‹ Cent ans d'histoire intérieure, 1789-1895Chapitre 15 sur 29 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

La seconde Restauration.

24 juin 1815 — 29 juillet 1830.

Dès le 7 juillet 1815, avant même d'être rentré à Paris, Louis XVIII avait formé un ministère qui, dans sa pensée, devait donner à la France révolutionnaire une preuve assez éclatante de sa bonne volonté pour contribuer efficacement à Tapaisement si désirable des esprits : à côté de Talleyrand et de Fouché, il y fit entrer Pasquier et le maréchal Gouvion Saint-Cyr, qui tous, à des degrés et par des moyens divers, s'étaient illustrés sous la Révolution et sous l'Empire. Le 13, une ordonnance royale modifia la législation électorale de l'Acte additionnel : le nombre des députés était presque doublé et porté à 402 ; l'âge de l'électorat abaissé de trente à vingt et un ans, celui de l'éligibilité de quarante à vingt-cinq ans; le collège électoral d'arrondissement se composait des seuls électeurs payant 300 francs de cens et présentait un nombre de

candidats double de celui des députés qu'il y avait à élire ; le collège de département, composé des électeurs les plus imposés, élisait les députés pour moitié au moins sur cette liste, mais toujours parmi les citoyens payant 1000 francs de cens; comme le nombre des électeurs était ainsi extrêmement restreint, les préfets acquirent la faculté d'adjoindre dix personnes de leur choix à chacun des collèges de département ou d'arrondissement. Cette législation n'avait d'ailleurs qu'un caractère provisoire : un article de l'ordonnance annonçait qu'elle serait soumise pour revision au prochain Parlement, ainsi que les dispositions de la Charte concernant l'initiative des lois, le mode de renouvellement de la Chambre, etc.

Un pareil régime était fort loin de donner une base vraiment nationale au nouveau gouvernement : ce n'était pas même la classe moyenne, mais seulement la classe trèé riche qui était appelée à l'exercice du pouvoir. Louis XVIII avait pensé par là intéresser à la conservation de son trône ceux-là mêmes dont la fortune s'était créée ou développée depuis la Révolution. Une tarda pas à s'apercevoir qu'il ne trouverait point chez eux l'appui désirable : beaucoup de ces parvenus, qui craignaient une réaction, se préoccupaient moins d'en empêcher la venue que de se faire les serviteurs intempérants de la cour, de manière à se mettre à l'abri des vicissitudes du sort. De même qu'à l'avènement de l'Empire, un grand nombre de jacobins

avaient peuplé les antichambres de Napoléon; de même, après la seconde Restauration, la plupart des acquéreurs de biens nationaux crurent opportun de faire grand étalage d'un loyalisme d'autant plus exagéré qu'il était plus récent, sans s'apercevoir qu'ils allaient gêner l'action pacificatrice du roi par l'excès même de leur zèle. Et comme TOrdonnance du 13 juillet avait commis l'imprudence de dissoudre la Chambre impériale, nécessitant ainsi des élections générales, la porte était toute grande ouverte aux fureurs de ces néophytes.

Le gouvernement avait d'ailleurs donné lui-même le signal des exécutions : en invitant à reprendre leurs postes tous les fonctionnaires déplacés ou révoqués durant les Cent-Jours; en déclarant démissionnaires les pairs qui avaient adhéré à l'Acte additionnel ; en traduisant devant les conseils de guerre ou devant la Haute Cour de justice, les officiers généraux qui avaient suivi Napoléon, comme Ney, Labédoyère et autres, que l'on fusilla avant la fin de l'année; en instituant enfin des cours prévôtales pour rechercher et frapper les suspects, la Restauration inaugura ce qu'on a appelé la Terreur blanche, par opposition à la Terreur rouge de 1793. Naturellement, personne ne voulut rester en retard sur le gouvernement : en province, dans le Midi surtout, des assassinats et des massacres déshonorèrent cette période, et la délation recommença à régner en souveraine.

