CHAPITRE XXVI Montolivet
Transfert du scolasHcat dans une maison spécialement bâtie pour lui.
A leur retour de Billens, les scolastiques rentrèrent au grand séminaire de Marseille. Cette juxtaposition des deux communautés avait des avantages pour l'une et pour l'autre. Elle établissait entre les élèves une utile émulation. La ferveur des religieux aspirant à l'immolation complète et à l'apostolat dans les contrées lointaines, était un stimulant pour les ecclésiastiques se préparant au service des paroisses : elle les animait à la vertu et au zèle pour le salut des àines.
Mais, depuis plusieurs années, la Congrégation se développait extraordinairement. Les noviciats étaient abondamment fournis, et, par suite, les scolastiques devenaient très nombreux. Il fallait à ceux-ci une autre demeure.
Au mois de septembre i852, un terrain suffisant fut donc acheté près de Marseille, sur une petite colline verdoyante, nommée Montolivet, à cause des oliviers qui l'ombragent L'emplacement ne pouvait être mieux choisi. Du plateau, on a une belle vue de la campagne, avec des échappées sur la ville et sur la vaste mer. L'air y est très pur.
La construction de l'édifice dura deux ans. C'est un carré avec cour intérieure en forme de cloître. Il est remarquable, non seulement par ses dimensions, mais aussi par sa solidité, et la dislril)ution intelligente des pièces (pii h; composent. La chapelle, de stvle byzantin, ne contient pas inoins de quatre-vingt-dix stalles. On dirait le clid-ur «i Une cathédrale.
De lai'ges terrasses longent le bàtinit-nt. des (juahe ctUés. De Irais ombrages et de riantes pi'airies l'cin ininiirut (((ninie diiii i-iclic tapis de verdure.
Le diocèse ne contribua en rien à cette dépense, supportée eiitièi-emciit par la Congrt'gation. Le véné-rt- I<'(inilateur y concourut, «le sa
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fortune personnelle, pour une somme de deux cent mille francs.
L'installation eut lieu le 20 octobre 1854.
Cette maison était destinée aussi à devenir, plus tard, la résidence du Supérieur général et des membres de son Administration.
Montolivel.
§ 2 Le Tr. Camper.
Parmi les scolastiques étudiant, alors, à Montolivet, il en est un qui mérite ici une mention spéciale, à cause de l'éminente vertu, qui, malgré son désir de rester caché, ne cessa de briller en lui jusqu'à sa mort. A lui s'appliquent vraiment ces paroles de l'Ecriture : Consiunmntiis in brevi, explevit tempora milita.
Son existence, si courte sur terre, ne présenta point cette série de faits extraordinaires que l'on trouve chez les élus appelés à un ministère actif, qui les met en évidence devant les hommes. Mais elle attira certainement les regards de la cour céleste par la perfection avec laquelle furent accomplis les moindres actes. Les heureux témoins de cette angélique vie en gardèrent un sentiment d'édification que les années, en s'écoulant. n'effacèrent pas. Ils admirèrent comment le pieux jeune homme sut, en si pou de temps, s'élever à des hauteurs
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ascétiques OÙ d'autres n'atteignent qu'après de longs et rudes combats.
Ce qui caractérisait le Fr. François-Marie Camper était un tendre amour pour Dieu, et. comme conséquence, une constante application à ses devoirs d'état. Écolier, séminariste, religieux, il ne négligea rien de ce qui pouvait plaire au Seigneur. Sous ce triple aspect, il est un modèle.
Détaché de tout et de lui-même pour se donner sans réserve, il correspondait avec une merveilleuse fidélité à toutes les inspirations de la grâce. Par son exactitude exemplaire dans l'observance de la Règle, il s'établit dans une union avec Dieu, telle qu'on la voit dans les saints consommés en perfection.
Extérieurement, rien ne le distinguait de ses confrères, tant il cherchait à passer inaperçu ; mais son cœur se dilatait sans cesse par les flammes de la divine charité.
Il n'avait pas dix ans que, pour se pvinii- de l'estime dont on l'entourait au petit s^'minaii-e, comme si c'était une faute de sa i^art, il s'infligeait des mortifications corporelles bien au-dessus de son âge. Ayant lu le récit des austérités observées à La Trappe, il résolut de les imiter. Sous prétexte de manquer d'appétit, il cédait à ses voisins tout son déjeuner. A chaque repas, il s'imposait des privations (jue l'on finit par surprendre, malgré le soin extrême qu'il mettait à les tlissimuler. Un domestique, en faisant son lit. découvrit une discipline sous le matelas.
Auprès de ses condisciples, il se fit apôtre. Profitant de la confiance qu'on avait en lui, il s'efforça de leur communiquer sa ferveur. Déjà la flamme de l'apostolat dévorait son àme.
Au grand séminaire, il fut encore plus étonnant. Sa sainteté, toujours grandissante, le trahissait malgré lui. Mais on n'a su cpie plus tard jusqu'à quel point il poussait la i)ralique de la morlilication. Quelques pages de son journal intime retrouvées après son bicnheui-eux trépas, révélèrent à quel héroï({ue renoncement de lui-ménic il était di'jà parveim. Il avait déclaré une telle guerre à la sensualitt'- que l'usage des aliments constituait pour lui une pénitence permanente. La discipline, les orties, les ceintures piquantes étaient ses bijoux.
