CHAPITRE XX
Notre-Dame de Sion
Un sanctuaire vénéré depuis prés de mille ans.
Si Ton prend, à Nancy, la voie ferrée qui tourne vers le sud, on arrive, après une trentaine de kilomètres, à la petite ville de Vézelise, aujourd'hui simple chef-lieu de canton du département de Meurthe-et- Moselle, et autrefois capitale des puissants comtes tle A'audémont. Quoiqu'elle n'ait plus l'importance de jadis, elle est encore remarquable par sa belle église gothique du xv^ siècle.
En quelques minutes, on parvient ensuite à la station de Praye, dominée à droite par une colline de quatre à cinq cents mètres d'altitude, qui s'élève en pentes très rapides. Un plateau triangulaire en constitue le sommet : lielvédère magnifique, d'où le regard embrasse une plaine étendue parsemée de villages fortunés et de villes prospères. Dans ce vaste panorama, le voyageur ravi compte jusqu'à cent clochers, tandis qu'il aperçoit, au loin, comme cadre de ce merveilleux tableau, les crêtes arrondies de la chaîne des Vosges.
(]etle éminence est la sainte montagne de Sion. Les Croisés, dit-on, l'appelèrent ainsi à leur retour de Palestine, à cause d'une certaine ressemblance avec celle qui, en Orient, porte la cité de David.
Un siècle avant que les seigneurs de A'audémont, plus tard ducs de Lorraine, y eussent assis leur chàtcau-fort, dont on admire encore les tours croulantes, saint (lérard, évèque de Toul. y construisit, vers 980, un sanctuaire à la gloire de la Heine du ciel. Selon la tradition, Marie lui apparut pour lui manifester son désir d'être honoi-ée, en ce lieu, à la place des idoles qu'on y avait adorées, au temps où les Romains le transformèrent en camp reti-anché, comme le démontrent des médailles, des llèclics, des lances, des javelots di-couverts, çà et là (1).
(i) ('A. l\. 1'. \ iiicciil, l'irri-cliii. Ilisloirc ilc runi-icHiie iimiLÇf iini-itciili'iisi' <lf .\ttlfi'-I)aiiii' (II- Sion, rcrri-rr di'iitiis se/il ceiils mis c/ plus, iii-.S, Nancy. it'mS. p. .*<»- •j».): Vt s<|. — H. I'. Aii};e Ti'onillot. |iri-iiii-:tt<>iir du r<>i. llislnire <lf Viiinii^f inirariileiisi' r/c .\otrc ftiinic (le Sion, iii-S". S';tiio>'. i~'>~. |». <• s(|. Deux i'\<'iii|ilairfs «Ir ces cjiivr;i;;rs. .-ict m'Ilciiu'iit |»r«'S(|u<' iiilrom aides, sciiil cdiiscrN «'S ;i la l?ildi<»l|ièi|iie iialioiiale de l'aris, d.'iiis ce i|ir<iii iioiiiiiie ' la l(éser>e ». ("est là i|iie nous avons pli les lire et N-s «'ludicr.
La statue en pierre que saint Gérard y exposa, ne tarda pas à être célèbre par d'innombrables miracles (i).
Peuple et nobles accoururent en foule. Les redoutables comtes de Vaudémont se placèrent, eux et leurs sujets, sous le patronage de Notre-Dame de Sion. Afin de glorifier davantage la Sainte Vierge sous ce titre, le comte Ferrv établit, le 26 décembre i336. un Ordre de
Sommet de la colline de Sion, avec le clocher bâti par les Oblats
et la chapelle agrandie par eux.
A droite, le couvent ([ifils ont restauré.
chevaliers dans lequel entrèrent les plus hauts seigneurs. Pour y être admis, il fallait être « gentilhomme juré » (2).
Les multitudes de pèlerins augmentant sans cesse, on dut agrandir la chapelle primitive, et en confier le service à une communauté. Les Tertiaires de saint François, ou Tiercelins, en prirent possession, le 18 septembre 1G27.
