il répété, doivent s'engager à suivre mes principes. La similitude de vues est indispensable. Quand les principes sont opposés, on ne peut longtemps s'entendre.

Jamais le P. de Mazenod n'aurait consenti à ce que ses fils devinssent gallicans ou jansénistes.

— On ne peut liésiter, leur avait-il dit, entre le particularisme étroit des principes diocésains côtoyant l'hérésie, et les principes adoptés par Rome et par les théologiens qu'elle approuve.

Dans ces démêlés si pénibles, le P. Guibert avait montré beaucoup de tact et de fermeté. Il s'était révélé à Mgr Arbaud comme un redoutable jouteur, dont l'incontestable supériorité lui portait ombrage. L'évêque ne pouvait lui refuser son estime ; mais il le craignait et désirait son éloignement. Il eut même la naïveté de le manifester un peu trop dans une autre rencontre :

— Ces griefs que je formule, sont, au fond, très honorables pour vous. S'il y avait encore des missions à faire ici, je ne demanderais pas mieux que de vous conserver dans mon diocèse. Mais les missions sont maintenant impossibles. Puis, pourquoi vous le dissimuler ? Je souhaiterais quelqu'un qui... eût moins d'esprit; qui fût moins... insinuant... qui eût moins d'influence sur les prêtres... Beaucoup so sont confessés à vous durant la dernière retraite pastorale... Beaucoup viennent au Laus se recueillir, plusieurs jours, sous votre direction... Assurément, je n'y vois pas de mal, mais...

Le P. Guibert n'avait pas besoin qu'on lui répétât deux fois les choses. Dans ces réticences embarrassées, il découvrait nettement la pensée inspiratrice. Il communi(jua donc les n'Ilcxioiis de révr(|iit' au P. de Mazenod. et sollicita son chang(Mnent.

— Pourtant, disait-il. je me soumettrai eiuoi-e, si robéissance le veut, à l'humiliatiuii de i-cstei- ici. .If ne saurais vous donner une juste idée de lenfantillagc de cette admiiiisti-aliou. Avec des intentions di'oites. je sup[)ose, elle a une ni:tnièi-e si burlesque, si à rebours, que je délie (pii que ce soit d'inxcnler une chose i-onlre le sens commun, qui ne se fasse ici. Il n'e>t piis un |in'lrc de nu rite (|n"elle n'écarte d'elle, et. de plus, p.ir r;iiipoil a nous. j| y a un sysièinc. On s'attendait à nous \oir partir, a la rcNcdiiliou ; ou est dcsap-

pointé de notre persévérance, et on cherche à nous fatig-uer à force de tracasseries. Je sais cela au clair. On est à l'a (Tût d'un prétexte, bon ou mauvais, pour en finir avec nous... Vous voyez ce qu'il en est de nos relations avec l'autorité diocésaine. Nous sommes tout à fait dans le bon g'enre : les comj)liments se font de vive voix ; les vérités, nous nous les envoyons par la poste... Dans le cours de notre longue conversation, Monseigneur n'a cessé de me dire les paroles les plus aimables. C'est curieux!... Je vous assure qu'il est très heureux pour l'Eglise que des hommes de cette espèce soient relégués dans un coin du monde, où l'on n'est point si difficile. L'évèque désirerait que j'eusse moins d'esprit. Soyez certain que je ne suis pas tenté de faire le même souhait à son égard.

Presque en même temps que cette lettre, le Fondateur en reçut une de Mgr Arbaud, réitérant ses plaintes au sujet du dissentiment de doctrines entre lui et les chapelains du Laus, et se terminant par ces considérations doucereuses :

— Sans doute, vous ne me laisserez pas le P. Guibert : il a trop de qualités pour demem^er dans un poste si insignifiant. Ce ne saurait être une punition pour lui de quitter un désert, pour aller habiter une grande ville. Vous m'obligeriez, en le remplaçant par quelqu'un qui aurait des qualités moins brillantes... assez prudent aussi pour s'occuper moins que lui à faire des recrues pour votre Société...

Nonobstant ces froissements réciproques, le Supérieur général ne jugea point à propos de retirer le P. Guibert. Ce changement eût semblé une capitulation. Le temps, pensait-il, apporterait quelque remède et rendrait la situation moins tendue.

De fait, Mgr Arbaud n'osait plus condamner ouvertement la Théologie du bienheureux Alphonse. 11 était réduit à dire simplement qu'on en abusait parfois ; mais il évitait soigneusement toute discussion avec le P. Guibert. Celui-ci lui avait trop bien prouvé, et devant témoins, qu'il ne lui appartenait pas de proscrire une Théologie approuvée et conseillée par l'Eglise.

C'était, là, cependant, une de ces vérités que les gens autoritaires pardonnent difficilement à ceux qui ont le courage de les leur servir. Il en coûte, alors, beaucoup d'avoir raison : c'est une faute irrémissible.

Mgr Arbaud, néanmoins, était trop politique, pour trahir son mécontentement de voir le P. Guibert maintenu à son poste. A sa lettre, le P. de Mazenod avait répondu :

280 l'extension en FRANCE

— Vous voudriez que je rappelasse le P. Guibert. Pourquoi donner ce désagrément à un homme si estimable, dont vous n'avez cessé de faire l'éloge, en toutes circonstances ? Si ce Père est coupable, qu'il soit puni : mais vos lettres établissent le contraire. S'il est innocent, pourquoi le punir ? C'est à tort que vous lui faites un crime de ne pas repousser ceux qui se présentent chez nous.

Ainsi pris dans ses propres filets, Mgr Arbaud se montra bon prince. Il n'osait pas avouer les vrais motifs qui l'excitaient à tant désirer le départ du supérieur des cha])elains. Ces motifs, tout à la louange du P. Guibert, étaient la condamnation directe de la conduite du prélat envers lui.

N'ayant pu obtenir son éloignement, il en arriva à dire qu'il ne lavait jamais sérieusement demandé, et, pour tout effacer, combla le P. Guibert de politesses. Dans les réunions à l'évêché, à l'occasion des conférences ecclésiastiques, il lui réservait toujours et partout la première place. 11 le consultait pour des aifaires délicates, et affichait beaucoup de déférence pour ses avis.

Le P. Guibert était trop diplomate, lui aussi, pour se laisser prendre à ces flatteuses a]>parences.

— Moins d'honneurs et plus de franchise, disait-il, me plairaient davantage.

Dans ce sens, il écrivait au P. de Mazenod, le 21 mars i833 :

— Hier, j'ai signé mon traité de paix avec l'évêque de Gap... J ai dîné chez lui... Il a manifesté des sentiments très bienveillants, exprimant l'espoir que nous serions meilleurs amis que jamais.

Trois jours après, le P. de Mazenod lui répondait :

— J'ai admiré les moyens que vous avez employés pour ramener cet esprit difficile à des pensées moins amères... Vous avez sauvé la partie... La raison, les ]»rocédés, la justice étaient jiour nous; la torce et l'arbitraire étaient entre ses mains : il en eût usé par suite île son caractèi'e et de son éducation...

Dès lors, les rolati<»ns de Mgr Arl)aud avec les chapelains furent moins hostiles. Il ne s'o[)posa plus au désir de ses diocésains d'entrer dans la Congrégation. Si des prêtres hasardaient quelques ]dainles. il leur imposait silence, en les assuraul (|u'il s'fiil»'ii«l;iit lorl bien avec le supérieur du sanctuaire.

Ayant, à ses propres di'-pcns. constaté' l'iiabilclc du P. (iiiibcrt dans les négociations, il im'couimiI à son hilcnl de diploniiilf. cl le |ii"ia «le soutenir l'appel en Cour royale d un ecclésiastique du diocèse, déjà condainm- en pi'emière instance. Poui* s'en occu|»er activement.

le P. Guibert se rendit à Grenoble et y séjourna plusieurs semaines. Le succès couronna ses eflbrts, et l'évêque en lut charmé.

— Je ne souhaite pas, disait plaisamment à ce sujet l'intelligent religieux, que le clergé des Hautes- Alpes ait beaucoup de procès : il serait capable de me nommer procureur général...

Les calomniateurs, cause originelle de cette guerre déloyale, se sentaient vaincus. Ils s'empressèrent de rentrer dans l'ombre.

Quant à l'ensemble du clergé, il devenait de plus en plus sympathique aux Oblats. Le nombre de ceux que la pensée de faire les exercices spirituels sous leur direction amenait au Laus, croissait sans cesse. Il y en avait, parfois, jusqu'à vingt et vingt-cinq, en même temps. Dans le courant d'une seule année, on en compta plus de cent cinquante.

Dans ce revirement des esprits et dans ce ministère si utile, les chai^elains trouvaient un dédommagement aux tracasseries administratives, dont ils avaient si injustement été l'objet.

La paix étant ainsi reconquise, ils dotèrent le Laus dune école, et s'occupèrent de bâtir un clocher monumental à l'église qui en était dépourvue. Cette dernière entreprise ardue demandait de l'audace et du courage, car, vu la déclivité du terrain, des fondations profondes et coûteuses seraient nécessaires. Grave problème à résoudre, surtout pour un pays de montagnes où les ressources n'abondaient pas, et où le charroi des lourds matériaux entraînait d'énormes dépenses.

Plaçant toute leur confiance en Dieu et en la Sainte Vierge qu'ils voulaient glorifier, ils se mirent à l'œuvre. Malgré des difficultés de tout genre, les travaux mai-chèrent bon train. La construction s'éleva, au grand contentement des habitants et des pèlerins enthousiasmés.

Notre-Dame du Laus. — Vue du sud-est.

CHAPITUE VHl

En Suisse et dans le pays de Gex (Ain)

§ 1 Situation religieuse de la Suisse, à celte époque.

Le calme s'étant rétabli en France, les seolastiques, au mois de janvier i833, quittèrent leur charmant asile de Billens, pour re^agnei* Marseille. Plusieurs Pères, néanmoins, restèrent, afin de continuer les prédications commencées avec tant de succès, les années précédentes.

La révolution de i83o avait eu, en Suisse, un contre-coup ilont les elTets duraient encore. Les philosophes, rationalistes, libéraux et protestants, en avaient profité pour se liguer contre les catholi([ues, dont ils tâchaient de diminuer et même de neutraliser entièrement l'iidlucnce. Leur but était de les écarter du gouvernement, afin de les asservir avec plus de facilité. Ils méditaient aussi la spoliation des chapitres, des collégiales et surtout des maisons religieuses. Les catholiques, pourtant, comprenaient plus dun tiers de la population : s'ils ne possédaient pas la majorité, ils constituaient donc une ininoritc' respectable.

1) "al)()rd, éclata une guiu're de presse. Quotidiennement paraissaient des articles hostiles à IKglise. Ia*s membres du clergé étaient vilipendés, et les couvents dénoncés comme regorgeant de richesses, qu'il importait de recueillir au plus tôt dans les caisses de l'Etat.

Onze déj)utés rédigèrent, à Baden, un formulaire des plus attentatoires aux drcjits du .Saint-Siège et à ceux des catholii[ues, reconnus par le Pacte régissant la llé-publicpie helvéli(pie depuis i8i.'î. Ce document ne visait à rien nioio"^ «[uà assiijettii- TEglise au pouvoir lai(|Uf et à créer une i-rligion nationale. Nonobstant une i-ondiunnation s»'\cre de (îré'goii-e W 1, celle déclaration seliisni;iti(pu' fut adtqitée pai- le ( irand ( Conseil île Heine.

Le |iarti libé-ral et protestant inondait tie ses mauvais journaux tout le lei-riloire. et façonnait. d;ins ee sens, l'opinion publiipie.

.Vu m(»is de niai l8'i"i, le prdel de Uoiiiont i-eçut île rantmile

suprême l'ordre de surveiller par sa police les voyages des Pères Oblats, ainsi que leurs paroles en chaire, avec menace, le cas échéant, de retirer à ces prêtres étrangers le permis de séjour sur le sol de la Confédération.

Les Pères ne jouissaient donc que d'une sécurité relative. A l'horizon, les nuages s'amoncelaient.

§2 Courses apostoliques dans le canton de Tribourg.

Sur une population de cent cinq mille âmes, ce canton avait quatre-vingt-dix mille catholiques, et seulement quinze mille protestants.

Comme nous l'avons relaté, les Oblats donnèrent, en i832, les exercices des Quarante Heures dans presque toutes les paroisses. Le succès de ces prédications leur valut de nombreuses demandes pour des oHivres de plus longue haleine, et, en i833, ils prêchèrent une série de retraites de huit jours dans ces mêmes localités.

— La besogne était rude, écrivait le P. Bernard. On sortait de table à une heure et demie. Aussitôt après, sermon ; puis, immédiatement au confessionnal jusqu'à jusqu'à onze heures et demie du soir. Suivait la collation, rapidement prise. On se couchait vers minuit, et, dès deux heures et demie du matin, ou trois heures, au j)lus tard, on rentrait au confessionnal, jusqu'à dix heures et demie, moment de l'office et du premier sermon. Je connais tel des nôtres qui, durant plus d'un mois, n'a pas goûté, chaque jour, plus de deux heures de sommeil. Ce travail excessif ne comportait, en elfet, aucune interruption pendant une semaine, après laquelle le curé de l'endroit, accablé de fatigue et hors de combat, allait se metti'e au lit. Quant au Missionnaire, il partait aussitôt pour une autre paroisse, où il recommençait, le jour même, ce train de vie...

A semblable régime, c'est miracle que les Pères n'aient pas compromis irrémédiablement leur santé. Ils étaient jeunes et ne calculaient pas avec leurs forces : leur zèle pour le salut des âmes les en empêchait.

L'année suivante, ils retournèrent dans ces paroisses, pour y maintenir et y développer le bien accompli.

§3 Dans le canton de Vaud.

Situé entre le canton de Fribourg à l'est, et la ligne frontière des départements français du Jura et du Doul)s à l'ouest le canton de Vaud s'étend, du sud au nord, depuis la rive septentrionale du lac de

Gent've jusqu'à la i-ive nuM-idionale de celui de Neulchâtel, avec une superficie de trois mille deux cents kilomètres carrés. Il comptait, alors, une population de deux cent mille protestants et de ti'eize mille catholiques. Sa ca])itale est Lausanne.

Dans ce canton, le labeur était à peu près le même que dans celui de Fribourg ; mais, ordinairement, onavait quelques jours d'intervalle, d'une retraite à l'autre.

Ainsi furent retrempées dans la ferveur des paroisses mixtes, où il y avait dix fois plus de protestants que de catholiques.

A Lausanne, les Pères Martin et Bernard prêchèrent une vraie mission, pendant le mois de mars i833, à la i>rière de l'évèque. Mgr Yenni.

Depuis la Réforme, c'était la première fois que la parole sainte se produisait d'une manière solennelle dans cette ville, où l'on tolérait à peine le culte catholique, en l'enserrant dans un ensemble de mesures sectaires.

Pour cette mission, il fallut se munir d'une autorisation du Conseil d'Etat, qui poussa la prudence jusqu'à placer des gardes à la porte de l'église.

De leur côté, les Pères y apposèrent une grande affiche, indiquant à l'avance les sujets traités.

Non seulement les catholiques de Lausanne, mais ceux des environs profitèrent de cette bonne fortune. Des auditeurs vinrent même de fort loin. Tous s'approchèrent des sacrements. Parmi eux. on nota des personnages distingués et une foule de fauiilles étrangères, que la beauté du paysage et la pureté du climat attirent, chaque année, dans la capitale du canton de A'aud.

Beaucoup de protestants de toutes les classes, bourgeois et ouvriers, assistèrent aux n'-unions. Les ministres y j^arurent aussi, et y conduisirent les élèves de leur si'iiiiuaii'c. dans rcs](oir que les uns et les autres trouveraient les Pères en d('faut, et leur susciteraient quelque perfi«le ({uerellc. Mais ces charitables messieurs en fui'cnt pour leurs frais d'imagination. Ils sortirent décontenancés, tandis ([uf leurs adeptes sentaient leui's préjugés sévanouii- (h'\anl cette exposition flaire, calme et communicative <!<' la ilocirine n'yi-lce.

— Si je croyais à (|U('l(jU(^ cliosf. disait luu deux, j'embrasserais le catholicisme, car il n'y a (|Uf les ]iré(i-«'s (•atli(tli<pi('s (pii parlent avec conviction.

Les gens du |i(Mij)ie. itablis^ant nn |iarallilc cnliT leurs ministres et les Missionnaires, s'é-criaicnl tout liant :

— < )uc 1rs (•alli(»li([ues sont limn-ux ! Nous sommes. n<>u><. un

troupeau sans pasteurs ! Nos ministres n'ont pas le zèle des prêtres catholiques !

Des dames protestantes, assidues aux sermons, très touchées de ce qu'elles entendaient, allaient le répéter aux malades.

En somme, cette station eut des résultats très consolants. Les catholiques se raffermirent dans leurs croyances, et les protestants furent ébranlés.

— Que de dissidents auraient fini par se convertir, écrivait le P. Martin, si le temps nous eût permis de compléter leur instruction !

Pour ce motif, le P. Bernard, sur les instances du curé, retourna, au mois d'août, et, pendant quinze jours, jeta la bonne semence dans ces âmes avides de surnaturel.

Le P. Martin y revint, lui aussi, avec le P. Bermond, pendant le Carême de i83;7.

— A Lausanne, le nombre des catholiques augmente, écrivait-il, le i3 avril. La paroisse change à son grand avantage, et dans l'église le culte se déploie avec pompe... J'ai eu pour auditeurs le baron de Lucinge et le baron de Gharette, dont les femmes sont les filles du duc lie Berry (marié en Angleterre), et aussi le baron et la baronne de la Rochejaquelein. Les Gharette et les Larochejaquelein ont communié plusieurs fois. Les deux filles du pauvre duc de Berry sont pieuses comme des anges et éminemment bienfaisantes ! Beaucoup s'étonnent de rencontrer tant de simplicité unie à tant de piété dans des personnes de si haut rang !

D'autres missions renouvelèrent également Echallens, Brétigny. Bottens, Yillars, etc. Les Pères restaient sur la brèche, du matin au soir et une partie des nuits, prenant à la hâte leur repas. Parfois même, ils quittaient la table, sans achever leur frugale réfection, pour ne pas faire attendre les pénitents assiégeant les confessionnaux. En chacune de ces localités le travail fut énorme ; mais le bien opéré dépassa toutes les prévisions.

§ 4 Dans le canton de Genève.

Les catholiques formaient le quart de la population de cette ville, et presque la moitié de celle du canton. Les protestants, cependant, quoique peu supérieurs en nombre, détenaient le pouvoir et prétendaient le garder par tous les moyens. Depuis la révolution de juillet principalement, ils redoublaient d'activité.

Malgré ces circonstances si défavorables, les Oblats évangélisèrent

286 i/kxti:nsio\ ex i'kaxck

avec succès toutes les pai'oisses de cette circonscription, excepte une ou deux (i).

Ils commenccrcnl. au mois de drcembre i8"33, par la mission de (Ihène. jolie ville lie trois mille habitants, à quatre kilomètres à lest de Genève. Sur ce cliiMre, il y avait seulement, aloi-s, tlix-huit cents catholiques, que le voisinage immédiat des protestants avait sensiblement attiédis. Plus de trois cents hommes négligeaient le devoir f)ascal. La ciinlisatiun philosophique, prônée par Voltaire et Rousseau, permettait à ses partisans, sous les didiors dune honnêteté dap[)ai-at, toutes sortes de désordres.

Ce milieu mondain se [)iquait de belle littérature. Lorsqu'on apprit que les Missionnaires étaient irançais. on accourut les entendi'C. L'affluence grandit sans cesse, soir et matin, ))endant quatre semaines. Les familles de la bourgeoisie et de l'aristocratie donnèrent l'exemple et entraînèrent les masses.

Dans les cafés, les hôtels, les cercles, il nt'lait (|ucslion (pie de la Mission. Là, où. d'ordinaire. Ion bafouait la religion et ses ministres, on se provo({uait. i)ar des enjeux, à se convertir.

— Je parie dix francs que tu te confesseras 1

— J'en parie quinze que je ne me confesserai point !

— lîah ! tu es déjà ébranlé !

— Pas du tout !

— Mais oui !

— Mais non !

Le plus souvent, les ((uinze francs étaient perdus, et les soi-disant « irréductibles » finissaient par s'agenouiller aux i)iedsdu pi'étre.

Des dames, animées d'un zèle iulaliuahle. l'iirelaient paitoiit. et. chacpie jour, amenaient au Trihunal de la ]K'iiilenie les ict alciliMut». vaincus [)ar leurs pieuses industries.

Une communion i^/'m-rale eut lieu à la uie--se de uiinuit de la fête de Noël. Près de dou/.e cents personnes y participèrent. Les protestante. venus à eette magniliipie et-rc-inonie, en furent é'merveillés.

La mission se cltMura par un acte solennel de consécialioii à la .Sainte \'ierge. liouiinai;e public qui. depuis ti-ois siècles. n'a\ait pas et»'- rendu, dans ce pays, à rinimacubc Mèi-e ilt- Dieu. ( )n aurait ]iu <-raindre qucdcpies <l<''monsti-ations hostiles de>- prolestants oppo«.is à le culte, si li'giliuie. pourtant, et si raisonnable ; mai», iris étaient leurs senliiiienls. a|M'ès les prédications auxcpielles ils avaient assiste, que tout se passa dans h- plus grand cabne. Mien des larmes datten-

(i) \ oir lii cjirlc |) 'j^n.

drissement coulèrent, tandis que l'orateur expliquait combien est consolante, pour riiumanitr exposée à tant de misères, la pensée qu'elle a au ciel une Mère toute-puissante et si pleine de miséricordieuse bouté. Un des fruits les plus précieux fut l'organisation dune congrégation de jeunes fdles, qui, dès le premier jour, compta plus de cent membres. C'était un moyen d'éviter les mariages mixtes, si multipliés dans ces contrées et si préjudiciables à la religion. Trois mois après, le P. Martin, en leur donnant une retraite, constata avec plaisir qu'elles avaient persévéré dans leurs excellentes dispositions et dans l'observation du règlement qu'on leur avait laissé. Elles avaient même, en se cotisant, bâti une chapelle pour leurs réunions. Le P. Bermond, en i835, leur prêcha une autre retraite.

Après la mission de Chêne, les Pères remontèrent la rive sud du lac de Genève, vers Thonon, ancienne capitale du Cliablais, et évangélisèrent successivement, toujours avec la même efficacité, les villes de Meynier, de Collonge-Saint-Maurice, de Corsier et d'Hermance. Ils revinrent, plusieurs fois, dans ces localités, au cours des années suivantes, pour affermir le bien accompli. Sur ce théâtre, autrefois, saint François de Sales avait déployé son zèle. Ils l'invoquèrent avec ferveur et se mirent spécialement sous sa protection.

A Meynier, d'exécrables scandales avaient éclaté avant l'arrivée des Pères ; mais le bruit de leurs succès à Chêne les précéda aussi, et l'on accourut en foule les entendre. Cet empressement se maintint, soir et matin, malgré une pluie battante qui dura tout le temps de la mission.