Maîtres et élèves le comparaient à saint Louis de (îon/ague. Le supérieur exprima plusieurs fois cette pensée.
Par ces simples lignes, on devine ce que fut le I-'i". (ianipei- durant son noviciat. La vie l'cligieuse lui apparai-^sait <(»uiine une nc'icssite pour son besoin d'immolation. Il arrivait pour (-Ire \i(tiuie. Il le fut jusqu'à la mort.
.Vprés un séjour d'un an à Monlolivel. il tonil)a malade, (lloui. de
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longs mois, sur un lit de soulTrances, il ne cessa de donner à tous, par ses exemples, les plus sublimes leçons d'inaltérable patience.
On allait le voir, pour se réconforter, au spectacle de cette extraordinaire vertu. Il aimait à parler de la mort, et son union à Dieu croissait avec les douleurs qui purifiaient de plus en plus sa chair innocente. Au milieu des crises les plus terribles, toujours son visage fut empreint d'une céleste sérénité.
Le 19 janvier i856, son âme se séparait sans secousse de son corps amaigri, s'exhalant dans un long soupir d'amour.
— Oh ! la sainte mort 1 douce et enviable, se disaient entre eux les assistants, émus. Moriatiir anima mea morte justoruni, et fiant novissima mea horiim similia !
La vie de ce prédestiné a été écrite. On la lit avec autant d'intérêt que de profit. Nous n'avons pu en tracer ici qu'une très légère esquisse (i).
Le Tr. T^icard.
Deux mois après le Fr. Camper, mourait, le 14 mars i856, son émule en sainteté, le Fr. Auguste Ricard.
Les dons de Dieu ne sont pas les mêmes, aliiis sic, aliiis vero sic ! Autant le Fr. Camper était gracieux, aimable, avenant, autant le Fr. Ricard était dur, réservé et froid; mais, sous cette écorce rugueuse, battait un cœur d'une extrême sensibilité. Sa piété était très tendre. Il avait reçu à un degré rare le don des larmes. Souvent elles coulaient en abondance, et sans qu'il lui fût possible de les retenir, pendant la méditation, les visites au Saint Sacrement, et même durant la psalmodie de l'office.
Etait-ce de la sensiblerie? Qu'on en juge.
Par un contraste qui serait inexplicable, si l'on supposait que ces larmes fussent lefiet de la constitution organique, à cette sensibilité exquise pour les choses de la piété s'aUiait, chez ce rude jeune homme, une suprême indifi'érence i^our la souffrance physique. A l'entendre, la douleur n'était qu'un mot, un eflet de l'imagination, une abstraction de l'esprit.
S'il eût vécu au sein du paganisme, il eût appartenu à l'école des stoïciens : chrétien et religieux, il fut de ces âmes héroïques qui ■comptent les tourments pour rien, tant elles sont crucifiées au monde et à elles-mêmes.
(1) Vie de Frnnçois-Marie Camper, scolastiqiie minurr de la Congrrgation des Missionnaires Oblats de Marie Immaculée, in-12, Paris, 1859.
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Ne se plaignant jamais, il laissa la maladie faire dans son corps des ravages irréparables. Depuis plusieurs années, il avait des tumeurs à la jambe. KUe était littéralement couverte de plaies. Néanmoins, il suivait tous les exercices. Les supérieurs, malgré leur vigilance, ne s'aperçurent du mal que trop tard.
Après examen, le médecin fut elTrayé. Une opération lui parut indispensable.
On demanda au malade s'il consentait à s'y soumettre.
— Comme vous voudrez, répondit-il.
— l^lle sera douloureuse.
— La douleur n'est qu'un mot.
— N'importe ! On vous endormira.
— Ce n'est pas nécessaire.
— Vous le regretterez.
— Oh ! non !
Le chirurgien commença, hésitant. L'attitude du patient Tencouragea à continuer.
D'un œil impassible, le Fr. Ricard regardait le praticien lui taillader la jambe à grands coups de bistouri. Le calme ne l'abandonna pas un instant.
Cette intervention énergique eut un succès relatif. Pendant huit à dix mois, on crut à une guérison.
La racine du mal n'avait pas été complètement extirpée. L'infection prit seulement une direction différente. Elle se porta vers la poitrine qui, peu à peu, fut envahie. Cette fois, c'était sans remède. Le Fr. Ricard le savait ; mais il y avait dans son âme une telle énergie qu'elle conservait un empire absolu sur le corps.
Fidèle à son principe sur le mépris de la douleur, il n'en continua pas moins à suivre les exercices de la maison. On le vit, à la chapelle, en étude, en classe, en récréation avec ses confrères, jusqu'au jeudi, i3 mars, veille de sa mort. On ne pouvait s'empêcher, cependant, de constater qu'il était très alfaibli.
Pour se conformer à la règle, il demanda à aller en promenade, si ce n'est avec toute la communauté, du moins avec quel(|ues-uns de ses confrères.
