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FRÉJUS 45 I

septembre. Le résultat fut tel, que les nombreux retraitants avouaient n'avoir jamais entendu une parole qui les eût autant remués.

L'évêque exprima publiquement, en termes non équivoques, sa joie et sa gratitude.

Dans un grand séminaire, la vie n'est pas comme dans le ministère extérieur, fertile en événements variés. C'est toujours la même succession d'exercices de piété, de classes, d'études, dont rien, ou à peu près rien de bien saillant, ne rompt la constante uniformité.

Les peuples heureux nont pas d'histoire. Or, les séminaristes, en général, sont des êtres heureux.

§3 Le Père Lagier.

Le supérieur, le P. Lagier, avait contribué puissamment à la création du juniorat de Lumières, dont il s'occupa, quelque temps, avec intelligence et succès. Littérateur et théologien, il possédait de remarquables aptitudes pour conduire les jeunes gens dont l'esprit s'ouvre aux spéculations métaphysiques et qui réfléchissent sérieusement à leur avenir éternel.

Aîné du P. Lagier Lucien, l'un des premiers Oblats partis pour le Canada, il eut, dans les maisons d'éducation, une existence aussi calme que celle de son frère fut mouvementée et remplie d'incidents. Quoique marchant dans des voies si différentes, tous deux se ressemblèrent par leur fidélité à répondre à leur vocation spéciale, et par le dévouement apporté au service de Dieu.

Successivement professeur de dogme et de morale aux grands séminaires de Marseille et d'Ajaccio, le P. Jean Lagier se trouvait, dans ce milieu destiné aux études sacrées et à la pratique des vertus sacerdotales, comme dans sa sphère propre. Il y manifesta dans leur plénitude les qualités précieuses dont Dieu l'avait orné.

Homme d'intérieur et de tendances ascétiques, il fut un excellent guide pour ceux et celles qui aspirent à la perfection. Les âmes d'élite qui se rencontrent dans les communautés religieuses, et, parfois, dans le monde, s'adressaient volontiers à lui. Elles profitaient de ses conseils et goûtaient sa direction, à la fois douce et ferme.

Appelé à être le premier supérieur du grand séminaire de Fréjus, et entouré de collaborateurs dignes de le seconder, il introduisit dans cet établissement ces traditions de piété, de régularité et de travail qui causèrent sa force et assurèrent sa fécondité.

CHAPITUK XX ni

Notre-Dame de Talence

§ 1 "Une oasis consacrée à Marie.

Les principales villes de France ont, la plupart, un sanctuaire de Marie, considérée par les habitants comme la protectrice de leur cité.

A Marseille, il est sur la colline de la (larde ; à Lyon, sur celle de F'ourvière. A lîordeau.x, que nulle montagne ne domine de près, il s'élève dans la plaine, mais dans une charmante oasis : Talence.

Oasis, en elTet, à trois kilomètres au sud-ouest de Bordeaux, et à la lisière des Landes. Par-delà, les pins maritimes succèdent aux vignes. Ils annoncent le voisinage de ce vaste désert qui, avant les améliorations produites par les plantations d'arbres résineux, était si sec en été, et si marécageux en hiver. Dans cotte immensité de plus de six cent mille hectares, ne poussaient que des bruyères, des fougères ou des ajoncs, maigres et clairsemés.

En i85i, on arrivait de Bordeaux à Talence par des avenues gracieuses, se déroulant entre des bosquets fleuris, où se cachaient des chalets, des villas, de coquettes maisons pour les familles à l'aise, qui cherchaient, là. pendant la canicule, un jmmi de verdure et île friiîcheur.

A cette époque. Talence. à la fois but de prf)men;ide très agn-able et sanctuaire ehei" à la pit-lc- bordelaise, ne comptai! (|ue (juinze cents habitants, Ihivei', et trois mille ptMidant la saison chaude. Il y en a. luiiinletiant, douze mille. La [)opulation, plus que triph'e, se compose d «It'ments hétérogènes, presque cosmopolites.

l']n augmentant ses proportions. Talence s'est siMisibh'ment rapprochée d»- Bordeaux : et Bordeaux, grandissant de son côté-, s'est raj)proché de Taleiiic A. t lellement, les deux villes n'en font (piiine. A la place des chemins niiilirai;(S (pii les mettaient en e.imniuniiation, s étend une large rtnite poussiéreuse, en ligin- droite, (pie «les tramways «leelriipjes parcourent bruyamment. <•! sur les i)ords de

xothe-da:me de talexce 4^3

laquelle s'échelonnent des magasins, des restaurants, des hôtels.