— Le triomphe de la grâce a été complet, écrivait le P. Martin. Un seul homme, vieux soldat de Napoléon, n'a pas voulu se rendre à Dieu ; mais tous les autres nous ont dédommagés par leur sincère conversion. J'ai vu, là, se renouveler toutes les scènes édifiantes de nos grandes missions de France. Ce qui facilite beaucoup le travail en ce pays, c'est que généralement tout le monde est instruit. On n'a besoin que de toucher les cœurs.

Les vignobles sont fertiles dans les iMivirons de Corsier. et cette ville abondait en cabarets, source intarissable de désordres. Le sujet de plusieurs sermons était tout indiqué. Non seulement on écouta les Pères, mais, pendant la mission, les cabarets furent déserts. Les propriétaires ne s'en fâchèrent pas outre mesure. Ils résolurent d'entendre ces prédicateurs qui leur ravissaient leurs clients.

Au sortir des sermons, plusieurs ivrognes invt'-téi't's maudis-

288 l'kxtkxsion en fkance

saient, à haute voix, ces antres de perdition, jurant qu'ils n'y remeltraitMit plus les pieds. Le proverbe basé sur l'exijérience « qui a bu. boira ». ne se réalisa point. Après la mission, les cabarets ne demeurèrent ouverts cjue quelques heures du jour. On les lermail, à la tombée île la nuit, même le dimanche.

— J'en fus témoin, écrit le V. Martin, (pian.l je revins, (piehjue temps après. Le euré me lit parcourir les rues, vers huit heures du soir. Nul cabaret ouvert. Partout !•• calme. La i,n'ilce d«' la mission régnait encore sans allaiblissemenl.

Les protestants, stupélaits de semblables résultats, ne s'expliquaient point que la voix d'un prêtre acquît tant d'empire sur les volontés, à l'enconlie d'une passion si tyrannique. Plusieurs, à ce signe, reconnaissant l'intervention de Dieu, songèrent à embrasser le catholicisme.

A Hermance, l'élan lut tel. que tous les hommes, à l'exception d'un l'ou. se présentèrent au Tribunal de la pénitence et à la sainte Table. Une congrégation de jeunes filles s'établit également.

En décembre i835, c'était le tour de Collcx-licjssy, charmante localité située au-dessus de la rive occidentale du lac de Genève, à une dizaine de kilomètres de cette ville.

Là. aussi, deux camps : celui de l'église et celui des cabarets. A l'église, la prière, les prédications, les exercices religieux : dans les cabarets, l'ivrognerie, les chansons légères, la danse, les blasphèmes. La lutte s'engagea... Après la première semaine, l'église commença à l'emporter; et, finalement, la grâce triomi)lia de toutes les i-ésislances. Une dizaine d'hommes seulement, n'ayant d Ininuiiii (|iic la ligur»'. se m<jntrèrent rebelles jusqu'au bout. Mais ipic de consohmls retours! Des vieillards octogénaires ne se rappelaient [)as avoir rien vu de pareil.

A la Table sainte, en efiet. s'agenouillèrent, le visage resplendissant d'une célestejoie, des hommes (pii. depuis vingt, trente, cpiaraute et même soixante ans. avaient oulilie leurs (h'\(»irs religieux. jMii--iciirs (h- ceux-ci. pendant la grainlc U<'\ olutioii. avaient transl'ornu'la chaire de l'église en tribune de pei'version. d i»ù ils avaient dél)lat«'-r('' contre la loi. la morale <'t la sucit'-lé-. (lonvei'tis. «-t dé'sireiix «le réparer leurs fautes, ils se changèrent en apôtres, pmir i^-^agner à la Ncrité- leurs concitoyens encore hésitants.

Llrange spectacle ! les cabaretiers eux-mêmes conduisaient au confessionnal leur (idéle clientèle !...

\n II M lis de jaii\ ier iSU't. missiiiji peiidanl c|ual n- semaines, dans |a

paroisse de Confignon, ;i Imit kilomètres au sud-ouest de Genève. Cinq hommes seuls résistèrent obstinément : c'étaient des usuriers auxquels il en coûtait trop de restituer le bien mal acquis. Les halùtants des paroisses voisines s'unirent à ceux de Gonfignon, de sorte que la communion générale fut très imposante. Une solennelle plantation de croix termina les exercices.

Succès identiques dans les paroisses de Gompésières ; de Gollonges, différente de Gollonge-Saint-Maurice, dont nous avons déjà parlé ; de Bernex, près de Gon Pignon ; de Versoix, à huit kilomètres au nord de Genève, sur les bords du lac, etc. Dans cette dernière ville, le curé, découragé, était décidé à placer sur l'autel une statue de la reUgion, voilée d'un crêpe noir : ])uis, à fermer son église et à s'en aller... Après la mission, il changea d'avis.

L'évêque aj)préciait les Oblats et leur confia le soin de le précéder dans ses tournées, afin de préparer les habitants au bienfait de la visite épiscopale.

Les missions prêchées furent si nombreuses que le P. Martin pouvait écrire, le i3 a-STil iSSj :

— Nous avons parcouru, le P. Ricard, le P. Bernard et moi, une douzaine de paroisses, depuis le mois de novembre dernier. Dans le canton de Genève, il n"y en a pas trois qui n'aient passé par nos mains.

Le bonheur des convertis se traduisait en dehors par une expansion parfois quelque peu tapageuse.

Suisses ou Savoisiens n'économisaient pas la poudre. Le joiu" de la clôture, on tirait des boites, depuis cinq heures du matin jusqu'à neuf heures du soir. Ges engins de gros calibre faisaient un bruit semblable à un coup de canon. Il se répercutait dans le lointain. Tout le canton en retentissait.

Au commencement, les hauts personnages de Genève, ignorant l'origine de ces détonations insolites, se demandaient ce qui arrivait dans la République. L'alfaire fut portée au (Conseil d'Etat. ïolércrait-on un pareil vacarme ?... Et quels étaient donc ces hommes qui. dans la contrée, soulevaient tant d'enthousiasme ?

Un conseiller d'Etal, ami des Pères, plaida si habilement leur cause, qu'il fut officiellement chargé de leur dire que le gouvernement les voyait de bon œil et les autorisait à continuer leur oeuvre.

Nonobstant ces belles paroles, les Missionnaires s'aperçurent qu'ils étaient suivis de près par des agents de la police secrète.

Les ministres protestants, en elTet, s'irritaient fort, en constatant

JQO L EXTENSION EN FRANCE

les progrès de ce qu'ils appelaient avec mépris le « papisme ». Après le départ des Missionnaires, ils se précipitaient vers les localités évangélisées, pour recon(|uérir le terrain perdu. Par leurs prêches, agrémentés de calomnies et d'insultes, ils essayaient de répandre l'erreur, là où la vérité s'était épanouie.

Toujours très mal reçus, non seulement ils n'eurent pas à se féliciter de leur zèle, mais souvent durent déguerpir au plus vite. A Hermance, par exemple, la femme du maire et la sœur d'un conseiller d'Etat, prévenues de l'arrivée des ministres, enrégimentèrent toutes les filles de la ville et les armèrent de torches de paille. Quand ils se présentèrent, elles dressèrent devant eux une barrière de flammes et les mirent en fuite.

Une seconde fois, les hérétiques tentèrent de s'emparer de la place; mais la vaillante armée féminine les repoussa encore victorieusement par un autre procédé, car elle était riche en expédients. La moitié des femmes j)rit de la terre, et l'autre des cruches pleines de liquide. A peine arrivés, les ministres furent obligés de tourner bride promptement, emportant, sur leurs habits et sur leurs visages, les marques peu enviables de cette eau lustrale d'un nouveau genre.

Après cette double déconfiture, ils n'osèrent pas reparaître.

Plus ardents encore, les gens de Gorsier incendièrent la salle dans laquelle les sectaires s'efforçaient, par leurs diatribes, d'annihiler les fruits de la mission. Les coupables n'eurent que le temps <le sauter par les fenêtres.

Dans le pays de Gex (Ain). Terney-Yollaire.

Fragment de l'ancienne Bourgogne, et tonnant hi partie orientale du département de l'Ain, le pays de Gex est presque entièrement séparé du reste de la France par les plus hautes montagnes du Jura. Ses coteaux qui s'incHnent vers le lac Léman, sont couverts de praii'ies. de pàtui-agcs, (le jardins et de champs ilc céréales. Depuis i8i5. six communes en sont dt'laehées et englobées dans le eant(jn de (ienè\e. La population est un iiié-lange des diverses races qui ont siiecessivemenl possédé cette région : Helvètes, Burgondes. Alloltrom's, Italiens. Espagnols. Les Bernois s'en rendirent maîtres de i.'>'}(>;i i.'iii'j.el l'oi-eérent les habitants à embrasser h* calvinisme.

A j)artir (h^ iH'}3. les Oblats «'•vang<'li--iienl le> p;iii>i->>es tlu pays de Gex et la xilledn luTine nnin. suns-prcfecl iire du dep;irteinent de l'Ain.

Ils y prêchèrent non seulement des retrait«'> d une semaine, mais

de véritables missions se prolongeant jusqu'à un mois, avec deux ou trois sermons par jour et une douzaine d'heures de confession cpioti- (liennement. Ce travail sans interruption durait une grande partie de Tannée. Le jour même de la clôture dans une paroisse, avait lieu l'ouverture dans une autre.

Cette terre était plus pénible à défricher au point de vue spirituel. Elle contrastait beaucoup, sous ce rapport, avec les rives méridionales du lac de Genève et le Chablais, où l'apostolat de saint François de Sales laissait encore des traces. Le pays de Gex avait eu son apôtre aussi ; mais, hélas ! c'était un suppôt de l'enfer ; l'un de ceux dont Satan s'est le plus servi pour multiplier ses dupes et entraîner des légions d'âmes dans l'abîme.

Là, Voltaire passa les vingt dernières années de sa vie, de ij58 à 1778, tout près de la frontière suisse, en son château de Ferney, d'où l'on jouit d'un panorama splendide sur le lac de Genève, les Alpes et le Mont-Blanc. De ce délicieux séjour, son impiété systématique, toujours acharnée, trop souvent furibonde, jeta, sans trêve ni répit, le sarcasme et le blasphème sur ce qu'il y a de plus saint. Combattre la religion, ridiculiser ceux qui la défendaient, les calomnier avec rage, les salir, quand il ne pouvait les réduire au silence, fut la principale de ses occupations.

— Je suis fatigué, disait-il, d'entendre répéter que douze hommes ont suffi pour établir le christianisme ; je veux prouver qu'un seul suffit pour le détruire.

— A ous n'y réussirez pas, lui avait-on objecté.

— C'est ce que nous verrons !... J'écraserai Vinfâme !...

Il n'y réussit pas, quoiqu'il n'eût rien négligé dans ce but : ni pamphlets méprisants, ni mensonges éhontés, ni railleries mordantes, ni publications scandaleuses, ni invectives passionnées de tous les jours et de tous les instants ; mais il fit un mal immense dans tous les rangs de la société, semant le scepticisme, enseignant par la plume et autorisant par ses exemples les plus affreux désordres. Son entourage immédiat s'en ressentit davantage, et pour longtemps.

L'infernale empreinte de ce génie du mal persistait vivace dans le pays de Gex, quand y arrivèrent les Oblats.

— Quel changement pour nous ! écrivait le P. Martin. Dans le Chablais. malgré de nombreux écarts, on aime encore la religion. Ici, elle est abandonnée complètement. Tout est plongé dans les ténèbres de l'indilTérence et de l'impiété.

Les Pères commencèrent leur œuvre de régénération par la paroisse de Pi'évessin, à trois kilomètres à l'ouest de Ferney. Depuis

292 l'extension ex FRANCE

la révolution de i83o, les habitants s'étaient montrés plus hostiles que jamais aux pratiques du culte catholique. Leur i)remier acte de i)atriotisme, comme affirmation de leur indépendance, avait consisté à chasser leur curé, et à jurer publiquement, au milieu d'une revue de la garde nationale, de ne poser jamais les pieds dans l'église.

Ces pauvres aveugles n'avaient ([ue tro]) tenu leur sacrilège promesse.

Que serait une mission dans de telles conjonctures?...

Au début, l'auditoire se bornait à quelques femmes.

— A la suite de nos visites à domicile, durant lesquelles nous mimes tout en jeu pour apprivoiser ces quasi sauvages, quelques hommes, dit le P. Martin, s'enhardirent à venir nous entendre. Nous eûmes bien soin de les ménager. Un seul mot déplacé ou trop dur eût tout gâté irrémédiablement... Ils se persuadèrent, enfin, que nous n'étions j)as des ogres, comme on nous avait dépeints, mais des prêtres de dévouement et de charité.

Merveilleuse puissance de la grâce ! Après trois semaines d'un travail incessant, la paroisse était transformée. Non seulement ces « irréductibles » avaient franchi le seuil de l'église, mais ils s'étaient agenouillés au confessionnal.

— Nos chers convertis, continue le P. Martin, nous supplièrent de prolonger encore la mission. Impossible : nous étions réclamés ailleurs. Nous quittâmes donc Prévessin, mais le cœur plein de joie d'avoir ramené au bercail ces brebis égarées.

Le même prodige se renouvela à Mej'rin, l'une des communes du pays de Gex annexées au canton suisse de Genève. Le P. Bei-nard y alla seul, mais fut sur le chantier nuit et jour. A peine avait-il jiris quelques heures de sommeil que les hnnunes venaient ["('veillei". pour se confesser. Les ennemis se réconcilièrent, et beaucoup d'unions illégitimes furent régulai'isées. Ces heureux résidtats étaient ilautant plus remarquables, cpiun jubilé prêché quelques mois auparavant n'avait produit aucun eiïet.

S'étant ainsi em]>arés des avant-jtostes, les soldats «lu Christ attaquèi'cnt la citadelle de Fei'ney, l'éjtutée imjji'enable.

Le P. .M;iitiii y |in"clia, il abord, le Carême de 1834.

— Dans celte (tilicine, ('•crivait-il, le démon de l'incroyance a faln'iqué. ])eiidaiit vingt ans, tous les poisons (jui infectent la s<»c-iété' depuis plus il iiM demi-siècle... .Sache/, ipie \ KItaire a dans ce jiays des milliers de successeui's. On ne ])arle de la religion que jiour la mé-priser. L'impii'lé rc- Il ('-cl lie règne dans toute sa force. Dejmis dix ans. le curé

EN SUISSE ET DANS LE PAYS DE GEX SqS

actuel, parfait de dévouement et de zèle, a décidé sept ou huit hommes à l'aire leurs Pâques... Pas un de plus !...

Pendant quatre semaines, le P. Martin prêcha chaque jour. S'il n'obtint pas. dans ce premier assaut, un succès absolu, il prépara pour un avenir prochain un triomphe plus éclatant. Il réussit à ouvrir les yeux à plusieurs pécheurs de marque. Ils se confessèrent et s'approchèrent de la sainte Table. D'autres, s'ils n'eurent pas le courage d'aller jusque-là, cessèrent de dénigrer la religion et louèrent le zèle du prédicateur.

C'était déjà une amélioration. Auparavant, le respect humain était tel à Ferney que l'on n'osait pas entrer, de jour, chez le curé. On n'avait toléré celui-ci que dans l'éghse et dans son presbytère. Le recevoii* chez soi eût été gravement se compromettre.

Deux ans plus tard, les Oblats revinrent pour une mission. Elle fut prêchée par les Pères Moreau et Bernard, commença le troisième dimanche de Carême, et dura jusqu'après l'octave de Pâques.

— Quel terrain ingrat ! écrivait le P. Moreau, quelques jours après son arrivée. C'est une petite ville que le plus exécrable des hommes a souillée de sa présence pendant vingt ans. On serait tenté de croire que ce véritable infâme a fait ici tout le mal que le démon, son maître, attendait de lui. Chez la plupart des habitants, c'est l'indilTérence la plus profonde en matière religieuse, quand ce n'est pas la haine de Dieu et du catholicisme. Insignifiant est le nombre des chrétiens qui ont conservé encore un peu de foi !

Le jour de l'ouverture, 6 mars, il y eut sept hommes et cent cinquante femmes ; mais, le lendemain matin, vingt femmes seulement, et pas un homme.

— L'opinion commune des prêtres de la contrée, continue le P. Moreau, est que, si Notre-Seigneur lui-même passait ici, en laissant aux habitants leur libre arbitre, il secouerait la poussière de ses pieds et s'en irait porter ailleurs les bienfaits de sa parole... Pour moi, il me semble que je suis au milieu de démons ; on dirait que l'âme de Voltaire plane sur toutes les têtes et répand ses funestes inlluences.

Pendant quinze jours, en cifet, l'auditoire fut des plus restreints. Il comprenait, d'ordinaire, cent quarante à cent cinquante femmes : mais jamais d'hommes, excepté le dimanche, où quelques-uns assistaient à l'instruction de la messe.

— C'est une des plus tristes missions que nous ayons données depuis la fondation de notre Institut, écrivait encore le P. Moreau .. Les rares hommes qui ont daigné, à de longs intervalles, nous honorer de leur présence, reconnaissent que nous avons la vérité pour nous.

294 l'extension en FRANCE

Ils ont même api)lauili au sermon sur lincrédulité et à celui sur la foi ; mais c'est tout...

Jusqu'à ce moment, le résultat paraissait donc médiocre aux Missionnaires. Le curé, lui, en était très satisfait. Il comptait sur soixante communions d'hommes, et n'en demandait pas davantage, dans la crainte des sacrilèges. On se rappelait avec horreur que Voltaire avait osé mettre le comble à ses infamies, en profanant ostensiblement l'auguste Sacrement de nos autels, par des communions manifestement indignes, dans cette même église de Ferney.

Les Missionnaires devaient user d'une extrême prudence, entourés, comme ils l'étaient, d'une nuée de philosophes libres penseurs, d'ennemis avérés et d'hérétiques méchants. Quelques-uns n'imiteraient-ils pas Voltaire dans son abominable défi lancé à la face du Ciel ? N'auraient-ils pas, comme lui, l'alfreux courage de recevoir l'Hostie sainte avec l'intention de la polluer à leur impur contact ?

— C'est, néanmoins, un avantage que nous soyons venus, disait le P. Moreau. Depuis plusieurs siècles, rien de pareil à ce que nous faisons n'avait eu lieu ici.

La mission finit le lo avril, ^'oici les impressions du W Moreau après la clôture :

— Depuis ma dernière lettre, il y a du mieux à Ferney. Notre ministère y aura opéré plus de bien que nous ne l'espérions. Nous avons eu, le jour de Pâques, la moitié de la po[)ulation à la sainte Table, chose qui a étonné tous ceux qui connaissent les innombrables et redoutables obstacles qui s'opposaient à ce résultat. Les prêtres du canton de Genève nous disaient que nous devrions être très contents, si nous pouvions amener une vingtaine d'hommes au Tribunal de la pénitence ; et voilà que nous en avons communié une centaine et jdus de deux cent cinquante femmes, sur une population de huit cent cinquante Ames. Le succès eût certainement été plus brillant, si nous n'avions pas été obligés de sacrifier tout notre coutumitM' <li' missions.

Par i)ru(lence, en effet, le Vi'-ni'rablc t'\r(|tic de HcUey. M^r l)«\ie. de (jui Ffi'ncv di'pendail, leur avait i-ecominandt' de ne pas inêiiic prononcei" en ihairc le mol de inis.sion, cpii eût horripilé Ions les prt'tendns philosophes de Ferney. Pour le même motif. les Pèr«'s .luiciit nnoncer à l'une de leurs plus chères et plus édifiantes cérémonies : la «-onsécration de la ville à la Sainte Vierge. (Àîtte scène, si tcMichante et si ainn'e ailleurs, ertt déchaîné une vé-rilable tcmpèle dans le e;tiii|i «les libres penseurs, (pii adinelteiil bien la libert»'-. mais à la eoiidifion expresse (piiU seront seuls à en jouir, (^hiel bonheur pour !«'•> ( )ldats d<; procurer et* triouqdie à leur Iinujaeulée Mère, et de la venger ainsi

EX SUISSE ET DAXS LE PAYS DE GEX 2g0

de tant d'outrages et de blasphèmes proférés en ces contrées ! Du moins, ils chantèrent ses grandeurs et pi'oclamèrent hautement ses inilnies miséricordes.

Ils voulurent aussi visiter le château de Voltaire, dans la pensée d'y faire amende honorable à Notre-Seigneur, qui. si souvent, y fut bafoué, comme dans un nouveau prétoire. En parcourant les diverses salles, il leur semblait marcher à la suite du Sauveur, portant sa croix. A chaque pas, ils répétaient l'invocation en usage dans la Congrégation : Laiidetur Jésus Christiis ! Lr ferveur de leur prière réparatrice redoubla devant le bureau sur lequel l'infâme philosophe avait composé tant d'ignobles et sacrilèges libelles contre le divin Rédempteur du monde.

La propriétaire du château de Voltaire, M"- de Budet. fut une des plus assidues aux exercices de la mission, et rivalisa avec les plus édifiantes.

Pendant le Carême de i835, le P. Bernard évangélisa la ville de Gex. Il y prêcha quotidiennement des instructions assez bien suivies, surtout le dimanche. On voyait, alors, au pied de la chaire, des gens qui, de temps immémorial, n'avaient plus mis les pieds à l'église.

Un jour, il annonça des conférences pour les hommes seuls, et y convia tous ceux de la cité. A cette nouvelle, grand émoi dans la population masculine, qui se réunit dans un cabaret pour tenir conseil.

— Irons-nous? n'irons-nous pas?... Que nous veut-il, ce Missionnaire ?... Après tout, nous sommes des hommes ! Qu'avons-nous à craindre? Il ne faut pas qu'on nous suppose des poltrons, et qu'on dise que nous avons peur d'un prêtre ! Allons-y.

Animés de sentiments si surnaturels, les hommes vinrent, par bandes, àl'église, à l'heure fixée. Devant cet auditoire, moins que clérical, le P. Bernard ne crut pas opportun de prendre son surplis, pour ne pas augmenter leurs appréhensions. En soutane noire et le crucifix sur la poitrine, il parla, debout sur les degrés du sanctuaire. Pendant une heure, il se fit écouter, et termina par cette péroraison audacieuse :

— Maintenant, s'il y a parmi vous des hommes au cœur noble et généreux, ayant encore dans les veines quelques gouttes de sang chrétien, je les attends au confessionnal !

A ces mots, on ouvrit les portes de l'église, qui se vida, on un instant. Les hommes reprirent, tous, le chemin du cabaret. Là, nouvelle délibération.

— Le confessionnal ! hum ! irons-nous? n'irons-nous ])as ?

Les avis furent, d'abord, partagés. On convenait, cependant, que le

296 l'extknsion kn fhaxck

Missioiinaii-c avait su intôi-osser tout son moiule ; qu'il avait dit des choses fort sensées : qu'au ibud, il avait raison ; mais...

— Eh hien ! i-ria quelqu'un, en dominant le tumulte, s'il a raison, c'est que nous avons tort !...

L'argument parut péremptoire. Rien à répliquer.

— Nous nous confesserons donc! Mais quand? La semaine prochaine ?

— Pourquoi dilï'érer si longtemps ?

— A demain, donc ?

— Pourquoi demain ?

— Ce soir ?

— Tout de suite !