Les élections générales du 14 août, faites dans cette atmosphère viciée, donnèrent des résultats absolument contraires à ceux qu'en espérait le gouvernement: les libéraux ou se retirèrent de la lutte, ou furent noyés dans le courant réactionnaire qui emportait la France ; on eut une Chambre presque exclusivement composée d'ultras haïssant la Révolution et tout ce qui en évoquait le souvenir, se déclarant presque ennemis de la Charte elle-même, ne rêvant que vengeance, répression et lois d'exception, une Chambre enfin plus royaliste que le roi.

Avant même que les nouveaux députés se fussent réunis, et sous la pression de son propre entourage, où le comte d'Artois servait la cause des ultras avec une incroyable légèreté, Louis XVIII se résigna à se séparer de sçs ministres du 7 juillet, qui du moins, sous l'habile direction de Talleyrand, avaient réussi à signer à Paris, le 2 octobre, les préliminaires de la paix définitive avec les puissances étrangères. Sans se départir cependant de son programme, il appela dans le cabinet des hommes moins suspects par leurs origines aux royalistes intransigeants, le duc de Richelieu, ancien émigré, grand ami du tsar, Decazes, Barbé-Marbois, etc., par l'intermédiaire desquels il pensait faire accepter plus aisément ses idées à la Chambre des députés, en s'appuyant au besoin sur la Chambre des pairs où l'on trouvait plus de raison et de modération.

Ce cabinet, formé le 24 septembre 1815, dut tout d'abord céder au courant : une loi sur les cris séditieux (9 novembre) mit à la discrétion de la justice les moindres propos des citoyens ; deux autres, datées du 29 octobre et du 20 décembre,. livrèrent à l'arbitraire administratif les personnes suspectes de mauvais sentiments à Tégard de la Restauration; une dernière (12 janvier 1816), ironiquement appelée loi d'amnistie, édicta le bannissement perpétuel contre les membres de la Convention nationale qui avaient voté la mort de Louis XVI, et exila les princes de la famille Bonaparte. C'étaient autant de violations des promesses du roi et des dispositions de la Charte, mais on était contraint de sacrifier quelque chose aux tendances parlementaires, sous peine de précipiter le conflit. Le conflit n'en éclata pas moins :. non contente d'avoir mis toutes sortes d'entraves au vote du budget dont les charges intérieures et extérieures du pays avaient rendu l'établissement fort difficile, la Chambre émit la prétention de restituer au clergé les actes de l'état civil, et de rendre à l'Église ceux de ses biens qui n'avaient pas encore été vendus, avec une rente annuelle de 41 millions dont le clergé disposerait à sa guise, en représentation du revenu des biens déjà aliénés. Elle ne réussit à faire passer dans la loi que la suppression du divorce (8 mai) et la faculté pour les congrégations religieuses de fournir des instituteurs aux écoles publiques (29 février). Mais on ne

pouvait se méprendre sur ses intentions : résolue à détruire morceau par morceau l'œuvre entière de la Révolution, elle se sentait assez assurée d'être suivie dans ses emportements par l'opinion publique surchauffée, pour proposer une extension considérable du droit de suffrage en abaissant à 50 francs le cens électoral.

Louis XVIII prit peur devant une telle audace : sentant que son gouvernement glissait rapidement vers le précipice, il accueillit les conseils de Decazes et, par l'Ordonnance du 5 septembre 1816, il prononça la dissolution de la Chambre, ramena à 259 le nombre des députés, et éleva à quarante ans Tâge de l'éligibilité. Cette ordonnance était d'une légalité douteuse, puisqu'il appartenait au Parlement de fixer la législation électorale. La gravité exceptionnelle des circonstances l'expliquait cependant : elle fut accueillie par des outrages du côté de l'extrême droite; en revanche, l'extrême gauche * comprit qu'il s'agissait du salut des idées qui lui étaient chères, elle s'abstint de présenter des candidats propres, fit le jeu de ceux qui étaient agréables au ministère. Aux élections générales du 4 octobre, les ultras furent mis en minorité : le