Talence est donc maintenant une importante paroisse, et son église, jadis en pleine campagne, est comme enclavée au milieu des constructions qui ont poussé autour et se serrent auprès d'elle.

Si Ion en croit les étymologistes de l'endroit, le nom de Talence dériverait du mot gascon tal, ou tala, coupe, taille. D'après les uns, il rappellerait les coupes sanglantes opérées dans ce pays par les guerres qui le désolèrent, durant tant de siècles. Romains, Vandales, Visigoths, Francs, Sarrasins, Normands, Anglais, Pastoureaux, Routiers, Grandes Compagnies de Du Guesclin, etc., etc., l'ont, tour à tour, ravagé.

Mais cela ne fut pas exclusif à Talence. Pour cette unique raison, létymologie ne paraîtrait jias justifiée. D'autres préfèrent donc y voir une allusion aux fréquentes coupes de bois qui avaient lieu dans cette contrée primitivement couverte de forêts. Cette supposition est corroborée par le fait que Notre-Dame de Talence s'appelait également Notre-Dame de la Rame, de rama, ramure. Quoi qu'il en soit de ces opinions diverses, le pèlerinage de Notre-Dame de Talence existait certainement au commencement du xn' siècle.

Suivant la tradition, la Sainte Merge y aurait a[)paru, vers cette époque, avec, sur ses genoux, le corps inanimé de son divin Fils. En souvenir, on construisit une chapelle sous le vocable de Notre-Dame des Sept Douleurs, ou de Notre-Dame de Rama (i). Elle appartenait aux religieuses de l'abbaye de Fontevrault.

Durant les invasions anglaises, l'église fut saccagée. Longtemps, il ne resta d'elle que des ruines ; mais, le 29 décembre 1729, des enfants ayant trouvé l'ancienne statue sous les décombres, les fidèles en conçurent une vive joie. 11 leur sembla que la Sainte Vierge demandait la reconstruction de son oratoire. L'église se releva donc ; mais, hélas ! soixante ans plus tard, elle était de nouveau renversée par les révolutionnaires, qui précipitèrent la statue dans un fossé profond, et, par-dessus, amoncelèrent de la terre et des cailloux. L'image vénérée en fut, cependant, retirée bientôt par trois courageux chrétiens. Ils la cachèrent dans un caveau du presbytère servant de mairie, où elle demeura jusqu'au rétablissement du culte. Alors, on la plaça dans la chapelle de la confrérie de Saint-Pierre, transformée, pendant la Terreur, en temple de la Raison. Plusieurs miracles excitèrent la piété

(i) Ne pourrait-on pas inférer de cette cireoustanee cpie le nom de Rama lui lut donné plutôt par application du texte l>il>!i(ine. racontant les douleurs de Raeliel, liyure de celles de la Mère du Uédemi)teur ? \'ox iit Batna aiulita est. etc. Matth., II, 18.

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des fidèles, et les engagèrent à bùtir une nouvelle église à Talence. Le 12 mars 1821, la première pierre en fut solennellement posée (i). Les murs montèrent assez rapidement, mais on s'aperçut trop tard que les fondations n'étaient pas suffisamment fortes. Pour éviter une catastrophe, il fallut tout démolir. D'autres se seraient découragés. Les Bordelais, généreux et tenaces, ne faiblirent point. Ils se remirent vigoureusement à l'œuvre, et jetèrent dans ce sol trop peu consistant de larges et puissantes assises. Leurs efforts ne furent pas vains. Depuis, l'église est toujours là, élégante et solide.

'Les Oblafs à Talence.

La retraite pastorale du diocèse de Bordeaux futprèchée, en iSôi, par le P. Vincens, avec un grand succès. Son éloquence apostolique, son expérience consommée et son zèle ardent lui acquirent la confiance générale et enthousiasmèrent tous les auditeurs.