(>es paroles se croisaient en tous sens, entre les murs d'un cabaret. Jamais rien de semblable ne s'était vu ni entendu dans celte salle.

Les portes s'ouvrirent, et le cabaret se vida. Les hommes, par bandes, vinrent entourer le confessionnal.

Même succès à Versonnex, entre Gex et Ferney. On y avait accueilli très mal les Missionnaires. Après la première semaine, la glace était rompue. On accourut aux exercices, et l'on s'approcha des sacrements. Les ecclésiastiques de l'endroit ne pouvaient en croire leurs yeux ni leurs oreilles.

— Que de vieux pécheurs revenus à Dieu ! écrivait le P. Mai-tin. Que de mariages réhabilités ! Que de familles ayant retrouvé Ihonncur et la paix du foyer ! C'est presque la totalité des habitants qui a répondu à la grâce. Les quelques forcenés qui ont résisté jusqu'au l)Out, étaient contraints de se cacher, pour éviter les (juoliitets qu'on ne leur ménageait point.

l*roint'Maiit un icgai'd d CnscniMc mu- huis ces lra\ aux. le I'. Kiraid concluait :

— Nos missions ont eu. m g('iiiTa!, un carartrrc d»- ItM-NtMir (|u<' 1 on II ain'iiit pas cru possildc. après les di-sordres et Ifs sacrdè^cs ipii avaient «lésolé ce [)ays. Lassé de ICspril tlinipii'-té- qu <»n lui a inocul)-. le jieuple s'oriente vers la vé-i'itt-, (juaml il entend une parole autorisée et cliaritabhî.

A la \(ii\ du Missionnaire. Dieu, ipirlipn lois. jdiMiKiil la sienne, pour donner (pielqiie grande et sé'vère leeoii.

I n jour, au sortir d un exercice, un rc-caldl raiit s'écria :

— <^)iie le dialile iii'ein port e. sj je reloiiriie. une lois encore, écouter ces diseurs de fatlaises 1

Peu a|très. le Idasplniniiteur était soiidainenient Irappe d une

maladie mortelle. Tous virent, là, une punition du Ciel, et le moribond le comprit lui-même. Il appela un des Pères, se confessa, se rétracta publiquement et mourut dans les sentiments du plus évident repentir. Quant aux autres retardataires, ils ne furent pas moins bouleversés et se hâtèrent de purifier leur conscience. A la clôture, la communion fut générale dans toute l'acception du mot.

Très satisfait du ])i('n immense accompli par les Oblats dans cette partie si difficile de son diocèse, Mgr Dévie, évêque de Belley, leur avait accordé les pouvoirs les plus étendus, pour le présent et l'avenir, car, en constatant le succès de leur ministère, il se proposait de leur confier encore d'importants travaux.

Telles étaient aussi les pensées de Mgr Yenni, évéque de Lausanne et Genève, de résidence à Fribourg. En reconnaissance, non seulement il autorisa les Oblats à bâtir une chapelle extérieure, attenante à leur couvent de Billens. mais il s'inscrivit en tète de la liste de souscription, l^our une somme considérable. Il n'avait qu'une crainte : celle que de si vaillants ouvriers ne quittassent la Suisse. Aussi leur prodiguait-il, en toute circonstance, les marques non équivoques de son estime et de son affection. Quand les Pères se rendaient à Fribourg, il exigeait que son palais fût leur demeure.

— Chez moi, leur disait-il, vous êtes chez vous !

Les Missionnaires caressaient le projet de s'avancer, dans leur prochaine campagne apostolique, jusqu'à Porrenti'uy. à l'extrémité nord-ouest du vaste canton de Berne, près de la frontière française, presque en face de Belfort. C'était, depuis la Réforme, le siège des évoques de Bâle.

CIIAriTUK IX

Notre-Dame de l'Osier

? 1 Terreur causée à certains prélats par l'ultramontanisme.

Le 8 juin i8ii8. M. lal^bt- Testoii. vicaii-c i^riu'-ral do ('iroiiol>Ie. avait écrit au P. de Mazenotl,poui' linviter, au nom de lévêque, à fonder un établissement de Missionnaires dans ce diocèse, et. de préférence, ilans la ville éjiiscopale. Il le priait, en mémo tem[»s. de venir s'entendre avec Sa Grandeur sur les moyens de réaliser ce dessein, aiupiel Elle attachait le jdus i>i'and jirix pour le bien de ses ouailles.

Heureux de ces ouvertures, le P. de Mazenod se rendit à Clrenoble et y fut cordialement accueilli. On décida que la fondation s'ellectuerait dans le courant de l'année suivante ; et, dès ce moment, couime nous l'avons relaté, les Oblats furent appelés à jirècher des missions dans le département de l'Isère.

Cependant, malgré les succès de leurs travaux ai)Ostoliques. l'année entière s'écoula, sans qu'il y eût uncommenceuu'nt d'exécution. Après les premiers poui-[»arlers, deux fois le Supérieur ift-iu-ral était revenu à la charg'e, sans obtenir rien de ]»<»sitif. Hirii |>his, lé'véïjue. au cours d'un voyaiî'e dans le Midi, s'était cnli-eleiui avec lui. à Maiscille. sans la moindre allusion à ce sujet.

Un changement si profond et >i rapide «laiis la conduite de cidui qui. peu de mois auparavant, comblait d'éloges les Oblats. était inex- ]dicable. On chercliait. sans les découvrir, les secrètes raisons de celte attitude étrange, quand le P. Guibert eut lortuiteuu'ut le mot de l'énigme.

Dans une de ses visites. Mgr .Vrbaud lui dit :

— ()ù en est d<»nc le pi'ojet de Votre établiss(Muent à (îieiioMe ?

— Je l'ignijre abscduuienl ; eesl all'aire entre j'exèipie de celt»' \ille el notre Su|»érieur géné-ral.

— \ rainieiit, continua le pi'idal. je crains de \<iiis a\i>ir peut-éli'e nui. par uin* plaisantei-ie. I/e\ èque de ( irenoble m avant diMliandé de lui envoyer un e\eiri|dair«' lie ma (lirculaire sur M. de I.aniennais. je lui

XOTIŒ-DAME DE L OSIEU 299

réxjondis : Oui, Monseigneur, crantant plus volontiers qu elle pourra servir à convertir l'abbé de Mazenod qui est un grand lamennaisien... Je le vis, alors, se lever brusquement et se promener devant moi avec agitation. Il paraissait vivement contrarié.

— Oh ! répondit le P. Guibert, étonné de cette confidence, comment supposer que l'évêque de Grenoble juge des gens d'après leurs of)inions en logique ? On i)eut avoir quelques sympathies jtour Aristote, Descartes, Suarez, ou autres, tout en étant des prêtres pieux, bons et dévoués. Vous savez, d'ailleurs, que le P. de Mazenod, consacré entièrement aux œuvres d'apostolat, s'arrête fort peu aux questions oiseuses, et il exige que les membres de sa Congrégation se tiennent complètement étrangers à ces querelles d'écoles !

— Sans doute, sans doute, mais...

Selon son habitude, quand il était embarrassé, Mgr Arbaud n'acheva pas sa phrase, laissant à son interlocuteur le soin de deviner ce qu'il ne croyait pas devoir exprimer plus clairement.

Or, ce que l'évêque de Gap, comme celui de Grenoble et beaucoup d'autres, en France, reprochaient le plus, alors, à M. de Lamennais, c'était précisément ce qui faisait le plus sa gloire et sa réputation, en ce moment : son zèle à défendre la primauté du Pape et son ardeur à combattre le gallicanisme. Quant à ses idées philosophiques sur le critérium de la certitude, elles n'arrivaient, dans leurs préoccupations, qu'en second ou troisième plan.

Ce qui inquiétait donc le pkis l'évêque de Grenoble, ce n'était jias ce que pensait le P. de Mazenod sur la théorie du « sens commun » ; mais, si, oui ou non, il était ultramontain convaincu ; s'il admettait, « comme les Italiens », la suprématie du Pape et son autorité sur toute l'Eglise, même sur les évêques... voilà qui donnait à réfléchir !...

L'année suivante, au mois de juillet i83o, le P. de Mazenod, parti pour la Suisse, passa par Grenoble. L'évêque le reçut poliment, mais froidement. Avec une alTectation très évidente, il évita tout ce qui ])ouvait rappeler, même indirectement, le projet de fondation suggéré l)ar lui.

Manifestement, dans sa pensée intime, l'ultramontanisme du Supérieur général constituait un obstacle insurmontable.

De même, pour un établissement proposé à Chambéry. L'archevêque de celte ville, après des ouvertures très engageantes, retira subitement sa parole, alléguant vingt prétextes, tous aussi peu sérieux l'un que l'autre.

Le Fondateur soullVait [persécution pour hi justice.

Dieu, cependant, se rései-vait de \c iléilommager.

3oo

L EXTENSION EN FRANCE

§2 Le miracle de l'Osier sanglant.

Aux deux tiers environ tle la route de Valence à Grenoble, le voyapfeur trouve la petite ville de Vinay. chef-lieu de eanton deTarrondissement de Saint-Marcellin. Si, de là, il se dii-ij^e vers la gauche, il verra bientôt se dresser, sur un assez vaste plateau couvert de jardins fertiles, de bois et de prairies, une magnifique église gothique, entourée de quelques halntations.

C^est un sanctuaire vénéré depuis longtemps.

Notre-Dame de l'Osier. — Vue d'ensemble.

A tcaiicli»', IV-Klise et le couvent. A «Iroitc. la rliappll<- «le Kon-ltciu-oiitro.

Au-dessous, la route qui conduit a \'inay. (Noir la cai'le, p. iS<>.)

DrNastf'- p;ip hi toiiniifiilr f(''\ oliilioiiiiaii-e. il devait, si-loi» N-s desseins caeht'-s de la l'roN idfiiee. être confie aii\ ()ldals. (pii eiitre- ])i-irent la conslructioii di- ce superbe ('•dillcc. rt <Mirfiil le Itoidiem- de la mener à Inmne (in.

La, on ell'cl, la llcinr du (iiel a\ail inoiiliw- >a ptii-^^aiii-r. pour confondre les blasp||,||ial(iii>s cah iiii-^le». lumibniiv tiaii» le Daiipliiné, au \vn' si«M-Ir.

l-iin deux siiiluut. ritiic i'(.rl-( Imnlut . sr dislinguail par sa

XOTIîE-DAME DE l'oSIER 3oI

haine et x^ar son insistance à travailler ostensiblement les jours «le fête de précepte dédiés à la Sainte Vierge.

En 1649, le 25 mars, jour de l'Annonciation, lète chômée à cette époque, il alla dans son cham^i tailler ses osiers. Au premier coup de la serpette, le sang jaillit en abondance, de la tige, jusque sur ses vêtements.

Effrayé, et ne sachant ce que signifiait ce prodige, il essaya, néanmoins, par trois fois, d'attaquer d'autres branches. Chaque fois, le sang jaillit de nouveau.

Épouvanté, il s'enfuit et rentra précipitamment dans sa maison.

En le voyant maculé de sang et le visage livide, sa femme, qui était catholique, s'écria :

— Ah ! malheureux, je t'avais bien dit que la Sainte Vierge te punirait !

— Mais, non ! je n'ai pas de blessure.

— Et d'où vient, alors, ce sang?

— De l'osier que j'ai taillé.

— Pas possible!...

Très émue, la femme se fit conduire près de l'osier merveilleux. A l'invitation de son mari, elle gravit l'échelle, et coupa quelques branches.

Au grand étonnement de Gombet, le sang ne coula pas.

— Eh bien! que me racontais-tu?...

Sans répondre, l'homme remonta et se mit à tailler l'arbre, qui. sous chacun de ses coups, projeta du sang avec plus d'abondance qu'auparavant.

De plus en plus apeuré, l'hérétique appelle plusieurs de ses voisins. Sous leurs coups, l'osier ne donne pas la moindre goutte de sang ; mais, dès que le protestant veut recommencer l'opération, le sang coule avec une force grandissante, comme si le végétal s'irritait à proj)ortion de l'obstination de cet ennemi de la Mère de Dieu.

Le bruit du prodige se répandit promptement. N'était-ce pas un avertissement du Ciel à l'impiété des sectaires ? Ceux-ci le comprirent plus tard, et en profitèrent ; mais il fallut, pour cela, xin autre miracle. Le premier n'avait pas suffi à convertir Combet lui-même. On l'apercevait bien, parfois, en prières, le soir, devant l'osier miraculeux ; mais il n'osait pas renoncer publiquement à ses erreurs, dans la crainte de ses coreligionnaires qui le menaçaient des plus mauvais traitements, s'il les trahissait pour adhérer au papisme.

Sept ans après, en iG5G, un jour qu'il conduisait sa charrue, à deux ou trois cents mètres de là, il fut arrêté souilain par une

302 l'eXTEXSION EN' FRANCE

brillante lumière. Cette lois, la Sainte Vierge elle-même daignait lui apparaître. En termes sévères, elle lui reprocha son opiiiiàti-ettcoupable, et lui annonça sa lin prochaine. .V celle vue, le huguenot tomba à genoux, versant des larmes. La grûce touchait son co'ur endurci. Il retourna, en se frappant la poitrine, et abjura Ihèrèsie. Peu de temps après, il mourait dans de profonds sentiments de repentir et d'espérance (i).

Sur cette terre de l'osier miraculeux, achetée par une confrérie de Grenoble, un oratoire fut construit, et bientôt transformé en église plus vaste, par le seigneur du lieu, le marquis de l'Kstang, et sa pieuse femme. Marguerite de Montagny. Une chapelle s'éleva aussi à l'endroit oii la Sainte A'ierge s'était manifestée. On la nomma la chapelle de Bon-Uencontr«'. lllle est d<jminée, depuis iS.")(). pai- une haute tour servant de piédestal monumental à une statue de Marie.

Des médailles furent frajjpées, en souvenir du prodige, lue a été retrouvée récemment, à l'intérieur du tombeau de la famille de Salmar, dans la chapelle du couvent des Carmes, au Pinct. tout près de Vienne. Elle représente, d'un côté, entre les branches de larbuste, la Sainte Vierge portant l'Enfant Jésus ; en exergue, ces simples mots : L'Osier. De l'autre côté, un calice surmonté d'une hostie rayonnante, avec deux anges adorateurs. Au soiniucl. dans une bandei-ole, la dédicace : Sanctissimo Sacranienlo ; au bas, le mot Homo. I/cnsemble est donc une éloquente aflirmalion des dogmes niés [tai- les protestants : la Matei-nilé divine. ri']ueliarislit'. la Papauté.

Le culte de Xol!'e-Dame de l'Osier se généralisa iK)n seidement l)armi le peuple, mais aussi dans les classes aristocrati(|ues. Il en subsiste encore une preuve incontestable dan^ nu remai'([uable ex-voto. C'est un riche étendard «mi soie, sur les deux faces duquel est peint le miracle. Il fut olferl au sanctuaire, en i-o>. pai- le seigneur Claude de Moreton «le Cliabi-illau. ehexalier île r()iilre de Saint-Jean de JiTUsaleui. amiral des galères du pape Alexandre \lll et de l'armc-e navale de Malle, en reconnaissance de ses vie tnii-es contre les musulmans, aux sièges laixu'ieux «le Malvoisie, la Naples lie Morée, et à ceux de \'al«»nne el de la (lannina en Dalinatie.

La réaliti'- «lu pro«lige repose, en outre, sur «l«'s li'm«»ignages iir/'usable^. Les juges «'ccl<''siasti«(ues et l'autorité «ivile prne.'dèreiit

(i) <^r. l'i«Trc «le Hiiissac, «I»* r.Vrail«'iiiii' fijuirnisi', Itclittion ilrs niirarh's ofirrrs à yotre-Damc <le rosirr, rt êcriti' m iletts Utiif^iivs m f'nmir Hrs initions rtningi-res, in-s . I.yon, i()."«(. — X., r«'lijri«Mi\ iiu^Mistiti, Hislnirr iibrri^'-r </<• /<i tirrolion II .\olrf-I faille île l'Osier, iii-ia, (inimldc, i;')'.'-

NOTRE-DAME DE LOSIER 3o3

simultanément à une double enquête. L'une et l'autre mentionnent la grande quantité de sang qui avait jailli de l'arbre. Les dépositions authentiques, enregistrées par quatre notaires royaux, sont conservées dans les Archives du département de l'Isère.

Telle fut l'origine merveilleuse d'un pèlerinage bientôt célèbre, car la Sainte Vierge récompensa par de fréquents miracles la foi des visiteurs.

D'abord, la garde de l'oratoire fut confiée à un chapelain. Moins de dix ans plus tard, l'affluence des foules nécessita un personnel plus nombreux. Les religieux augustins, chargés de la paroisse de Vinay, bâtirent, près du sanctuaire, un couvent assez vaste dans lequel ils s'établirent, et où ils demeurèrent cent vingt-cinq ans, jusqu'à la révolution de 1789.

Ce fut alors l'abomination de la désolation.

Après la réouverture des églises, le pèlerinage, autrefois si florissant, ne sortit que très peu de son obscurité. Les populations environnantes se réunissaient, là, quelquefois, mais uniquement pour s'amuser. Il n'y avait aucun prêtre pour exercer un ministère régulier auprès des âmes. La chapelle était délabrée, et le monastère en ruines (i).

§3 "L'arrivée des Oblah.

A la suite des événements de i83o, le P. Dupuy avait cru avoir des motifs plausibles de solliciter la dispense de ses vœux, mais il n'en resta pas moins, jusqu'à sa mort, lié à la Congrégation par un dévouement inaltérable.

Ayant acquis ces pans de murs, il obtint, en i834, le titre de curé de Notre-Dame de l'Osier, et médita de restaurer le sanctuaire. L'oratoire reprit un air de jeunesse. Les foules accoururent, non plus pour s'adonner aux divertissements profanes, mais pour honorer la Mère de Dieu, entendre la parole sainte, se retremper dans le bain régénérateur de la pénitence et se nourrir du [)ain de vie.

Un seul prêtre ne suffisait pas à tant de travail.

Avec l'autorisation de l'évêque de Grenoble, il s'adressa à Mgr d'Icosie, et le su[»|)lia de lui envoyer un compagnon. Au mois de mars i834, arrivait le 1*. Dassy, excellent ouvrier ajjostolique, détaché de Billens. Ce n'était point encore assez. En avril, le P. Tempier vint donc examiner par lui-même la situation exacte, et décider

(i) Cf. R. P. Berne, O. INI. I., Es(iinsse sur le pèlerinage de Xotre-Dame de l'Osier, in-i6, Grenoble, i868, plusieurs fois rcôdilé.

3o4 l'extension i:n i-hance

s'il y avait lieu de commencer les grosses répai-alioiis iii(lisi>('nsal)Ies, avant irinstaller au couvent une coinmunaul»'-.

L'évoque de Cii*enol>le, Mgr Phililjert de liruillard, lieurcux d'assister à la résurrection du pèlerinage, consentit, très volontiers, à livrer définitivement cette œuvre au zèle des Oblats.

Dans sa joie, il écrivait au Fondateur :

— Je désirais des Missionnaires du pays, et j Cn aurai de la Provence, mais habitués déjà à une Règle approuvée par le Souverain Pontife !... Ce qui est d'un grand prix à mes yeux, au lieu de [)rétres séculiers, je posséderai des membres d'une société religieuse, dont chacun est déjà, à l'exemple du précurseur. Incerna ardens et liicens!... Oui, j'adopte vos chers enlants, à la condition que vous continuerez à les aider de vos conseils, à les couvrir de votre bienveillance, comme un père adectueux et chéri... Mon cœur également sera très accessible aux tendresses de la paternité envers des prêtres aussi édifiants et aussi utiles... Je bénis le Ciel de ce qu'il me procure l'occasion de vous renouveler des sentiments accrus par votre consécration épiscopale. et l'immense service que vous rendez à mon diocèse.

§ 4 Le P. Guignes.

Au mois de mai, Mgr de Bruillard confirma dans l'église de Notre- Dame de l'Osier. Ayant connu, alors, plus intimement le P. (iuigues, supérieur de la communauté naissante, il conçut pour lui une ré-elle sympathie, lui témoigna une extrême bonté et sentrttiiil axcchiides moyens d'étendre le culte de la Très Sainte Vierge, non seulement en restituant au pèlciinage la splendeur des anciens jours, uiais en ajoutant encore à l'éclat du passé.

Pendant dix ans, juscpi'à son dépari pour le Canada, le P. (luigues gouverna cette maison. Religieux uiodèlc, il prêchait par ses exeuijdes, ]dus encore que par ses paroles, l'observalidu idnictuelli' de la Règle. Il iiii bientôt conciuis, au dehors, l'estime niiiv crsellc <lu clei'gé.

Le vieux couvent des .Vugustins était, dtsoi'mais. propriétc' de la Congn-galioii. Lllr le l'épara e()iu]dèleuient, l'tdeva d'un ('-lage en \ ur du iio\i(iat ((u'oM >e ]tr(tp()sail d'y Iransfirer. agramiil ((Ui^icb i ablrnu-iit le jardin, l'entoura dune elcMure en maçonnerie, et y planta de-^ ai'bres de diverses «'spèees. Par ces anii-liorat ions notables, cette résidence, où l'utile se joignait à lagri-aldr. devint lunr de-> plu>» iuiporlantes de la Socié'té.

L'église se r»'vètil il une parure n<ui\( Ile. Les dimensions en lurent augnjentées, le plafond transfciruM', le cluiur recouvert d'une voûle

gracieuse, tous les murs ornés de peintures de bon goût. Ces travaux durèrent près de deux ans. mais furent parfaitement réussis. Deux sacristies s'ajoutèrent à lédifice et mirent le sanctuaire en communication directe avec la maison.

Quand, plus tard, on bâtit une église monumentale, véritable basilique, ce fut uniquement parce que cette chapelle, si jolie, ne contenait plus les foules sans cesse croissantes.

Le supérieur, en effet, ne s'était pas contenté de la restauration

Notre-Dame de l'Osier. — Maison des Pères. Cloître et cour intérieure.

matérielle. Son amour des âmes le portait surtout à faire refleurir la piété. Tandis qu'avant l'arrivée des Oblats, presque personne ne demandait à se confesser, et moins encore à s'approcher de la Table sainte, on vit peu à peu les communions atteindre, à certains jours, un chill're extraordinaire. Les exercices de la retraite annuelle, préparatoire à la fête patronale du 8 septembre, produisaient des résultats consolants. Quatre ou cinq ans après son inauguration, il y avait déjà, à la messe de clôture, jusqu'à douze cents communions et plus encore. Nous ne parlons pas de celles que l'on distribuait constamment, dans le cours de l'année, aux pèlerins qui venaient, soit individuellement, soit en groupes, soit par paroisses.

Assurés de trouver toujours, dans le sanctuaire vénéré, les secours

3o6 l'extension en frange

religieux, les fidèles gravissaient nombreux les pentes de la colline, mi'ine en deliors des époques de concours. 11 en arrivait jjresque quotidiennement jus(pie des parties les plus rloigures des dioerses de Grenoble et de A'alence. (iOmme il leur <'lail doux de rentrer en euxmêmes sous le regard de leur divine Mère, de remettre ordre à leur conscience, et de respirer lair du ciel, en pensant aux vérités éternelles, au sein de cette charmante solitude, sorte d'oasis spirituelle, à lécait du Jiruit des villes, dans cette région pittores(jue fies montagni's du Dauphiné.