1. Les partis en France ne changent pas de sièges dans les Chambres lorsque le gouvernement se modifie : les réactions naires et les conservateurs prennent toujours place à la droite du président de l'assemblée, les avancés à gauche; de là ces expressions de droite et de gauche qui sont devenues d'un usage courant pour désigner, d'une manière permanente, les uns ou les autres.

cabinet obtint une majorité de libéraux dynastiquesi, qui, sous la direction des ministres Decazes et Laîné, avec des hommes comme Jordan, Courvoisier, Royer- Collard, de Serre, de Broglie, etc., allaient essayer d'implanter en France le régime parlementaire.

A cette époque a été inauguré ce que Ton a justement appelé le gouvernement du centre. A part de très rares et très fugitifs moments, le régime parlementaire n'a jamais fonctionné en France à la manière anglaise, c'est-à-dire par Talternance au pouvoir de deux grands partis coordonnés et disciplinés ; il y a toujours eu dans les Chambres françaises deux ^ailes extrêmes, profondément divisées sur les principes, s'unissant parfois dans des votes d'opposition, mais incapables de fournir une majorité à un gouvernement, soit isolément, soit par une entente que leur antagonisme rendait impossible ; entre les deux, une masse flottante, plus ou moins nombreuse suivant les époques, inclinant tantôt d'un côté, tantôt de l'autre selon que l'élément libéral y dominait sur les conservateurs ou réciproquement, n'assurant jamais ou presque jamais une grande stabilité ministérielle, mais procurant en somme au pays, malgré les violences des fractions extrêmes, une politique assez modérée et assez libérale, et lui évitant les trop brusques secousses. Ce régime a été, dans des conditions quelque peu différentes d'une forme de gouvernement à l'autre, celui qui a prévalu en définitive jusqu'au temps

actuel, mais il n'a jamais eu de période plus brillante qu'à l'époque même où il fut fondé, de 1816 à 1820, à raison tant de la valeur des hommes qui l'instituèrent que de l'importance des questions qui s'agitaient alors.

L'œuvre de ce gouvernement se résume dans cinq grandes entreprises qu'il sut mener à bien : la reconstruction des finances de la France, et, comme conséquence, la libération anticipée du territoire par les troupes étrangères ; l'abrogation des lois d'exception votées par les réactionnaires en 1815; la loi électorale du 5 février 1817 qui réduisit l'influence des grands propriétaires en supprimant le suffrage à deux degrés^ et en faisant voter tous les électeurs à 300 francs dans un collège électoral unique pour tout le département ; la loi du 10 mars 1818 qui fonda, pour de longues années, le recrutement de l'armée française sur le principe de la conscription par voie de tirage au sort, dans les limites du contingent annuel fixé par la loi et avec la faculté pour les conscrits de se procurer un remplaçant à prix d'argent; la loi, ou plutôt les trois lois des 17 mai, 26 mai et 9 juin 1819 sur la presse, qui dispensèrent les journaux de se pourvoir d'une autorisation administrative, mais les astreignirent au dépôt d'un cautionnement pour garantir l'exécution des condamnations que le jury pourrait être amené à prononcer contre eux.

Cette œuvre ne s'accomplit pas sans difficulté :

chaque année, le renouvellement partiel d'un cinquième des députés forçait le gouvernement à refaire sa majorité, et à s'infuser à lui-même tantôt un peu plus, tantôt un peu moins de libéralisme, suivant les fluctuations de l'opinion publique et la composition de la Chambre; à gauche, on lui reprochait trop d'atermoiements, une confiance insuffisante dans les bienfaits de la liberté, un excès de rigueur à l'égard des bannis de 1815, voire même une condescendance coupable à l'égard des envahissements du clergé catholique; à droite, on ne pardonnait pas l'ordonnance, ou, comme on disait volontiers, le coup d'État du 5 septembre 1816, et, comme on était alors dans l'opposition, on reprochait à la loi électorale de n'être pas assez large, à la loi sur la presse d'être trop restrictive.

