‹ Cent ans d'histoire intérieure, 1789-1895Chapitre 11 sur 29 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La Convention nationale.

21 septembre 1792 — 26 octobre 1795.

Quelques années plus tard, Sieyès, parlant au nom de ceux qui, durant la Terreur, ne brillèrent que par leur absence et leur lâcheté, traitait avec mépris les membres de la Convention nationale, « ces hommes, disait-il, sans génie, mais non sans audace, qui avaient puisé dans le nom seul de la liberté, qu'ils profanaient, une force incompréhensible, un pouvoir monstrueux qui n'eut jamais de modèle; ces hommes qui, non moins insensés que féroces, créaient les obstacles, détruisaient les moyens, s'irritaient ensuite des résistances, et punissaient la France de leur incapacité de gouverner ». Si fondé que soit dans certaines de ses parties ce jugement sévère, la Convention nationale n'en a pas moins été, malgré ses excès et ses violences, une grande assemblée, dont le souvenir raçççW^^ '^

CENT ANS d'histoire INTÉRIKURE, *^

3H CENT AXS d'histoire INTÉRIEURE

bien de» <;garcls, les temps héroïques de Tantiquité. Qu'elle ait usé de rigueurs effroyables et souvent inuiilen, en faisant mettre à mort des milliers de « suspectH », nobles, prêtres ou officiers, cela n'est point douteux; mais il n'en est pas moins vrai qu'elle a sauvé lu patrie menacée sur toutes ses frontières et la Révolution combattue par tous les rois de l'Europe. Qu'elle HO Hoil déchirée elle-même en envoyant à l'échafaud un fjfraiid nombre de ses propres membres, cela est trop c(îrlnin, mais les hommes de cette génération étaiiMil d'uiu^ force d'ftme peu commune lorsque, connue l)anlon, condamnés à leur tour après en avoir <M)ndamué iraulres, ils refusaient de fuir « parce iju'uu eiloyon n'oiu[)orte pas sa patrie à la semelle de m^H Houlitn*s ». Qu*ello ait enfin été absorbée principahMUOul par los soucis do la guerre extérieure et de la jjfuom^ civile» cola est incontestable; mais, en même leu\ps, dans los innombrables comités de la Gonven- Uoh ualionalot s'accomplissait un énorme travail législalil\ o{i loH coucoptions ulopiquos se mêlaient aux oonnidéralions pmtiquos, malièiv informe et chaotique PouImMiv» d'oti sorliivut copondanl par la suite de

}*^^i^iou\ piH^ft*'^^'**

La i\MUOiUi\m so i^^uùl lo 21 seplembre 1792. Le \\\\\\' \\\\^\\\\\ ollo iUVivl^ V^MiUvui iU> la royauté, ce \\\\\ MVtnit \)U0 i^ \Hxu^ô\'mlUvti ^ruu ôtal de fait anté- *^^W^\ |^mU^m\^ Ia^mUWI tH^U w^ prison el complète-

\\ \U^\^^\H(iU\ v^^t'iL Iv^piuUvt^ puUiv)ue. EUeproclania

aussi qu'il ne pouvait y avoir de Constitution que celle qui serait acceptée par le peuple : cela n'allait pas tarder à lancer la France dans la voie des plébiscites.

Déjà le parti des Girondins était dépassé : les circonstances extérieures devenant de plus en plus tragiques, les modérés du centre, la Plaine comme on •disait alors, laissaient chaque jour s'étendre l'influence et la domination du groupe le plus ardent et le plus audacieux, celui des Montagnards. Danton et Robespierre qui devaient quelques mois après devenir des ennemis mortels, étaient alors d'accord pour réclamer le procès de Louis XVI. Le 3 décembre en efl*et, la Convention cita le roi à sa barre sous l'accusation de conspiration contre la liberté publique et d'attentat contre la sûreté générale. Il fut déclaré coupable à l'unanimité, et condamné à mort par 387 voix contre 338 qui se prononcèrent pour une peine moindre. Le ^1 janvier 1793, Louis XVI fut livré au bourreau.

