‹ Cent ans d'histoire intérieure, 1789-1895Chapitre 13 sur 29 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Le Consulat.

10 novembre 1799 — 17 mai 1804.

Dès le 25 juillet 1795, pendant qu'on discutait à la Convention nationale la Constitution de Tan III, Sieyès, le plus achevé des métaphysiciens constitutionnels que rhistoire ait jamais connus, avait développé un contre-projet où se trouvent en germe tous les principes sur lesquels fut fondé l'établissement napoléonien. Il faut quelque effort pour suivre le célèbre théoricien dans le dédale de ses abstractions : elles valent cependant d'être notées, et à cause de la date où elles furent formulées, et à raison du parti qu'un régime dictatorial sut en tirer plus tard.

L'unité des pouvoirs, disait alors Sieyès, conduit au despotisme, leur division à l'anarchie. Force est donc de les accorder : on peut le faire soit en recherchant l'équilibre, ce qui met en état de guerre perpé-

luelle Texéculif et la représentation populaire; soit en organisant Funité, en constituant la représentation nationale juge entre le gouvernement et Topposition. Le gouvernement direct du peuple est une absurdité : le peuple doit, s'il veut accroître sa liberté, se faire représenter dans le plus de matières possible, mais à condition de ne pas accumuler des délégations diverses sur les mêmes personnes. Or le peuple peut exercer sa volonté dans quatre ordres d'idées différents, pour lesquels il lui faudra quatre représentations distinctes, quatre organes séparés : dans Tordre constitutionnel, où un corps spécial sera préposé à la garde de la charte fondamentale; dans Tordre réformateur, où un Tribunat recueillera les vœux de Topinion pour les porter au législateur; dans Tordre exécutif, où un Conseil d'État sera chargé de nommer les ministres et de faire des projets de loi; dans Tordre législatif enfin, où une assemblée, qui n'aura point d'initiative, prononcera après avoir entendu contradictoirement les délégués des deux corps précédents.

Tel était le merveilleux raisonnement que Sieyès soumit en 1795 à la Conversion nationale. Il faut dire, à Thonneur de celle-ci, qu'elle rejeta à la presque unanimité son contre-projet. Sieyès ne se tint pas pour battu cependant ; il passa tout le temps que dura la Directoire à perfectionner son système et quand Bonaparte, élevé sur le pavois par le coup d'État du

18 brumaire, eut besoin d'un instrument constitutionnel, Sieyès lui en offrit un de sa fabrication.

Il avait été fort impressionné, au cours des dernières années, par les nombreuses fluctuations d'opinion que les divers systèmes électoraux appliqués depuis 1789 avaient accusées dans le pays. Or, prétendant donner la stabilité aux institutions nouvelles, ce fertile inventeur découvrit une recette toute fraîche : « La conflance, décréta-t-il doctement, doit venir d'en bas et l'autorité d'en haut ». Et, pour que cette maxime pénétrât dans les faits, il imagina tout aussitôt une combinaison qui, au lieu de donner l'élection des corps politiques aux électeurs, faisait seulement choisir par ceux-ci une liste d'éligibles parmi lesquels le gouvernement choisirait lui-même les membres des diverses assemblées. Encore avait-il soin, en vue d'assurer la permanence de l'esprit révolutionnaire, de décider que toutes les personnes qui avaient occupé une fonction publique depuis 1789 seraient portées sur ces listes, et que celles-ci ne pourraient pas être revisées avant qu'un délai de dix ans se fût écoulé. On ne pouvait évidemment mieux faire pour empêcher les brusques ressauts de l'opinion et pour réserver désormais l'exercice du pouvoir, sous ses formes variées, à ceux qui avaient mené la Révolution ou qui en avaient profité.