En traitant des moyens de réveiller la foi au sein des populations endormies dans l'indifTérence, l'orateur signala le plus efficace : les missions. Dans ses conférences, très écoutées, il ne laissa passer aucune occasion de les recommander, et réfuta les objections les plus répandues.

— Les missions, disait-on, ne produisent qu'un résultat éphémère. Un instant secoués, les paroissiens retombent vite dans leurs anciens errements. Il est donc inutile de se donner tant de tracas pour un profit spirituel problématique.

— Vous prétendez que c'est un feu de paille, répondait le prédicateur ; mais ce feu réchaulfe les tunes, (^es flammes salutaires, une fois allumées, doivent être entretenues, si Ion veut (|u't'il('s persistent. II faut donc en prendre la peine. Mais, quand on s'en occupe sérieusement, que de résultats consolants et durables! Si fécondes, ailleurs, pourquoi les missions seront-elles stériles, ici?... Sauf quehjues dillérences accidentelles, les hommes se ressemblent paitout. Aux mêmes maux apportons les mômes remèdes. La crainte du travail, messieurs, ne serait-elle pas pour quelque chose dans vos répugnances? l\ssayez et vous verrez. Un jour, peut-être, vous n'aurc/. qu'un le^rt-t : («lui d'avoir commencé- trop tanl.

(i) l'.f. X. Xolice sur .Xolrc-Danie de Tnlencc, iii-8'\ nordcaiix. iS3i, p. 5, sq. Les (lociiiiienls niillii-iili(|iu;s coiki riiniil l'Iiisloirc priiiiilivc du sjmotuniro <le Talnicc, ny.iiil fait parti»' des papiers de V'abbaye de Koiilevraiill. sont déposés aux .\rcliives dépai-lciiiiMilales de Maiiic-fl-Lnire, Lias'irs de la llaiiie.

Malgré leui* ton un peu vif, ces exhortations furent bien accueillies.

Présent à ces conférences, l'archevêque de Bordeaux, Mgr Donnet, applaudissait.

Par Mgr de Forbin Janson, dont il fut le coadjuteur à Nancy, de i835 à 1837, et par lui-même il connaissait beaucoup Mgr de Mazenod. Plein d'admiration pour lui, il voulait des Oblats dans son diocèse.

Le P. Yincens.

A l'issue de la retraite, il entama des négociations avec le vénéré Fondateur, et, selon son habitude, mena l'affaire rondement.

Dès qu'il eut reçu la réponse affirmative, il se hâta de le remercier : — Depuis longtemps, Monseigneur, lui écrivait-il, le ao septembre i85i, je désirais que dos liens plus particuliers m'unissent à vous. Les voilà formés. Merci donc, et mille fois merci... .lirai installer moi-même vos Pères dans leur jolie maison.

^o6 LEXIENSIOX i:X FRANCE

Son intention était de leur confier le sanctuaire de Talence.

N'ayant pas encore, cependant, un i^oste convenable à oflrir à M. labbc Garos qui le desservait et avait coopéré d'une façon méritoire à la reconstruction de f église, il les logea provisoirement à Saint- Delphin du Pont-de-la-Maye, dans le voisinage immédiat de Bordeaux, sur la route de Toulouse. Le diocèse y possédait une maison de retraite pour les prêtres âgés ou infirmes, mais qui n'avait jamais été allectée à celte destination. Entourée d'un petit jardin et d'une vigne, elle était suffisamment spacieuse pour une communauté.

Ce provisoire dura quinze mois, jusqu'au i3 février i853.

Une dette d'une vingtaine de mille francs restait encore à payer sur les sommes employées à la bâtisse de l'église de Talence. Les 01)lats s'engagèrent à solder au plus tôt cet arriéré.

Les débuts furent laborieux : mais, peu à peu, les difficultés s'aplanirent et la population sortit de son apatliie.

Le mois de Marie acheva le li'iomphe.

Célébré avec éclat, et très suivi, il mit les nouveaux chai)elains en rapport avec le clergé, les communautés religieuses et les habitants de Bordeaux.