C'était non seulement l'inauguration du système des répressions sanglantes, celle de la Terreur, mais aussi, mais surtout un défi à l'Europe coalisée contre la France révolutionnaire, et déjà émue par cette déclaration de la Convention nationale qu'elle prêterait « secours et fraternité aux peuples qui voudront recouvrer leur liberté » (décret du 19 novembre 1792). L'exécution de Louis XVI semblait une menace pour tous les souverains régnants ; les velléités qu'on avait à Paris de propager les doctrines révolulioiviv^vc^^ ^xi^

delà des frontières françaises n'étaient point pour les rassurer ni les modérer. De toutes parts, les préparatifs et les négociafîons se poursuivaient pour réprimer cette propagande. La Convention préféra prendre les devants, plutôt qu'attendre l'initiative de ses ennemis : la France n'était encore en hostilités ouvertes qu'avec la Prusse et l'Autriche ; elle déclara la guerre successivement en février et mars, à l'Angleterre, à la Hollande et à l'Espagne, et vit aussitôt l'empire germanique tout entier se ranger dans le camp adverse.

La guerre étrangère n'était pas le seul danger auquel la Convention eût à parer : depuis plusieurs mois déjà, les provinces de l'Ouest, la basse Normandie, la Bretagne, l'Anjou et la Vendée, étaient agitées; la foi catholique, demeurée vivace dans ces pays, s'était sentie profondément atteinte par la Constitution civile du clergé ; la mort de Louis XVI exaspéra le loyalisme monarchique et lui donna son caractère moderne de mysticisme nuageux. Une insurrection terrible éclata sous la direction des nobles et des prêtres, insurrection à laquelle les levées en masse décrétées par la Convention pour assurer le recrutement des armées fournirent un aliment abondant, par le mécontentement qu'elles jetèrent dans des populations encore peu pénétrées du sentiment national.

Pour faire front contre tant d'ennemis du dehors et du dedans, il fallait une énergie peu commune. La

LA CONVENTIOxN NATIONALE 41

Convention ne se montra pas, sous ce rapport, audessous de sa tâche : ni Tannonce de la prise de Tabago et de Pondichéry par les Anglais, ni, ce qui était plus grave, la défaite de Dumouriez à Neerwinden, bientôt suivie de la trahison de ce général, qui passa à Tcnnemi, et de l'invasion de la frontière du Nord, n'abattirent son courage. Elle multiplia les mesures destinées à reconstituer et à augmenter Tarmée : par les levées en masse, combinées avec les réquisitions, elle mit sur pied et équipa 1 200 000 hommes en quelques semaines. Tandis qu'un comité de sûreté générale était chargé de rechercher les traîtres à Tintérieur pour les livrer ensuite au tribunal révolutionnaire, et faisait ainsi d'inutiles victimes, un comité de Salut public concentra toute l'autorité pour diriger la défense extérieure. La disette enfin, une disette épouvantable sévissant sur la France, la Convention compléta l'état de siège sous lequel était placé le territoire tout entier, par des dispositions draconiennes contre les accapareurs et la promulgation d'un tarif maximum au delà duquel il était interdit de vendre les denrées.

Ce régime de fer s'excusait par l'acuité du péril. Il se déshonora par ses abus : le soupçoif et la peur, la calomnie et la dénonciation étaient partout. Depuis le procès de Louis XVI, les Girondins étaient suspects de froideur aux yeux des Montagnards ; ils le furent de « fédéralisme », et par conséquent d^ Vv^wV^ \x^-

hison, quand ils témoignèrent quelque indulgence pour les résistances de Bordeaux ou de Lyon aux idées nouvelles ; ils commirent une imprudence fatale en demandant à la Convention la mise en jugement de l'affreux Marat qui, journaliste et député, réclamait tous les jours la mort des nobles et des prêtres restés en France. Marat fut jugé, en effet, mais acquitté par le tribunal révolutionnaire. La foule le ramena en triomphe à l'Assemblée qui, épouvantée par l'émeute, décréta le 2 juin l'accusation de trente-un députés du parti girondin.