Pour faciliter ce mouvement vers la colline sainte et ces haltes salutaires à l'ombre du sanctuaire aimé, le supéi-ieur fit construire, «lans le voisinage immédiat, une vaste maison, dans hupielle des ]ihalanges de retraitants pouvaient être logés dune façon très convenable.

Puis, une communauté de Sœurs fut établie. On les apjiela les Oblates de Marie Immaculée. Leur couvent recevait les dames et les jeunes personnes désireuses de se retremper dans la ferveur, en prolongeant leur séjour près de l'autel de la Reine des vierges. Cette famille religieuse prospéra. Quelques années plus tard, elle envoya plusieurs de ses membres en Angleterre, pour seconder le zèle des Pères dans leurs missions des Iles Bi-itanniques.

L'habileté et la prudence consommée avec lesquelles le P. Guignes conduisait ces œuvres, le rendirent de i>lus en plus cher à révêt[ue de Grenoble. Persuadé de sa profonde sagesse et de ses hautes qualités intellectu<dles.il le nomma supérieur desVisitamlincs (leSaiiil-Maicellin. et le chargea d'examiner les Constitutions de la Congi-égation des Sœurs de Notre-Dame de la Croix, instituées récemment pour 1 éducation des jeunes filles.

La sainte fondatrice, M"'" Adèle de Murinais. se félicita de ce choix qui répondait à ses propres désirs, car elle appi-t'-ciait beaucoup le P. Guignes et le vénérait. Souvent elle le consulta, el louj(»urs avec fruit. C'est poui'cpioi, (piaranle ans plus tard, la supérieure gc'in'i'ale écrivait, à l'occasion du décès de .Mgr (ruigue-^, mort ivècpie d'Ottawa :

— Ce tn'-pas est un deuil pour nous. (|ui perdon^^ un i»roteeteui" et presque un fondateur. Aux conseils du regrelté' di lunl. à sa constante sollicitude, à sa gc-m'i-cuse coopi ration, nous avons dû le d<no«iement des nombreuses ilil'Ucultés inhérentes à toute lontiali<»n nouv<dle.

XOTUE-DAME DE t/oSIER ' So^

Le P. Yincens.

Le principal collaborateur du P. Guigues, et son successeur, après son départ pour l'Amérique, fut le P. Vincens.

Originaire de Mende, il professa, plusieurs années, au petit séminaire d"Aix. Là, il connut la Congrégation. Le titre d'Oblat de Marie Immaculée souriait à son cœur si attaché à la Mère de Dieu. En môme temps, les divers ministères embrassés j)ar l'Institut convenaient à ses goûts et à ses aptitudes. Il avait trente ans, néanmoins, quand il entra au noviciat, et reçut le saint habit des mains du P. Casimir Aubert, depuis créateur de la province d'Angleterre, alors maître des novices à Marseille.

Ce retard apporté au plus ardent de ses désirs, s'explique par les oppositions de l'archevêque d'Aix, Mgr de Richery, précédemment évè([ue de Fréjus, qui hésitait à priver son diocèse des services d'un prêtre aussi remarqua])le par ses talents et ses vertus. Le P. Vincens, en elfet, était supérieurement doué de toutes façons.

Sa voix si éloquente allait opérer des merveilles, non seulement dans les paroisses qu'il remua jiar tant de missions bienfaisantes, mais aussi dans une multitude de communautés religieuses de différents Ordres, dans les grands et petits séminaires, dans les cathédrales, et durant les retraites pastorales (piil [)rêcha au clergé d'une quarantaine de diocèses. Partout il fut extrêmement goûté.

Les villes les plus importantes : Marseille. Montpellier. Brest, Bordeaux, Paris, etc.. l'entendirent tour à tour. La France entière de^ int comme le théâtre de son infatigable apostolat. Que de prêtres, et même d'évêques. recoururent à lui dans leurs doutes ! Ses avis leur paraissaient pleins de sagesse, et entraînaient leur respectueux assentiment.

Comme orateur, il s'imposa. Son style était pur. son élocution aisée, sa diction éminemment claire, ses enseignements corroborés par des preuves irréfutables.

A cette solidité de doctrine, il ajoutait les charmes de l'imagination, et cette onction qui touche et pénètre. La conviction qui animait ses discours, leur communiquait une puissance d'émotion à laquelle bien peu réussirent à se soustraire.

Tout en lui, en un mol, se réunissait pour captiver les auditeurs : il éclairait les ignorants, intéressait les gens instruits, et charmait les âmes d'élite.

Dans les conférences, il n'excellait pas moins, employant, suivant

3o8 ' l'extexsiox f.n khance

les circonstances, la fine raillerie ou l'ironie mordante, et répondant, par avance, avec précision et victorieusement, aux objections que des esprits revôches auraient essayé de soulever. Aussi, l'écoutait-on constamment avec plaisir et profit. Dans les communautés cjuil sanctifia, sa mémoire est restée en bénédiction.

Ses qualités nalurelles si brillantes étaient auréolées par les reflets d'une éminentc vertu. Son amour pour la vie religieuse eu fil, de bonne heure, un directeur de conscience des plus ]ial)iles et des plus rccliercliés. Il savait si suavement consoler, soutenir, enccjurager et accoutumer les âmes aux sacrifices les i)lus lu-roïques ! Le bien commencé par la prédication s'achevait ainsi au conlessionnal. A l'exemple des saints, il s'appliquait à s'y montrer plus miséiicordieux ([ue sévère, parlant plus volontiers de l'amour de Dieu et de ses bontés infinies que des en*rayantes rigueurs de sa justice.

Une constitution robuste et des forces qui paraissaient ne devoir se lasser jamais, lui permettaient un labeur ininterrompu. Ses énergies se développaient sur le champ de bataille, tandis (juc le repos fatiguait son esprit et son corps.

Prêtre, depuis plusieurs années, il avait à jjcine prononcé ses vceux perpétuels, quand l'obéissance le fixa à Notre-Dame de l'Osier. Il y arriva pour la l'été de la Nativité, 8 septembre i834.

Par son zèle, ses talents et son activité, il contribua beaucoup à implanter la piété dans la paroisse et à augmenter le concours des pèlerins. Il eut une large jiart aussi à la fondation de la communauté des Sœurs Oblates de Mai-ie. à la([uene. pendant prc-s de viiii^l années, il [)i-o<ligua les soins les plus intelligents.

Les Missions dans l'Isère et dans la "Drcme.

GrAce au P. (luigues, si puissamment aidé par le I'. \ ineens. la maison de Noti'c-Dame de l'Osier allcignit bientcH un elal d'etctnnanle [)rospérité : ses ccuvres se multipliaient au dehors et s'élendaicMit au loin.

Les l'ei'venls Oblats cpii l'Iiabilaient. n'oubliaient pas la fin principale de leur Institut. Leurs premières prt'-dieations dans les parcdsses environnantes avaient \ite attin'' sur eux l'attention du cb-rgé. Les demandes de travaux abondèi-enl : un large champ d'apostolat s"«)uvi-ait devant eux. Ils s'y «•laneérenl avec IcMite l'ardeur de l«Mir zèle. Les faraudes cl nondu-euscs uii>.si(iiis qu iU donnèrent, à paitir <le iN'l.|, avee le eoneour>- des l'crcs .|iii' le Su | Mi-iciir ^iin'ial leur adjoignit

XOTRE-DAME DE L OSIER SoQ

successivement, furent couronnées des plus consolants succès. Elles renouvelèrent les deux diocèses de Grenoble et de Valence. Ces saints exercices remuaient de fond en comble les populations et ramenaient les masses aux pratiques relii^ieuses.

Par une suite logique, le chiffre des pèlerins au sanctuaire de Notre-Dame de l'Osier s'accrut en proportion. Les paroisses évangélisées étaient heureuses de revoir les Missionnaires, et venaient implorer de la Reine du Ciel la persévérance dans les devoirs de la vie chrétienne.

La simple liste de ces paroisses remplirait plusieurs pages. Il faudrait citer presque toutes celles des deux départements de llsère et de la Drôme. Plusieurs de ces missions eurent un profond retentissement.

Ces travaux apostoliques si visiblement bénis de Dieu, impressionnèrent tellement Mgr de Bruillard, qu'il songea à se retirer parmi les Pères, quand il voulut déposer le fardeau de l'épiscopat. Chaque année, il passait plusieurs jours en leur compagnie. La vue de leur régularité et de leurs vertus augmentait sans cesse son estime pour eux. Il finit par demander à Mgr d'Icosie un Oblat pour coadjuteur avec future succession.

Le Supérieur général n'ayant pas consenti, le vénérable évêque le supplia de lui indiquer le prêtre de sa connaissance le plus méritant, à son avis, pour ces hautes fonctions.

Graud séiniiiaire d'Ajaccio.

CHAPITHK X

Ajaccio (Corse). Grand Séminaire

§1 "Premier projet d'élablissemenî par delà les mers.

Dès 1817, le gouvernement de lu Restauration, soucieux de l'état de la Corse, avait désiré en confier l'évangélisation aux Missioinuiires de Provence. Le ministre de l'Intérieur. M. Laine, écrivant aux vicaires capitulaircs d'Aix. au mois de juin, leur ri'présciitait les résultats immenses que produiraient, en ces contrées, des prédications dans lidiitme i)o[)ulairc du i)ays :

— L'ouvre, ajoutait-il, est digne de la Société doiil nous solliritcz, en ce moment, l'autorisation, et de son Supérieur. Le suncs ne pourrjdt qu'accélérer la conclusion.

Au coinmencemenl du mois suivant, il renouvelait ses instances :

— Je vous prie. Messieurs, de liàtcr la uussion dciuandé'c pour la Corse. Les b<jMS edets seront uti molil'dc plus en laveur des Mi^isionnaires de Provence.

Le 1'. Teniliier. en traU'^uiel I uni une eo|iie de cette «h'iièelie au P. de Ma/eiioil. aloi's à l'ai-is. lui disait :

— l'ar cette lettre, par les pré-cédentes. et par ce (pu- vou> nous a\ e/ loniniiniiipii' vous-nn'ine. je vois ipie le nunislre pense si-rieusement à nous cliarj^er de la (lorse... Helle\ion laite, pnin-ipioi rel'userions-noiis ?

.Mais, pour s'enL;ai;er dans celte entreprise, il auiait fallu des Pères parlant e(»uramment l'italien, et un nondu-e de sujets plus ^rand rpie r(*Iui iloiil disposai! la ( i(Mit;ré-^'alion. encore à son Iterceau.

I.,a ré-alisalioM de ce projet fut donc renvoyée à plus tar«l.

AJACCIO. GRAND SEMINAIRE 3ll

§ 2 Mgr Casanetli d'islria à la recherche de collaborateurs.

Nommé à révèclié d'Ajaccio, vers la fin de i833, et sacré dans la catliédrale d'Auch par le cardinal d'Isoard, dont il était le vicaire général, Mgr Casanelli d'Istria se préoccupa, tout d'abord, de la formation régulière des aspirants au sacerdoce. Dans ce but, il s'efTorça de trouver, en France, des directeurs pour le grand séminaire qu'il méditait de fonder.

— Ces directeurs, disait-il au ministre des Cultes, pendant son séjour à Paris, je serai obligé de les prendre sur le continent français. Là, le clergé, grâce à l'éducation soignée qu'il a reçue, commande le respect par la science dont il est orné, et par la piété qui lanime. En plaçant le clergé continental en contact avec celui de notre île, j'espère atténuer peu à peu les inégalités qui les séparent l'un de l'autre.

Le ministre comprit ce qu'il y avait d'habile dans cette combinaison. Elle intéressait non seulement le bien surnaturel de l'Eglise, mais aussi celui de l'Etat. Elle tendait à infuser, de plus en plus, l'esprit français dans la Corse, demeurée, jusque-là, presque entièrement italienne, par le langage et les habitudes.

Le gouvernement prodigua donc au nouvel évêque les plus positives et encourageantes garanties de coopération efîective.

Après son sacre, Mgr Casanelli d'Istria se reposa, quelques jours, à Aix, chez les parents du cardinal d'Isoard, qui avait toujours entretenu des relations très cordiales avec la famille de Mazenod.

Dans ce milieu ami, on lui conseilla de s'adresser au Supérieur général des Oblats. Il agréa d'autant plus volontiers cette proposition, qu'elle lui avait été suggérée, à Rome, par le cardinal Fesch, qui professait une estime toute spéciale pour Mgr d'Fcosie. Il s'empressa de venir à Marseille, et dépeignit, sous les couleurs les plus vives, la désolation du diocèse dont on lui avait naguère imposé la charge. C'était, disait-il, un vaste champ couvert de ronces et d'épines, réclamant impérieusement, pour être défriché, des ouvriers infatigables.

Enormes seraient les difficultés de tout genre ; [)énible et long serait le labeur : on ne devait, à ce sujet, conserver aucune illusion ; mais le bien à réaliser était immense. Que d'âmes abandonné-es depuis longtemps! Tout un peu[>le à régénérer, car, chrétien de noui, il avait, en pratique, oublié presque tous ses devoirs religieux ! Des prêtres à ramener à la sainteté de leur vocation! Un clergé nouveau à constituer; en un mot, un diocèse entier à relever de ses ruines!

Devant ce triste tableau, le vénéré Fondateur fut ému jusqu'aux

3i2 l'kxtknsiox en kuance

larmes. Les obstacles n't'taient pas pour rarrrtcr. Il ne i-espirait »[ue zèle, ilévouement. iininolation. L'amour do Dieu et dts âmes rein[)ortait chez lui sur toute eonsidération terrestre. Sa drtermination l'ut done bientôt prise avec cette noble générosité qui le caractérisait.

Pour faciliter à lévêque d'Ajaccio l'accomplissement de sa tâche, il était prêt à consentir aux jilus lourds sacrifices, et il commença par se dépouiller, en sa laveur, de trois de ses meilleurs sujets : le 1*. (luibert serait supérieur du si'iniuaii'c ; le 1*. Albini, prolcsscui- «le morale : le P. Telmon. professeur de doi^ine. Par une lettre du ij) sej>leiid»rc iS'3'J à Mi;;-r Gasanelli. ahjrs à Rome, il lui communiqua ce choix.

Du P. Albini, il disait :

— Savant théoloii^ien et saint missionnaire, depuis lonii^temps il enseigne avec distinction, et il p)asse ses vacances à évangéliser les pauvres. A Marseille, il fait un tel bien, qu'en l'enlevant d'ici, je vais me mettre à dos tout le monde. Mais c'est lliomme (juil v(»us faut : je vous le cède.

Du futur supérieur, il disait :

— C'est le prêtre le j)lus remarquable de nos contrées, soit pour sa piété profonde, soit pour l'étcMidue de ses connaissances, soit jiour la finesse de sa culture intellectuelle.

Les succès obtenus déjà p)ar le P. Guibei-t justifiaient ces éloges. Les services éclatants qu'il rendit ensuite à l'Mglise. dans divers diocèses, devaient les justifier ])lus encore.

Enfin, du P. Telmon, le Fondateur disait aussi :

— Homme de talent, très habile dans l'interprétation de l'Kcriture .Sainte, il est très versé, en outre, dans la connaissance de Ihistoire ecclésiastique, du dogme et des cért'-monics.

Si parfaits sous tant de rapports, ces trois religieux all.iieiit cire les pierres angulaires de lédilice. D'autres leui' seraient liicntôt adjoints. (]e fui-ent les PP. Sicard, économe. lUchaud. Heynaud.

Hell(Ui. Molichel. cic.

De Rome. .Mgr (]asanelli dlstr'ia. r<''pondil, le - orlcdu-e :

— .le ne puis (pie remercier la Providence de^ vcntlun'iil"- si généreux tpi elle vou-^ inspire, il je ne saurais \()U>> tiinoigner trop de reconnaissance... (ierles. m<>n diocèse, vu la siluati<)n «l.ploralile dans laquelle il se trouve, ne demandait pas moins (pu* des hommes de cclt<' \aleur... LeSou\crain Pontife pi-enant un vifinli'rèt à r«'tal»Iisscment <le mon si'iiiinaire. j'ai cru lui faire plaisir en lui roniinuni<piant \(ilre lettre, et je ne me suis pas trompé*. Il a «'ti- louche de v<»lre /.ele ajMJsl(di<pie. el n"a pu sempcchei* de l»i''nir le couimencemenl dune oii\ re. a laipiellc vous ;iiii'e/ si puiss;iuniicnl < ont riliuc.

AJACCIO. GRAND SÉMINAIRE 3l3

"Etat du clergé insulaire.

La Corse ne manquait pas de prêtres, mais elle ne possédait pas de clergé. Depuis un demi-siècle, ils ne recevaient plus de formation qui les disposât à remplir dii^nemont les sublimes fonctions du sacerdoce. Beaucoup n'avaient aucune vocation : les uns se rendaient méprisables par leur notoire inca[)acité ; d'autres, par des allui'es trop mondaines ; la plupart, enfin, sauf de rares exceptions, loin d'attirer les âmes dans le temple de Dieu, affaiblissaient, par leur manière de vivre, l'estime et le respect que les peuples doivent avoir pour le ministère sacré.

Il n'existait, en Corse, ni grand, ni petit séminaire. A de rares intervalles, un chanoine à cheveux blancs donnait quelques conférences de casuistique, dans une des salles du collège d'Ajaccio. De même, jiour l'extrémité oj^posée de l'île, à Bastia et à Calvi.

Et c'était tout.

L'assistance à ces conférences n'était pas strictement obligatoire. Les élèves, logés en ville, dans des maisons particulières, y venaient, ou n'y venaient pas. Toute la journée, ils agissaient à leur guise, vivant en IDierté, sous la surveillance très large, trop large même, du curé de l'endroit. Comment être rassuré sur le savoir de ces lévites, alors que, pour l'examen canonique prescrit [»ar le droit avant les ordinations, on ne leur demandait que la traduction d'une page du concile de Trente et la solution d'un simple cas de conscience ? Pour le dogme, on croyait suffisant de les interroger sur le catéchisme diocésain.

Quant aux marques de vocation, on y regardait de moins près encore. La volonté des parents était la cause déterminante. Dans une sordide pensée de lucre, ils poussaient eux-mêmes quelques-uns de leurs enfants vers le sanctuaire, les condamnant ainsi au malheur en ce monde et en l'autre. L'évêque jugeait des dispositions intérieures, d'après un certificat de bonne vie et mœurs, délivré par le curé de la paroisse, très souvent sous la pression menaçante ilu [)ère. des frères, de l'oncle ou des cousins du candidat.

La retraite pr»''paratoii-e aux saints Ordres était chose absolument inconnue. Dans les dernières années, cependant, un petit progrès, oh ! bien petit ! avait eu lieu. Un chanoine d'Ajaccio réunissait chez lui les ordinands, pendant quelques jours, et leur inlligeait une heure de lecture s[>irituelle.

C'était jdus que rien ; uiais c'»'-tail uiaigre. on n'en disconviendra pas.

3i4 l'extension i;n fuanck

Aussi les jii-(Hrt>s. eu n('Mt rai. diUV'raienl peu des hiïcjucs, même par le eostume, car ils se dis[»ensaient de porter la tonsure el l'iiahit ecelésiastique. Pour la célébration de la messe, ils ne revêtaient la soutane (juc s'ils en trouvaient une à l'usage commun dans la sacristie. A son défaut, ce qui arrivait souvent, ils sen passaient et se contentaient de l'aube. Le reste était à l'avenant.

A peine en (lorse. Mii^r (^asanelli vit venir à lui plus d'une centaine d'individus, qui. sans préparation aucune, osaient prétendre au bienfait de l'ordination. Les pi-étres incapaljles, ou indignes, n'étaient déjà i[ue trop nombreux. L*évc((iie refusa d'en ajouter d'autres. A cette foule d'aspii-ants au sacerdoce, il répondit nettement et à diverses reprises, devant leurs instances réitérées :

— Je n'imposerai les mains à [)ersonne. tant qu'il n'y aura pas de séminaire.

L"ne déclaration aussi catégorique, mais si légitime, suscita des murmures et des jjroteslations qui allèrent, se répercutant, jusqu'au bout du diocèse.

— J'eus besoin de courage, racontait le prélat, i>our résister à toutes les clameurs qui s'élevèrent contre moi, à cette occasion, de la [lart de ces adolescents, de leurs familles et de leurs protecteurs, qui multiplièrent les démarches pour me faire changer d'avis.

Malgré les menaces, l'évèque resta inébranlable.

Bien plus, par une Circulaire au clergé, il convoipia plusieurs classes de prêtres à vui examen de théologie, affirmant (pu* ceux (|ui n'obtiendraient pas une note suffisante, devraient passt'r quel(|ue temps au séminaire, s'ils ilésiraient ([ue leurs pouvoii's leur fussent continués.

A la réception de cette pièce, de nouveaux mui-niures é-elatèrent. [jIus violents encore que les précédents.

L'invitation à la retraite n'avait guère ('•té- plus agi-é-able. l'.l. cependant. Dieu sait si ces ecclésiastiques : vicaires, elia]ielaii)s. bem-liciers et eur<'-> luéme. en avaient besoin 1

S 4 Dc[\ii l Ju p. Guihcrt peur Li Corse.

On voit, pai' cet exposi'. (pielle lourde tài lie iuidiuberail au '>up(''l'ieur et aux <lireeteurs du futur grand séminaire.

Le I*. (luibert a\ait répondu a\ee enipressciuenl à la Iillre pailaipii-ile Mgr de Ma/.euod lui annonçait sa nou\elle destination. l)epuis

AJACCIO. GRAND SÉMINAIRE 3l5

longtemps, il soupirait après les missions étrangères. En i83o, après la conquête d'Alger par les troupes françaises, il avait sollicité du Fondateur la grâce d'y aller, avec quelques-uns de ses frères, prêcher l'évangile.

Peu de temps après, il lui avait écrit :

— Si notre mission d'Afrique n'aboutit pas, nous vous en conjurons, pensez à celle d'Asie ou d'Amérique... Tous les Pères de notre Société sont disposés à vous seconder. A'ous n'avez qu'à donner le signal et tous se présenteront à l'instant pour cette expédition... Quant à moi, je rêve, la nuit, aux pauvres sauvages... Je ne puis pas vous parler d'autre chose, aujourd'hui. Lorsque je mets le pied sur la terre d'Amérique, je n'en sors plus...

Plein de ces pensées, le P. Guibert, avec l'autorisation du P. de Mazenod, s'était efforcé de les communiquer autour de lui. Il voulait faire de la maison du Laus une pépinière d'apôtres pour le Nouveau- Monde et pour les Indes. Et il avait réussi. Sous son impulsion, on s'était mis avec ardeur à l'étude de l'anglais et de l'italien, afin d'être à même de prêcher, en dehors de la France, sur n'importe quel point du globe.

Le bruit s'était répandu que les Oblats allaient fonder un établissement par delà les mers, et avait attiré au noviciat une phalange de jeunes gens, dont la perspective des missions lointaines enflammait le cœur.