Depuis lors, le nombre des visiteurs ne cessa de s'accroître. Les Oblats instituèrent une garde d'honneur autour de Notre-Dame de Talence. Les diverses associations : séminaires, collèges, confréries, pensionnats, communautés des paroisses de Bordeaux et des alentours s'y succédaient. Leur chinVe alla grandissant d'année en année. Presque chaque jour, une série de pèlerinages amenaient dos flots ininterrompus de fidèles de tout âge et de toutes conditions.

Ce n'étaient plus de simples touristes, promeneurs ou curieux, mais des chrétiens avides d'entendre les prédications fréquentes et d'en profiter. Les confessionnaux, quoique nombreux, étaient presque toujours insuffisants. Les Pères y passaient de longues iieui-es ; parfois même, des journées entières.

Pendant toute la belle saison, c'était comme une mission perpétuelle.

\'aï outre, les Oblats évangt'lisaient rim])ortante colonie (jui se fixait, près de Talence, [)OUi" demander à ses ombrages la fraîcheur et la li'anquillilé. Les l'iehes familles de Bordeaux y avaient leur collage. Leur attitude à l'égard des Pères fut des plus sym|ialhi(|ues, et ceux-ci eurent ainsi l'occasion d'établir avec les personnes influentes de la classe dirigeante les meilleures relations. L<' dimaiiehe. la messe de neuf Iieiires «'•tait s|K''(ialeiiieMl pour elles. ( )n y venail de toutes

les villas environnantes. Les assistants composaient une élite autant par la vivacité de leur foi que par leur fortune. A leur tête, on voyait régulièrement le général de Taitas, commandant la division militaire.

Nolre-Daine de Talence. — Intérieur de la Chapelle.

Le P. Merlin.

Originaire de Cambrai, le P. Merlin, supérieur, avait toutes les qualités pour réussir dans ce milieu. Son grand air, sa belle taille, la distinction de ses manières, sa bonté, son irréprochable dignité lui gagnèrent tous les cœurs.

458 l'extexsion ex frange

Homme d'expérience et très éclairé, il était presque constamment au confessionnal. Pèlerins et paroissiens, riches et pauvres, enfants, jeunes gens et vieillards, religieuses de tout costume, prêtres même s'y succédaient, dans un défilé ininterrompu.

Dieu seul connaît le bien immense accompli dans le silence par ce ministre de ses miséricordes, auquel tant d'àmes si dillerentes de caractère, d'aptitudes, de vocation et de position sociale, ouvrirent leur conscience, et confièrent leurs peines ou leurs préoccupations.

Il n'était pas moins habile pour l'administration matérielle.

Après avoir éteint complètemement les dettes, il ne cessa d'embellir l'église avec beaucoup de goût. A chaque visite, les pèleiins étaient agréablement surpris.

Les autels cédèrent la place à d'autres plus magnifiques. Un superbe chemin de croix, de cinq à six mille francs, fut apposé aux murs : des lustres, suspendus à la voûte ; des candélabres, mis sur les gradins ; tout le chœur, pavé en marbre. La tribune aux fines sculptures reçut un orgue puissant.

Simultanément les sacristies étaient abondamment fournies de vases sacrés et d'ornements précieux.

Le sanctuaire et le pèlerinage ne bénéficièrent pas seuls de cet inlassable dévouement ; la paroisse elle-même en goûta largement les heureux résultats.

Une association de Dames de charité fut créée pour subvenir aux besoins de la classe indigente. Des congrégations, des œuvres de persévérance, des retraites, des visites, des prédications multi[»liées, une vigilance continue, et toutes les saintes industries inspirées par un zèle ingénieux, assurèrent la fréquentation des sacrements et un progrès très sensible dans les pratiques de piété.

§4 Le P. de l'Ttermite.

Dans cette régénération, le supi-ricur fui \\u\r p;ir le I*. de 11 Iciinile, jeune, mais <léj;i rciMarcjuaidc par ses vertus, sa iioltlc disliiu'tidu, et une maturité i-are, devaiK.anl clic/ lui les anut-es.