Les Montagnards étaient, jusqu'à nouvel ordre, maîtres de la place. Les mauvaises nouvelles ne cessaient d'affluer de toutes'parts ; Caenet Marseille s'agitaient après Bordeaux et Lyon, les paysans des Cévennes s'insurgeaient après ceux de l'Ouest, Toulon était livré aux Anglais, Mayence capitulait, Condé et Valenciennes se voyaient occupées par les Autrichiens (juillet-août 1793). 'Le comité de Salut public travaillait cependant avec une activité fébrile : quelquesuns de ses membres se transportaient de leur personne aux armées, pendant que, de Paris, le grand Carnot dressait les plans de guerre et donnait les ordres généraux. Le comité de Sûreté générale ne sommeillait point non plus : armé de la terrible loi des suspects, il envoyait lui aussi des missions dans les départements pour diriger les incarcérations et les exécutions. Avant la fin de l'année, les insurgés de

rOuest étaient repoussés des grandes villes, Bordeaux et Lyon pacifiés, Toulon repris par Bonaparte, Jourdan nommé général en chef de l'armée du Nord ; mais la reine Marie-Antoinette, les Girondins, plusieurs généraux suspects ou de trahison ou seulement de faiblesse, et tant d'autres qu'il serait trop long d'énumérer, étaient montés sur l'échafaud.

Les Montagnards cependant commençaient à se diviser : tandis que Robespierre dominait le comité de Salut public, on l'accusait chez les partisans d'Hébert d'être trop indulgent, chez ceux de Danton de se montrer tyrannique. Robespierre fit front des deux côtés à la fois : à douze jours d'intervalle, les 24 mars et 5 avril 1794, il fit exécuter Hébert, puis Danton et leurs principaux amis, et durant les semaines qui suivirent, le régime de la Terreur parvint à son maximum d'intensité.

Un pareil système de gouvernement ne pouvait manquer de finir par ses propres excès. Inattaquable par la correction de ses mœurs, mais d'un esprit extraordinairement abstrait et d'un cœur implacable, Robespierre se croyait tout permis. S'appuyant à la fois et sur le club des Jacobins et sur la Commune de Paris, il s'estimait assez maître de la population de la capitale pour dominer indéfiniment la Convention nationale. Un jour vint cependant où celle-ci prit peur : à force de voir couper des têtes, la masse, généralement inerte, des députés ne se juge^\\\vè ^\v

sécurité suffisante. Quand Robespierre, dans diverses solennités, se donna pour le grand prêtre d'une religion nouvelle, le culte de l'Être suprême, on le tourna en ridicule; quand, pénétré de son omnipotence et de son impeccabilité, il commit la faute lourde d'accuser de trahison ceux-là mêmes qui, dans ce temps d'horreurs, vouaient toute leur activité à la défense nationale et au soin des finances publiques, Garnot et Cambon, la conscience populaire se souleva d'indignation. Le 9 thermidor (27 juillet 1794), il se trouva enfin une majorité dans l'Assemblée pour le décréter d'accusation, comme suspect de prétendre à la dictature. Il monta à son tour sur l'échafaud où l'avaient précédé, à côté de quelques criminels, tant de nobles victimes. La France fut ainsi délivrée du joug sanguinaire qu'elle subissait depuis plus d'un an.

Pour avoir toléré, ordonné ou subi les pires excès, la Convention nationale n'en avait pas moins trouvé le loisir de se livrer à l'étude, assez puérile alors, des grands problèmes constitutionnels. Durant la période troublée que nous venons de résumer, on ne fit pas moins de deux constitutions, qui toutes deux eurent ce sort commun de ne jamais avoir été appliquées, mais qui n'en sont pas moins l'une et l'autre curieuses au point de vue de l'histoire du mouvement des idées politiques.