Ces résultats comblaient de joie le P. de Mazenod. C'est en les constatant qu'il écrivait au P. Courtes :

— Le P. Guibert ne perd pas courage. Il est admiralile dans sa constance à poursuivre son entreprise... Ne voilà-t-il pas que la plupart des notices, maintenant, tournent leurs yeux vers l'Amérique !...

Pour son zèle à susciter des vocations en faveur des missions étrangères, le P. Guibert ne souhaitait qu'une récomi)ense : un ordre d'embarquement. Avec quel enthousiasme il aurait [»ris la mer.

Cet ordre vint, enfin, le i8 octobre i8'34 : ce n'était ni pour l'Afrique, ni pour rAméri([ue. ni pour les Indes ; mais pour la Corse. La lettre parlait, en même temps, de difficultés presque insurmontables.

L'élu répondit aussitôt :

— Ecce ego. niitte me ! Dieu m'accorde d'être dans cette précieuse indifférence qui me ferait recevoir sans émotion, je puis dire même avec joie, l'ordre de partir pour l'autre hémisphère. Il me semble qu'il n'y a pas, sous le soleil, un seul coin <le la terre t(ue je ne fusse heureux d'habiter, si rol)t'issance m'y envoyait. Je me consaci-erai entièrement au travail que votre lettre me {\\k.\

3iG l'extension en khance

Ail P. T('i)i[)i('i' il l'c-rivail l'ii iiit''-iiH' Icinps :

— Qiiclk' œuvre sublime et lout apostolique ! la régénération dun clergé et lévangélisation dune contrée où il icste à peine la loi ! Je me sens plein dun saint courage. C/est Dieu, sans doute, qui me le donne. Ce sentiment n'exclut pas celui de mon inlirmité. mais je me confie avcuglt'uient dans Celui qui se sert, ])our arriver à ses lins, de ce (pii est f'aihU'. el même de ce qui n'est ])as.

Obligé dattendrc Mgr Casanelli encore à Home, il ne paitil cpi au mois de mars 183,"). sur une frégate de l'Ktat. In ouragan époux anlable força les marins à relâcher à Saint-Florent, petite ville du nonl de la Corse, entre Bastia et Calvi.

Pour ce premier voyage, la mer ne s'était pas montrée bénigne.

— Trois jours après mon débarquement, écrivait le P. (luibert, la terre me manquait encore sous les pieds, et mon lit, pendant la nuit, ('tait balancé comme le lianiac où je coucliais dans le navii'c.

A travers le maquis.

Saint-Florent est très loin dAjaccio. I/évèque [irolita de ce contretemps pour une visite pastorale dans ks j^aroisses voisines. Le P. Guibert continua donc seul. Pour se rendi'e à son poste, il devait traverser la Corse presque dans toute sa longueui".

A cette époque, non seulement les cheinins de 1er n"existaitiil pas. mais les routes elles-mêmes n'étaient pas tracées, et les anciennes diligences ou les lourdes pataches navaient jamais pai'u dans celte i-ontrée si en retard encore sur les progrès de la cixilisation moderne. N'rai l)ays de uiissions étrangères! Les désirs de i'jipiMre liaient rt'-alisés.

Pour ses de-buts, il lui lallail eiili-epi'cndre à clu-val. et pendant plusieurs jours, une course latigaiite de cent soixante kiloinet l'es.

I.es pc'ripé'ties afiluèrent durant cette exploration de l'i'gions si nouNclles pour lui. Les elieunns n ('taient pas toujoui's sùi's. Maigre la police, bien iiuparlaile, certes! les passants é'taient, parlojs. arrêtes et dit rousm'-., par le-^ lirigainU errant dans les uia(piis.

Apres (pieNpies lieiices de elle \ a Uiliic. Ii' 1*. (lilibert se ciMlt en présence de l'un d'eux. I n iHHiiiiie à la ii^iiie iiide. a la barbe iiK ull«'. au large elia|ieau pointu de emileui' nombre, aux vèleineiils ije peau de clièvi-e à longs poils, un fusil à la main, s approcha de lui.

I..a rencontre était tout juste aiuiisante !.. . I .°in<'oniiu. cependant. Il épaula pas sdii escupette. pour deinander la Imiiise ou la vie. Souvent

AJACCIO. GRAND SÉMIXAIRE 3l7

les apparences trompent, même et surtout en Corse. Ce n'était là cju'un berger, mais à la voix rauque, aux mouvements brusques, à l'aspect farouche, et armé jusqu'aux dents, comme, alors, tous ses semblables, clans ces campagnes. Il accosta l'étranger, et, après quelques instants de conversation, lui offrit à boire à l'espèce de gourde, petite courge creuse, qu'il portait suspendue en bandoulière.

Le P. Guibert. qui n'aimait pas le vin, refusa poliment.

Blessé dans son amour-propre, le Corse, se jugeant méprisé, se mit en colère, et faillit, sans plus de façon, tirer un coup de fusil sur celui qui l'avait si gravement insulté !

Ce premier incident était de bon augure.

— Si les braves gens sont à ce point susceptibles et si prompts à la vengeance, pensait le P. Guibert, qu'espérer des autres !... Dans cpiel milieu suis-je tombé ?

A la fin d'une journée de courses par monts et i)ur vaux, il dut. le soir, harassé de fatigue, s'arrêter dans une auberge, peu attirante, bâtie sur le bord du sentier.

Le repas fut des plus sommaires. Le religieux, ayant prié ensuite l'hôtelier de lui indiquer sa chambre, fut conduit dans une assez vaste salle, où, sur des planches juxtaposées, dormaient déjà un certain nombre de voyageurs : charretiers, paysans, marchands de bétail, etc.. car c'était jour de foire.

— Mais, dit le Père, quelque peu interloqué, où donc est mon lit ?

— Eh ! là ! répondit le propriétaire du manoir, non moins surpris dune question aussi insolite. Là, à côté du dernier couché !... à la file !... C'è posto ! il y a encore de la place.

Malgré l'insistance et l'agreste urbanité avec laquelle l'invitation lui était faite, le P. Guibert la déclina, dût son refus l'exposer encore à un coup de fusil. Dans sa répugnance à s'aligner ainsi à la rangée, il passa la nuit, comme il put, sur une chaise branlante.

Plusieurs épisodes de ce genre agrémentèrent sa route.

Au delà de Coi-te. en s'élevant sur les flancs du monte Rotondo, pour franchir le col de Mzzavona. dominé ])ar des pics de près de trois mille mètres d'altitude, il retrouva h's neiges des Alpes. Mais, ensuite, à mesure qu'il descendait la pente opposée, la lem[)(''rature devenait de moins en moins rigoureuse.

Enfin, apparut Ajaccio, avec son magnifii[ue gidfe ensoleillé. Là, jamais d'hiver, mais un printenn)s perpétuel. Le climat y est plus doux qu'à Nice et à Cannes. C'est un moyen terme entre la Côte d'Azur et l'Algérie, avec la splendeur et l'abondance de la végétation luxuriante de l'Orient.

3i8 l'extension en ehance

§6 Les premiers jours j Ajaccio.

Le lutui' cardinal se sentit, daboi'd. un i»(ni cxili'-. au iiiilimi d'étrangers si dillérents de lui par les hahilndes.

Puis, comment envisager sans inquiétude la tàthe (jui lui incombait ?

Ij'œuvre du séminaire ne [)laisait point à la très grande majorité des prêtres corses, qui, n'en ayant pas goi'ité pour eux-mêmes les avantages, n'en soupçonnaient pas pour les autres la nécessité. (Tétait, à leurs veux, une innovation, et ils se proposaient, sinon d'v mettre obstacle, du moins d'assister impassibles et sceptiques aux tentatives d'une fondation, vouée, selon eux, à un inévitable insuccès.

Si l'onivre n'était pas agréable aux vieillai-ds. (pu- leurs cheveux blancs couronnaient dune auréole de sagesse, elle Tétait bien moins encore aux jeunes clercs. Il était si facile, sous le régime précédent, de "■ravir les desrrés de la hiérarchie sacrée ! et. maintenant, on leur en fermait presque la porte.

Que d'obstacles, désormais, devant eux! Il leur faudrait. i)lusieurs années durant, s'astreindre à une discipline sévère ; se plier aux caprices d'un règlement despotique ; vivre enfermés coninic des reclus, eux qui étaient accoutumés, dès leur enfance, à jouii- tl une cnlièi-e liberté, dans la montagne ou dans les chami)s 1

De plus, on les obligerait à suliir des exaincMs iiiullipii('s et difliciles, avec la i)erspectivc. peu souriante, drtre ('liiiiini's. s'ils ne réussissaient pas.

N'était-ce point une injustice? VA où doue ('tail r<\i;alilc '.' Avail-ou demandé cela de leurs devanciers? Pourquoi, dès lors, l'exigeait-on d'eux, à présent? Des séminaires! Cest |)cut-étrc lion pour la France, qui est riclie ; mais, en (lorse. où l'argcnl c>t rare, on n avait pas le droit d imposer aux l'aiidllcs i\t' si fortes de]>enses.

Les iinagiiialious s'enllaniuiaient. en même leinits (|ue se «bdiaient les langues, et les commentaires allaient leur train, rien moins que bieiix cillants.

I i-o)i perspicace [loiir ne pas coinpicndre que les prêtres ne lui é-laieiit pas fa\ oi'ables, le I'. (iuiln'rl avait aussj trop de linesse pour heurter de Iront leurs prijugé-s in\ l'ieit's. Son but fui donc «le i^agner p«'U à peu les syiiipatliies de tout le niolide, cl île |iei'suader aux ccclésiasli<pies les plus en vue de partager ses idc«'s.

AJACCIO. GRAND SEMINAIRE

Loin de se montrer à eux comme un réformateur liautain. il les entoura de prévenances. La glace fut vite rompue.

Sachant que les bons procédés sont encore plus efficaces que les bonnes paroles, il se mit à la disposition des deux curés de la ville, prêt à leur rendre tous les services. Il prêchait à la cathédrale et à Tég-lise Saint-Roch.

Dès le premier jour, les auditeurs vinrent très nombreux. Sans doute, la curiosité y fut pour quelque chose; mais le courant était créé et persévéra.

Ajaccio.

La croix devant le clocher et la coupole de la cathédrale indique le grand séminaire.

Les assistants furent charmés ; l'orateur reçut de toutes parts d«^ chaleureuses félicitations. Le bruit en parvint, jusqu'aux extrémités de la Corse, à Mgr Gasanelli, qui sempressa de lui écrire pour lui témoigner sa satisfaction.

Incapable de se laisser prendre aux iîlets de la flatterie, le P. Guibert ne se souciait pas des éloges ; mais il constata avec joie que la pensée de rétal)lissement à fonder hantait, de plus en plus, toutes les têtes.

Chaque jour, on s'accoutumait davantage à cette perspective, el le projet commençait, en somme, à paraître moins irréalisable qu'on

320 l'extension en FRANCE

ne lavait supposé jusqu'alors. On était contraint de reconnaître que le

supérieur, du moins, était un homme do valeur, et que. ])Oui* lui

personnellcmenl. il méritait lous les égards.

Son iniluence sage et discrète se faisait de plus en plus sentir.

Sans en avoir laii". il tournait les esprits et les amenait à penser

comme lui.

Peu de temps après, il pouvait écrire à .Mgr de .Ma/.enod :

— Toute la ville est en mouvement à cause du séminaire ; on ne

parle que de cela ; cest la nouvelle du jour. Quand je vais dans les

rues, tous les yeux se dirigent sur moi... Je regrette bien que l'évèque

ne m'ait pas envoyé plus tôt : nous serions maintenant en i»lein

exercice.

§7 Installation provisoire.

Avant la révolution de ijSj». il y avait eu un séminaire, à Ajaceio : mais l'administration départementale s'en était emparée, et, s'y trouvant bien, n'avait pas. jusque-là. consenti à s'en dessaisir.

Cet édifice, aux dimensions relativement considérables, mais à un seul étage avec mansardes, comprenait un vaste corps de bâtisse. nan([ué de deux longues ailes. Une partie avait servi île palais épiscopal ; l'autre, selon les intentions du Concile de Trente, avait abrité, à la l'ois, le grand et le i)etit séminaire.

Convenable, à l'épocpie où le diocèse d'Ajaccio ne renfei-inait dans ses limites que le cin([uième de la C^orse, ce monument, précédemment destiné à un triple objet, était absolument insuffisant pour un diocèse embrassant lile entière. Néanmoins, tel qu'il t'Iait. on s'en serait contenté \)uviv llienre. a\cc res]t(''ranee de lui apporter, plus tard, d'indispensables anu'liorations.

D'abord converti en caserne, puis alfeeté à la C^)nr d'appel et à la bibliollièipu- municipale, rimnieidde l'Iail finalement devenu ! iiTiIel de la pi't'd'ecture.

Les préfets, s'en accommodani très bien, n axaient nulle en\ie d"en sortir. ( )ii <lonc ain-aient-ils rencontre un eniplacenienl préférable ? (hélait le (piarlier le jjIus sain de la \ ille. enlie leri\am'et la ]dace Diamant. ]'Jilii\ei'. les claii'> ravons du soleil eniraienl. toute la joui-née. par les larges lenètres: en etc. la chaleur était dilicieusement ralValclde par la salutaire bri^e de im r.

I II di'ciet royal de iS-j»q statua, i c|m ii.|;inl . que lancien >-iiuinaire serait rendu au diocèse pour la foiination des clercs, ([iiand

AJACCIO. GRAND SEMINAIRE 321

serait achevé le nouvel hôtel de la préfecture, dont les travaux, poussés avec une extrême lenteur, durèrent une quinzaine d'années, et ne furent terminés que vers iSSj.

En attendant, comment trouver une habitation assez spacieuse pour y loger professeurs et élèves ; assez bien aménagée aussi pour répondre à toutes les exigences d'une maison d'éducation ?

Le temps s'écoulait en marches et démarches inutiles. Après avoir parcouru la ville en tous sens, le P. Guibert découvrit un immeuble assez grand, mais en mauvais état, occupé naguère par le dépôt des enfants assistés, et ne présentant guère qu'un avantage : celui d'être libre en ce moment.

Gomme on n'avait pas le choix, il fallait bien y dresser sa tente.

On y fit les réparations les plus urgentes, et on le disposa, le moins mal possible, pour sa nouvelle destination.

Aidé du P. Telmon et du Fr. Ferrand, le doyen des frères convers, le P. Guibei't dirigea les travaux et stimula l'ardeur des ouvriers. Il tenait à commencer, sans trop tarder, car les vacances étaient proches. Il désirait réunir, pendant deux mois au moins, les premiers élèves, afin d'en constituer le noyau de sa future communauté, de les dégrossir et de les préparer pour l'année suivante, dont le cours devait se poursuivre régulièrement.

L'ouverture de ce séminaire provisoire eut lieu le 6 mai i835.

Nonobstant les préventions encore enracinées dans les âmes, des candidats se présentèrent, au jour marqué, et, après examen, une quinzaine furent admis. Une semaine plus tard, ils atteignaient la vingtaine.

Ce chiffre suffisait pour une prise de possession.

La ville n'était pas restée indifférente. Maintenant que l'on voyait le projet sur le point de réussir, chacun applaudissait.

— lùifin ! disait-on unanimement ; désormais, nous aurons de bons [)rêtres.

Si cette communauté presque encore dans les langes n'était pas bien nombreuse, elle fut bientôt, cependant, un modèle de ferveur. Dès l'origine, le supérieur et les directeurs l'établirent sur un bon pied. Dans les petits grouj)es, d'ailleurs, le mauvais esprit a plus de peine à pénétrer. Les cd'urs, y étant [)lus rapprocliés, y sont plus unis et plus dociles. On s'aime davantage ; et, h"i où règne la charité, le malaise est banni.

Entrés au séminaire avec a[)préhonsioii. comme s'ils avaient dû franchir le seuil d'une prison redoutable, les élèves furent agréable-

ment surpris do s'y trouver en l'amille. Leurs professeurs étaient des pères tendres et dévoués. De retour dans leurs foyers, ces jeunes gens racontèrent ce qu'ils avaient vu et entendu. Bien impressionnés, ils furent, pendant les vacances, des apôtres de Iduvre et contribuèrent à dissii)er les préjugés.

C'est ce qu'avait prévu le P. Guibert et ce qu'il avait voulu i»ar ces deux mois de réunion. Dans sa pensée, ce premier essai n'avait d'autre but que de préparer la rentrée d'octobre, en rendant de ])lus en plus favorable l'opinion publique.

Ses pronostics se réalisaient complètement, et il pouvait écrire :

— Les demandes pour le mois d'octobre se multii)lient tellement,

qu'il nous sera impossible de toutes les accei^ter. 11 y en a déjà

soixante, et, chaque jour, il en vient d'autres. Nous serons forcés de

nous arrêter, faute de local.

La fondation définitive.

Pour ne pas être réduit à la triste nécessité de repousser les élèves, après avoir tant travaillé à les attirer, le P. Guibert fit de plus pressantes instances auprès de l'administration départementale, afin de hâter la remise de l'ancien grand séminaire au diocèse. Le préfet, charmé de ses manières, le reçut fort bien, et, en lui rendant sa visite, promit de ne rien négliger 2)our que l'édifice fût cédé au mois de janvier i8'3().

Ce n'était pas tout d'avoir un local provisoire avec l'espérance de rentrer bientôt en possession de celui qu'on attendait : il fallait aussi des ressources, pour nourrir et entretenir les élèves, (jui dcjù s'annonçaient si nombreux. Grave proi)lème assurément.

Durant les vacances, le P. Guibert alla donc à Paris. Ouliu' des bourses pour les ecclésiastiques pauvres, et un délai à l'apjyel sous les drajteaux i»our ceux qui étaient trop en retard dans leurs études, il sollicita du gouveiMieincnl un sccoui-s extraordinaire jiour les frais d'installation et i»oui' le inobilirr imlispensable. II vil le ministre des Cultes, M. Persil, celui de la Guerre et le l'oi Louis-lMiilippe. ipi'il gagna pleinement à sa cause.

Le jeune supérieur dé-buhi. dans la caiiilale. par un »()U|i de maître. Ce triomphe de sa diplmnalie clait danlant pins i-eniarquable que le ministre des Cultes, en lui allouant des lunds pour un«* alleetati<jn non j»r(''vue dans le bmlgel pi'éeé-dent, dut i-eeourir à un moyen détourni', poiii- éviler des difficultés avi-e son cullègne îles l'inanees et la (^i)Ul* des tonijites. De S(»n eTité-. le niinislie (le la (IneiTe eoiisentil à

AJACCIO. GRAND SEMINAIRE 323

pratiquer une profonde entaille dans les prescriptions militaires, si intangibles pourtant. Le P. Guibert réussit donc complètement et sut captiver les bonnes grâces des personnages officiels.

De la reine Marie-Amélie, il eut de beaux ornements pour la chapelle.

Sa faveur s'accrut encore. Tannée suivante, au cours d'un second voyage à Paris.

L'habileté qu'il déploya dans ces diverses négociations, dont quelques-unes fort épineuses, fut telle, que l'on conçut de lui une très haute idée aux Tuileries, et l'on songea, dès lors, à le placer à la tète d'un diocèse.

La rentrée des classes, en octobre i835, fut très satisfaisante : il y avait déjà plus de soixante élèves.

Dès ce jour, la maison marcha si parfaitement cpie les opposants, réduits au silence, furent contraints d'admirer une œuvre à laquelle ils avaient prédit un insuccès absolu. Le règlement composé par les directeurs, et approuvé par l'évèque, devint aussitôt la loi de chaque instant : personne n'aurait osé s'y soustraire, tant était irrésistible l'ascendant exercé sur tous par le P. Guibert et ses dignes collaborateurs.

Il ne fallait rien moins que leur tact et leur fermeté, pour obtenir la fidélité constante à une discipline régulière, de la part de jeunes gens ayant vécu jusqu'alors au grand air de l'indépendance.

A la rentrée de i836, il y eut cent trente-deux élèves, parmi lesquels une quinzaine de prêtres. Chaque année, un certain nombre, ordonnés par le prédécesseur de Mgr Gasanelli, durent venir assister aux cours de Théologie et se former à la piété. Par ce moyen, on étendit, peu à peu, à tout le clergé la salutaire influence de l'institution, à laquelle on donnait ainsi comme un effet rétroactif.

Aux vacances suivantes, l'ancien grand séminaire fut, enfin, rendu. Malgré ses vastes proportions, il était par trop insuffisant, depuis que le diocèse d'Ajaccio embrassait les cinq diocèses de l'Ile. On y ajouta donc trois nouveaux étages. Les gros murs étaient assez épais pour supporter cette surélévation.

Des travaux si considérables douiandèrent plus dune année, et ne furent terminés que vers l'été de 1839. A la rentrée d'octobre, on prit solennellement possession du local notablement transformé et merveilleusement adapté à sa destination.

Ce fut un des plus beaux grands séminaires de France, en face de la mer immense, sous un ciel d'azur, dans un site enchanteur.

Malgré des obstacles de toutes sortes, l'œuvre confiée au P. Guibert et à ses confrères était solidement établie.

CIIAIMTRK XI Vico (Corse)

§ 1 La ville et le couvent de Vico.

A cinquante kilomètres au noril d'Ajaccio, presqu'au centre de la Corse, et dans une position remarquable, se trouve la petite ville de Vico. Elle a deux mille ans, au moins, d'existence. Aupremier siècle de notre ère, Strabon la mentionnait déjà sous le nom de Vicones.

Assise à près de cinq cents mètres daltitude, sur le tlanc d'une colline, au pied de laquelle coule le Liamone, important cours deau, elle est entourée par des montagnes assez élevées.

En face est la Ciima, haute de plus de neuf cents mètres, un peu singulière avec son profil irrégulier, mais non dépourvue de grâce. On dirait un énorme pain de sucre. D'un côté, ne poussent que des fougères, des cistes et des arbousiers, cachant mal la nudité du sol. Sur le versant o[»posé, un riche manteau de verdure la recouvre complètement : oliviers au vert tenilre, châtaigniers aux tons clairs, chênes au feuillage plus foncé.

Une autre montagne, donnant un grand charme au paysage, est la Sposata, dressant sa tète altière à près de quinze cents mètres dans les airs.

Sa masse imposante et ses formes étranges attirent invincii)ltMiuMit le regard. Dans sa majeure partie, jus([u'à la cime, ce n'est (pi'uu amoncellement de rochers aux aspérités saillantes, aux aiguilles lincs. aux anfVactuosités sombres et profondément cretisées. (]ela ressemble à un(î ébauche cvclopé-cnne d'un prodigieux bas-relief, sculpti'- par <|iicl(pie |iuissaiice su|n''ri(Mn'<' : larl'adcl , ange, diimni ou Ljciiit' < apricieux. Ii]n dessous, croissent des arbres ; oliviers. iliAlaigiiicis. |tiiis. Sur les [)cntes inlV-rieui'es, s'étendtMïl des vignes fertiles.