Le choix des membres du Tribunat et du Corps législatif, auxquels Sieyès donnait en 179^ l^ \ek^\svfe

mission que dans son projet de 1795, était confié à un « collège des conservateurs », composé de cent membres à vie pourvus de riches dotations, et dont les premiers membres seraient nommés d'accord par Sieyès et Bonaparte, pour se recruter ensuite par voie de cooptation. Ce collège, qui devait constituer la plus étroite des oligarchies, avait encore une autre mission : il devait désigner un « Grand-Électeur » exclusivement chargé de nommer un consul pour les affaires extérieures, un autre pour les affaires intérieures, chacun des deux consuls ayant à sa nomination un Conseil d'État et des ministres propres. Les fonctionnaires nationaux choisissaient à leur tour les fonctionnaires départementaux, et ceux-ci les fonc^ tionnaires communaux, mais toujours sur les fameuses listes d'éligibilité.

En réalité, cette conception étrange ne reposait sur aucun principe déterminé : le principe démocratique y était dénaturé, puisque l'exercice des droits des électeurs était réduit à une simple formalité ; le principe monarchique ne s'affirmait pas encore, puisque le « Grand-Électeur », l'homme qui ne vivait que pour créer des consuls, « le porc à l'engrais », comme le qualifia Bonaparte, pouvait être absorbé et remplacé par le collège des conservateurs lorsque sa manière d'agir venait à déplaire. Bonaparte trouva le système infiniment trop compliqué pour son goût, trop gênant pour ses prétentions; il lui emprunta tout ce qui

pouvait servir ses vues, mais en ayant grand soin d'en faire disparaître les quelques obstacles qui pouvaient s'opposer à sa toute-puissance.

Bonaparte d'ailleurs avait aussi ses formules. Seulement, au lieu d'être inspirées par des spéculations purement abstraites, elles répondaient à des réalités parfaitement concrètes. C'est ainsi que dans une lettre écrite dès 1797 à son futur ministre des affaires étrangères, Talleyrand, il avait proclamé ce principe qu'un peuple non souverain peut avoir besoin de garanties contre le pouvoir, mais que cela est inutile et contradictoire quand il est sou verain et que tout émane de lui. En d'autres termes, il estimait parfaitement légitime pour une nation de prendre des sécurités contre une dynastie héréditaire; mais, lorsqu'un chef d'État est issu du vœu populaire, il jugeait oiseux de limiter son omnipotence. Et comme il entendait être ce chef d'État, il tenait la Constitution pour une pure formalité.

C'est dans ce sens qu'il modifia le projet de Sieyès. Il ne voulait point pour lui-même des fonctions fastueuses, mais inefficaces, de Grand-Électeur; il entendait moins encore les confier à un tiers; il les supprima donc. Il se décerna le titre de premier consul, avec dix années de mandat, et accepta bien d'être assisté de deux autres consuls, Cambacérès et Lebrun, mais en ne leur donnant jamais que voix consultative. De Sieyès, il fit le président du « collège des conservai.-

leurs », désormais baptisé Sénat, en s'arrangeant de manière à introduire des hommes sûrs et dévoués dans cette assemblée et en Tobligeant à se recruter ensuite sur une liste triple de candidats dressée respectivement par le Corps législatif, le Tribunat et le gouvernement. Il gardait en effet le Tribunat, mais il lui refusait le droit de prendre Tinitiative d'aucun projet de loi, et lui laissait seulement la faculté d'émey,re des vœux platoniques. Il gardait encore le Corps législatif, mais en lui interdisant toute discussion et en le condamnant à voter silencieusement les projets de lois après avoir entendu les observations des délégués du Conseil d'État et de ceux du Tribunat. Puis, comme le système pourtant si ingénieux des listes d'éligibles était encore trop restrictif à sa guise, il décida que les premières nominations de députés et de fonctionnaires seraient faites sans aucunes listes, que celles-ci seraient dressées pour la première fois par les électeurs un an après l'entrée en vigueur du nouveau régime, et qu'elles ne seraient ensuite revisées que tous les trois ans. Bien entendu, il n'était plus question de permanence des assemblées : on leur consentait tout juste une session obligatoire de quatre mois tous les ans. Point de temps perdu non plus à énumérer les droits des citoyens, à peine une courte mention de l'inviolabilité du domicile, de la liberté individuelle et du droit de pétition; en revanche, cette déclaration menaçante qu'en cas de

LE CONSULAT 7f

révolte ou de trouble, cette prétendue Constitution pouvait même être suspendue.