La première fut rédigée sous l'inspiration des

Girondins, avant que les chefs de ce parti fussent conduits à la guillotine. Deux traits montreront dans quel état d'esprit se trouvaient ses auteurs : très imbus encore des idées humanitaires, ils n'hésitaient pas à supprimer la peine de mort, mais, fort pénétrés de ce qu'ils jugeaient être les nécessités du moment, ils stipulaient expressément une exception en matière politique; en second lieu, sous l'impression des entraves que l'esprit de parti ne cessait d'apporter à la défense nationale, ils émettaient naïvement par la bouche de l'illustre Condorcet, rapporteur du projet, cet aphorisme que « les constitutions fondées sur l'équilibre des pouvoirs supposent l'existence de deux partis, et que l'un des premiers besoins de la République était de n'en connaître aucun ». Aussi cherchaient-ils la solution des difficultés politiques dans l'institution d'une assemblée unique, issue du suffrage de tous les citoyens majeurs de vingt et un ans, sans condition de cens, et dans l'élection, par le môme corps électoral, d'un conseil exécutif composé de sept ministres et d'un secrétaire, et renouvelable par moitié tous les ans. Ils étaient convaincus que la fréquence des élections serait un obstacle suffisant au despotisme de l'assemblée unique; mais^ pour plus de sûreté encore, ils accordaient en outre au suffrage universel, qui faisait ainsi sa première apparition en France, le droit soit de voter directement sur les lois constitutionnelles, soit même de çuendve,

rinilialive d'obliger le corps législatif à reviser telle ou telle loi ordinaire.

L'exécution des Girondins empêcha l'entrée en vigueur de ces magnifiques conceptions gouvernementales. Mais avant même qu'elle sombrât ainsi avec ses auteurs, cette constitiition avait été dénoncée par les Jacobins comme antidémocratique, liberticide et fédéraliste : antidémocratique, parce qu'elle lie soumettait que certaines lois seulement au référendum populaire ; liberticide, parce que le conseil exécutif n'était pas suffisamment dépendant de l'Assemblée; fédéraliste enfin, parce que les députés étaient élus par départements, au lieu de représenter comme il conviendrait l'intégralité du territoire national. Aussi, à peine débarrassés de leurs adversaires, les Montagnards s'empressèrent-ils de rédiger sur d'autres bases une nouvelle constitution. Dans ce second monument de l'esprit constituant de l'époque, toutes les lois sans exception devaient être soumises à la ratification du peuple ou du moins l'assentiment de ce dernier était présumé si, dans les quarante jours de leur promulgation, un certain nombre d'électeurs n'avaient pas réclamé le scrutin populaire; le conseil exécutif était choisi sur une liste de candidats dressée par les électeurs, à raison d'un par département ; l'assemblée ellemême enfin n'était élue que pour un an. Ajoutez à cela que la constitution proclamait pour le peuple non pas seulement le droit, mais le devoir de s'insurger lorsque

le gouvernement violait la liberté et que, par un subtil paradoxe, le même Robespierre qui s'entendait si merveilleusement à expédier ses adversaires à la guillotine réclama pour les députés le privilège de n'être pas poursuivis pour leurs opinions : vous aurez une idée à peu près exacte de la valeur philosophique et pratique de cet instrument politique.

On s'en aperçut si bien d'ailleurs qu'à peine promulguée (juin 1793), la constitution jacobine vit son application ajournée. On n'avait pas le temps en effet de se livrer alors à des expériences de mécanique constitutionnelle ; il fallait courir au plus pressé, assurer l'intégrité du territoire, et, pour ce faire, concentrer tous les pouvoirs utiles entre quelques mains énergiques. Le comité de Salut public suffisait à lui seul à une telle mission.