Par ses (jualitt'S iialurciles et surnalurelles. If 1*. de lllcrmilo iiii rilail, dans toute rattcplioii du mot. le litre de (ils des ci'oisi'S. .Soii père, i)arfait gentilhouim»'. l'iail un clii-élien de race : sa inèic. \uv de Maleplane, une l'emm*' cxcmpiairt'. plus riche encore tli-s dons de la gri\ce que de ceux de la roitiiuc Deux ilc ses sn-urs se consacrèi'cnl à l)icii. d.iMS le iiioMasti ri- îles l rsulinrs de ( ilcniiiuit .

XOTRE-DAME DE TALEXCE ^OQ

Sa première enfance s'écoula non loin de Limoges, dans le manoir familial, aux murs épais, aux voûtes sonores, aux vastes salles peuplées d'antiques souvenirs. De vieux tableaux retraçaient l'histoire de ses aïeux. Dès que ses yeux s'ouvrirent, il la contempla et se pénétra de leur esprit chevaleresque.

Sous des apparences frêles, il cachait une àme virile. Des études soignées en firent un littérateur de talent, au goût sur et délicat.

Après avoir conquis avec succès le diplôme du baccalauréat, il manifesta à ses parents le désir de renoncer au monde, et entra au grand séminaire. Là, son âme, s'élevant de vertu en vertu, aspira plus haut. Il lui fallait le sacrifice total.

A Limoges, il rencontra, chez ses cousins de Maleplane, le R. P. Charles Baret, (3blat de Marie, religieux éminent, âme d'artiste, d'orateur et de poète. Il subit le charme qui se dégageait de cette nature exquise. On parlait, d'ailleurs, beaucoup, en ville, des campagnes apostoliques entreprises par les membres de la Congrégation.

Le jeune héritier de si glorieux ancêtres avait trouvé l'idéal vers lequel il soupirait.

— Moi aussi, s'écria-t-il, je serai Missionnaire des pauvres ! Oblat de Marie Immaculée !

Trop chrétien pour s'opposer à la vocation de son fils, M. de l'Hermite l'éprouva, du moins, par de longs retards. L'abbé continua donc ses études au grand séminaire. Vers la fin de son cours de théologie, il obtint la permission de suivre sa voie.

Tandis qu'il se rendait à Notre-Dame de l'Osier, l'aînée de ses sœurs, Marie, se dirigeait vers le noviciat des Ursulines. Ensemble ils partirent de la maison paternelle. Lui-même l'accompagna au couvent. Il y revint, Oblat, pour présider la cérémonie de sa profession ; puis, quelques années plus tard, pour la prise d'habit de sa jeune sœur, Henriette, qui fut supérieure du monastère d'Evreux.

Très fervent et assoiffé d'immolation, il demanda d'être inscrit sur la liste des candidats aux missions lointaines, spécialement les plus pénibles : celles des solitudes glacées de l'Athabaska et du Mackenzie.

Cependant, ses forces physiques ne répondaient pas aux ardeurs de son zèle. En attendant que sa santé s'améliorât, le Supérieur général l'envoya à Talence.

Sincèrement attaché à sa vocation, il se félicitait d'appartenir à la Congrégation des Oblats de Maine Immaculée, dont il admirait les œuvres. En songeant au bien incalculable opéré sous tous les climats par sa famille religieuse, pourtant si jeune encore, il murmurait :

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— Nous ne sommes plus des enfants : nous sommes anciens, déjà ! Cette même réllexion, il la répétait encore, dans les derniers jours

de sa vie, si pleine de mérites. Dans les réunions en usage à l'occasion de certains anniversaires, et quand il voyait un plus g^rand nombre d'Oblats groupés autour de lui, il aimait à redire :

— La belle Congrégation !... la belle Congrégation !...

Malgré la faiblesse de son tempérament, il fut vraiment un apôtre.

Dans le monde, il aurait eu facilement une situation brillante. Le nom qu'il portait, ses relations sociales, la finesse de son esprit, sa culture littéraire, auraient pu, du moins, lui acquérir un rang des plus distingués parmi les prédicateurs les plus goûtés par l'aristocratie. A l'exemple du vénéré Fondateur, il renonça volontairement à tous ces avantages, et préféra être simplement le Missionnaire des pauvres, ("était suivre, de plus près aussi, l'Homme-Dieu qui eut toujours une prédilection pour les déshérités d'ici-bas.