Ce pèlerinage fut incontestablement le plus illustre de toute la Lorraine.
(i)Cr. 11. p. A'ineeul.o/). ci(.. p. 'kj sq, ôg 8(j, i)'J-ii'<, i70-:>i5. — R. P. Aiij;c Trouillol, op. cit., p. 95-122.
(•j) CI". R. P. Vincent, op. cil., p. 88 sq.
428 l'extension en FRANCE
L'hérésie de Vintras sur la sainte colline.
Là, comme ailleurs, la révolution de lyHt) marqua son passage par le pillage et la destruction. Elle chassa, d'abord, les religieux ; puis, s'acharna contre l'édifice, brisant en mille pièces la statue miraculeuse, et, des ex-voto qui ornaient ses murs, alluma un feu de joie, autour duquel s'organisa une ronde infernale.
De l'église il ne resta que les murs. Une vingtaine d'acheteurs obtinrent, à vil prix, le couvent et les terres qui lui appartenaient.
Lorsque cet orage dévastateur eut passé, et que les temples se rouvrirent, des fidèles recommencèrent à gravir les pentes de Sion. Gomme il n'y avait pas, hélas ! les affluences des siècles précédents, un seul ecclésiastique suffisait à assurer les secours spirituels aux visiteurs.
Quelques années plus tard, trois prêtres de la même famille, les abbés Baillard, furent constitués gardiens du sanctuaire. Autorisés à quêter dans ce but, ils rachetèrent le couvent, en i8'3G, et entreprirent de le restaurer ; mais ils employèrent, à leur gré, les sommes recueillies. Invités, plusieurs fois, à rendre leurs comptes à l'autorité diocésaine, ils s'y refusèrent absolument.
Persévérant obstinément dans cette révolte, ils finirent [)ar proclamer qu'ils ne se croyaient nullement obligés de se soumettre à l'évêque ; mais qu'ils ne dépendaient que de leur conscience.
Pour tenir un langage aussi étrange, ils s'appuyaient sur les prétendues révélations faites à Michel Vintras, qui, simple ouvrier, de naissance illégitime, ressuscitait, dans un coin du diocèse de lîayeux, l'hérésie de Montan. 11 annon(;ait une loi nouvelle : celle de Ih^sprit- Saint, loi d'amour et de miséricorde, qui supplanterait la loi de grâce et d'espérance promulguée i)ar le (christ, coiiiiue iclle ci avait succéilé à la loi de crainte de l'Ancien Testament.
^'intras était le Messie de cette troisième alliaiu-e de il'.teine! avec l'humanité déchue.
(Consacré par son union iiiliiiH' a\(*c la dixiiiité. il conlV-i-ait I Ordination à quel(|ues-uns de ses disciples. Ses a[)ôties se retrutaient non seuIcMiient parmi les laïcpies, mais aussi parmi les femmes, (^uanl à lui. il se vantail d'avoir des c()ll<)(|ues fi-é(juents a\ ce le (!iel.
Nous ne disons l'ien des lui'pitudes innommables <|iii >-e conimettaienl sous ce couvert de mysticisme. Des adepte-, «le I;i sec le firent ;i ce propos des aveux sensationnels {|ui attirèrent latleiition lu iurquet.
Le faux prophète avait, d'ailleurs, été déjà condamné à la prison, à Rennes, pour escroquerie (i).
Ces inepties s'étaient assez répandues pour que Grégoire XVI crût nécessaire de les. anathéraatiser, le 8 novembre i843. Prédicants et prédicantes de YŒiwre de la Miséricorde n'en continuèrent pas moins leur ridicule propagande, que plusieurs conciles provinciaux de France, entre autres ceux d'Avignon, de Tours et de Paris, durent, en 1849, réprouver encore (-2). Vintras, alors, vint à Notre-Dame de Sion, étaler son cliai'latanisme impie. Il sacra les trois frères Baillard, pontifes de la religion de l'Esprit-Saint, et déclara leur conférer tous les pouvoirs épiscopaux.