La Constitution de Tan VIII — c'est le nom de ce monument, qui fut soumis à la ratification populaire — n'en avait pas moins une étiquette somptueuse. « Elle est fondée, disait son préambule, sur les vrais principes du gouvernement représentatif, sur les droits sacrés de la propriété, de l'égalité, de la liberté... Citoyens, la Révolution est fixée aux principes qui Tout commencée : elle est finie. » Finie, en effet, pour un temps au moins, mais non point précisément par la consolidation des principes de 1789. Sans doute, la propriété sous sa nouvelle forme et l'égalité résultant de la destruction des ordres privilégiés demeuraient intactes : c'était même la mission principale de Bonaparte de les protéger contre un retour offensif de la réaction. Mais pour la liberté, elle n'était plus qu'un vain mot : on en était arrivé à prendre le contrepied des idées initiales de la Révolution ; alore que, moins de dix ans auparavant, on avait mis Télection à la base de tout, y compris la magistrature et les administrations locales, on la supprimait désormais de partout, pour lui substituer en toutes matières le choix par le pouvoir exécutif, voire même dans la formation des assemblées de contrôle. Tout était combiné, dans ce régime, pour laisser libre carrière à la volonté impérieuse d'un maître unique. « Le Sénat, le Corps législatif, le Tribunat, écrivait ^^>\ ^^\^^

Thibaudeau, tout cela n'était pour Bonaparte que des instruments qui devaient rendre fidèlement ses sons, des presses destinées à reproduire exactement les pensées qu'il leur transmettait, à leur donner le type légal et à les mettre en circulation. » Le Sénat se montra ser>'ile dès le début, en approuvant des déportations de citoyens par voie administrative et en se prêtant à toutes sortes de modifications restrictives de la Constitution par voie de sénatus-consultes ; le Tribunat, ayant eu quelques velléités d'indépendance, fut brisé; le Corps législatif, malgré son mutisme, subit des remaniements arbitraires destinés à l'assouplir ; l'habitude s'introduisit même de faire certaines lois sans passer par son intermédiaire, sous forme de règlements élaborés par le Conseil d'État, et c'est au sein de ce dernier corps, qui était son conseil de prédilection, que Bonaparte, reprenant en termes plus incisifs encore sa pensée de 1797, émit un jour cet aphorisme : « Le gouvernement actuel est le représentant du peuple souverain ; il ne peut y avoir d'opposition contre le souverain ». Le dernier terme de cette évolution devait fatalement être la suppression de toutes les formalités instituées par la Constitution même : Bonaparte y arriva.

Une organisation administrative nouvelle était le corollaire nécessaire de ce régime politique. Quand elle avait brisé le cadre des anciennes provinces et créé les départements, la Révolution avait enlevé

presque toute autorité au pouvoir central, en confiant Fadministration locale à des fonctionnaires élus par les administrés. Bonaparte changea tout cela, et eut soin de se faire représenter dans les moindres circonscriptions par des fonctionnaires de son choix, obéissant à son impulsion suprême (loi du 28 pluviôse an VIII) : dans le département, il plaça le préfet, dans Tarrondissement le sous-préfet, dans la commune le maire; en face de chacun de ces agents du pouvoir central, des conseils — conseil général, conseil d'arrondissement, conseil municipal, — mais des conseils composés, comme les soi-disant assemblées politiques elles-mêmes, au gré du pouvoir exécutif, n'ayant jamais de pouvoir de décision propre, aptes seulement à émettre des vœux dont on tenait en haut lieu le compte que Ton voulait. L'arrondissement devint le centre de la vie administrative et judiciaire locale : on y plaça un receveur particulier des finances, un tribunal civil, les chefs secondaires de la plupart des services techniques; au chef-lieu du département prirent place les chefs supérieurs de ces services, un tribunal criminel rattaché à Tune des vingt-sept cours d'appel qui se divisaient le territoire, et qui relevaient elles-mêmes d'une seule et unique cour de cassation siégeant à Paris. Bref, on était revenu à la centralisation du temps de Louis XIV; Je réseau des agents du pouvoir central était même plus resserré, l'autonomie locale plus élowttte q^^xsl

XVIII® siècle. Chose curieuse : les constitutions politiques se sont souvent modifiées depuis lors; des idées nouvelles se sont fait jour, qui jurent avec les traditions autoritaires de cette époque; l'organisation administrative de Tan VIII n'a cependant pas été sensiblement altérée depuis lors.