Une première fois, en décembre 1818, il fallut modifier le ministère : le duc de Richelieu se retira, laissant à son collègue Decazes le soin de former, avec le général Dessolles, un cabinet disposé à pencher vers la gauche; puis celle-ci ayant gagné de nombreux sièges aux élections de 1819 et plusieurs géaéraux de l'Empire, tels que Foy, Lamarque, Sébastiani, d'anciens conventionnels même comme Grégoire étant rentrés en scène, le centre commença à s'eflrayer et à évoluer vers la droite; il s'aff'ola tout à fait en apprenant qu'un prince delà famille royale, le duc de Berry, était assassiné (nuit du 13 au 14 février 1820). Le

duc de Richelieu rentra aux affaires (21 février 1820) et se priva du concours de Decazes. Résolu maintenant à gouverner avec la droite contre la gauche, il défît de ses propres mains l'œuvre libérale des dernières années : de nouvelles mesures administratives furent prises contre les suspects, Tautorisation et la censure préalables rétablies à Tégard des journaux; le corps électoral fut remanié par la loi du 29 juin 1820, qui écarta un grand nombre d'industriels et de commerçants du droit de vote, en exigeant que le cens électoral fût formé au moins pour moitié de la taxe foncière, et qui décida que les électeurs les plus imposés de chaque département voteraient à la fois au collège d'arrondissement, avec les électeurs à 300 francs, pour élire 172 députés, et au collège de département, constitué par eux seuls, pour en élire 258 autres, ce qui rendait la prépondérance politique à la grande propriété.

Ces diverses mesures, et surtout la dernière, connue sous le nom de « loi du double vote », exaspérèrent la gauche; elle se laissa entraîner jusqu'à prêcher le recours à la violence et à prêter la main à diverses conspirations militaires et à certains complots contre la vie du roi, qui furent déjoués à temps, mais n'en émurent pas moins l'opinion. Le duc de Richelieu comptait sur l'appui dévoué de la droite, et avait appelé quelques-uns de ses représentants, Villèle, Corbière, etc., dans son ministère. Mais ceux-ci, soute-

nus en secret par le comte d'Artois, dont la santé ébranlée de Louis XVIII faisait prévoir le prochain avènement au trône, et se contentant mal de la modération relative du président du conseil, n'hésitèrent pas à se liguer avec la gauche pour le faire mettre en minorité par la Chambre : démissionnaire le 12 décembre 1821, le duc de Richelieu fut remplacé dès le 15 par Villèle, qui s'entoura de collaborateurs nettement réactionnaires : Corbière, Mathieu de Montmorency, de Peyronnet, etc.

Villèle avait le bon sens pratique d'un homme d'affaires, très peu de passions doctrinales, mais trop peu de caractère aussi pour résister aux entraînements de son propre parti. Son gouvernement, qui survécut à Louis XVIII et dura, sous le règne de l'ancien comte d'Artois, devenu le roi Charles X (16 septembre 1824), jusqu'à la fin de 1827, fut une longue suite de mesures dirigées contre le libéralisme politique et contre l'œuvre sociale de la Révolution. Dès l'année 1822 les lois du 17 et du 25 mars vinrent consacrer le régime de l'autorisation préalable pour la publication des journaux, et enlevèrent au jury, pour la donner aux seuls magistrats de carrière composant les tribunaux correctionnels, la connaissance des délits commis par la voie de la presse. La suppression de l'École normale supérieure, celle des chaires des plus illustres historiens et des plus éminents philosophes, tels que Guizot, Victor Cousin, Jouffroy, Dubois, jeta l'alarme dans le