Sous ce rapport au moins, la France eut des satisfactions capables de la consoler, au moins pour un temps, des outrages du régime terroriste. Les armées alliées, dont les chefs avaient des intérêts divergents, n'avaient pas profité comme elles l'auraient peut-être pu de leurs premiers succès, et le retard qu'elles mirent à marcher en avant donna aux corps de troupes de la République le loisir de s'organiser. Avec Carnot 'qui, de Paris, donnait les ordres de mouvement; avec des généraux improvisés, sousofficiers ou simples soldats de la veille; avec des troupes à qui l'élan patriotique permellail à^Ç; ^wç-

porter des privations inouïes, on eut bientôt fait de ressaisir les positions perdues et de reprendre Toffensive/ La victoire de Jourdan à Watignies sur les Autrichiens permit de débloquer Maubeuge menacé (15 octobre 1793); celle de Hoche et de Pichegru à Wissembourg (27 décembre) rejeta les alliés sur la rive droite du Rhin. Presque au même moment, les troupes envoyées en Vendée avec Westermann, Marceau et Kléber, ayant réussi à y réprimer l'insurrection, devenaient disponibles et venaient renforcer les armées des frontières. Au printemps de 1794 un vigoureux effort porta le champ de bataille hors du territoire français : la victoire de Fleurus (26 juin) rouvrit les Pays-Bas aux armées républicaines; celles de Saorgio (28 avril) et du Boulou (l'»" mai) rejetèrent les Piémontais au delà des Alpes et les Espagnols dans leur péninsule. A la fin de 1794, la Hollande était occupée et rAIIemagno du Nord menacée, TEspagne envahie ù la fois par la Catalogne et le Guipuzcoa.

r/ost dire que, si la Convention avait précipité Hobospiorro du pouvoir, elle n'avait sacrifié ni les honuuos vraiment utiles A la défense, ni l'organisation i\\n fournissait aux armées et les moyens matériels et ronthousinsmo nécessaires pour accomplir leur lourde tAcho. Kilo avait détendu à Tintérieur les ressorts du gouvornomont; elle sVtait même assuré plus d'indéponthinco A Tégard de la populace en s'ait ribuant les imuvoirs do m rivale, la Commune de Paris, en

fermant le trop célèbre club des Jacobins et en désarmant certaines sections de la garde nationale. Mais elle demeurait implacable à Tégard des généraux coupables ou suspects de n'être pas à hauteur de leur mission, et, si elle se méprit parfois sur les répressions auxquelles elle procéda, le sentiment qu'elle donnait à tous qu'il fallait vaincre sous peine de destitution était un admirable stimulant à leur énergie.

Le résultat fut tel que certaines puissances s'effrayèrent des progrès des armées françaises et cherchèrent à traiter. L'Espagne, qui savait pouvoir acheter la paix à bon compte, offrit de céder à la France la partie de l'île de Saint-Domingue qu'elle détenait; la Prusse, qui ne se souciait pas de voir l'esprit de propagande révolutionnaire pénétrer jusque chez elle, et qui venait d'ailleurs de s'assurer Varsovie dans le partage de la Pologne, était disposée à faire Tabandon de la rive gauche du Rhin. On s'entendit sur ces bases (traités de Bâle, o avril et 22 juillet 1795), et la France, désormais délivrée de deux de ses ennemis, voyant son nouveau gouvernement reconnu par deux <5ours de l'Europe, eut encore la joie d'apprendre que le général Hoche avait détruit à Quiberon (16 juillet) un corps d'émigrés que l'Angleterre avait tenté de débarquer dans les provinces occidentales pour y ranimer l'insurrection expirante. Aussi, malgré les revers éprouvés sur mer, malgré la perle des possessions insulaires françaises des AivUW^ç» ^V <\fc\^

Méditerranée, la Convention nationale avait-elle quelque raison de s'enorgueillir de ses succès, au moins sûr le continent, lorsque, le 26 octobre 1795, elle déclara sa mission terminée.

Son œuvre d'ailleurs ne s'était pas limitée à la préparation et à la direction de la guerre : tandis que dans ses séances plénières, elle s'occupait principalement ou de proscriptions ou de mesures militaires, ses comités accomplissaient un travail législatif dont l'immensité surprend quand on le considère à distance.