L'aîné, Léopold, profita de la fête patronale du 8 septembre i85o, pour publier, du haut de la chaire, son affiliation à l'Œuvre de la Miséricorde. Il n'aspirait à rien moins qu'à réformer l'Eglise d'après les rêveries de l'illuminé qui l'avait séduit.
En entendant ces extravagances, les auditeurs stupéfaits n'en croyaient pas leurs oreilles.
Impuissant à réprimer son indignation, l'instituteur, M. Morizot, interpella l'orateur, et s'écria :
— Etes-vous donc devenu fou?...
Au milieu du tumulte, les trois pseudo-pontifes protestèrent n'avoir plus rien de commun avec l'évêque diocésain.
Ainsi tombés dans le schisme, non seulement ils ne s'en cachaient pas, mais ils travaillèrent à recruter des prosélytes. Par des cérémonies sacrilèges et dinfàmes profanations, ils essayaient d'entraîner à leur suite les habitants du village de Saxon, situé vers le bas de la montagne, et ceux des pays environnants.
Cités devant l'officialité, ils soutinrent leurs erreurs, et furent frappés d'interdit, le 27 octobre. Dès le lendemain, Mgr Menjaud prémunissait ses ouailles contre ces loups ravisseurs, recouverts de la jieau de brebis.
Les trois rebelles répondirent rageusement par un factum contre le prélat :
— Vous avez été sourd à nos avertissements, disaient-ils ; vous -avez repoussé la lumière que nous vous apportions... Vous nous avez condamnés... Votre chaire de vérité est devenue la chaire du mensonge
(1) Cf. Gozzoli, Le prophèlc Vinlraa et h's Saints tic Tilhi-siif-Seiillfs, ia-8\ Caen, 1846, i85i. C'est à Tilly-sur-SciiIles, chef-lieu de canton du déparlenient du Calvados, que Vintras avait commencé à dogmatiser.
(2) Cf. ('ollectio Lacensls, Acta et décréta S. ('.oncilioriim reccntiorinn, 7 in-fol., Fribourg, i8>)-i8i)o, t. IV, p. 17, 281, 322. Voir aussi Bonin, /.'(lùicrc de la Miséricorde de la nouvelle secte dévoilée, in-8", Paris, 184»).
43o l'kXTENSION en FRANCE
et de l'imposture. Mais, prenez garde! Le Ciel prendra notre défense!... Celui que vous avez flétri en nos personnes se lèvera, pour vous demander un compte terrible de vos brutales sentences... La mort plane sur vous ! Des tortures se préparent pour prix de vos aveugles et hypocrites anatlièmes. Vous subirez, mais avec d'autres caractères, ce (lue vous avez juré de faire subir aux victimes de votre orgueil et de votre desi^otisme (i).
La défection de ces malheureux prêtres était un affreux scandale. N'enti*aînerait-elle pas des conséquences désastreuses pour la foi des populations ? Il importait d'arrêter radicalement, et au plus tôt, leurs menées dangereuses. La contagion de l'hérésie avait infecté déjà presque la moitié des habitants de la commune. Le curé de la paroisse voisine n'avait pas assez de j)restige pour enrayer le mal.
Pour cette mission ardue, Mgr Menjaud s'adressa aux Oblats et les pria daller attaquer sur leur propre terrain les révoltés qui s'y croyaient dans une position inexpugnable.
En religieux prêts à tous les sacrifices, ils acceptèrent.
§ 3 La luHe contre les sectaires. — ■ Le P. Souiller et le P. Conrard.
L'expédition était des plus difficiles, non pas précisément à cause des erreurs à réfuter, mais vu le manque de droiture de leurs fauteurs.