monde savant et montra que l'enseignement public allait être livré à Tinfluence prédominante du clergé. La guerre d'Espagne, entreprise en février 1823 pour protéger le roi Ferdinand VII contre ses sujets, qui voulaient lui arracher une constitution et des réformes, indisposa la masse de l'opinion libérale. Une légende commençait à se former autour de la Révolution, depuis qu'on oubliait la Terreur, et autour de Napoléon I", depuis sa mort à Sainte-Hélène (5 mai 1821) : on disait couramment que l'armée française avait jadis parcouru l'Europe pour y protéger la liberté et qu'elle n'était point faite pour soutenir sur leur trône ébranlé des princes autoritaires. La gauche parlementaire, réduite à un petit nombre de membres, et impuisante à obtenir aucune concession du pouvoir, se lançait de plus en plus dans les manœuvres illégales, et ceux-là mêmes qui, comme Royer-Collard, condamnaient ouvertement de semblables pratiques, ou qui, avec le général Foy et Casimir Perier, les désapprouvaient en silence, se sentaient débordés : en trois années, de 1821 à 1824, il n'y eut pas moins de huit conspirations, où les civils coudoyaient les militaires, et qui entraînèrent dix-neuf condamnations et onze exécutions. Villèle faisait face à tout avec une remarquable activité : il réprimait les rebelles en même temps qu'il assurait la victoire en Espagne (prise du Trocadéro, près de Cadix, 30 août 1823). Il crut faire un coup de maître en profitant de ces succès pour dis-

soudre la Chambre et procéder à des élections générales : ce fut sa perte, ainsi que celle de la Restauration.

Le scrutin du 25 février 1824, qui fut d'ailleurs marqué par une pression électorale effrénée, réduisit à moins de vingt le nombre des députés libéraux. Villèle se trouvait désormais livré, sans contrepoids d'aucune sorte, à une Chambre aussi intolérante et aussi emportée que celle de 1815. Pour comble d'imprudence, il renonça au système du renouvellement partiel qui lui eût permis de tempérer par des élections périodiques et rapprochées l'ardeur excessive de sa majorité; une loi du 9 juin 1824 décida en effet que la Chambre nouvelle durerait sept ans, et serait intégralement renouvelée à l'expiration de son mandat. Ce fut dès lors une incroyable série de défis à l'esprit de la France moderne. En 1825, la rente 5 pour 100 est convertie en 3 pour 100, et l'annuité ainsi économisée sert à inscrire pour 30 millions de rentes au Grand-Livre au nom des émigrés de la Révolution dont les biens ont été confisqués, mesure qui mécontente les porteurs de l'ancien 5 pour 100 et qui ranime les vieilles haines contre les émigrés coupables d'avoir servi contre la France dans les armées étrangères. La même année, la loi du 24 mai régularise l'existence des congrégations religieuses de femmes ; celle du 20 avril, dite du sacrilège, punit de mort les vols et les profanations commis dans les églises*

En 1826, le gouvernement propose le rétablissement du droit d'aînesse, à défaut de testament et dans les limites de la quotité disponible admise par le code * : il faut toute Ténergie de la Chambre des pairs, qui, en cette circonstance comme dans plusieurs autres, se montre infiniment plus raisonnable et plus modérée que la Chambre des députés et que le gouvernement même, pour repousser cette disposition et limiter le projet au rétablissement des substitutions, jusqu'au deuxième degré seulement, au profit des enfants du donataire ou du légataire (loi du 17 mai 1826, abrogée le 7 mai 1849). En 1827, un nouveau projet de loi, qu'on a qualifié ironiquement de « loi de justice et d'amour », est destiné à réduire encore la liberté, déjà si restreinte, de la presse, en soumettant chaque numéro de journal et chaque volume de librairie à la censure préalable de l'autorité, mais le projet, voté par la Chambre des députés, échoue devant la résistance obstinée des pairs. Bref, chaque session parlementaire est marquée par un nouvel effort, le plus souvent heureux, de réaction brutale.