On le lui refusa, sous un prétexte spécieux.
Le It'udemain. chose exlraordinaii-e, il ne parut ])as à la chapelle pour la prière du iriatin. Ou pens;i. avec rai>^(tii. fju'il avait besoin de repos.
Vers iieiil heures, le 1'. Muderaleiir se i-eudit d;iu-- sa cellule. Il le troii v:i ^ h:iliill:iiil
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— J'ai passé une très mauvaise nuit, dit le malade sous forme d'excuse.
— Je n'en suis pas étonné, répondit le P. Mouchette ; il suffit de vous regarder pour en être convaincu. Vous n'êtes vraiment pas bien, mon cher frère. Il ne faut pas vous faire illusion. Le bon Dieu vous appellera bientôt.
— Ah ! mon Père, répondit le malade en riant, vous êtes trop bon de vous effrayer pour si peu. Je suis un peu fatigué, c'est vrai ; mais, si voulez me permettre de me reposer une demi-heure, tout sera bientôt passé.
— Soit ! installez-vous dans ce fauteuil, près du feu. L'infirmier va bientôt monter. Quand vous serez mieux, puisque c'est aujourd'hui votre jour de direction, préparez-vous, et vous viendrez chez moi, dans l'après-midi.
— Très volontiers, mon bon Père !
A ce moment, l'infirmier entrait, et, d'une voix légèrement railleuse, il demanda :
— Eh bien ! frère Ricard, irez-vous en promenade, aujourd'hui?
— Certainement ! dans une demi-heure, si le R. P. Modérateur m'y autorise.
Dans son fauteuil, le Fr. Ricard ne tarda pas à s'assoupir. Le P. Mouchette le considéra quelque temps avec attention. Le sommeil lui semblant très paisible, il sortit, mais en recommandant à l'infirmier de ne pas s'éloigner.
Celui-ci poussa une table près du malade, s'assit et se mit à lire.
Il était tellement rapproché de lui qu'il le touchait du coude.
Une heure s'écoula. Rien d'anormal ne se produisant, il continua sa lecture.
A onze heures et demie, la cloche sonna l'office. Après avoir jeté un coup d'œil sur le malade qui dormait toujours, l'infirmier prit le -bréviaire, et, à ses côtés, récita sexte et none.
A la fin de la psalmodie, il leva les yeux. Très surpris, il constata que le malade ne respirait plus. Le Fr. Ricard avait rendu le dernier soupir, sans la moindre convulsion, et avec tant de tranquillité que l'infirmier, assis à côté de lui, ne s'en était même pas aperçu.
Ce récit, très exact dans ses moindres détails, montre quelle était la trempe d'esprit de ce jeune scolastique, quittant son lit, le sourire aux lèvres, le matin même de sa mort.
C'était un vendredi, le i4 mars, fête de Notre-Dame des Sept Douleurs, pour laquelle il professait une dévotion particulière, et dont il méditait si souvent les angoisses au pied du crucifix.
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— Pendant plus de deux ans que je l'ai dirigé, disait le P. Mouchelte, j'ai toujours admiré l'action de la grâce dans son àme... Tous le regardaient comuie un saint ! ...
^ 4 Physionomie de la communauté.
Dieu se plaisait à multiplier les âmes d'élite au scolasticat. Nous pourrions esquisser ici d'autres biographies de ces aspirants à la vie
Le P. .MuikImIIc. Mod.'i-.ilcur des 01»l;(ls.
parfaite et à l'apostcdal dans les conlrrrs lointaines, mais leur nom se l'rtrouvera sous noti-e plume, ([uand nou>- aurons à exposer* les omin res quils accomplirent, plus tard.
1 ous, avec ardfur se pn'p.iraicMl à leur suMime ministéi-e. .\ hi H<f;le commune ils ajoutaient de> morlilieations personnelles que h'ur dii-ccteur <'l;iit (ddigé de restreindre. Leur olu-issance n'admettait pas de limite^
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Cette vie austère, pénible à la nature, leur était douce, car l'amour diminue le poids de la croix, en augmentant le mérite. Ils apprenaient par une heureuse expérience combien sont divinement vraies ces paroles du Sauveur : Mon joug est suave et mon fardeau léger.
Les cœurs étaient contents. Les figures ouvertes et franches exprimaient la paix de la conscience et les espérances d'un avenir qu'on se promettait de consacrer sans réserve à la plus noble des causes : la gloire de Dieu et le salut des âmes les plus abandonnées.
Au sein de cette famille nombreuse, régnaient donc le bonheur et l'union la plus fraternelle.
Ayant visité Montolivet, l'évèque de Bayonne, accoutumé, comme ancien supérieur de séminaire, à juger de l'état réel d'une communauté, fut frappé de l'aspect du scolasticat. Son regard observateur ne s'arrêta pas, cependant, aux apparences, mais il scruta jusqu'aux profondeurs.
Satisfait de cet examen et charmé de ce qu'il voyait, le pontife ne put retenir un cri d'admiration :
— On lit sur tous les visages, dit-il, que l'esprit de Dieu habite vraiment ici.
Le Fr. Camper.