Dans une lettre du 29 octobre i85o, Mgr de Mazenod le faisait remarquer au P. Dassy :
— Je n'aurais jamais pensé que des extravagances du genre de celles de Vintras eussent trouvé des adeptes parmi des hommes raisonnables. Aussi suis-je convaincu (pi'il y a une insigne mauvaise foi dans ces messieurs liaillard. et qu'ils nont embrassé cette folle doctrine que pour lever l'étendard de la rébellion contre leur évèque. Vous avez consenti à envoyer l'un des nôtres pour résister à ces sectaires et maintenir les peuples dans la vérité... C'est une grande tâche ([uc v<»us av«'z assumée, mon cher ami.
Poui" obvier aux inconvénients dun isolement pi-olongé >ur un terrain si épineux, le sujx'rieur de la maison de Nancy régla (pie deux «le ses sujets passeraient, à Sion. alternalivemenf un mois eliaciin. juscju'à ce qu'il fût possible d'y établir nue eominnnanle.
Plein de confiance en Dieu, le P. Soullier partit le i)reinieiv
(i) Appendice à la Lellrr rirniliiiro tir Mgr ri:v<\ du -jS ucinhrr iS'x). N° 87 his.
/lie (If .\iiiirij il (/,• '/'mil.
NOTRE-DAME DE SIOX 43l
Les Baillard occupaient, par eux ou par leurs adhérents, le couvent et toutes les maisons de Sion qu'ils avaient acquises en leur nom personnel, avec les ressources quêtées pour le sanctuaire : vol manifeste, aux yeux de la conscience ; mais légalement ils étaient propriétaires. L'église seule appartenait au diocèse. Avant de s'en dessaisir, ils la dépouillèrent complètement de ses tableaux, chandeliers, candélabres, ornements, linges d'autel, chemin de croix, etc., etc. ; ils ne laissèrent que les murs.
Gomme la Sainte Famille à Bethléem, le Missionnaire fut éconduit de toutes les demeures, dont les portes se fermaient obstinément devant lui. Il ne trouva un asile ({ue dans le village de Saxon, bâti au pied de la montagne. Et encore, quel asile ! Une misérable chambre, dans une ferme, à un kilomètre de l'église.
Chaque matin, il montait au sanctuaire. Il ne célébrait la messe que vers dix heures, pour la commodité des rares pèlerins qui s'y rendaient, malgré les troubles dont ces lieux étaient le théâtre. 11 faisait ensuite le catéchisme, jusqu'à midi, et redescendait à la ferme, où une bonne vieille lui apportait son modeste repas.
Peu de temps après son arrivée à Sion. il fut, un jour, abordé sur le chemin par l'aîné des frères Baillard, Léopold. Celui-ci, qui, par ses qualités naturelles, avait exercé une véritable fascination sur beaucoup, s'approcha de lui. espérant le gagner, le salua aimablement, le chapeau à la main, et lui dit d'un ton doucereux :
— Je suis heureux d'avoir l'occasion de vous présenter mes hommages et mes félicitations sincères, carjai appris, par quelques-uns de vos auditeurs, que vous avez fort bien débuté ici.
— Vade rétro, Satana ! Retire-toi, Satan! lui répondit le jeune prêtre, en lui lançant un regard justement indigné.
— Vraiment ! répliqua ironiquement le tentateur. C'est donc là cet esprit de charité dont vous parliez si éloquemment dans votre prône de dimanche dernier ?
— C'est l'ordre du divin Maître, repartit le Missionnaire, sans se déconcerter. Il nous l'a commandé lui-même : Si quelqu'un n'écoute pas l'Eglise, regardez-le comme un païen et un publicain (i).
Ce Léopold Baillard, homme réellement intelligent, habitait Sion depuis une quinzaine d'années. Quand rien en lui ne présageait encore sa défection future, il avait été nommé supérieur général des Frères de la Doctrine chrétienne de Nancy, Congrégation fondée par un moine bénédictin, d'abord florissante et autorisée par ordonnance royale
(i) Matth., xviir, i~.
de 1822, mais dispersée par la révolution de i83o. Léopold Baillard, ayant acheté, vers i836, les terres et le couvent de Sion, répara les anciens bâtiments, les éleva d'un étage, y joignit des constructions nouvelles, et, dans ce local ainsi agrandi, transporta le noviciat de sa Congrégation.
