CHAPITRE III
Le Dîpectoîpc.
27 octobre 1795 — 10 novembre 1799.
En dehors même des complications que la politique intérieure réservait à un avenir prochain *, la situation générale était loin d'être brillante lorsque les pouvoirs issus de la Constitution de Tan III procédèrent à leur installation. L'émission excessive des assignats pour pourvoir aux besoins du Trésor avait gravement atteint le crédit public ; les lois sur les accapareurs et sur les prix des denrées avaient ruiné le commerce et l'industrie; d'autre part, la paix signée avec la Prusse et l'Espagne n'ayant limité que partiellement le théâtre des hostilités, la prolongation de la guerre
1. Il est à remarquer qu'étant donnée l'organisation administrative du temps, le Directoire ne commandait dans les départements qu'à des fonctionnaires élus par leurs concitoyens et qui par conséquent échappaient le plus souvent à son awlo'CYV.^.-
devait fatalement conduire les armées françaises à aller chercher à l'étranger les vivres et l'argent qui commençaient à faire défaut sur le territoire national. L'esprit de conquête naissait donc de notre misère même, en même temps qu'il apparaissait comme le seul moyen de contraindre à traiter celles des puissances coalisées qui restaient en ligne.
Trois généraux déjà illustres commandaient les principales armées : Moreau, sur le Rhin; Jourdan, au nord; Hoche, à l'ouest. L'un des premiers actes du Directoire fut d'en découvrir un quatrième pour diriger l'armée des Alpes, dont on avait déploré l'inaction relative en ces derniers mois; pour ce poste, on ne crut pouvoir mieux faire que de choisir le héros du 13 vendémiaire, le général Bonaparte, qui s'était déjà signalé, comme capitaine d'artillerie, au siège de Toulon.
Carnot, qui, devenu membre du Directoire exécutif, était resté le grand organisateur des plans de campagne, se proposait d'utiliser l'année 1796 à donner l'assaut à la maison d'Autriche, et de détruire, s'il était possible, par l'invasion de la Cisleilhanie, le principal foyer continental de la coalition. A cet effet, tandis que Hoche resterait sur la côte bretonne pour y résister, le cas échéant, à une attaque venue de la mer, Jourdan, Moreau et Bonaparte devaient faire converger leur marche vers les États héréditaires de l'empereur, le premier par la vallée du Mein, le
second par celle du Neckar, le troisième par l'Italie septentrionale.
En Allemagne, le mouvement prescrit s'exécuta avec lenteur d'abord, puis aussi dans des conditions médiocres, Jourdan et Moreau, qui disposaient à eux deux de 120000 hommes, étant trop éloignés Tun de l'autre pour écraser les Autrichiens. Ils avancèrent assez loin cependant et les victoires de Rastadt, d'Ettlingen, de Neresheim (juillet et août 1796) inquiétèrent la cour de Vienne. Mais leur adversaire, l'archiduc Charles, ne perdant point courage, commença par battre Jourdan à Wurtzbourg (3 septembre) et réussit à le rejeter derrière la Lahn, puis se tournant vers Moreau il le contraignit à se retirer pas à pas jusqu'en Alsace.
En Italie par contre, Bonaparte, électrisant ses troupes par la perspective de trouver dans la péninsule le bien-être dont elles étaient depuis si longtemps privées, remportait une série de victoires foudroyantes. A Montenotte (11 avril) il coupe ses adversaires, bat les Piémontais à Millesimo (13 avril), les Autrichiens à Dego (15 avril). Il poursuit les premiers sur la route de Turin, il les bat encore à Mondovi (22 avril), il leur impose l'armistice de Cherasco (28), bientôt transformé en traité de paix (3 juin) et qui procure à la France, avec la possession de Nice et de la Savoie, le droit d'occuper les forteresses de Goni, Tortone et Alexandrie. Mais, pendant même qu'on négocie cette
paix, Bonaparte se retourne vers les Autrichiens qui, commandés par Beaulieu, se retirent sur Milan : il les met en déroute à Plaisance, à Lodi, à Borghetto (9, 11 et 30 mai), les force à se réfugier dans le Tyrol, s'empare de Vérone et assiège Mantoue, en ayant soin de prélever partout des contributions de guerre qui lui permettent et d'alimenter ses soldats et d'envoyer de l'argent au Directoire exécutif ou à ses collègues commandant les armées d'Allemagne.