Cette curieuse montagne est ainsi nuninii'-e à cause de l'aspeel sni f^encris d'un immense bloc, situé au sonnnel. Taillé bizari-ement pailes agents atmospln-riqnes, il repré-senle la sillKMM'lte de la tète et du

VI co

buste d'une jeune femme (sposata), coiffée d'une mantille, et montée à cheval. C'est une mariée, allant solennellement prendre possession de son nouveau domicile, selon la coutume usitée dans le pays, de temps immémorial, et accompagnée d'un nombreux cortège de parents et d'amis, portant des armes, des banderoles et des guirlandes en son honneur.

Autrefois, toute une chaîne de citadelles et de forts de diverses grandeurs encerclait la ville, pour en défendre les approches.

Vico. Vue générale.

A un kilomètre et demi de celle-ci, est le couvent, bâti, à la fin du xv^ siècle, par le fameux comte Jean-Paul de Leca. le Washington de la Corse. Admirablement situé sur le bord d'un vallon, à la lisière d'une magnifique forêt de châtaigniers superbes, il est pi'écédé dune charmante place, ombragée par des arliresgiganlosques. A côté, un jardin potager produit on abondance des légumes, des fieurs et des fruits.

Les premiers habitants en furent les Franciscains. Ils y restèrent jusqu'à la Révolution. Vendu, alors, comme bien national, l'édifice fut acheté par la province même de A ico. Il dut à cette circonstance d'échapper au marteau des A andales modernes, et de ne pas trop souffrir de l'orage destructeur qui dévastait la France.

326 l'extension en FRANCE

Devenu évêquc, Mgr Casanelli d'Istria songea, dis la première heure, à doter son diocèse d'une communauté de Missionnaires. Le couvent de Vico lui parut tout désigné pour leur résidence. De là, ils rayonneraient dans l'île entière et porteraient partout, avec la parole sainte, les grâces qui accompagnent les apôtres de Dieu.

A cette époque, cependant, le couvent nétait plus qu'une ruine. Depuis près d'un demi-siècle, aucune réparation n'y avait été faite, et les murs tombaient de vétusté. L'évêque acheta donc, à très bas prix, ces débris vénérables, et les offrit à la Congrégation. Le Supérieur général accepta ; mais, pour mettre cette maison, ouverte à tous les vents, en état d'être habitée, il fallut y dépenser des sommes considérables, et la rebâtir presque complètement.

Le P. Guibert fut chargé encore de présider à ces travaux.

Chaque semaine, on le voyait parcouru* à cheval les cinquante kilomètres qui séparent Ajaccio de Vico. De nos jours, il y a une assez belle route et des automobiles ; mais, en i835, elle n'existait que dans les cartons ministériels. Le cavalier devait s'avancer sur des sentiers étroits ; d'abord, à travers des vignobles entremêlés de plantations d'orangers, de palmiers, de figuiers, de lauriers-roses et de cactus ; puis, ime vingtaine de kilomètres après, il avait à gravir par des lacets longs et sinueux une première colline, celle de Galcatoggio. entre le golfe d'Ajaccio et celui de Sagone. Il descendait ensuite jusqu'au rivage et longeait la mer pendant une dizaine de kilomètres (i).

En cet endroit, on lui recommandait de hâter le pas, car en ces parages régnait la malaria, terrible fièvre paludéenne. Heureusement les petits chevaux corses, maigres et de courte taille, trottent allègrement.

Il arrivait ainsi près de rancienne ville de Sagone. Là connnent.ait une interminable et rude montée de douze kilomètres sur les pentes du vallon de Balogna, à travers les maquis, enchevêtrement inextricable de broussailles odorantes et d'arbustes vivaces : myrtes aux baies violettes, arbousiers aux fruits rougeàtres, lentisques, bruyères, cistes, lavandes, clématites, romarins, plantes grimpantes, lianes flexibles rejdié'cs en tous sens, et attachant, par une infinité de mailles et de nœuds gordiens, la iiiulf ilude de branelies rt de bi-anrln'lles entrrhicies.

Une certaine liaMtude t'-tait n«'-cessaire pour ne pas se jK'i'di'e tlans ces mille et niillc sentiers, se croisant dans toutes les dii-ections. sous ces voûtes de venlure à liauli-ur d liomnic.

Durant cette pénible coui'se. If 1'. (iiiiln>rt in- renfonlrail ni lnMel. ni auberge, ni presbytère hospitalier, (i) Voir la carte p. 333.

VICO

Après sa première apparition à Vico, il écrivait, en faisant allusion aux fatigues du voyage :

— Ceux d'entre nos Pères qui ont le désir d'évangéliser les sauvages, pourront être envoyés ici. Qu'ils fassent bonne provision d'abnégation, de patience et d'amour des soullrances. Il leur arrivera, plus dune fois, de n'avoir pour abri que quelque étroite cahute.

Quant à lui. il était vraiment admirable.

En étudiant sa correspondance, on est frappé de stupeur. On se

Couvent de Vico. — Façade sur le jardin.

demande comment il a pu mener de front, et avec un si étonnant succès, tant d'entreprises, dont chacune eût suffi à occuper totalement un homme. Supérieur d'un grand séminaire naissant, fondateur dune maison de Missionnaires à cinquante kilomètres de distance, vicaire général et administrateur, prédicateur, diplomalc ap[)récié dans la capitale et jusque dans h' [)alais dos Tuileries, partout et en tout il réussit merveilleusement, et les œuvres si diverses auxquelles il s'adonne simultanément, sont si parfaitement établies qu'elles sul)sisteront longtemps après lui.

Non seulement il suréleva de trois étages le séminaire dAjaccio. mais aussi il rc'paia l'ancien couvent de \'ico. cpii avait la forme d'un

328 l'extension en FRANCE

vaste carré auquel manquerait un côté. Dans leur partie intérieure, les murs étaient encore très solides, ayant plus d'un mèti-e d'épaisseur. Le P. Guihert exhaussa et agrandit les cellules ; ehani^ea la disposition intérieure des pièces, mais en consei-vant à rt-dilit-e son caractère monacal. Les corridors sont larg^es et vcn'ités avec des nervures gracieuses. Les façades extérieures, avec leurs l'enètres un ]»eu étroites, gardent un cachet d'austérité qui s'harmonise bien avec l'aspect général du paysage.

Le P. /Jlbini, nommé supérieur. Ses miracles.

Dès que les Oblals lureiil inslallt-s au couvent de \ iro, la chapelle devint, comme avant la Hévolution. un sanctuaire très Ci'équenté par les foules.

Le supérieur de celte maison d ajtùlres fut le vénéré V. Alhini.

S'en séparer était pour le 1*. (iuihcrt un pénible saci'ilit-i'. Il se ])rivait d'un théologien t'iiiim-nl. d un prclre de li-ès haute vertu. s<»n bras ilroit i)our la direction du séminaire. Mais il savait (jucl bien immense produirait, dans les pays évangélisés ]iai' lui. ci' saint leligieux, maniant avec tant d'aisance la langue italienne, et chez lequel à un zèle ardent se joignaient des dons surnaturels extraordinaires : ceux. entr«> autres, d'opérer des miracles et de lire au fond des cœui's.

(Contre les [>écheurs endurcis, c'est là mi argument ii rc'sislihle. que Dieu réserve, et dont il use suivant les décrets de sa l'rov idenre. Il envoie, quehpiefois. au milieu des pcqiulations étonui-es. un de ces homiiu'S puissants en (l'uvre-; et en paroles, pour le constituer l'instrument de ses inelfables miss'-rieoi'des. Le I'. Albiui fut IOun rier pr«''de<tiné' jtour le ti-avail si ardu de la régénération rtdigieuse »le la (iorse.

Des faits miraculeux avaient eu lieu déjà, quand il prêchait dans les Alpes et à Marseille. Nous en avons i-elaté quehpu's-uns.

Le contact <l une mèihe de ses eheveux cpi une mère déstdt'e lui avait coujiée. tandis (pi'il priait dans l'é-glise (bi ( !;d\ aire, avait l'edunné' la vie à une pauvre enfant.

Au sé-minaire d'Ajaccio, i>entlaMt (piil eelebiait la messe, le H d(''cembi"<; i8'30. ses deux servants, au nu)menl de la consécration, s'étaient aperçus que la chasuble, dont ils tenaient les bm-ds. leur écliapjtait d«'s mains. Instinctivement ils avaient levé les yeux et avaient vu en extase le prêtre dont les pieds ne tmndiaieiit plus terre, et cpii n?sla. <pH'l([Ue temps, eounne suspendu en l'air.

Un sf)ir. le r. Albini avait é-ti- surpris pai- l.i nuit, tamlis (pi il récitait s<»u «dliee en <niiq»agnie d'un séniiiiariste ; mais nue luinier«>

VICO

mystérieuse l'avait entouré jusqu'aux épaules, et il avait pu ainsi achever son bréviaire, au profond étonnement de son compagnon et des bergers, qui, ayant vu passer les deux voyageurs, avaient raconté partout cet événement.

Ces faits et beaucoup d'autres, qu'il serait trop long de raconter ici, avaient attiré au P. Albini la vénération de tous. On le croyait un saint et on ne le désignait que par ce nom.

En Corse, plus que partout ailleurs, les prodiges se multii)lièrent sous ses i)as.

Le P. Alhini.

Plusieurs fois, la plantation de la croix, à la clôture des missions, s'accomplit dans des circonstances merveilleuses. Ces croix étaient habituellement très hautes et très lourdes, ayant de douze à quinze mètres de long. Les moyens qu'on avait pour les mouvoir, étaient, le plus souvent, insuffisants. Soit fausse mann'uvro. soit imprudence, soit faiblesse des appareils employés, ces grosses masses menacèrent, plus d'une fois, quand elles étaient à moitié soulevées, de retomber subitement et d'écraser les ouvriers ou les assistants pressés tout autour en groupes compacts.

A la vue du danger imminent, une panique s'emparait de la foide ;

L EXTENSION EX FRANCE

mais, au moment où on allait crier le sauve-qui-peut général, le Père Albini, jusqu'alors en prières, intervenait plus visiblement : un léger attouchement, ou mcine un geste de lui redressait sans efforts cette masse chancelante, que les robustes ])ras dune quinzaine de vigoureux montagnartls ne parvenaient plus à soutenir, nialgi-é leui's treuils et leurs poulies. En un clin ddil, elle se trouvait mise en place, à la stupéfaction de tous.

Dans plusieurs localités, à Moïta, à rile-llousse, à (]anale-di-Verde, à Guagno, les endroits où ces croix lurent miraculeusement érigées devinrent des centres de pèlerinage, et ils le sont encore.

Les pieux visiteurs étaient sûrs d'obtenir, en mémoire du Père Albini, les grâces qu'ils y sollicitaient par son intercession.

On cite aussi un grand noudjre de guérisons dues à un sim[)le signe de croix du vénéré Missioiniaire. On s"a[)erçut, en outre, qu'il voyait à distance, et à travers les murs, car il parlait, avec des détails d'une infaillible précision, de choses qu'il ne pouvait naturellement connaître.

Même sur son lit d'agonie, il opérait encore des miracles.

Le docteur qui le soignait, M. de la Testière, avait sa femme en danger de mort, et savait très bien que la science humaine était à bout de ressources. Avant de partir pour le ciel, le P. Albini, pour remercier de son dévouement celui qui l'avait soigné en vain, guérit subitement la malade en lui envoyaut une médaille bénite par lui. Le médecin, qui auparavant était inci-édule et voltairien, se convertit en face du prodige : le sceptique ayant touché du doigt le surnaturel, avait cru après avoir vu. Ce fait nous a été raconté à nous-mèuie personnellement, et à diverses reprises, avec l'accent de la reconnaissance et de la conviction les plus grandes, par le fils même du docteur, alors curédoyen de R(Miiio. 11 nous i-c'-pétait. les larmes aux yeux :

— Je dois au P. Albiui la guérison de ma uière et la convei-sion de mou père. Par un double uiiracle, il a l'cudu à l'une la santé du cori>s. et à l'auli'e la sauté de I àuu'.

Oncouipi-end ([uel asceudant prenait bientôt un si saint religieux sur les pojtulations qui contemplaient de [irès sa rare vertu, et recueillaient, chaque jour, de nouvelles preuves de son immense crt-dit auprès de Dieu. .Vussi le P. (îuibert. ra\i lui-uièiue. r(i-i\ait-il à son Siqii rieur général :

— Le P. Albini pn'clie a\('c un imidyable suctes. ( )n ne parle partout (pu' des miracles (pi il opère : j entends de \ ciitables uiiiacles... (^u'y aurait-il d'étonnant que. dans notre situation (lil!i( ile. Diiu se servit de ce moyen pour aplanii' les ulistaclcs.

VICO

Si, en effet, la tribu lévitique était descendue si bas, on devine ce qu'était le peuple, privé depuis longtemps de dignes ministres de la religion !

Nous avons retrouvé, dans les Archives de l'évèché d'Ajaccio, écrites de la main de Mgr Gasanelli d'Istria, des observations consignées dans une pièce officielle, après la visite générale de son diocèse. Elles sont le fruit dun examen long et détaillé. Ces pages sont trop instructives pour que nous ne les citions pas ici, en x)artie, du moins. Elles ont une autorité à laquelle nous préférons en appeler, dans une matière aussi délicate.

Voici un extrait de ce document envoyé confidentiellement aux Conseils de l'Œuvre de la Propagation de la Foi, à Lyon et à Paris :

« La Foi a dépéri dans ce pauvre pays, jadis si renommé pour son attachement aux traditions catholiques de ses pères. J'ai eu la douleur d'y rencontrer, pendant mes visites pastorales, des populations entières, disséminées sur les plages ou sur les montagnes, et vivant dans l'ignorance des premières vérités du christianisme. Dans certaines localités, les pratiques les plus essentielles de la religion étaient tellement néghgées, que, non seulement la Table sainte et le Tribunal de la pénitence y étaient désertés, mais que les sacrements même du Mariage et du Baptême y paraissaient tombés en désuétude... Les unions conjugales étaient sanctionnées uniquement jiar l'acte civil, ou par des conventions non moins contraires à la loi civile qu'à la loi religieuse. Il m'a fallu baptiser les trois quarts, ou, parfois, la totalité des personnes adultes, ou même mariées, qui se i)résentaient pour recevoir la Confirmation.

« Comment décrire, maintenant, les dissensions intestines qui. dans la plupart des communes, divisent les familles et les arment, trop souvent, les unes contre les autres? Que de collisions sanglantes, que d'attentats journaliers à la vie humaine !... Y a-t-il, dans un autre diocèse, un mal comparable à celui qui désole la Corse ? Y a-t-il, quelque autre part, un préjugé pareil à celui de la vendetta? un préjugé aussi invétéré, aussi enraciné dans les mœurs, aussi rebelle à tous les moyens curatifs employés jusqu'ici?... J'ai le cœur navré de douleur, quand je considère les ruisseaux de sang humain qui souiUent le sol de mon malheureux pays. Que ne ferais-je pour en arrêter le cours !

« Dans quel état d'al)andon n'a pas langui, jusqu'à présent, l'éducation des femmes, si influentes sur les mœurs publiques dans tous les pays, et surtout en Corse, où les liens de la famille sont beaucoup plus forts et beaucoup plus étroits que partout ailleurs !... C'est aux femmes, j'ose le dire, que sont dues originairement la plupart des inimitiés qui ensanglantent le sol de mon infortunée patrie. Dans lOpinion îles

332 l'eXTKXSIOX ex FRANCE

Corses, riioniieiir des femmes est mis au-dessus de la vie des hommes, et ce n'est que par le sang qu'ils croient ])()Uvoir laxcr ou racheter leurs faiblesses...

« J'ai garih'' le silence sur bien d'autres misères encore, que je m'abstiens de vous énumcrer. Pensez, je vous ])rie, Messiem\s, à ce qu'il m'en a dû coûter, pour me décider à dcroukn" ce sombre tableau. Par la répugnance qu'il ma fallu surmonter, jugez de la détresse qui m'y a contraint. »

Le P. Guibert avait, lui aussi, sondé la ])rofondeur de ces plaies.

— Mon Dieu ! écrivait-il, l'état de ce pauvre peuple fait pitié !... Les premières vérités de la religion sont entièrement ignorées, et, quand on annonce la parole évangélique, on court grand risque de n'être pas comjiris, faute dans l'auditeur de ces notions élémentaires qu'on lui sup2iose toujours dans un discours public... A la place de la vraie doctrine, des suj^erstitions de tout genre!... Comment en serait-il autrement ?... Personne ne prêche !... Point de j)rônes, i)oint de catéchismes : c'est déplorable !...

Telle était bien, en effet, la vraie cause du mal : on ne prêchait plus nulle part, et le peuple, dès lors, croupissait dans la plus grossière ignorance des vérités essentielles au salut. C'est ])our cela que l'évêque avait pris tant à cœur la fondation du séminaire : il fallait, à tout prix, former un clergé instruit et zélé qui prêchât régulièrement : mais, en attendant, et. plus tard, pour seconder la prédication des jirêtres. une communauté de ^Missionnaires actifs, vertueux et d'un dévouement inlassable, était i)our le diocèse d'absolue nécessité.

Les missions en Corse.

Domino coopérante et sermonem confirmante, sequentibus signis (i).

La premièi-e mission fut celle de Moïta. chel'-lieu de canton de l'arrondissement de Corte. sur les contrel'orts des hautes montagnes qui s'abaissent vers la cote orientale. Elle eut lieu au mois d'août iN3(). pendant les vacances. Le P. Albini avait jiour socius le 1^. Telmon. qui, outre ses dispositions pour la mt'la|tli\si(|ue. axait des aptitudes spéciales jiour les langues, et s'é-lait. en j)eu de temps, tellement familiarise- avec l'italien, qu'il s'e\i»rimail tort aiséntenl ru eet idiome.

— Ji a une si grande facilité, écrivait de lui le P. (îuibeit, «pie c'est à étonner les jdus lettrés de ce jiays-ci. l)iiiianehc. il a ilonn< un

(i) Marc, x\i. -j»».

VICO

discours de trois quarts d"lieure, sans avoir commis, de l'aveu de tous, une seule faute contre le langage. Quant au fond, je vous assure que ce dernier fut bon et bien nourri.

A Moïta, succès prodigieux. Les unions illégitimes se régularisèrent ;

plusieurs adultes, à peine ondoyés, et qui uavaicnt jamais voulu mettre les pieds à l'église pour suppléer aux céréinouit's du lîaplèine. furent subjugués par la grâce. Les populations des villages environnants accouraient aux exercices, curés en tète.

Un vieil officier disait aux prédicateurs :

334 l'kxtension ex fuance

— A'oiis iravc/ pas seulemciil converti Moïta, mais aussi toutes les communes du canton.

Celle première mission eut, en Corse, un l'etentissemcnt énorme. De tous les côtes, nn cri s'éleva pour demander des Missioiniaii-es.

L'impression de sainteté laissée à Moïta par ce i apidc ])assag^e du P. All)ini est encore vivante, après trois (piarts de siècle. La croix miraculeusement i)lanlée, alors, fut une de celles (pii devinrent une source de miracles. On l'ut oblii;é de la remplacer, dans la suilc car chaque visiteur en arrachait un morceau, (pi'il emporlait clic/ lui, comme une précieuse relique.

Quoique le P. Albini et le P. Telmon lussent encore, à cette époque, professeurs au séminaire, ils durent, cédant à des instances réitérées, prêcher des missions, même ])en(lant le coui-s de Tannée scolaire.

Le ao décembre i83G. ils i)artirent pour rile-llousse, charmante petite ville, agréablement située sur le l)ord de la mer, au nord, dans l'arrondissement de Galvi. Cette mission de quinze jours, sig^nalée aussi par des faits miraculeux, produisit les mêmes fruits abondants de salut. Deux semaines furent ensuite employées à évangéliser une paroisse voisine, Santa-Reparata. Cette nouvelle campagne marqua un nouveau triomphe pour les ouvriers de Dieu.

Dans ce mouvement général, Ajaccio ne pouvait être oublié. Pendant le Carême de l'année 183^, une grande mission y l'ut donnée simultanément dans les deux paroisses. Les Pères Guibert, Morcau et Telmon prêchaient à la cathédrale; le P. Albini et le professeur de philosoi»hie. à Saint-Roch.

Dès le second jour, les deux églises, auparavant désertes, se trouvèrent trop étroites. Ceux qui n'en savaient plus le chemin étaient les plus empressés à retenir leurs places. La nombreuse assistance comprenait plus d'hommes que de femmes, et il restait au tlehors, faute de postes disponibles dans les nefs, autant de i)ersonnes (pi'il y en avait dans l'intérieur.

Si. au preiuiei" instant, ce l'ut la cui'iosilé (pii les entraîna, bientôt un autre sentiment s'euq)ai'a de leur être, fous ('taient eoniuie (Muportés par un mouvement irrésistible ( )n respirait une atuiosplicre supérieure, saturée de surnaturel ; on touchait du doii;! la briévet(' de la vie humaine et les vanités des choses dici-bas.

Pour ces désliabitués de Dieu, c'était connue une i<\ clation. In travail étonnant s'accomplissait en eux. Fascinés, subjugués, vaincus, ils se jetaient sans l'éserve dans les bras de ce Dieu ipii les attirait a\ec tant de force et de suavité.

Yico 335

Des pécheurs, éloignés du Tribunal de la pénitence et de la Table sainte, depuis trente, quarante ou cinquante ans, ou même ne s'en étant jamais approchés pendant toute leur vie déjà longue, vinrent déposer aux pieds des ministres du pardon céleste, le lourd fardeau de leurs égarements. Pendant ces pénibles aveux, de douces larmes inondaient leur visage ; mais, quand ils se relevèrent, comme leur cœur était tranquille et leur regard serein.

Oui ! pendant une mission fidèlement suivie, Ihorizon s'élargit, en même temps qu'il s'éclaire : ce sont des perspectives sans fin et des échappées de consolantes lumières sur le mystérieux au-delà.

Ayant régénéré Ajaccio, les Pères Albini et Telmon, sans songer au repos indispensable, se rendirent à Coggia, village de la province de Vico. Quinze jours leur suffirent pour y faire cesser les désordres les plus invétérés : concubinages et inimitiés cruelles.

En retournant, ils évangélisèrent de même le village de Galcatoggio, qu'ils rencontrèrent sur leur route.

Après tant de travaux accablants, ils reprirent, au séminaire, 1 un sa chaire de théologie morale, et l'autre celle de dogme. Mais, dès le commencement des vacances, ils repartaient, avec le P. RoUeri, pour d'autres courses apostoliques, et se dirigeaient, cette fois, vers les montagnes les plus escarpées du centre delà Corse, dans le Xiolo.

Albertacce, paroisse d'un millier d'habitants, dans le canton de Calaccucia, les entendit. Le succès fut complet.

Obligé d'en instruire son supérieur, le P. Albini, pour cacher son rare mérite sous le voile de l'humilité, lui écrivait :

— Vraiment, je suis toujours plus convaincu que Dieu demande moins le bras robuste de la chair que la confiance dans sa toutepuissance.

Plusieurs communions générales d'hommes avaient eu lieu, après la réhabilitation ordinaire des mariages et la signature des traités de paix, devant le Saint Sacrement, entre des ennemis qui, depuis longtemps, se faisaient ime guerre sanglante de famille à famille, de parti à parti. Là encore, le bienfait de la mission s'étendit à toutes les paroisses des alentours. Plus de trois mille habitants étaient accourus à Albertacce, pour profiter de la grâce qui coulait à Ilots.