Avec un instrument d'action aussi puissant dans la main, Bonaparte ne tarda pas à rétablir partout Tordre matériel, si profondément troublé depuis quelques années. Avec Tordre matériel, la vie économique reprit son essor : les finances réorganisées, la Banque de France créée, rendirent quelque élasticité au Trésor, malgré la prolongation de la guerre extérieure; les travaux publics repris , Tagriculture stimulée par la récente division des biens nationaux, l'industrie obligée à s'ingénier pour remplacer dans la consommation les produits que la guerre empêchait d'importer, le commerce renaissant, un bien-être, depuis longtemps inconnu, commença à se répandre dans le pays émerveillé. Le Conseil d'État travaillait activement à la préparation des Codes qui devaient donner à la France l'unité, si longtemps désirée, de législation. Le premier consul se préoccupait de récompenser les services éminents, militaires ou civils, par l'institution de la décoration de la Légion d'honneur, qui était un acheminement à la création d'une nouvelle noblesse. Il s'attachait à forger suivant son idéal les générations futures en constituant l'Université de

France : elle réunissait, sous une administration unique, tous les établissements publics d'instruction, recevait une organisation à la fois monacale et militaire, et les pensionnats libres étaient forcés d'y conduire leurs élèves pour y recevoir l'instruction officielle. Bref, l'inépuisable activité de Bonaparte se portait tour à tour sur les objets les plus variés; il préparait l'avenir aussi attentivement qu'il gérait les intérêts du présent, et si, dans toutes ses œuvres, se révélait son tempérament essentiellement autoritaire, on ne peut méconnaître qu'il frappa d'une ineffaçable empreinte le pays dont il disposait désormais au gré de sa fantaisie souveraine.

Dans cette entreprise de reconstruction nationale Bonaparte apportait à certains égards une très grande largeur d'idées. S'il réprimait avec vigueur une tentative d'insurrection royaliste en Vendée (janvier 1800), s'il supprimait un grand nombre de journaux et tenait les survivants sous une étroite surveillance, son premier soin avait été de rouvrir l'accès de la patrie aux proscrits de la période directoriale, de rendre la liberté aux prêtres non assermentés qui étaient encore tenus en prison, voire même de fermer la liste des émigrés et de déclarer les anciens nobles admissibles aux emplois publics, tout en laissant aux acquéreurs de biens nationaux la paisible possession de leurs propriétés. « Il n'y a plus ni jacobins, ni modérés, ni royalistes, mais partoul à^^» Yî^xl^à^ ^^

avait-il proclamé en prenant possession du pouvoir, et ces paroles de conciliation, prononcées après les proscriptions périodiques des années précédentes, avaient amené une réelle détente dans l'état des esprits.

Bonaparte acheva la pacification générale du pays par un véritable coup de maître. Au régime de persécution contre TÉglise catholique qu'avait inauguré la Constitution civile du clergé, s'était substitué, sous la Constitution de l'an III, le régime de la liberté complète des cultes : la république n'en salariait plus aucun et ne fournissait plus de locaux pour leur exercice (loi du 3 ventôse an III, 21 février 1795). Mais cette liberté était restée plus théorique que réelle : les fidèles n'avaient pas su contracter du jour au lendemain l'habitude de subvenir par leurs propres ressources aux frais du culte; les prêtres, souvent suspects au point de vue politique, étaient gênés dans l'accomplissement de leurs fonctions, et, dans un grand nombre de communes, le culte était en réalité suspendu. Bonaparte résolut de le rétablir partout : par le Concordat du 15 juillet 1801, conclu avec le pape Pie VII, le gouvernement reprit à sa charge le traitement des ministres du culte et des évêques, ce qui lui concilia aussitôt les sympathies des catholiques *. La