Ni Villèle ni la cause royaliste n'avaient grandi à ce jeu. La jeunesse des écoles supportait avec impa-

i. Sous le régime de la loi française, un père ne peut disposer de ses biens que jusqu'à concurrence d'une part d'enfant; s'il y a plus de trois enfants, cependant, il peut disposer librement du quart de sa fortune : c'est la quotité disponible, que le projet de 1826 proposait d'attribuer au fils aîné, à défaut de testament.

iience le joug qui pesait sur l'enseignement public; la bourgeoisie s'inquiétait des atteintes portées à ses intérêts, et, avec la masse de la population, elle s'alarmait du retour offensif de l'esprit aristocratique et clérical qu'elle exécrait. Quelque bien avait été fait durant ces années, la restauration des finances, le code forestier de 1827, mais ce bien disparaissait devant l'arrogance des ultras et les prétentions croissantes d'un clergé qui recevait désormais son mot d'ordre des jésuites. Des manifestations, des émeutes presque, éclataient fréquemment dans les rues de Paris, le moindre enterrement d'homme plus ou moins célèbre leur servant de prétexte. Attaqué à gauche, Yillèle l'était aussi par quelques royalistes intransigeants qui l'accusaient de n'avoir pas su mater l'opposition de la Chambre haute , malgré deux fournées de pairs qu'il avait faites pour y changer la majorité, ou par d'autres, comme Chateaubriand, dont il avait eu l'occasion de froisser la vanité, au cours de son long exercice du pouvoir. Il crut possible cependant de refaire son crédit amoindri : le 6 novembre 1827, il fit prononcer par le roi la dissolution de la Chambre des députés, et mit tout en œuvre jusqu'au scrutin pour se procurer une majorité fidèle. Rien n'y fit cependant : les électeurs choisirent 180 libéraux de diverses nuances, 60 ultras, et 180 seulement de ses amis ou de ses créatures. Le 5 janvier 1828, Villèle se retira. En prenant con^é

du roi, Tun des ministres démissionnaires, Clermonl- Tonnerre, dit à Charles X : « Je supplie Votre Majesté de ne pas oublier que notre ministère était le plus royaliste qui pût être accepté par le pays ». Charles X ne devait ni comprendre ni retenir cette leçon.

Un cabinet de droite, mais de droite inclinant au libéralisme, fut constitué avec Martignac, de la Ferronnays. Portails, Roy, de Vatimesnil, etc. : il s'empressa de rétablir les cours supprimés de Guizot et de Cousin, comme de soustraire la presse au régime de l'autorisation préalable (loi du 18 juillet 1828); il se décida même à interdire aux jésuites le professorat dans les séminaires ecclésiastiques et à limiter le nombre des élèves dans ces établissements (ordonnance du 16 juin 1828). Mais il était supporté avec défiance parle roi, que ses amis poussaient déjà à faire un coup d'État, et avait une situation parlementaire des plus précaires, puisqu'il ne disposait du concours ni des ultras , qu'il ne satisfaisait point, ni de la gauche, dont la discipline, la cohésion et la modération extérieure accroissaient journellement les forces. Martignac n'avait pas assez d'autorité pour imposer sa politique au roi, pas assez de décision pour chercher d'un côté ou de l'autre de la Chambre l'appoint qu'il lui fallait pour s'assurer une majorité. Battu en avril 1829, par une coalition de gauche et d'extrême droite, sur une question d'ordre du jour, et ne se sentant en possession ni de la confiance du

souverain ni de celle de la Chambre, il donna sa démission en août, après avoir fait voter le budget.