L'Autriche cependant s'émeut : elle remplace Beaulieu par Wurmser et lui donne des renforts. Wurmser cofiimet la faute de diviser son armée pour la faire descendre par les deux rives du lac de Garde vers la plaine italienne : abandonnant Mantoue, et se campant sur le Mincio, Bonaparte bat alternativement les deux fractions de l'armée autrichienne à Lonato et à Castiglione (3 et 5 août) ; il s'avance alors à Roveredo et à Trente, prend Wurmser à revers dans la vallée de la Brenta, le défait à Bassano et à Saint- George (8 et 15 septembre), l'enferme dans Mantoue, dont le siège recommence, et où il apprend bientôt qu'une expédition qu'il a envoyée de Livourne a repris la Corse aux Anglais (octobre).
Une troisième armée autrichienne, commandée par Alvinzi, est envoyée à la rescousse : avec une fertilité incomparable de ressources, obtenant de ses hommes enthousiasmés des efforts surhumains, Bonaparte fait front de toutes parts. A Arcole (15 no-
vembre), à Vérone (13 janvier 1797), à Rivoli, à Saint- George encore et à la Favorite (14, 15, 16 janvier) il fait si bien que les Autrichiens sont refoulés et que Wurinser, toujours bloqué dans Mantoue, est obligé de rendre la place (2 février).
Bonaparte avait quelques jours de répit devant lui : il en profita pour donner un commencement d'organisation aux provinces qu'il occupait. Le duc de Modène et le pape Pie VI Tayant trahi à l'approche d'Alvinzi, il déposséda le premier de son trône et constitua avec ses États la République cispadane, à laquelle il unit la Romagne et les légations de Ferrare et de Bologne enlevées au pape par la paix de Tolentino (19 février), et à côté de laquelle il ne tarda pas à fonder, toujours dans la même pensée de répression et de domination, la République de Venise et celle de Ligurie.
L'archiduc Charles, délivré de Moreau et de Jourdan, arrivait cependant avec une quatrième armée autrichienne. Bonaparte lui dépêche ses lieutenants Joubert et Masséna, qui atteignent l'un le Brenner, par le Tyrol, l'autre le col dé Tarw^is; lui-même se dirige sur Klagenfurt, force la gorge de Newmarck et entre le 7 avril à Léoben. Les armées françaises d'Allemagne se remettent en marche au mômemoment; Hoche, qui a succédé à Jourdan, passe le Rhin et en quatre jours livre cinq combats et gagne trois batailles, à Neuw^ied (17 avril), Ukerath el Mkfôw^
kirchen, pendant que Moreau refoule les Autrichiens dans les Montagnes-Noires. Ces succès, connus à Vienne, sont ignorés de Bonaparte, qui croit sage de signer prématurément les préliminaires de Léoben (18 avril) et arrête ainsi la marche victorieuse des armées françaises.
Telle fut cette épopée prodigieuse qui mit TAutriche hors de combat, et qui inquiéta assez l'Angleterre pour la conduire à nouer avec la France les négociations malheureusement infructueuses de Lille. Elle frappa d'autant plus les imaginations populaires qu'elle coïncidait, à Tintérieur, avec des crises morales et matérielles extrêmement douloureuses.
A ses débuts, le Directoire avait encore eu quelques succès : Hoche avait réussi à comprimer en Vendée un nouvel essai d'insurrection royaliste secondé par l'Angleterre et avait fait fusiller les chefs du mouvement, Charette et Stofflet (février-mars 1796) ; à Paris, un essai d'agitation communiste dirigé par Babeuf aboutit également à l'exécution de ce dernier (mai 1 796) . Mais, d'une manière générale, l'action de l'autorité et de la police était insuffisante sur tout le territoire : mal armé par la Constitution à l'égard des pouvoirs locaux, le Directoire ne réussissait pas à empêcher des bandes de brigands de dévaster les régions du Midi et de l'Ouest. La prolongation de la guerre achevait de ruiner le Trésor public et le commerce, malgré
les quelques millions de francs que Bonaparte envoyait périodiquement d'Italie. De plus, la France commençait à se lasser de l'effort énorme que les circonstances exigeaient d'elle : le besoin de jouir, l'agiotage, la dépravation se répandaient partout, voire même dans les régions gouvernementales, où tel haut personnage était déjà réputé pour la dissolution et la vénalité de ses mœurs.