Témoin de son dévouement et de son influence sur les âmes, le P. Merlin affirmait de lui :

— Le P. de l'Hermite est un ange. Il a pour sa part considérablement contribué à l'amélioration de la paroisse et au développement du pèlerinage. Son confessionnal est très entouré.

De son côté, le P. de l'Hermite disait :

— Le sanctuaire prend un cachet de piété qui fait plaisir, et Bordeaux le chérit chaque jour davantage.

On y distribuait, dans le courant de l'année, jusqu'à vingt mille communions.

hes missions dans le "Bordelais.

La première mission in-èchée [)ar les Oblats, dans le département de la Gironde, eut lieu au mois de novembre iS.')!, à Saint-Estèphe. ville de trois mille habitants, située à cinquante kilomètres au nord de liordeaux, sur la rive gauche du fleuve, au milieu des vignobles les plus renommés du Médoc. Illlc dura six semaines, l't eut un succès conqdet. Toutes les femmes, sauf de très rares exceptions, s appi'ochèrent de la sainte Table. Mgr Donnet vint elôlui'er les exen-ices. Il eut la consolation «le (oiuniunier phis de sept cents lioninies, et de conlirmer de cinq à six cents pei-sonnes, parmi Ies(pielle> lieaucou|i de vieillai'tls de l'un et de l'autre sexe.

On ne pouvait, sans émotion, voir les pères el mèi-es de l'aniille s'.'igeiMiuiller a\ec leurs enl'anK pour in e\(iii-. eux aussi, le sacrement

qui fait du chrétien un soldat de Dieu. Certains de ces convertis ne s'étaient pas confessés depuis vingt, trente et même quarante ans.

Ce n'est pas sans peine qu'un pareil résultat fut atteint. Enrichis des biens d'ici-bas, grâce aux célèbres produits de leur sol, les habitants se montrèrent, d'abord, très insouciants des biens célestes. La parole éloquente des Missionnaires secoua leur torpeur, et les amena à flots pressés au pied de la chaire, puis au confessionnal.

L'auditoire ne cessa d'augmenter. On accourait même de localités très distantes. L'église était archipleine : les tribunes, les chapelles latérales, le sanctuaire regorgeaient d'hommes. Des ouvriers, le travail de la journée terminé, cheminaient plus d'une lieue, sans avoir pris leur repas du soir. Le pain spirituel avait pour eux plus d'attrait. Leur persévérance fut parfois mise à l'épreuve. La pluie tombait fréquemment. N'importe 1 Hommes et femmes arrivaient avec armes et bagages : parapluies et lanternes, pour retourner ensuite à travers les ténèbres de la nuit. La plupart se rendaient aux exercices, une heure à l'avance, pour être sûrs d'avoir une place.

Ces braves gens de la campagne avaient une manière à eux pour exprimer leur joie après leur confession :

— Maintenant, nous nous sentons l'estomac débarrassé. Notre sommeil est plus tranquille !

Un homme âgé et dans la misère, disait, après avoir reçu l'absolution :

— Ah ! mon Père, je suis bien pauvre ! Mais, m'eussiez- vous donné cent francs au sortir de ma confession, je n'aurais pas été plus heureux !

Cent francs !... A ses yeux, tout l'or du Pérou !

Ces conversions si nombreuses et si éclatantes étaient loin de réjouir autant le démon. Prévoyant le mal que les Missionnaires causeraient à son funeste empire sur les âmes, il dépêcha un prédicant socialiste de Bordeaux, pour paralyser leurs elTorts.

L'individu avait installé une espèce de club, et y pérorait en vomissant des torrents d'injures contre la religion et ses ministres.

— Ces Missionnaires, vociférait-il. ne sont que des jésuites chassés de tous les pays civilisés, et (jui, mancjuant de ressources, cherchent à exploiter la simplicité des habitants du Médoc.

La calomnie n'eut [)as d'écho. Le faux apôtre dut s'enfuir, après quelques jours, poursuivi par les huées de la foule.