1. Des mesures analogues furent prises peu à peu à Tégard des protestants et des israélites. La France posséda depuis lors trois clergés salariés par l'État.

joie de voir restaurer la paix religieuse fut telle qu'on ne s'aperçut guère sur le moment de certaines tendances du Concordat et de diverses prescriptions réglementaires qui en accompagnèrent la promulgation : le gouvernement s'attribuait la nomination des archevêques et évoques, sous réserve de l'institution canonique du pape, et toute une série de règles de surveillance était édictée, qui étaient destinées à faire du clergé, comme de l'Université, un instrument de règne et de domination dans la main du despote.

Tout cela ne se fit pas sans heurter certains préjugés et certaines résistances au sein même des corps, si disciplinés et si impuissants pourtant, institués par la Constitution de l'an VIII. Bonaparte en triompha avec la plus complète désinvolture : il commença par décider, dès 1802, que les premiers renouvellements partiels du Corps législatif et du Tribunat, au lieu de se faire par voie de tirage au sort, s'accompliraient par la désignation individuelle des membres sortants, ce qui était un moyen très pratique d'évacuer ses adversaires, Daunou, Benjamin Constant, Chénier, etc. Mais cela ne lui suffisait pas encore. Par le sénatus-consulte du 16 thermidor an X (2 août 1802), Bonaparte s'attribua le consulat à vie, avec le droit de se choisir un successeur ; il réduisit le nombre des membres du Tribunat, décida que l'époque des sessions du Corps législatif cesserait d'être fixe, et que les traités diplomatiques ne seraient plus sovi\xv\.^ ^ ^^

ratification ; il retira à ces deux assemblées le droit de présenter des candidats au Sénat pour se le réserver à lui seul; il remania le système des listes d'éli^bles aux fonctions publiques de manière à donner au gouvernement une action décisive sur leur composition. Ce sénatus-consulte ne fut pas soumis à la ratification populaire. « Le vœu des citoyens sur les lois politiques auxquelles ils obéissent, disait la doctrine nouvelle formulée dans le rapport au Sénat, s'exprime par la prospérité générale. La garantie dçs droits de la nation place absolument la pratique du dogme de la souveraineté du peuple dans le Sénat qui est le lien de la nation : voilà la seule doctrine sociale pour nous. » Sur un seul point cependant, on jugea nécessaire de recourir à un plébiscite : Bonaparte fut proclamé consul à vie par trois millions et demi de suffrages sur quatre millions et demi d'électeurs.

Comment refuser en effet à ce prodigieux dominateur tout ce qu'il demandait, y compris l'abdication intégrale de la nation et la cessation de toute vie politique? En même temps qu'il rétablissait l'ordre intérieur, il ramenait la victoire sous les plis du drapeau français. Il avait en arrivant au pouvoir fait des offres de paix à l'Allemagne et à l'Angleterre; ces deux puissances, la seconde surtout, qui croyaient la France à bout de ressources, les rejetèrent hautainement. Un nouvel effort militaire était devenu nécessaire. Il fut couronné de succès.

Moreau commandait en Allemagne, Masséna en Italie. Ce dernier, avec une poignée d'hommes épuisés, s'enferma dans Gènes et réussit à y retenir pendant près de deux mois les 120000 Autrichiens de Mêlas. Moreau, s'avançant vers Schaffhouse, battit ceux de Kray à Stockach, Engen et Maesskirch (3-5 mai 1800) et les força à s'abriter derrière les fortifications d'Ulm. Bonaparte, à la tête d'une armée improvisée, passa le mont Saint-Bernard le 15 mai, au prix de difficultés sans nombre, se jetant ainsi entre Mêlas et l'Autriche. Surpris par cette manœuvre hardie, Mêlas tenta de rompre la ligne française : repoussé par l'avant-garde de Bonaparte à Montebello (9 juin), battu encore à Plaisance, il subit l'écrasante défaite de Marengo (14 juin), où par deux fois cependant il pensa tenir la victoire, et ne fut vaincu en définitive que par l'arrivée inopinée de Desaix sur le champ de bataille. De son côté, Moreau ne restait pas inactif : vainqueur à Hochstedt, il avança jusqu'à Munich. Pour achever son œuvre et hâter la conclusion de la paix, Bonaparte résolut, contrairement aux habitudes du temps, de faire une campagne d'hiver. En Italie, Brune marcha vers l'Adige, Macdonald tourna les Autrichiens par le Tyrol, Murât s'empara des États pontificaux. En Allemagne, Moreau, abondamment pourvu d'hommes et d'approvisionnements, infligea aux Autrichiens la sanglante défaite de Hohenlinden (3 décembre), qui lui permit de s'installer à LintL çA. k