Cette situation était favorable aux prétentions des royalistes. Le fils de Louis XVI, le jeune dauphin que ses partisans appelaient Louis XVII, bien qu'il n'eût jamais effectivement régné, était mort en 1795 à la prison du Temple. Le frère du défunt roi, le comte de Provence, plus tard Louis XVIII, cherchait à l'étranger, où il s'était réfugié dès le début de la Révolution, à renouer les fils d'une vaste conspiration monarchiste. Des émigrés rentraient en nombre, menaçant déjà par leur seule présence les bealipossidentes de biens nationaux. Une association royaliste dont l'action rayonnait sur tout le pays s'était constituée à Paris sous le nom de Société de Clichy. Au renouvellement partiel du Corps législatif qui eut lieu en l'an V, assez de royalistes furent élus pour placer un des leurs, le général Pichegru, à la présidence du conseil des Cinq-Cents et un autre, Barthélémy, dans le Directoire exécutif. Les collègues de ce dernier s'effrayèrent de l'intensité du courant réactionnaire î ils appelèrent une véritable armée dans Pat\S)^ '^iOM^X^
conduite du général Augereau; les Conseils furent cernés; la minorité jacobine, siégeant en permanence, annula les dernières élections; 53 députés, parmi lesquels Pichegru, Boissy d'Anglas, Portalis, etc., furent déportés, les uns à Cayenne, les autres à Oléron; deux membres du Directoire subirent le même sort : Barthélémy, complice avéré des royalistes, et Carnot, qui était seulement coupable d'avoir déconseillé le recours à la violence contre ces derniers. Ce fut le coup d'État du 18 fructidor (4 septembre 1797), dirigé par l'exécutif contre le législatif, ou plus exactement encore par les survivants de la Convention nationale contre les nouveaux venus de la réaction. Moins de deux ans après son application, la Constitution était donc déchirée.
Avec Carnot disparaissait l'organisateur principal et le grand inspirateur des guerres révolutionnaires. Le malheur voulut que presque au môme moment, une mort prématurée, presque subite, emportât, au siège même de son commandement du Rhin, le seul officier dont le renom militaire eût pu rivaliser avec celui de Bonaparte et aider, à un moment donné, à contenir les ambitions de ce dernier, le général Hoche. Il semblait qu'à l'heure môme où, par son coup d'État, le Directoire rentrait dans les voies révolutionnaires, la France fût privée des deux hommes qui avaient le plus contribué, jusque-là, à sa force extérieure. L'événement était d'autant plus malencon-
treux que le Directoire, pour justifier les résolutions qu'il avait prises à Tintérieur et pour consolider son autorité, était fatalement conduit à chercher dans la guerre extérieure une diversion aux préoccupations de l'opinion publique et un prétexte pour perpétuer les pratiques gouvernementales de la Convention nationale. A partir de cette date en effet, la guerre étrangère, purement défensive jusqu'en 1795, offensive dès 1796, mais dans la mesure seulement où l'offensive était nécessaire pour réduire l'opposition de la maison d'Autriche, la guerre étrangère devient un instrument de règne et de conquêtes, un moyen d'alimenter le Trésor français par les indemnités prélevées sur les pays envahis ; elle ne devait plus guère cesser de l'être jusqu'en 1814.
C'est pourquoi en effet le Directoire rompit les négociations qui se poursuivaient à Lille avec l'Angleterre ; c'est dans cet esprit encore qu'il ei^t voulu voir échouer celles que menait Bonaparte en Italie pour tranisformer en traité de paix les préliminaires de Léoben. Mais Bonaparte, chez qui l'ambition du pouvoir suprôme commençait à se développer, sentait que sa gloire s'accroîtrait aux yeux des masses par la conclusion d'une paix brillante, succédant à ses victoires. D'ailleurs, la paix avec l'Autriche lui permettait d'employer son activité militaire sur un autre théâtre, contre le seul ennemi de la France qui restât encore debout, rAng^letevt^,
Aussi, malgré Tordre du Directoire, qui ne voulait pas livrer Venise à rAutriche, Bonaparte signa-t-il le traité de Campo-Forraio (17 octobre 1797) : la cour de Vienne cédait à la France la Belgique, lui reconnaissait la possession de la rive gauche du Rhin et des îles Ioniennes; elle consacrait lexistence de la République cisalpine, mais elle recevait en compensation Venise, l'Istrie, le Frioul et la Dalmatie.