Il ne s'en tint pas là. Audacieux « lanceur d'affaires », il ajouta successivement à son œuvre une école primaire supérieure, une école norinale d'instituteurs, une école professionnelle avec des ateliers de menuiserie, d'ébénisterie, de charronnerie, de peinture, de sculpture ; des forges, des métiei's à tisser, etc., etc.
Cela n'était pas encore assez pour son esprit entreprenant. Il créa une Association de Frères agriculteurs, et les installa sur de vastes terrains, près du village de Saxon, pour y constituer une ferme modèle.
Enfin, il compléta le tout par une maison de retraite pour les vieux prêtres, et une nombreuse communauté religieuse de femmes, chargées de la cuisine, de la lingerie, de l'infirmerie, etc., de cette espèce de caravansérail.
Seulement, pour tant de monde, il fallait des ressources considérables. Ces œuvres multiples n'avaient pu s'établir que grâce aux libéralités des fidèles. Mgr de Forbin-Janson avait donné de sa foi'tune personnelle une dizaine de mille francs, simple goutte d'eau pour tant de besoins. Il autorisa des collectes en Alsace et en Lorraine. Elles no suffirent pas. Les Baillard, alors, s'adressèrent à l'univers entier. L'aîné, Léopold, quêta en France et en Autriche ; son frère, Francis, en Belgique et en Hollande ; le troisième, Quirin, en Angleteri-e, en Suisse, au Canada et aux Etats-Unis.
Quelques années de prospérité suivirent cet effort; mais l'apostasie des Baillard leur enleva la confiance des fidèles, et les qu»Hes furent, dès lors, improductives.
Un autre nuage s'amoncelait sur eux. On chuchotait de toutes parts que leurs communautés diverses, depuis leur affiliation à l'CEuvre d'amour et de miséi-icorde de Vintras. ne marchaient i)as mieux au [)oint de vue moral (juau point de vue financier.
La supérieure de leurs religieuses, sacrée prêtresse par N'inli-as, reçut de lui le i)rivilège de confesser ses sœurs et ses filles, avec faculté de les absoudre des cas réservés. l<]lle se faisait ap|)eler pontpeusenienl Madame Léopold-Marie-Thérèse du Saint-Espiùt de Jésus.
L'Ordre de femmes dont clic devenait la eo-londalrice cl la supérieure générale, le seul qui existerait dans la Nouvelle Alliance dont \'intras était le Messie, se nommait : (!nii^rr<^atifni des Dames libres t-t l/-ès ftirnst's du niisri-iconliriix ninoiii- thi C.irnr (/l\'in </i'Jcsiis.
Hélas ! la sublime prêtresse dut disparaître, quelques mois après, pour cacher à tous les yeux les conséquences honteuses de son inconduite. Elle n'avait que trop pris à la lettre le titre de Dame libre.
Si le Saint-Esprit avait donné à Vintras le pouvoir de conférer le sacerdoce, même aux femmes, il ne lui avait malheureusement pas accordé celui de payer les dettes, et d'empêcher les réclamations toujours plus pressantes des créanciers.
Pour s'éviter des poursuites en justice, les trois frères vendirent, d'abord, une partie du mobilier, puis la ferme et tout l'attirail de culture. Cet expédient leur procura un moment de répit.
Très versés dans la chicane et souverainement habiles en sul»terfug-es, ils prolongeaient la lutte le plus possible, sauvegardant les apparences de légalité, pour se mettre à l'abri de toute sanction pénale, mais peu scrupuleux sur le reste. Pontifes de l'Œuvre de miséricorde, n'avaient-ils pas le droit de compter sans limites sur l'indulgence du Ciel?