Sleyer, c'est-à-dire presque aux portes de Vienne. L'Autriche se décida à signer la paix : le traité de Lunéville (9 février 1801) rétablit les choses à peu près au même point où les avait placées celui de Campo- Formio, c'est-à-dire que l'Italie tout entière retombait sous la domination, sinon dans la possession de la France, avec cette aggravation que la Toscane était érigée en royaume d'Étrurie au profit du prince espagnol de Parme et que des garnisons françaises s'installaient à Otrante, Tarente et Brindes.

L'Angleterre seule, appuyée sur le Portugal, restait en armes. Le renom de Bonaparte s'établissait si complètement en Europe, que les rois commençaient à rechercher son alliance : déjà la Russie, la Prusse, la Suède et le Danemark avaient conclu la ligue des Neutres (16 décembre 1800) pour protéger leur commerce contre les entreprises de la concurrence britannique. Mais la flotte anglaise était si notablement supérieure en forces, qu'il suffît de la bataille navale de Copenhague (21 mars 1801), livrée par Nelson contre les Danois, pour dissoudre la ligue et refroidir le zèle des puissances du Nord. La mort du tsar Paul P', suivie de l'avènement du mystique Alexandre, laissa de nouveau la France isolée en face de la Grande-Bretagne.

La France n'était point en état de soutenir utilement une guerre maritime. Elle était trop absorbée sur le continent pour pouvoir seulement secourir

Malte bloquée par les Anglais. En Egypte, Kléber, abandonné à lui-même, avait signé avec Tamiral Sidney Smith, la convention d'EI Arich, par laquelle des navires britanniques devaient rapatrier les troupes françaises. William Pitt désavoua lamiral. Kléber, désespéré, avait encore trouvé le moyen de battre les Turcs à Héliopolis (20 mars 1800) et de reprendre le Caire insurgé. Mais, assassiné le 14 juin, il avait laissé le commandement à un officier médiocre, le général Menou, qui, vaincu à Aboukir (21 mars 1801) et à Canope (9 avril), dut capituler et évacuer TÉgypte. Malgré ces succès, la Grande-Bretagne jugea qu'il était temps de traiter avec la France. Bonaparte commençait à porter ses soins sur la reconstitution de la flotte française ; il rassemblait au camp de Boulogne les éléments d'un corps de débarquement destiné à envahir les Iles Britanniques, et le combat naval d'Algésiras avait montré que, même en matière de guerre maritime, on allait avoir à compter avec la renaissance navale française. Par la paix d'Amiens (i5 mars 1802), la Grande-Bretagne consacra à son tour, non pas seulement les acquisitions territoriales de la France sur le continent, mais encore l'existence de toutes ces républiques qui, depuis les Pays-Bas jusqu'en Italie, en passant par la Suisse, lui formaient comme une ceinture de clients; elle restitua les colonies françaises dont elle s'était emparée, abandonna Malte et le Cap à leurs anciens possesseurs et

ne garda de toutes ses conquêtes que la Trinité et Ceylan.

Ainsi se trouvait restaurée, en moins de deux ans d'efforts, une situation que Bonaparte avait trouvée singulièrement compromise à son retour d'Egypte, et de plus, la paix générale, à laquelle tout le monde en France et en Europe aspirait vainement depuis si longtemps, la paix générale était établie. Comment s'étonner ensuite que le peuple français ait payé tant de bienfaits d'un abandon complet de lui-même au profit de son libérateur? Le consulat à vie fut, pour Bonaparte, la récompense normale de cette période d'apaisement moral, de réorganisation intérieure et de pacification. Il eût fallu plus de perspicacité que les foules ne sont capables d'en avoir pour discerner à celte heure de gloire et de bien-être les vices fondamentaux du nouveau système et les germes d'inéluctable destruction qu'il renfermait en lui-même.