Bonaparte étant devenu disponible, le Directoire, dont le premier besoin était désormais de faire la guerre, songea à remployer contre TAngleterre. Des préparatifs avaient été faits pour une expédition sur les Iles Britanniques. Bonaparte s'avisa aisément que les préparatifs étaient insuffisants et l'entreprise folle. Mais il forma aussitôt un projet plus fou encore : celui d'aller en Egypte , au risque de brouiller la France avec son alliée séculaire , la Turquie, non pas seulement, comme on pourrait le croire, dans la pensée de planter le drapeau tricolore dans la vallée du Nil, mais avec Tespérance qu'il irait plus loin, jusqu'aux Indes, frapper le lion britannique, donnant ainsi le premier témoignage sensible de cette imagination désordonnée, de ces conceptions exorbitantes qui devaient le conduire en fin de compte, et la France avec lui, à Baylen, à Moscou, à Waterloo.
Le Directoire se laissa cependant convaincre par le prestigieux général, se disant qu'après tout il était peut-être prudent d'éloigner de France un homme
aussi extraordinaire. Le corps expéditionnaire quitta Toulon le 10 mai 1798, et le succès couronna d'abord cette équipée du brillant vainqueur de TAutriche : Malte fut pris en passant le 12 juin, Alexandrie occupée le 1" juillet, le Caire le 21, et, en même temps qu'il dispersait les corps de Mamelucks qui s'efforçaient d'arrêter sa marche, Bonaparte installait dans le pays, avec une administration respectueuse des mœurs locales, des savants chargés d'en étudier l'histoire et d'en ébaucher la science.
Mais la fortune cessa bientôt de sourire à Bonaparte : le 1*^' août, la flotte qui l'avait amené et qui était sous les ordres de l'amiral Brueys, fut surprise et détruite dans la rade d'Aboukir par Famiral Nelson. Ainsi privé de ses moyens de communication et de domination dans la Méditerranée, Bonaparte chercha à se donner de l'air en terre ferme : d'une part il porta ses avant-postes vers le sud jusqu'aux cataractes de Syène; de l'autre il remonta vers la Syrie, pénétra à Gaza et à Jaffa, battit les Turcs à Mont-Thabor (16 avril 1799), mais échoua, faute de munitions et de grosse artillerie, au siège de Saint -Jean d'Acre (20 mai). Forcé de ramener en Egypte ses troupes épuisées par la fatigue et par la peste, il remporta encore une victoire à Aboukir sur un corps de débarquement ottoman (24 juillet). Puis, ne pouvant plus rien faire, faute d'hommes et de ressources matérielles, n'aimant point l'inaction, et aççrenaxvt
d'ailleurs que les choses allaient mal en Europe, il laissa à Kléber le commandement des débris de son armée, et s'embarqua seul sur une frégate qui l'amena le 8 octobre sur la côte française.
La situation était grave en effet. Gouvernement faible dans les circonstances critiques, le Directoire passait alternativement de la violence à la pusillanimité. Tantôt, pour alléger le Trésor obéré, il faisait une opération qui, sous le nom pompeux de « consolidation du tiers », n'était en réalité qu'une banqueroute, en ce sens qu'il payait en monnaie de papier déprécié les deux tiers de la dette publique, pour ne conserver que la rente du surplus au Grand Livre; tantôt, pour se débarrasser d'une opposition •chaque jour croissante, il annulait d'autorité des élections régulières (22 floréal-11 mai 1798). Un jour, il décrétait un emprunt forcé sur les riches; plus tard, le service militaire obligatoire pour tous les Français de vingt à vingt-cinq ans. Il mécontentait le dehors aussi bien que le dedans : ses entreprises contre le pouvoir temporel du pape, les exactions de ses représentants en Hollande, à Gênes et à Milan, •ses allures cassantes et ses mœurs dépravées, inquiétaient les souverains et mécontentaient les populations qui, après avoir accueilli les idées révolutionnaires comme un drapeau libérateur, commençaient à trouver le nouveau joug plus insupporta:ble que celui de leurs anciens maîtres. Peu à peu, les excès de la
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propagande et de la domination amenaient ainsi l'opinion publique européenne, d'abord sympathique à la France nouvelle, à se révolter contre tant d'outrecuidance et à soutenir les souverains légitimes dans leur désir de se venger de leurs premiers désastres. En mars 1799, sur les instigations de Pitt, une seconde coalition se noua contre la France, plus redoutable que la première par son nombre, puisqu'elle réunissait jusqu'à la Russie et à la Turquie, plus dangereuse aussi parce que l'effort des armées alliées commençait à être soutenu par le sentiment populaire et rencontrait en face de lui une France moins enthousiaste et moins virile que celle de 1792. Quelques succès des Français dans le royaume de Naples inaugurèrent la campagne, mais, obligé de faire front de cinq côtés à la fois, le Directoire ne tarda pas à succomber.