Ils officiaient, prêchaient et accomplissaient les fonctions de leurs rites sacrilèges, dans une chapelle du couvent resté leur propriété.
Ainsi, à quelques pas de distance, ils avaient dressé chaire contre cliaire et autel contre autel. Par un raffinement d'astuce satanique et pour tromper plus facilement les bonnes gens, ils assistaient aux exercices de l'église catholique. Ils ne détournaient pas ouvertement les fidèles qu'ils voyaient profondément attachés aux prêtres en communion avec l'évêque diocésain; mais ils gémissaient hypocritement sur l'aveuglement de la tribu lévitique, privée de l'accroissement de lumière surnaturelle, qu'ils possédaient, eux, si abondamment, depuis leur adhésion à Yintras.
De leur couvent usurpé, ils communiquaient avec le sanctuaire ])ar un corridor intérieur. Après bien des démarches, le P. Souiller obtint du conseil municipal l'autorisation de murer le passage.
Quand les maçons se présentèrent pour accomplir cette opération, ils trouvèrent devant eux, rangés en lignes de combat, les pontifes de la Miséricorde encadrés de leurs pseudo-religieuses.
Etendue de tout son long sur le seuil de la porte, l'illustre dame Léopold-Marie-Thérèse criait, rageuse :
— II faudra que l'on construise sur mon corps ce mur de malheur ! mais r Esprit-Saint viendra à mon secours et le passage restera libre !...
Devant ce spectacle répugnant, les braves ouvriers reculèrent : maisils retournèrent, le lendemain, accompagnés de quelques conseillers municipaux.
434 l'extension en FRANCE
La même scène se renouvela. Fière de ses succès de la veille, la prêtresse se coucha encore sur le sol pour empêcher tout travail. Alors, par-dessus son corps, une bataille homérique s'engagea entre les maçons et les nonnes furieuses, qui s'elTorçaient de maintenir en place leur mère et maîtresse. Malgré leur acharnement, elles perdirent peu à peu du terrain, et l'obstacle vivant fut assez écarté pour qu'il devînt possible aux maçons de commencer à bâtir.
Cette première défaite exaspéra ces amazones. Mais leur génie stratégique était fertile en expédients. A mesure que les ouvriers posaient les pierres destinées à former la clôture, les sœurs de la Miséricorde et de l'Amour les arrachaient avec colère et les rejetaient dans l'église, adressant aux ouvriers des injures et des qualificatifs qu'elles n'avaient certainement pas appris dans les livres de spiritualité.
Une d'elles, institutrice, obligée, sur ces entrefaites, de comparaître devant le conseil académique, s'y montra d'un tel cynisme qu'on en fut écœuré.
— Il serait difficile, même à une femme publique, disait-on, d'être plus effrontée que cette mégère.
Plusieurs semaines ne suffirent pas à achever le mur de clôture qui eût exigé, au plus, quelques journées. Gomme la toile de Pénélope, il grandissait durant le jour, et diminuait durant la nuit. Chaque matin, on constatait qu'il était moins élevé que le soir précédent.
— C'est un miracle, disaient les religieuses qui habitaient le couvent. Nous avons prié pendant que vous dormiez, et l'Esprit est venu à notre aide.
— llum ! Les miracles de cette catégorie peuvent s'opérer sans le secours d'en haut, murmuraient beaucoup de gens en hochant la tête.
Malgré les protestations du maire, beau-frère des Bailhinl et leur complice, le préfet eut l'indiscrète curiosité de vouloir se rendre compte du prodige, et posta des gendarmes. L'Ksprit dont Vintras était l'organe, fùt-il gêné par la [)résence des valeureux Pandores ? Nous ne savons : mais il ne daigna plus agir, ni le jour ni la nuit, el le mur fut, enfin, terminé, le 'j5 février iH.")!, après plus d'un mois dinéiiarrables péripéties.