Non pas que ce travail ait,* dans sa majeure partie, donné de résultats pratiques immédiats : si la Convention réussit, au milieu du bruit des armes et des violences politiques, à jeter les bases du système d'enseignement public actuellement encore en vigueur et à doter la France de ses principaux établissements scientifiques *, elle dut se borner sur d'autres points

1. L'Institut de France, le Conservatoire des arts et métiers, le Conservatoire de musique, le Muséum d'histoire naturelle, l'Ecole normale supérieure, etc., datent de cette époque troublée; de môme l'institution des lycées où se donne l'enseignement secondaire et l'organisation de l'enseignement médical; quant à l'instruction primaire, on posa des principes sans pouvoir les appliquer; et c'est seulement en 1833 qu'elle fut réellement fondée. La Convention a encore établi le régime uniforme des poids et mesures fondé sur le système métrique. Elle prit même le soin de créer un calendrier de l'ère nouvelle, dont la première année commençait le 22 septembre 1792, avec la proclamation de la République, et dont les noms de mois étaient empruntés au caractère des saisons, au lieu de l'être à la mythologie (vendémiaire, brumaire, frimaire, nivôse, pluviôse, ven-

à accumuler des matériaux que ses successeurs utilisèrent. Elle fit notamment les travaux préparatoires c^'où sortirent, sous Napoléon I'% les codes célèbres qui procurèrent à tout le territoire Tunité de législation civile et pénale; et elle fonda pour l'avenir le crédit national par la création du Grand Livre de la dette publique.

La Convention ne se sépara d'ailleurs pas sans avoir fait, sous forme d'une constitution, une sorte de testament politique,- qui montre à la ^f ois combien les idées s'étaient modifiées en moins de six ans, mais combien l'on était loin encore d'apercevoir nettement les conditions de fonctionnement d'un gouvernement normal. La Constitution directoriale, ou de l'an III, qui régit le recrutement et les rapports des pouvoirs publics en France de novembre 1795 à novembre 1799 est en effet un singulier mélange de réaction pratique contre certains abus des dernières années et d'idéologie rebelle à d'autres leçons de l'expérience.

La prétention avouée des auteurs principaux de cette Constitution (Boissy d'Anglas, Thibaudeau, La Revellière, Daunou, etc.) est d'instituer « le gouvernement des meilleurs » ; à ce titre, ils rejettent toute intervention directe du peuple dans l'œuvre législative, et croient trouver dans l'institution d'un cens

tôse, germinal, floréal, prairial, messidor, thermidor, fructidor). Mais cette dernière innovation ne survécut pas à la réaction politique qui accompagna et suivit le premier Empire.

d'éligibilité une garantie suffisante contre Tintrusion d'éléments ignorants et instables au sein des assemblées électives. Ils se sont convaincus, à Tusage, des périls que présente Texistence d'une Chambre unique, ils reviennent insensiblement à des idées de pondération et d'équilibre : ils créent en conséquence un Conseil des Cinq-Cents, qui aura l'initiative des lois, et un conseil des Anciens composé de moitié moins de membres et qui aura le droit d'accepter ou de rejeter en bloc, mais sans les amender dans le détail, les projets élaborés par la première de ces assemblées. Ils se sont avisés de l'inconvénient qu'il y a à laisser le corps législatif délibérer sous la pression de l'émeute, ou s'immiscer trop directement dans la gestion des affaires administratives : aussi prennent-ils la triple précaution de décider que le nombre des personnes étrangères aux assemblées et assistant à leurs délibérations sera limité, que les troupes ne pourront pas stationner dans un rayon de six myriamètres autour du local des séances, que le corps législatif ne pourra pas instituer de comités permanents. Ils mettent un soin infini à préciser les garanties essentielles à l'exercice de la liberté individuelle, mais sont très soupçonneux à l'égard du droit de réunion et d'une sévérité extrême vis-à-vis des émigrés. Ils demeurent enfin, et c'est là le point le plus faible de leur œuvre, celui d'où devaient découler d'inévitables et insolubles conflits, attachés jusqu'à la superstition au principe de

la séparation des pouvoirs, ce qui les conduit à proclamer rincompatibilité absolue entre la qualité de membre des conseils législatifs et toute fonction executive, en même temps qu'à stipuler l'indépendance presque absolue des deux pouvoirs Tun à regard de l'autre.