En même temps, à vingt kilomètres de là, le P. De Petro évangélisait une population de deux mille âmes, celle de Vendays, sur les

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bords de l'Océan. Plusieurs des auditeurs venaient des Landes environnantes, montés sur leurs g^randes échasses. Ils les déposaient à la porte de l'église, et chacun, en sortant, reconnaissait les siennes. Étrange spectacle que celui de ces gens, revêtus de peaux de mouton, juchés sur des perches de plus de deux mètres de hauteur, arpentant ces steppes à la végétation rabougrie, avec la vitesse d'un cheval au galop, grâce à leurs gigantesques enjambées.

C'est avec cette rapidité que ces curieux auditeurs accouraient aux sermons du P. De Petro qui les enthousiasmait et les captivait.

Précédemment, ce Père, jeune encore, avait appartenu à la communauté de Nancy. En l'annonçant au supérieur de cette maison, Mgr de Mazenod traçait de lui ce portrait î

— Ah ! si vous saviez quel excellent sujet je vous réserve ! On me le demande, ailleurs ; mais il est pour vous. Toutefois, ne l'oubliez pas, il faudra bien me ménager ce cher enfant, surtout ne pas le faire trop chanter, quoiqu'il ait une voix ravissante. Il compose très facilement en français, parle bien le latin, sait l'italien parfaitement, sait aussi l'anglais. Il vous sera très utile pour les novices qui abondent de toutes parts. Eh! ne sait-il pas aussi l'espagnol! Il est gracieux, riant, mais très pieux et grave, quand c'est nécessaire : un sujet charmant, ])our tout dire en un mot, car non seulement il a beaucoup de talent, mais aussi un très bon caractère pour recevoir avec reconnaissance les observations qu'on lui adresse. En vous le cédant, je vous fais un vrai cadeau.

Le climat de Nancy était, cependant, trop rude pour le P. De Petro accoutumé aux chaudes températures du Midi. Il fut donc envoyé à Talence.

Il y réussit complètement. Sa voix était merveilleuse : il la maniait avec une extrême souplesse, interprétant ainsi tous les sentiments de l'àme. Les chœurs qu'il formait, durant les missions, avaient un succès sans pareil. De tous côtés, ou se précipitait pour l'entendre ; mais, après avoir goûté ce musicien d'une perfection rare, on acceptait avec sympathie ses exhortations.

A Vendays, le succès fut total. Jamais les bergers des Landes n'avaient couru avec une vitesse aussi vertigineuse sur leurs longues échasses.

Pressés autour de la chaire, ils ne le furent [)as moins autour ilu confessionnal.

Môtne succès à Soussans, dans le Médoc ; à Landiras, etc.

Simultanément, ses confrères évaiig/lisaieiit .Saint-Pierre-de-Mon>. Labar-de. Saint-(]iei's-la-Lande et Saint-Médard-d'I^yrans, non loin de Marlillac.

Deux mois après leur arrivée, les Oblats avaient déjà donné cinq missions.

Ensuite ils prêchèrent le Carême à Libourne, seconde ville du diocèse ; puis les missions de Gauriac. Grignols, Saint-Denis-de-Piles, Cadillac, Blasimont, Cazaug-itat, Sornac, Pellegrine, Hourbin, Bazas, sous-préfecture et ancien évêclié ; Générac, Langon, Cubzac, Saint- Fermé, Saint-Gliristoly, etc.

Partout, malgré l'indifférence et même l'hostilité du public, à la fin l'enthousiasme était général, et l'on ne se séparait qu'avec larmes des Missionnaires si froidement accueillis d'abord.

Les gens du peuple manifestaient en termes naïfs, mais sentis, leur bonheur et leur reconnaissance.

— Un prédicateur venu chez nous, il y a quatorze ans, allait bien, disait un vieillard ; mais, vous, c'est bien autre chose ! Vous nous avez tout montré, depuis Adam jusqu'au jugement dernier !

— Vos instructions m'ont transpiré la foi, s'écriait, ailleurs, une bonne femme.

— Vos prônes, mon Père, ont porté mon âme en triomphe ! assurait une autre.