A la frontière allemande, Jourdan avait d'abord franchi le Rhin, puis, battu à Stockach par l'archiduc Charles (22 mars 1799), il dut bientôt revenir en Alsace. En Italie, Schérer, défait à Magnano(o avril), se retira jusque derrière l'Adda; Moreau, qui le remplaça presque aussitôt dans son commandement, fut à son tour vaincu à Cassano (28 avril) et recula jusqu'à Turin et Gênes; Macdonald, isolé dans le Napolitain, se hûta vers le Nord, mais perdit la bataille de la Trebbia contre Souvaroff (17-19 juin). Joubert, appelé à remplacer Moreau et Macdonald ^ trouva W.
défaite et la mort à Novi (15 août). L'Italie tout entière était perdue pour la France, et le territoire même de la République menacé d'une nouvelle invasion.
Sur deux points le sort fut plus favorable aux armes françaises : dans les Pays-Bas, à Bergen, le général Brune repoussa un débarquement d'Anglais et de Russes (19 septembre); en Suisse, Masséna détermina les Russes à se retirer de la coalition après leur avoir infligé la sanglante défaite de Zurich (23-26 septembre). Mais ces succès, qui arrêtaient l'invasion menaçante, ne restaurèrent pas le crédit du Directoire : on l'accusait, non sans quelque raison, d'avoir compromis, par son impéritie, la magnifique situation qu'avait faite à la France le traité de Campo- Formio; les Conseils, insurgés à leur tour contre lui, forcèrent trois des directeurs en exercice à donner leur démission (30 prairial, 18 juin 1799). Du coup, l'autorité de Texécutif était aussi ruinée que celle du législatif l'avait été par les journées du 18 fructidor et du 22 floréal. Il ne subsistait déjà plus rien des pouvoirs que la Constitution de l'an III avait institués : partout un désir intense de voir l'ordre succéder à l'anarchie et les conquêtes sociales de la Révolution misés à l'abri d'une tentative de réaction monarchiste.
Bonaparte rentra à Paris au moment même où cet état d'esprit parvenait à son degré maximum d'acuité.
Il y étaii à peine installé que tout le monde le sollicitait de mettre un terme à un état de choses aussi lamentable et aussi périlleux pour la sécurité nationale : Sieyès, qui, bien que récemment élu directeur, ne pardonnait point aux auteurs de la Constitution de Tan III d'avoir négligé ses conseils pour l'organisation de la France nouvelle; les jacobins, qui, peu soucieux de la liberté politique, préféraient un sabre révolutionnaire au retour de l'ancienne dynastie : les modérés, qui, craignant les effets d'une restauration sur la situation des acquéreurs de biens nationaux et la conservation des diverses réformes civiles déjà accomplies, se résignaient à sacrifier momentanément leurs idées libérales pour sauver du moins leur programme égalitaire; les royalistes eux-mêmes, qui s'*imaginaient naïvement que Bonaparte était d'assez petite taille pour jouer le rôle d'un Monk et aller offrir incontinent la couronne à Louis XVIII. Bref, tous poussaient Bonaparte à conspirer contre la Constitution. Il s'y résigna facilement, mais il agit de manière à n'être le prisonnier d'aucun des partis qui l'incitaient à l'action. Lorsque, au coup d'État du 18 brumaire (9 novembre 1799), ses grenadiers envahirent et dispersèrent le conseil des Cinq-Cents, il avait pour complices plusieurs membres du Directoire -et la majorité du conseil des Anciens. Il consentait bien, au moins pour la forme, à ne porter que le titre de consul, conjointement avec deux autres person-
nages, mais c'était en réalité son pouvoir à lui seul qui s'implantait en France, pouvoir absolu s'il en fut jamais, et qui, après une étonnante période de prospérité et de gloire, laissa la France en définitive énervée et mutilée.