Sans parler encore des faiblesses du régime intérieur de la France, ou plus exactement de l'impossibilité où tout autre que Bonaparte, dans la force de l'âge, serait de faire fonctionner une aussi énorme machine gouvernementale, le système extérieur sur lequel était désormais fondée la puissance française, joint à rintempérance innée du premier consul, condamnait à une existence éphémère l'équilibre établi par les paix de Lunéville et d'Amiens. Les républiques italiennes étaient trop misérables pour pouvoir se

LE CONSULAT 9i

suffire à elles-mêmes, la Suisse trop divisée pour demeurer paisible, FAUemagne trop impuissante pour accomplir d'elle-même les quelques transformations indispensables, Bonaparte enfin trop impérieux et trop soupçonneux pour souffrir que rien se fît autour de la France sans que sa main de fer s'y appesantît. Il annexa le Piémont et Tîle d'Elbe pour en faire des départements français (11 septembre 1802); il accepta de choisir lui-même, à Gênes, le doge de la république ligurienne; il devint (janvier 1803) le président de la république cisalpine; puis encore, en février de la même année, le médiateur de la Confédération helvétique et l'inspirateur d'une constitution plus centralisée que ne pouvait la supporter cet État; il s'entremit en Allemagne pour activer la sécularisation des principautés ecclésiastiques, en vue d'indemniser les souverains laïques des pertes territoriales que la France leur avait fait subir dans la vallée du Rhin. Bref, il apparut, presque au lendemain de la paix, que, sous des noms et des formes variés, c'était la France ellemême qui agissait et gouvernait en dehors de ses frontières . Cette politique ne pouvait manquer d'inquiéter les puissances voisines du continent et lorsque, par une tentative, d'ailleurs infructueuse, pour réprimer l'insurrection des noirs de Saint- Domingue, Bonaparte sembla songer sérieusement à reconstituer pour la France un empire colonial, l'Angleterre s'émut à son tour.

Elle s'émut à tel point qu'elle refusa d'évacuer Malte, malgré les clauses expresses du traité d'Amiens, et qu'elle fît saisir tous les navires de commerce qui naviguaient sous pavillon français ou hollandais (13 mai 1803). Bonaparte riposta par l'invasion du Hanovre, possession héréditaire du roi George III, et par l'interdiction des ports français aux marchandises anglaises. Ce n'était pas encore la guerre ouverte et régulière, mais on en était bien près. Bonaparte reprenait ses préparatifs au camp de Boulogne; l'Angleterre cherchait des alliés sur le continent. Une faute énorme, pour ne pas dire un crime, de Bonaparte servit de prétexte à une nouvelle coalition contre la France. Une conspiration, où étaient impliqués avec Georges Cadoudal et quelques autres royalistes, Pichegru, Moreau, etc., et qui avait pour but d'assassiner Bonaparte, fut déjouée par la police. Pichegru se suicida, Moreau s'exila aux États-Unis, d'autres furent condamnés et exécutés. Mais Bonaparte ne s'arrêta pas là dans la répression : ayant trouvé la main des royalistes dans le complot, il envoya quelques hommes sur le territoire du grand-duché de Bade arrêter le duc d'Enghien, héritier des Condés, et le fît fusiller à Vincennes (21 mars 1804) après un procès plus que sommaire. Cette violation du droit des gens amena l'Allemagne à lier partie avec les ennemis de la France, en même temps que Bonaparte chercha dans le titre d'empereur une protection contre

les menaces dont sa vie était Tobjet. L'empire, et la reprise de la guerre : telles furent les conséquences immédiates de la conspiration de Cadoudal. L'un et Tautre étaient dans la logique des choses et du caractère de rhomme qui gouvernait la France; Tun et l'autre ne devaient prendre fin qu'à Waterloo.

Page 1