Dans sa lettre de condamnation, Mgr Meiijaud avait dit à son <lorgé :
— Souvenez-vous (jue ct'lle secte. scmMablc. cii cfla. à tant d'autres, s'attache surtout à séduire les femmes. Les nouveaux Monlans sont di'jà environnés, secondés et peut-être l'ascim's eux-mêmes pai* Ac nouvelli's Priscilles.
L'histoire du fameux mur est une preuve, entre plusieurs autres, de la vérité de cette assertion.
Le corridor de communication fermé, les Baillard n'en restèrent pas moins libres d'entrer dans le sanctuaire, quand ils le voudraient. Ayant gardé une des clefs de la porte extérieure de l'église, ils l'ouvraient à leur gré. Ils arrivaient les premiers, le matin, et sonnaient eux-mêmes VAngelas.
Sommé par l'autorité supérieure, le maire, déclaré responsable, fut contraint de rendre cette clef avec celles des divers troncs que les révoltés avaient indûment conservées aussi. Il s"exécuta, non sans vomir un torrent d'injures contre ceux qui le forçaient à lâcher sa proie.
Dans ces difficiles conjonctures, les Pères Souiller et Conrard montrèrent beaucoup de tact, de prévoyance, d'habileté, une charité inlassable et un héroïque dévouement.
Leur sage influence ne demeura point sans résultat. On admira leur courage, leur esprit de foi et leur persévérance. Rien ne les rebuta. Ils travaillèrent sans cesse à combattre le scliisme et à raffermir les fidèles.
Le bien s'opéra, lentement, d"al)ord : puis, avec plus d'éclat. Ils avaient préféré marcher moins vite, mais pour s'avancer plus sûrement.
De plus en [)lus leurs ofiices étaient fréquentés. Pendant le Carême surtout, leur église se remplit tous les soirs. Le nomI)re des communions pascales fut considérable.
Durant le mois de Marie, nouveaux progrès. Les exercices en furent suivis avec un empressement extraordinaire. Le jour de la clôture, une des principales pseudo-religieuses abjura publiquement ses erreurs. Son exemple^ en entraîna d'autres.
Témoins impuissants du désarroi qui se glissait dans leur troupeau, les pontifes de la Miséricorde tentèrent de vains ellbrts pour ramener au bercail les brebis fugitives. Un cercle d horreur et d'exécration générales les enserrait de plus en plus. L'excommunication qui pesait sur eux, produisait maintenant ses terribles effets, comme elle les eût produits en plein moyen âge. On ne voulait plus avoir le moindre rai)port avec ces apostats, et on les évitait comme des lépreux.
Néanmoins, ils se maintinrent au i)oste quelcpie temps encore. Un orgueil incorrigible les y enchaînait ; mais la justice de Dieu tomba sur les coupables. Traqués par leurs créanciers, ils durent (juitter la Lorraine. L'aîné, Léopold, s'enfuit en Angleterre ; Fi'ancis fut mis en
l'extension en FRANCE
prison ; et le troisième, Quirin, alla se cacher en Bourgogne, au fond de la campagne, où, pour vivre, il se loua comme garçon de ferme.
§ 4 "Le calme rétabli. Développement du pèlerinage.
Grâce au zèle si intelligent des Oblats, le schisme disparut presque entièrement, et la population recouvra sa tranquillité (i). Les esprits ainsi revenus à de meilleurs sentiments, l'autorité diocésaine ne
Aolrc-Daine de Si(jii. — Convi-iil rtstaiiic par les Olilals.
s opposa plus à la rentrée des Pères à Nancy, selon le désir exprimé plusieurs fois par leurs supérieurs. Cette mission, à leur avis, ne devait être que temporaire.
Après quel([ues mois, cependant, le retour des Oblats parut nécessaire à l'évéïjue, pour l'accroissement du bien (ju'ils avaient si heureusement opéré, et, le -iG seph'mbre iXW\, ils s'installèrent délinilivoment à Sion. Leur nombre augmenta peu à peu. Ainsi si- l'oniia une nouvelle cf>mmunauté.