De ces montagnes, le P. Albini descendit dans la province de Mco, et, au mois de juillet, ])rêcha la mission de Guagno.

Témoin des merveilles opérées en cet endroit, le P. Guibert en traça lui-même un récit succinct, mais frappant :

— Ce peuple, dit-il, était renommé pour son esprit de vengeance... Des désordres inimaginables ; une ignorance profonde ; l'abandon des

336 l'extension en fuaxce

sacrements ; presque plus de traces de religion. Le P. Albini n'a eu qu'à paraître, et tout le pays s'est soumis !... J'ai vu la foule des hommes se presser et rester près du confessionnal, plusieurs heures, attendant leur tour... Le jour que le Père prêcha sur le pardon des injures, ainsi que celui qu'il prêcha sur la Passion, tous pleuraient, se demandant mutuellement pardon à haute voix, avec des larmes dans les yeux. A la fin de la mission, ce peuple, naguère si dur et si barbare, ctait devenu si souple et si bon. qu'un seul mot du Père suffisait pour en obtenir tout ce qu'il voulait... Vaincu par la force d'en haut, le peuple demeura à genoux une heure et demie, tout le temps que dura la plantation de la croix, élevée sur une éminence, d'où elle peut être vue de plusieurs lieues à la ronde. Cette croix est visitée jour et nuit, et on y obtient des grâces sans nombre.

Les mêmes prodiges et les mêmes conversions extraordinaires se répétèrent dans les deux villages de Linguizzettaet de Ganale-di-Ycrde, de l'arrondissement de Gorte, au mois de septembre i83;.

Ceux qui connaissaient ces pays sanguinaires, étaient loin d'encourager le Père à y aller. Aucune considération humaine ne l'arrêta, et, sa détermination étant prise, il partit, mettant tout son espoir dans le Seigneur et dans sa Sainte Mère. Il trouva, là, des inimitiés atteignant le paroxysme de la violence. Dix meurtres perpétrés en trois ans, et l'un dans l'église même !...

En moins de quinze jours, cependant, le terrible préjugé de la vengeance fut renversé... Un soir que le Missionnaire prêchait sur le pardon des injures, les assistants, en proie à la plus vive émotion, l'interrompirent, à diverses reprises, en criant :

— Pace ! perdono à tutti ! Paix ! pardon à tous !

(^omme ces cris se renouvelaient, le Père, satisfait de leurs dispositions, leur dil :

— liasla I basta ! Assez ! assez !

Mais les cris de pace, perdono, relentircnl. phisiciirs lois encore, sous la voùlr (hi temple, et ne cessèi-enl (juc litui^lt-mps après.

Pour s'assurer de la sincérité de leur conversion. \o pré<licateur exigea que les offensés fissent les [)i-(Mnièrcs démarches auprès de leurs ennemis. Cette condition, si dure pour des Corses, fut acceptée sans réclamation.

Les deux villages ne formèi-ent bienliU plus cpi'un cœur et qu'une Ame. Le jour il(^ la procession de pi'-nilence, ces bi'aves gens ayant vu leur Ni'iuri- Mi>>sionu;iire rMarciicr eu li'Ie. |iic(|>, nu^ et |niii;iiit ht croix, (piillèrenl tous Inns i hau^sure-^. s.iiis en e\ce|pter les eiiliints et

vico 337

les infirmes. Chacun avait les yeux mouillés de larmes. La communion des hommes et des femmes fut générale. A la clôture, pour la cérémonie de la plantation de la Croix, les habitants de Linguizzetta vinrent de leur A'illag-e en procession et marchant nu-pieds, pour la plupart.

Là, comme ailleurs, un grand nombre de faits étonnants manifestèrent la sainteté du P. Albini. En présence de tant de merveilles et en contemplant les succès extraordinaires de son apostolat, on pouvait répéter ce que disait l'Evangile des premiers semeurs de la bonne parole dans le monde : Prœdicaveriint, Domino coopérante, et sernwnem confirmante, seqiientibiis signia !

A son départ de Canale-di-Yerde, le P. Albini fut contraint de retourner à Vico et d'y rester quelques jours, pour guérir une blessure qu'il s'était faite à la jambe. Son zèle ne lui permit pas d'attendre que sa plaie fût cicatrisée.

Mettant uniquement, comme toujours, son espoir en Dieu, il entreprit une campagne apostolique dans la paroisse d'Ota, au commencement du mois d'octobre. Cette mission a laissé dans l'esprit des habitants un impérissable souvenir ; on parle encore de ses miracles et des frappantes conversions qui en furent la suite.

Le désir du P. Albini était de continuer ces courses si fatigantes pour lui, mais si fructueuses pour le salut des âmes. 11 eût volontiers gravi toutes les montagnes et traversé les plus épais maquis, pour ramener au bercail tant de brebis égarées.

Son supérieur, cependant, lui prescrivit de rentrer au grand séminaire pour y reprendre les fonctions de professeur de morale. Docile comme un enfant, et sacrifiant ses préférences, ce religieux modèle obéit sans délai. Il passa auprès des jeunes lévites l'année scolaire : mais, dès que les vacances lui eurent rendu la liberté, il en profita aussitôt pour courir à de nouveaux combats.

Avec le P. Gibelli, il revint à Linguizzetta, où des inimitiés s'étaient réveillées. Les hommes ne sortaient plus que le fusil à la main. On assurait que bientôt la poudre parlerait, et qu'on aurait à déplorer quelques autres meurtres.

Les prédications du P. Albini sur le pardon des injures furent, cette fois encore, si touchantes, que les cœurs les plus farouches en furent émus. La procession de pénitence acheva le tricnnplie do la grâce. Tout le peuple, pieds nus et au chant du Miserere, suivit le saint Missionnaire portant la croix. Au retour, les hommes et les femmes, en larmes, allèrent baiser les plaies du divin Crucifié.

Ceux qui avaient juré de se poignarder ou de s'envoyer des balles, s'embrassèrent publiquement.

338 l'extension en fkance

Tous les habitants s'approchèrent du sacré Tribunal et de la Tal)le sainte, avec les dispositions les plus consolantes. Les gendarmes euxmêmes, leur brig-adier en tète, avaient donné l'exemple.

Après celte mission, eut lieu celle de Letia. Elle ne fut pas moins admirable ; mais, hélas ! ce devait être la dernière.

Mort du P. Albini, épuisé par les austérités et les labeurs apostoliques.

Pendant ces deux années, de i836 à i838, le P. All)ini avait prêché un grand nombre de missions toujours signalées par des miracles et couronnées des plus éclatants succès. En si peu de temps, il avait transformé plusieurs cantons de l'est, de l'ouest, du nord et du centre de la Corse. Il se proposait d'évangéliser ainsi toutes les populations de l'ile.

Nul ne peut prévoir quel immense changement il eût opéré, si le Seigneur avait consenti à le laisser plus longtemps sur la terre.

— Le P. Albini. disait encore le futur cardinal Guibert. est un homme que Dieu avait destiné pour ce pays, et qui a acquis auprès des peuples, par son zèle et ses vertus, une puissance extraordinaire. Le respect qu'on a pour lui est tel, que, dans les difficultés entre familles et entre villages, le dernier argument est celui-ci : « Je le dirai, je vais l'écrire au P. Albini !... » Dès le commencement, quelque chose de miraculeux accompagne la parole de cet homme, ou plutôt de cet apôtre. Il n'a qu'à ouvrir la bouche, et tout un pays est terrassé.

Que d'àmes ce saint eût sauvées si la terre l'eût possédé plus longtemps !

Mais à un [tareil labeur les constitutions les [>lus robustes s'usent vite. Rien de plus fatigant que le travail tles missions. L'ouvrier évangélique se trouve, alors, jour et nuit, sur la brèche, car il est presque constamment en chaire ou au confessionnal.

Surtout quand ces travaux succèdent à une année de professorat, ils deviennent particulièrement pénibles, et la nature est obligée de succomber. Le P. .\.li)iMi voyait bien ([u'ii se pn'Hi[)ilait à une mort anticipée ; néanmoins, h's besoins des àines en danger de se perdre étaient si piTssants, qu'il ne s'arrèlail pas à calculer si ses forces corporelles le serviraient jus(pr.iu boni.

Ce sont là de ces lu-roicpics imprudem-es dont seuls les saints sont capables. .S'il était de la race des apôtres, il «'tait égaleincnt de celle des martyrs: ses clfrayantes austérités en sont la [»i(u\c. Sans doute aussi, la mt'surr de se», iné-ritcs (•lait combh*. et l)i<'ii avait rt'-solu de r<'c<»iiipenser, sans plus tartler. son bon l'I liiblc si-r\ itcur.

vico 339

Tandis qu'on exhaussait de trois étages le grand séminaire, après les Yacances de i838, les élèves durent provisoirement être installés dans le couvent de Vico. Quoique déjà blessé à mort, le P. Albini leur prêcha la retraite de rentrée.

Grâce à son incomparable énergie, il se soutint, pourtant, pendant ces jours de prétlications multipliées ; mais, aussitôt après la clôture, il tomba épuisé. On ne pouvait se méj^rendre sur la gravité du mal. Ce corps, affaibli par des mortifications et des travaux surhumains, ne paraissait pas devoir opposer une forte résistance à la maladie.

Le médecin n'avait pas d'esx)oir, et l'état du vénéré Père inspira si vite tant d'inquiétudes, qu'on lui administra le Viatique et l'Extrôme- Onction. Le P. Guibert en avertit aussitôt le Supérieur général :

— Quoique bien résigné à l'adorable volonté de Dieu qui veut être glorifié dans le ciel par cet élu, disait-il, je n'ai pas assez de liberté d'esprit, en ce moment, pour vous raconter tout ce qu'il y a de saint et d'édifiant dans ce cher malade. Je le ferai plus tard.

Atterré à cette douloureuse nouvelle, Mgr de Mazenod offrit à Dieu sa propre vie, pour la conservation de celle que, dans son humilité, il considérait comme infiniment plus précieuse que la sienne.

— Prosterné la face contre terre, écrivait-il dans son Journal intime, je demande à Dieu qu'il m'enlève de ce monde, plutôt que cet apôtre, à l'existence duquel se rattache le salut de tant de milliers d'âmes. Le peu de bien que j'opère, tout autre pourrait l'accomplir beaucoup mieux que moi ; tandis que personne ne peut remplacer le P. Albini en Corse, où il a déjà surpassé tout ce qu'ont pu faire, dans les siècles précédents, les hommes les plus puissants en œuvres, les saints même qui ont travaillé à la sanctification de ces insulaires.

Cependant, le P. Albini continuait à languir, dans un état voisin de l'agonie. A chaque instant, il semblait être arrivé à la fin : puis, il reprenait subitement une apparence de forces, pour retomber de nouveau dans une faiblesse extrême.

On en était à se demander comment il povivait vivre dans ces conditions. Le prodige de son existence inexplicable paraissait une merveille de plus à ajouter à celles qui avaient, si souvent, marqué sa sainte vie. Nous avons raconté, plus haut, le miracle qu'il fit, alors, et par lequel il rendit la santé à la femme de son médecin, qui. témoin du prodige, n'hésita pas à se convertir.

— Si ce bon Père revenait à la vie, écrivait le P. Guibert. il reviendrait non des portes, mais d'au delà île la mort. Toute la Corse est agitée de la nouvelle de sa maladie. On fait îles prières dans les paroisses spontanément!... (^uant à notre bien-aimé malade, tout lui

34o l'eXTKNSION KX l'U.V.NCE

est égal : santé ou maladie ! Il tire parti de tout pour sa perfection. Depuis quil est cloué sur son lit de soullranccs. il a montré une si entière conformité à la volonlf de Dieu, (juc je n'hésite pas à dire que cet exemple a été ménagé à la communauté [)ai- la Providence.

Après une apparence d'auiélioi-ation, le mal reprit avec plus de violence, et, le ao mai 1839, le P. Alhini remettait sa belle Ame à Dieu.

Extrayons encore ces ([uelques lignes de la correspondance du P. Guibert :

— Nous ne sommes pas frappés de celte mort, comme on a coutume de létre dans ces tristes occasions. Gela vient de l'assurance, (jui est une vraie certitude pour ceux (jui ont vécu avec lui, que sa bienheureuse àme, en sortant de son coi'ps, a été reçue dans le sein de Dieu. Toute la province de Vico, qui assiège notre église, où le corps est «léposé, est, non pas en deuil, mais sous l'impression de sa sainteté. Ces jours passés, on lui apporta, de huit à dix lieues, un enfant malade, pour qu'il le guérît. J'ai la conviction qu'il s'opérera des miracles à son tombeau.

De son coté, le P. Gibelli écrivait, le 8 juillet i83(j :

— Les habitants de Vico voulaient porter en triomphe le corjjs de notre bienheureux Père Albini, dans toutes les rues de la \ille. Nous inspirant d'un sentiment de religieuse réserve, nous ne leur avons pas accordé cette grâce : mais leur ferveur n'a pas été ébranlée par ce refus. Tous, grands et petits, riches et [>auvres, hommes et femmes, se sont rendus au couvent pour manifester leui- attachement et leur vénération, pleurant comme s'ils avaient perdu le plus lidèle des amis et le plus tendre des pères. Quand le moment de l'enterrement fut venu, on vil tout à coup un grand nombre de personnes tirer de leurs poches des ciseaux, pour lui couper des morceaux de ses vétemenis. .lai tâché de les arrêter, eu leur faisant espérer que je les contenterais avec ce (ju'il a laissé. Leur vénéi-ation ne se borna pas là. Depuis plus d'iMi mois qu'il est mort, ou voit, presi|ue tous les jours, beaucoup de gens venir à son tombeau pour le prier. Tous le ci'oient un saint et sont persuadés (pi ils oi)liendi'ont de gi'andes faveurs pai' sou iMlercesxjou. ('."est ainsi (jue Dieu se plaît à élever ceux ipii. pendant leur \ ie, ont clierclie toujours à se cacher aux yeux des auti-es.

La prévision du P. (luibert s'est réalisée.

Malgré le rapide passage du P. \lbinien (]oi-se. son son\eiiir s'y est pcrpt-lui- dans les familles, et sou tondieau est devenu un lieu de pèlerinage. ( )n a ju'is l'habilutle de s'agenouiller devant ses in)ag«'s (pul'on garde avec dévotion, d y allumer des cierges, et d'v laire de» neuxaines, pour implocer des faveurs de tout génie, on pour riMuerrier

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des bienfaits reçus. Ses moindres reliques sont conservées pieusement.

Non seulement le peuple, mais aussi les personnes instruites lui ont voué ce culte. Le nom sous lequel on le désigne est, maintenant encore, comme il y a soixante-dix ans, il beato Padre Alhini, le bienheureux Père Albini.

Cardinal, archevêque de Paris, Mgr Guibert rendait de lui ce témoignage :

— Il suffisait de voir le P. Albini, pour se faire l'idée d'un homme de Dieu, entièrement détaché des choses de la terre, et cela sans affectation, mais avec simplicité et humilité, traitant tout selon l'esprit de Notre-Seigneur. Ainsi était-il parmi nous en odeur de sainteté... Les élèves le considéraient comme un saint... Pendant les missions, les prodiges se multiplièrent sous ses pas, à ce point que bientôt on le regarda comme un thaumaturge. On se recommandait à ses prières ; on lui apportait des malades, pour qu'il les guérit... Je puis affirmer que c'est l'homme le plus saint que j"ai jamais connu, et j'avoue que je l'invoque avec une grande confiance. Je suis convaincu qu'il serait facile d'introduire sa cause à Rome, et de faire reconnaître sa sainteté.

A l'occasion de ce décès, Mgr Casanelli d'Istria écrivit à ses prêtres une remarquable Lettre circulaire :

— Dieu ne veut pas, disait-il, que les espérances de notre épiscopat soient sans mélange dépreuves... Une perte qui sera vivement sentie par tout notre clergé, est venue profondément affliger notre cœur. Le respectable supérieur de notre maison de Missionnaires, le P. Albini n'est plus ! Il a succombé aux longues souflrances dune cruelle maladie, contractée dans l'exercice de ses fonctions évangéliques... Victime prématurée de son zèle infatigable pour le salut des peuples, il est mort dans un âge qui promettait encore à l'Église de Corse de longs et signalés services. Il n'aspirait à rien moins qu'à évangéliser, à la tête de ses dignes collaborateurs, toutes les populations de notre île. Il n'eût reculé, nous le savons, devant aucune sorte de travaux, de privations et de sacrifices... Dieu n'a pas permis que ses nobles désirs se réalisent : il a trouvé pleine la mesure de ses jours et de ses mérites, et il s'est bâté de le retirer de ce monde, pour le recueillir dans son repos éternel. Mais ces vertus elles-mêmes qui nous consolent sur sa destinée, ne font qu'augmenter notre regret de l'avoir perdu... Puissent les cendres vénérées de celui que nous pleurons, devenir une semence féconde d'hommes évangéliques. C'est là, Monsieur le Curé, le motif principal de la communication que nous vous adressons. Si nous réclamons le suffrage de vos prières, c'est moins dans l'intérêt ilu vénérable

342 l'extension en FnANCE

prêtre dont nous regrettons la perte, que pour le succès de l'œuvre qu'il avait commencée...

Dix-sept ans plus tard, en i856, dans une autre Lettre à son clergé, l'évêque témoignait encore de la réputation de sainteté dont le P. Albini n'avait pas cessé de jouir, même après sa mort :

— Est-il besoin de vous rappeler le P. Albini? Cet ouvrier vraiment apostolique, à l'exemple du Seigneur Jésus, a passé parmi vous en Jaisant le bien : sa mémoire sera toujours en bénédiction, et son nom restera à jamais comme une x^rédication permanente, comme un mémorial de toutes les vertus, dont il répandit la bonne odeur dans un si grand nombre de paroisses de notre diocèse. Il a consommé sa glorieuse carrière au milieu de vous : et, après avoir succombé sous le poids de ses labeurs, il nous a laissé, au couvent de Vico, comme dernier gage de son amour, sa précieuse dépouille...

§ o Continuation de l'évanoélisation de la Corse.

Les Pères Séméria, Gibelli, Luigi, De 'Véronico, etc.

La succession d'un saint est toujours bien lourde. Tel réussirait dans d'autres circonstances, qui échouera dans de pareilles conditions, car on le comparera sans cesse à son prédécesseur. A moins ({uil ne soit lui-même éminent, cette comparaison sera inévitablement à son désavantage. A côté des grands, on paraît petit, si on n'est pas leur égal.

Pour diriger l'œuvre des missions de Corse, Mgr de Mazenod, dans son vif désir de sauver les âmes, choisit un religieux d'un rare mérite, que la Providence devait appeler ensuite aux honneurs de lépiscojiat, et (jui fut le chef des premiers Oblats envoyés dans Tile de Ceylan, huit ans après.

Voici ce que Mgr Gasanelli, bon juge en la matière, disait de lui. après l'avoir vu à l'œuvre, et dix-sept ans plus tard, dans cette iiiéine Circulaire du 8 décembre 1806 :

— Digne à tous égards de succéder au W. 1*. Albini. Mgr Séméiia, récemment sacré évoque d'Olympia, a KinliiuK son œuvre avec la même ardeur. Il a fait revivre son saint prédécesseur au niiliru de vous, en reproduisant à vos yeux le tableau de ses éminenles vei'lus... Hélas ! il s'est dérobé li-op tôt à nos regards ! Limniensilé de son zèle réclamait un plus vaste cliaiiii». Nous l'avons \n ^'envoler, sur les ailes do 1 <djéissance, poui- aller annoncci" rilvangilc aux nations infidèles, sous le ciel brfdanl de l'Asie... Après neuf ans d'inrroN ables SonHiMnces. il est v»'nii prendre de nouvtdies foi'i-es au loyer de la

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catholicité ; mais, ne pouvant résister à l'attrait qui le sollicitait encore vers l'ancien théâtre de ses missions, il n'a pas voulu regagner son île lointaine, sans venir nous dire que nous étions toujours l'objet de ses afleclions et de ses plus vives sympathies... La réapparition de ce nouvel apôtre, revenu des extrémités du monde à travers tant de périls, fera époque parmi aous. Avec quel enthousiasme vous l'avez accueilli ! Avec quelle sainte avidité vous avez contemplé cette figure pleine de douceur, quoique exténuée par les fatigues de l'apostolat ! Sa vue seule, plus éloquente que tous les discours, vous a profondément émus, et a laissé dans vos âmes des imj)ressions qui ne s'effaceront j)as de longtemps... Les témoignages de vénération dont vous Tavez entouré, ont rempli notre cœur de satisfaction. Pourrait-il en être autrement? Les démonstrations que vous lui avez prodiguées, vous étaient suggérées par la gratitude, et n'étaient que l'écho fidèle de nos propres sentiments.

Xé en Italie, près de San Remo, le P. Séméria appartenait à une excellente famille. Un de ses oncles, religieux de l'Oratoire, avait publié des ouvrages estimés ; un autre était chanoine-théologal de Givita-Vecchia. Par son intelligence perspicace, ses succès dans les études, son sens droit et sûr, sa maturité précoce, son zèle des âmes et sa passion du devoir, le P. Séméria était leur digne neveu. Une connaissance approfondie des rubriques et des cérémonies l'avait fait surnommer Gavantiis par ses confrères. Il acquit par cette étude cette noble et gracieuse aisance qui impressionnèrent toujours, depuis, ceux qui le virent officier.

Après son oblation et son sacerdoce, il fut affecté à l'œuvre des Itahens, à Marseille, pendant six ans ; d'abord, comme disciple du P. Albini ; puis, comme son successeur. Les fruits de son ministère furent très considérables, et il se dévoua héroïquement, à l'occasion des épidémies de choléra, qui sévirent plusieurs fois dans la populeuse cité.

Ayant succédé au P. Albini à Marseille, il parut désigné pour lui succéder en Corse. Il fut donc envoyé à A'ico avec le titre de supérieur. Il y eut, [)our compagnons, les Pères Gibelli, De Véronico, Luigi, etc., tous ses émules par la vertu et par l'apostolal.

Peu de mois après son arrivée, il donna la mission de ^'ico. en collaboration avec les Pères Moreau et Gibelli. Elle s'ouvrit le 16 septembre 1840. Le P. Guibert était là : il avait tenu à être présent, afin d'encourager les ouvriers, et de leur fournir les conseils de son expérience.

11 fui l)ienl(')t entièremeiil rassuré.

344 l'extension en FRANCE

Quelques jours plus lard, il l'ii'ivait à Mi;r tic Mazcnod :

— Le P. Séméria l'ail 1res hien. J'assiste à ses prrdications, et je vous certifie qu'on ne peut rien désirer de mieux... Il captive constamment l'attention... Je ne pense pas qu'il soit possible de trouver un homme plus capable de remplacer le P. Albini. La seule diU'érenee que je mets entre l'un et l'autre, est que le premier avait été précédé d'une immense réputation, et que le P. Séméria devra l'acquérir. Mais, sans y penser, il sera à ce résultat dans deux ou trois ans... Je n'exagère rien !