Les deux conseils législatifs sont élus, au second degré, par les citoyens âgés de vingt-cinq ans et payant l'un des impôts directs ; ils sont renouvelables par tiers tous les ans ;*et lorsqu'un membre sortant a été une première fois réélu, il ne peut plus l'être une seconde fois qu'après deux années d'intervalle; pour faire partie du conseil des Cinq-Cents, il faut avoir trente ans accomplis; pour entrer dans celui des Anciens, quarante ans et être marié ou veuf. Le pouvoir exécutif est confié à un Directoire, composé de cinq membres, renouvelable par cinquième tous les ans, et le directeur sortant n'est rééligible qu'après un intervalle de cinq autres années. Les directeurs sont choisis^par le conseil des Anciens, sur une liste décuple de présentation dressée par le conseil des Cinq-Cents ; ils doivent, eux aiissi, être âgés de quarante ans. Mais, aussitôt élus, ils perdent pour ainsi dire tout contact avec le corps législatif : ils ne peuvent pas le dissoudre, ni être révoqués par lui; ils nomment les ministres, sans être obligés par aucune raison de droit ni de fait de les prendre parmi les personnages agréables à la majorité; ils sont les a^eui-s»

suprêmes d'exécution, mais on peut leur refuser les moyens de rien exécuter; et, comme le renouvellement du Directoire est infiniment plus lent que celui des Conseils, que celui-ci même, se faisant partiellement, n'assure pas toujours à l'opinion publique une représentation fidèle de son état actuel, on aboutit nécessairement à un enchevêtrement de difficultés telles, qu'il sera impossible d'en sortir autrement que par des coups de force.

Avant inême d'ailleurs que la Constitution de Tan III fût appliquée, un incident significatif montra au-devant de quelle nature de dangers l'on marchait et par quels procédés peu recommandables on serait acculé à y faire face. Malgré l'amélioration notable qui s'était produite depuis la chute de Robespierre au 9 thermidor, le souvenir de la Terreur était demeuré si vivace et les charges de toutes sortes occasionnées par la guerre paraissaient si pénibles, qu'un mouvement de réaction prononcé commençait à se produire. Les royalistes relevaient la tête; ils s'étaient assurés, à Paris même, du concours de certaines sections de la garde nationale et étaient parvenus à gagner à leur cause le général Pichegru. Ils coniptaient que la prochaine élection des membres des conseils leur donnerait la majorité, et qu'un rien suffirait ensuite pour amener une restauration monarchique. La Convention n'entendait point livrer son œuvre, le patrimoine révolutionnaire tout entier, et

le sort des propriétaires de biens nationaux aux hasards d'un scrutin : aussi décida-t-elle, par une mesure plus empirique assurément que légitime, que les électeurs seraient tenus de choisir les deux tiers des membres des nouveaux Conseils parmi les députés sortants de la Convention nationale, et qu'on procéderait avant l'élection du troisième tiers à la désignation du Directoire exécutif. , C'était d'une part s'assurer que l'esprit de la Convention se perpétuerait, durant un ah au moins, dans les Conseils, et, de l'autre, installer, pour trois ans au moins, une majorité de jacobins à la tête de l'exécutif.

Ainsi frustrés dans leurs espérances prochaines, les royalistes crurent possible de brusquer l'exécution de leurs complots : le 13 vendémiaire (5 octobre 1795), ils firent marcher 40 000 émeutiers sur la Convention. Le jeune général Bonaparte, requis pour la défense de celle-ci, réussit assez aisément à réprimer l'insurrection naissante. Mais déjà éclatait à tous les yeux cette vérité navrante que l'ère des violences n'était point close, que l'élément militaire aurait plus d'une fois à se mêler du' règlement des différends politiques et qu'enfin, par le jeu combiné des divers rouages de la nouvelle constitution, aggravé même par les mesures transitoires adoptées par la Convention, le Directoire et les Conseils allaient bientôt entrer en lutte ouverte.

Page 1