Une grande part du succès de cette campagne est due au P. Delpeuch. Condisciple du P. de l'Hermite sur les bancs du collège, il l'avait suivi au noviciat de l'Osier, puis à Talence. Doué d'une voix forte et d'une santé robuste, il avait un talent spécial pour les conférences dialoguées qui ont toujours tant d'attrait sur les populations.

Répondant aux objections présentées par son confrère, il pulvérisait, d'une manière originale et victorieuse, les préjugés de l'endroit. Son air résolu en imposait. S'exprimant avec la vigueur d'un Combalot ou d'un Bridaine, il parlait avec l'autorité d'un apôtre et la puissance d'un tribun. Les rudes paysans en étaient ébahis, et, dans les villes de ia Gironde, on ne l'admirait pas moins. Impossible de résister à un orateur à l'élocution si nette et au raisonnement si serré.

— Le P. Delpeuch, disait-on, c'est l'homme des hommes !

Dans une de ces localités remuées par son éloquence, à la tète des nouveaux convertis se trouvait le maire, qui, selon ce qu'il révéla luimême, ne s'était pas confessé depuis vingt-quatre ans. Il ne manqua pas un seul sermon. Puis, pour bien affirmer qu'il foulait aux pieds le respect humain, et pour donner le bon exemple à ses administrés, au sortir de l'église, après sa première confession, il se promena ostensiblement sur la place, avec le P. Delpeuch, son confesseur.

En tournée dans l'arrondissement pour le tirage au sort, le sous-

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préfet de La Réole s'arrêta deux jours à Saint-Fermé, vers la fin de la mission. Il assista, le soir, aux exercices, et, durant la journée, prit des renseignements circonstanciés.

Stupéfait d'uni* si extraordinaire transformation chez les habitants, il voulut remercier les Missionnaires :

— Cette commune qui est du ressort de ma sous-préfecture, leur dit-il, était considérée comme la plus mauvaise du département, et la plus démoralisée [)ar les idées socialistes. Elle n est plus reconnaissable. Vous avez accompli un vrai miracle. Je sais, maintenant, mes Pères, que vous avez la puissance de soulever les montagnes.

— Soli Deo honor et gloria ! A Dieu seul honneur et gloire, répondirent-ils humblement. Le Seigneur a daigné se servir de nous ; mais, si miracle il y a, c'est lui qui l'a fait.

Heureux tem[)s, où les préfets, en France, pouvaient impunément féliciter les Missionnaires ! L'imprudent qui, de nos jours, aurait cette coupable audace, verrait son avancement irrémédiablement compromis. Problablement mi'me, il serait aussitôt débarrassé des soucis de l'administration, et rendu aux douceurs de la vie privée, par un immédiat retrait d'emploi.

Ce crime, en effet, est si atroce, qu'on ne saurait le pardonner. Il y va directement du salut de l'Etat ! Les anarchistes, malgré leurs bombes homicides, sont, de beaucoup, moins dangereux que les prédicateurs de l'Evangile !

Dans plusieurs de ces localités, l'archevêque venait, le jour de la clôture, conférer le sacrement de Confirmation à des centaines d'adultes déjà avancés en âge, et convertis par les Pères.

— Je constate avec plaisir, écrivait Mgr de Mazenod à ses lils de Talence, que le cardinal de Bordeaux adopte ma méthode d'aller clôturer les missions (jue l'on donne dans son diocèse. Je le regarde comme un devoir. Mais, quelle joie aussi pour le pasteur d'être entouré de tant d'àmes régénérées, et d'administrer le sacrement des forts à tant d'adultes qui ne le recevraient jamais sans cela. Je n'ai pas pu faire comprendre, ailleurs, une chose si claire et si évidente !

I>es succès apostoliques des Oblats «'tablis au sanctuaire de Talence. amenèrent l'autorité diocésaine à leur confier aussi, cpiehiues années plus tard, celui non moins important <le \oli-e-I)ame d'Ariachon. cliai*manle cité, à une cinfpianlaine de kilomètres au sud-ouest de Bordeaux, ville de bains de mer ««t station liivernale. annuellement fréquentée par plus de deux cent mille personnes.

Nous en reparlerons ])liis loin.

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