Sur les lèvres du P. (luibert, à la veille d'être pi'omu à lépiscopat, l'éloge était grand. Ajoutons qu'il était [jarlaitement méritt'-.

La mission de Vico fit un bien sérieux, non seulement aux habitants de cette petite ville, mais aux ])opulations des villag(\s environnants, qui accouraient, chaque jour, sous la conduite de leurs curés. L'église, quoique vaste, ne désemplissait pas. Les confessioiniaux furent assiégés du matin au soir et «me partie des nuits.

Le savoir-faire du P. Séméria, son habileté, sa prvulence et son ascendant sur les esprits les plus difficiles, se révélèrent surtout dans la mission de Sari-d'Orcino, chef-lieu de canton, à une quinzaine de kilomètres au sud de Vico, au milieu des champs fertiles qui dominent le golfe de Sagone.

A ce site charmant on pouvait appliquer le mot prononcé par Mgr Gasanelli, au sujet d'une autre partie de son diocèse, remarquable par le pittoresque de ses paysages, mais infectée, alors, par de redoutables bandits :

— Bel nido ! ma cattivi iiccelli ! Beau nid! mais quels méchants oiseaux !

Dans cet endroit si agréable par les douceurs du clinial. la haine depuis longtemps exerçait d'alTreux ravages. Le sang avait coulé à diverses repi'ises, et ce lleuve rouge avait creusé entre les deux partis rivaux une ligne infranchissable.

Armés jusqu'aux dents, les hommes ne sortaient (|uc la nuit. Malheur à (pii se serait aventuré dehors, au soleil, sans un nomiu'eux coi-lègc. Le jour, tous s'enfermaient dans leurs maisons. Les portes en étaient soigneusenienl bai-ricadé-es, et les fenêtres bouchées par de sinistres et très é'pais petits arcs en bricpies. n(> laissant entre eux (jue de Miinuscides inl(»rstiees. plus ('Iroits (|ue les soupii-aux d une pl•i^on. Pai- là setdeuienl eiitraienl laii- et la luiniire. < )n ne puuNait plus iuqiiini'-nient aller si; promener dans les rues ou sur les plaiM's. afin de respirer, à pleins poumons, la brise de la monlagne parlunn'-e di's ari'unes vivifiants de la Inrèl.

vico 345

La passion de la vendetta torturait les âmes. L'un des partis avait décidé de mettre le feu aux demeures de ses ennemis, pendant que ceux-ci se trouvaient à 1 intérieur ; de poster devant les portes des hommes armés de fusils chargés à balles, et de tuer, sans pitié, tous ceux qui essayeraient de sortir, grands et petits, femmes ou enfants.

Vraie guerre d'extermination ! Et comme ces familles avaient, en dehors de la ville, des ramifications nombreuses, tout le canton tremblait de peur.

Pour pacifier la contrée, il ne fallait rien moins qu'un miracle opéré par la religion.

— Cette mission, écrivait le P. Séméria, est, sans nul doute, la plus ardue que nous ayons faitejusqu'ici en Corse. Nous favons commencée avec d'autant plus d'appréhension, que nous n'ignorions pas les difficultés humainement insurmontables qui s'opposaient au bien : mais aussi avec d'autant plus de confiance en Dieu que nos forces étaient plus faibles...

Il visita lui-même séparément les chefs de parti, calma leur irritation, gagna leur estime, et obtint de chacun d'eux la promesse de ne pas attaquer, le premier. Non content de ce succès, il s'enfonça dans l'épaisseur des maquis, pour aller voir un des plus redoutables bandits, qui avait, plusieurs fois déjà, versé le sang, et dont la présence dans le voisinage était un obstacle à la mission, car les membres du parti opposé à celui auquel il appartenait, n'osaient se rendre à l'église. dans la crainte d'essuyer de lui, en chemin, un coup de feu .

Dès que le bandit a|)erçut le P. Séméria qui venait à sa rencontre, la croix de Missionnaire à la main, il sarrèta stupéfait, frappé de l'air de sainteté qui rayonnait sur le visage du courageux religieux. Il jeta à terre son fusil, ses pistolets et ses poignards ; étendit sur le sol, en guise de tapis, son pellone, sorte de drap grossier du pays fait en poils de chèvre, et invita le Père à s'asseoir dessus.

La conversation fut longue, mais fructueuse. Après bien des hésitations, mais de plus en plus dominé par fascendant du messager de Dieu, le bandit finit par promettre que, si on ne tirait pas sur lui. il ne tirerait pas non plus : qu'il irait même assister à la mission ; que, si ses ennemis lui pardonnaient, il pardonnerait, lui aussi, et (pio. tous ensemble, ils entreraient en grâce avec le Ciel.

Les plus grosses difficultés ainsi à pou près aplanies, la mission commença, et, chose étonnante, les exercices furent suivis, matin et soir, môme par les habitants des paroisses voisines. De part et d'autre, il y avait des promesses de paix ; mais ce n'étaient que des promesses : une sorte d'accalmie entre deux orages, ou plulnl d'armistice entre

L EXTENSION EN FRANCE

deux combats. Une simple étincelle aui'ait suffi à mettre le feu aux poudres, à provoquer une bataille générale et à causer d'irréparables malheurs.

Dans la seconde semaine, ce désastre l'ut sur le point de se produire. Un des chefs les plus influents, s'étant imaginé qu'il n'avait rien à craindre pour sa vie, pendant le temps de la mission, sortit seul et sans armes, non pour se diriger vers l'église, mais jiour aller à sa vigne, qui se trouvait non loin dans la campagne. Un homme du parti contraire, s'en étant aperçu, voulut absolument courir à ses trousses, pour le tuer. Il n'aurait pas manqué de le faire, sans l'opposition aussi énergique que décidée de l'un de ses parents que la grâce avait touché davantage, et qui ne permit à aucun prix que ce scandale arrivât pendant la mission.

En même temps qu'ils prêchaient les saints exercices, les Pères poursuivaient les négociations, en vue de persuader aux familles ennemies de signer un traité de paix, en bonne et due forme, notarié et confirmé par les serments les plus solennels.

Mais, avant d'atteindre ce résultat si désiré, que d'obstacles à écarter, que de différends à résoudre, que de démarches laborieuses, que de pourparlers interminables !

Les ministres plénipotentiaires des grandes nations n'ont pas plus de peine, pour rétablir l'harmonie entre des peuples qui se sont livré cent batailles rangées.

D'abord, il fallait revoir séparément les chefs de parti et les membres les plus influents de chacun d'eux ; discuter longuement, en petit comité, les clauses du traité futur ; en préciser les articles ; en peser exactement les mots et les plus légères nuances. Une seule imprudence, un malentendu, une explication mal comprise pouvait dégénérer en rupture et amener la reprise des hostilités.

(le furent, pendant plusieui's jours, des allées et venues continuelles, des conférences secrètes, des colhxjucs mystérieux. Dans le bourg, la poj»ulation anxieuse suivait avec attenlion les mulli[des péripéties de l'a flaire, et en commentait les moindres incidents. C'était le thème unique des conversations ; et, dans lincertilude du résultat final, on passait constamment par de < rucilt's ;iltciiiali\ es de j(>i(> et de tristesse, d'espérance et d'aballement.

Cependant, la grâce de Dieu acconiplissiiil mui duvre : ['('gli^e se n-iiiplissail ^\^' phis en plus aux heures des pi-cdicalioiis. et les coufessioimaux ('t aient coiitinuellemcnl assiégés de i-angs pressi-s de ))énilents.

— IN'iiilanl prcstpic uu mois ciilicr. i'tri\ail \r V. St'-méria. nous n avons pas goùlT- un seul iiistaiil de repos. Mais, enfin, tous, riehes

VICO

et pauvres, amis et ennemis n'eurent plus qu'une pensée : se réconcilier avec Dieu et mettre un terme à leurs funestes dissensions.

Le jour vint où il fut possible d'annoncer que les négociations avaient abouti. Les clauses du traité ont été acceptées par les chefs ; il ne reste plus qu'à les lire à la foule, afin que tous le ratifient d'un consentement unanime.

Ce g-rand acte s'accomplit le jour de la communion générale des hommes, en présence de l'évéque venu j)résider cette importante cérémonie.

L'église, quoique de vastes dimensions, est trop petite pour contenir la multitude qui l'envahit.

Debout sur les marches du sanctuaire, l'évéque, à l'olTertoire de la messe, rappelle, en quelques paroles bien senties, le précepte rigoureux du pardon des injures : sans ce pardon réciproque, pas de bonheur sur la terre, pas de félicité dans le ciel. Puis, à haute voix, il lit le traité de paix. Un Missionnaire en commente les articles, en fait ressortir la sagesse, en montre la parfaite équité. On a tenu la balance égale entre les deux partis ; on a sauvegardé tous les droits ; l'honneur est intact de part et d'autre ; il n'y a plus qu'à prêter serment et à se donner le baiser de paix.

Les deux chefs s'approchent pour apposer leur signature au traité. Au pied de l'autel, ils jurent, sur le saint Evangile, de l'observer jusqu'à la mort. Enfin, pour être admis à la communion, à laquelle tous vont participer, ils s'embrassent publiquement, avec les démonstrations de la charité la plus sincère.

Les uns après les autres, tous les hommes, maintenant amis, viennent poser la main sur le livre des saints Evangiles, et prononcer, d'une voix ferme^ les paroles du serment !

— C'était beau ! c'était sublime ! écrivait le P. Séméria. Il faut l'avoir vu, pour s'en faire une idée.

La foule électrisée ne met plus de bornes à ses transports : on s'embrasse, on se félicite, on pleure ; l'enthousiasme est indescriptible. En même temps, les cloches sonnent à toute volée ; l'autel brille comme aux jours des fêtes les plus solevmelles ; et, pendant plus dune demiheure, la voûte retentit des cris mille fois répétés :

— Eçviça la pace ! evQwa la pace ! X'wa la paix ! vive la paix ! Quand le calme s'est rétaljli, la messe continue au milieu dos pieux

cantiques.

A la fin, après la communion générale des hommes, un prêtre expose le Saint Sacrement. Tous retombent à genoux, pour adorer sur son trône de lumières et dans leur cœur le Dieu qui vient d'opérer cette

3ZÎ8

L EXTENSION EN FUANCE

merveille ; i)uis, ils se relèvent pour chanter, à pleine poitrine, un formidable Te Deiim !

Au sortir de Tég-lise, on s'embrasse de nouveau ; le contentement de tous se traduit plus bruyamment encore. Les anciens ennemis fraternisent ; ils vont, les uns chez les autres, s'asseoira la même table, auprès du même foyer. Les enfants sautent de joie ; les femmes enlèvent leurs faldet te, ou voiles noirs, et les remplacent par des fichus aux couleurs voyantes ; les hommes courent aux fenêtres démolir les arceaux en briques, qui sécroulent allègrement dans la rue, en soulevant des nuages de poussière. La lumière rentrera, désormais, à flots dans les appartements ; rien n'empêchera dy respirer largement lair de la campagne et la brise de la forêt, à toute heure du jour.

Dans l'après-midi, plantation de la croix, à laquelle tous assistent avec un enthousiasme extraordinaire.

Le soir, illumination générale, feux de joie, chants de la foule, jusques bien avant dans la nuit. Des salves tle coujjs de fusil ont lieu, en signe de réjouissance. On leur répond des villages voisins qui s'illuminent eux aussi.

L'évêque ne se possédait pas de bonheur et ne se lassait pas d'admirer le merveilleux triomi)he de la parole évangélique sur des cœurs naguère si profondément ulcérés.

Quand les Pères firent leurs adieux à cette population régénérée, des larmes abondantes coulèrent de tous les yeux, à la pensée de cette séparation. Plusieurs de ces hommes voulaient les [)orter sur leurs épaules, par reconnaissance. Les Missionnaires n'y consentirent pas : mais, pour se dédommager, plus dune centaine montèrent à cheval, pour les accompagner jusqu'à Vico.

Le médecin de l'endroit, qui lui-même avait reçu trois coups de fusil dans la figure, et qui, ([uoique privé d'un onl et estropié pour toute sa vie, avait généreusement pardonné à son ennemi, dit aux Pères, à diverses reprises :

— Les habitants de Sari ne font qu'une partie de leur devoir. Ils devraient, par gratitude, baiser les traces de vos pieds, car, sans la mission, Sari, en te iikhihmiI scrail cm feu.

Et les cavaliers, en accompagnant les Pères, ne cessaient de répéter :

— Sari cm iiiurto ! Sari r risiiscilalo ! Sai'i était mort! Sari est ressuscité.

Des victoires de ce genre distinguèrent les missions de Mocà. de Zicavo, d'Olmelo, île S;iiiile-Miii'ic-d"( )riiaMo. cl beaucoup d'autres, où les obstacles à siinimnlcr n'ilaiciil pa-- iiiuiiidrcs.

vico 349

A Mocà, clans l'arrondissement de Sartène, un meurtre sacrilèg-e avait été consommé, le 24 août i838, dans l'église même, sur la personne d'un prêtre, pendant qu'il célébrait la messe. Pour mieux assurer la réussite de son abominable forfait, l'assassin s'était caché dans un confessionnal. De cet asile du pardon et de la divine miséricorde, il exécuta la terrible sentence de condamnation. Aj>rès ce drame, il se retira lentement, traversant le pays sans être inquiété.

La population impassible le laissa se diriger tranquillement vers ses maquis, soit qu'elle ne voulût point, selon l'usage, intervenir dans une affaire de vendetta, soit qu'elle crût plus prudent de ne pas s'exposer aux représailles du bandit.

Ce crime était le quatrième de ce genre commis en peu de temps. L'abbé Vignale, ancien aumônier de Napoléon P' à Sainte-Hélène, était mort de cette façon. A cette époque, d'ailleurs, les curés de certaines communes, impitoyablement rançonnés par les bandits, et ne x^ouvant satisfaire à leurs intimations, ni se garantir contre leurs menaces, étaient contraints d'abandonner leurs postes, pour mettre leurs jours en sûreté. Souvent, en elfet, des coups de fusil étaient tirés contre les portes et les fenêtres de leurs presbytères.

C'est dans de pareils milieux que les Oblats ne craignirent pas d'aller prêcher des missions, et de s'élever avec véhémence contre ce funeste et barbare préjugé de la vendetta, source intarissable de tant de sang humain versé.

Leur dévouement, fécondé par la grâce, produisit, de toutes parts, un mouvement extraordinaire de retour à Dieu. Réconciliations publiques entre familles armées les unes contre les autres par des haines qui se transmettaient, comme un terrible héritage, de générations en générations : restitutions nombreuses ; régularisation des unions illégitimes ; conversion même de bandits retranchés dans leurs maquis impénétrables, comme dans d'imprenables citadelles ; observance exacte des pratiques religieuses : tels furent les traits principaux du progrès social, fruit de leurs travaux incessants.

Le succès de leurs prédications populaires était une preuve évidente de la puissante influence de la religion sur ces caractères indomptables qui résistaient par hi violence à toutes les entreprises de la gendarmerie. Mais le P. Séméria avait plus qu'une vertu ordinaire. Ce n'est pas sans motif que le P. Cluibert lavait proclamé le digne successeur du P. Albini.

Ajoutons que ses collaborateurs méritaient de lui être associés. Le P. Gibelli était, lui aussi, un apôtre au cœur de feu, prêt à tous

35o l'extension ex france

les sacrifices pour la g-loire de Dieu et le salut des âmes. Il s'était formé sous la direction du P. Albini, et avait assisté à sa mission de Linguizzetta. Il en garda un souvenir inelTiiçable, et s'efforça de l'imiter. Supérieurement doué pour lu chaire, il suscitait dans l'àme de ses auditeurs des émotions profondes qui avaient finalement raison de toutes leurs résistances. Dieu donnait à ses paroles une telle efficacité que souvent les assistants ne pouvaient retenir leurs larmes.

Un d'entre eux, ne sachant, un jour, comment exprimer son admiration, disait à son entourage :

— Il Padre Gibelli convertirebhe i monti ! Le Père Gibelli convertirait les montagnes !

Quand il arrivait dans un de ces pays malheureux où, à la suite d'homicides commis, régnaient depuis longtemps de grandes inimitiés, il se surpassait lui-même. Alors, sa voix, comme celle des anciens prophètes, tonnait avec force et menaçait les coupables endurcis des plus terribles malédictions du Ciel.

Pendant la mission de Zicavo, au mois de septembre 1841, une lutte à main armée avait éclaté entre les deux partis quil selTorçait d'amener à une réconciliation. Deux hommes s'étaient mutuellement fendu le crâne, et un troisième, en essayant de les séparer, avait reçu d'un quatrième un coup de poignard. Le P. Gibelli monta en chaire, décidé, cette fois, à emporter la place, dût-il y laisser la santé.

Deux heures durant, il prêcha sur la Passion de Xotre-Seigneur, dans une église comble, et, pendant tout ce temps-là, sut captiver l'attention de son nombreux et difficile auditoire. Il insista particulièrement sur les admirables exemples de patience de Jésus- Christ et sur le généreux pardon accordé par Lui à ses bourreaux, au moment même, où, après l'avoir cloué sui* le gibet d'infamie, ils insultaient à ses immenses douleurs.

— Ah ! sécria-t-il, en leur montrant sa croix de Missionnaire, et dans un mouvement impétueux d'éloquence, voilà ce que rilominc- Dieu a fait ! et vous, que faites-vous, misérables pécheurs ? Il pardonne, et vous ne pardonnez pas ! ^'ous repoussez ses enseignements ! \'ous rejetez donc sa croix ! Eh bien ! venez donc la fouler aux pieds, cette croix, si vous l'osez ! Votre crime ne sera pas plus altoiniiiable ! car il considère comme fait à lui-ménic ce que vous laites conli-c ses frères rachetés par son sang !... (Juand vous iii(''tiiu'z un de vos ennemis, c'est conlre .I«''sus ([ue vous vous aeliai'uez ! Aii! vou'- ne paiddiine/ pas!... Au jour des su prèui es justices. Lui aussi ne pardonnera point !... (^)u"ellc sera terriide à entendre, en face des llauuues ('•lernelles. la parole du Dieu irrite : Uelii-ez-vous de moi. maudits !...

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L'auditoire tremblait d'épouvante.

Quelque temps, le Père continua sur ce ton ; puis, se reprenant :

— Cette croix ! dit-il, non, vous ne la foulerez pas aux pieds ! Vous viendrez, tous, la baiser tantôt : je vous la présenterai moi-même, devant l'autel du Dieu vivant. Mais, prenez bien garde ! Que nul ne s'avise de lui donner le baiser de Judas ! Si vous venez à Jésus, c'est que vous voulez marcher sur ses traces ; pardonner, comme Lui ; vous convertir et vous confesser. Que ceux qui ne veulent point pardonner à leurs ennemis ; que ceux qui ne veulent pas se confesser, ne viennent pas baiser la croix ! Je le leur défends, au nom du Dieu qui bientôt les jugera!... mais que, plutôt, ils sortent de l'église : Jésus-Christ les en expulse, comme, un jour, il les chassera du paradis !...

A ces mots, prononcés avec plus de véhémence encore, le P. Gibelli descend de chaire et se rend devant l'autel.

Tous vinrent baiser la croix... et tous se confessèrent.

Le récit des missions de Corse, à cette époque, remplirait, à lui seul, un volume, et il serait des plus intéressants. Nous n'avons pu en donner, ici. qu'un simple aperçu, en choisissant quelques faits entre mille.

Terminons ce chapitre par un extrait de la Circulaire adressée par Mgr Casanelli d'Istria à son clergé, plusieurs années après, à l'occasion de la mort du P. Luigi, d'abord collaborateur, puis successeur du P. Séméria, comme supérieur du couvent de Vico.

« Cette mort, disait le prélat, présente tous les caractères d'une véritable calamité publique !... Des hommes tels que le Père Luigi sont rares !... Apôtre de la Corse, il l'arrosa de ses sueurs et la féconda de ses travaux. Sa parole, pleine d'onction et de force, retentit, pendant quinze années, dans la plupart des contrées de notre vaste diocèse, et produisit partout les fruits les plus abondants. Que de fois nous avons recueilli, au cours de nos visites pastorales, la riche moisson quil nous préparait. Quelle plume pourrait retracer le bien qu'il a accompli ? Qui pourrait compter les scandales qu'il a arrachés, les divisions qu'il a éteintes, les familles qu'il a pacifiées, les âmes qu'il a ramenées, les amis qu'il a consolés, dirigés et affermis dans les voies du salut ?

« Modèle de toutes les vertus, type du vrai prêtre et du vrai Missionnaire, il répandit dans le monde la bonne odeur de Jésus- Christ et brilla comme une lampe ardente dans le sanctuaire. Quiconque avait le bonheur de l'approcher et de converser avec lui, se sentait meilleur au sortir de ses entretiens. Comment résister à cette voix si

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douce, si modeste, si puissante dans son humilité ? Gomment se défendre des innocentes séductions d'une charité si patiente, si indulgente, si désintéressée ?

« Si nous parlons ainsi, c'est que personne ne fut plus à même que nous d'apprécier cette àme d'élite... 11 nous fut donné de l'étudier de près... Notre plus suave délassement aux fatij'ues de l'épiscopat était de nous entretenir avec cet homme de Dieu, confident de nos peines et conseiller intime de nos pensées (i).

« Il vous sera aisé de comprendre, après cela, quelle doit être l'amertume de notre affliction, au souvenir de ces précieux rapports, dont la mort, hélas ! vient de rompre le nœud.

« Dieu ne veut pas, cei^endant, que noti-e tristesse soit sans consolation. La mort des saints, en efl'et. quand on la considèi-e au point de vue de la foi. olTre toujours plus de joies que de larmes. Il faut bien qu'il en soit ainsi, puisque, selon l'expression de la ^^''rité même, cette mort est d'un si grand prix devant Dieu.

« Quoi de plus propre à ranimer notre espérance que ces témoignages spontanés et unanimes de vénération publique, qui entourent l'homme juste sur son lit funèbre, aussitôt après son dernier soupir, l'honorent d'une sorte de culte et le suivent au delà du tombeau!... Tout cela n'atteste-t-il point que ce trépas est le commencement d'un triomphe qui se consommera par la résurrection? Grâce aux démonstrations d'amour et de gratitude de la population de A'ico, cette gloire n'a pas manqué à notre saint tléfunt !

« Une autre pensée, non moins consolante, diminue noire douleur. Le Père Luigi ne s'est pas, en réalité, détaché de nous. Nous ne l'avons pas perdu tout entier. Sa dépouille mortelle repose au milieu île nous, à côté des restes vénérés des RR. PP. Albini et Moreau. ses prédécesseurs, de sainte et impérissable mémoire.

« Nous avons la conviction que les âmes de ces trois fidèles serviteurs de Dieu jouissent déjà de la r<''com}»ense promise à ceux tpii ont vaillamment combattu les combats du Seigneur. Xnus aimons à penser que, du haut du ciel, ils continuent à veillei- sur nous et à nous aider de leurs prières auprès du souverain Pasteur, notre divin Maître. »

(i) M^T r.asaiielli d'Istiia passait, cliaiinc aiini'e. les mois df clialciii' .m cotivciil (le \'ico.

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