Lii présence de [)lusieurs eliapelains ;i denii-ure el;iil indispensalde
(ijj C'est (•<• riuc sr pliiit ti roiis(.it(;r laulciir <!«• loin nij;c si iiuporlniit. /.l'fiisro-
ftat fntiirnis ilcfuilH /»• C.nnronlnl iusijtt'à In .Srpnrtitinn, piil)li<- ^mis la ilirrclinii <lia Soci<!<- ltililii)|{rapliiipio, in-'i". rans, n.ji»;, p. {S»).
pour une restauration convenable du pèlerinage le plus ancien et le plus célèbre de toute la Lorraine. Il avait tant soulTert ! Là, comme à Parménie, le démon avait essayé de supplanter la Mère de Dieu.
Le Ciel n'avait pas permis que l'abomination de la désolation persistât dans ce lieu, autrefois si vénéré. Par le ministère des Oblats, la Vierge Immaculée avait délivré son sanctuaire de ceux qui le souillaient par leurs sacrilèges profanations. A ses Oblats aussi elle réservait le soin d'y faire refleurir son culte, en attirant les multitudes vers cette colline qu'elle avait elle-même choisie depuis près de mille ans.
Des jours meilleurs se levaient sur la montagne de Sion.
Le courant de confiance qui avait porté autrefois les foules vers le sanctuaire béni, se réveilla. Bientôt les pèlerins se comptèrent par milliers, surtout à certaines fêtes, telles que celles de Notre-Dame du Mont-Garmel, de la Porlioncule et de la Nativité. On accourait de tous les points du diocèse.
L'usage s'introduisit d'amener les enfants au lendemain de leur première Communion. Ils y venaient de plusieurs lieues à la ronde, sous la conduite de leurs parents et de leurs pasteurs.
Chaque fois qu'un (léau, ou une épidémie, menaçait la contrée, tous les regards et les cœurs s'orientaient, comme instinctivement, vers la sainte montagne, d'où descendaient toujours l'espérance et la consolation. Lorsque, en i854, le choléra désola une partie de la France, et sévit spécialement en Lorraine, on vit plus de trente paroisses en gravir les sentiers, avec croix et bannières, pour implorer préservation et délivrance.
A la suite de la proclamation du dogme de l'Immaculée Conception, les Oblats conçurent le dessein de bâtir à Sion un monument commémoratif de ce grand acte. La première pierre en fut solennellement posée par l'évêque de Nancy, au milieu d'un nombreux clergé et d'un concours immense. Au procès-verbal écrit sur parchemin et scellé dans l'intérieur de cette pierre, signèrent Mgr Menjaud, les membres du comité d'exécution, le P. Guinet, supérieur des Oblats, et les Pères Conrard, Bonncfoy, Chalmct, ses confrères.
Ce monument serait une élégante tour de cinquante mètres de hauteur. Elle compléterait l'ancienne église, allongée en même temps d'une travée, et servirait de piédestal gigantesque à une colossale statue de la Sainte A'ierge, de sept mètres et demi, en fonte argentée, du poids de huit mille kilogrammes.
La réussite de ce projet audacieux est due princi[)akMMeut au P. Michaux, d'une des meilleures familles de Metz, qui se consacra à cette entreprise dispemlieuse, mais si consolante pour la piété.
438 l'extension en kuance
Maintonant ce clief-dicuvre ilarchilecture se dresse entre le ciel et la
terre.
De ce trône aérien, Ilmmaculée incline maternellement la tète, et tend ses mains remplies de bénédictions sur les plaines de la Lorraine, dont les ondulations verdoyantes se déroulent à ses pieds, semblables aux Ilots légèrement agités dun vaste océan.
Elle est là. comme un phare lumineux :... coinine un paratonnerre divin !
Nolrc-Dnme (J<- Sion. — Slnliic en Imilc .irjfciil/c de s<|il m«li<s «•! ilnni «le liant, sur l;i loiir i|f i'iii(|ii;i lilr luètrcs.