Charles X n'attendait qu'une occasion pour former enfin un ministère suivant son cœur, tel qu'il l'avait rêvé pendant l'émigration, tel qu'il n'en avait jamais vu encore depuis 1814 : Polignac, un émigré mystique et ignorant; Bourmont, qui avait trahi Napoléon à Waterloo; La Bourdonnaye, un des plus intraitables réactionnaires de 1815, en furent les principaux ornements. Et ce ministère qui, dans la pensée du roi, devait être un ministère de combat, avait ceci de propre qu'il ne comptait dans son sein aucun homme d'action et qu'aucune unité de vues ne régnait entre ses membres.

Personne ne se méprit sur la signification véritable du cabinet du 8 août 1829 : à l'extrême droite, l'on parlait ouvertement de dissolution de la Chambre et de suspension de la Charte; à gauche, on se préparait énergiquement à soutenir l'assaut, et les journaux, comme les hommes politiques les plus modérés, prévenaient charitablement le roi qu'il ferait sagement de ne point s'exposer aux aventures. Charles X écouta les excitations, et ne tint nul compte des avertissements. Il ouvrit la session parlementaire, le 2 mars 1830, par un discours menaçant, auquel les deux Chambres répondirent par des adresses où, d'une part, les pairs affirmaient la nécessité d'assurer le concours de la nation avec le roi, et où, de l'autre, les députés proclamaient ce concours impossible tant

qu'on conserverait un ministère dont la pensée fondamentale était « une injuste défiance de la France ».

La réplique du roi ne se fit pas attendre : la Chambre des députés fut prorogée le 19 mars et dissoute le 16 mai. Les électeurs étaient convoqués pour le 23 juin. Charles X prit la peine de leur adresser un manifeste, où il parlait des atteintes portées à ses prérogatives royales; ils lui répondirent en élisant 274 libéraux sur 428 députés.

A ce moment encore, il eût fallu peu de chose pour empocher le conflit de tourner à l'état aigu : la majeure partie de la gauche ne se souciait nullement d'affronter l'inconnu d'une révolution, et si, après la consultation électorale qui venait d'avoir lieu, Charles X avait changé de ministres, on eût assez aisément peut-être trouvé un terrain d'entente. Mais le roi croyait tenir une mission de Dieu : il voulait sauver et la religion et la royauté, sans s'apercevoir qu'il compromettait l'une et condamnait l'autre. Sur ces entrefaites survint à Paris la nouvelle de la prise d'Alger par une escadre qu'il avait envoyée réprimer une insulte faite à son consul par le dey. Succédant à la participation de la France avec l'Angleterre et la Russie pour l'affranchissement de la Grèce (bataille navale de Navarin, 20 septembre 1827), cette nouvelle fit entrevoir au roi des perspectives de gloire militaire qui l'enivrèrent. Il se crut tout permis. Le 25 juillet, sans même attendre la réunion de la Chambre nou-

velle, il signa une série d'ordonnances par lesquelles il rompait en visière à tous ses adversaires, même les plus modérés : se fondant, bien à tort du reste, sur l'article 14 de la Charte (voir plus haut, p. 121), il suspendait la loi de 1828 pour pouvoir replacer la presse sous le régime de l'autorisation préalable; il prononçait la dissolution de la Chambre; il chargeait les préfets de dresser de nouvelles listes électorales où ne seraient portés que les électeurs à 300 francs dont le cens tout entier serait formé par l'impôt foncier. Tout cela, disait emphatiquement le rapport précédant les ordonnances, pour résister à « la démocratie turbulente qui a pénétré jusque dans nos lois et tend à se substituer au pouvoir légitime ».

Il n'y avait point l'ombre de démocratie dans les institutions, à base électorale si étroite, de la Restauration; les ordonnances du 25 juillet se chargèrent de faire entrer en scène la démagogie. A peine connues de la population de Paris, elles provoquèrent un mouvement de stupeur, puis de révolte, qui ne tarda pas à dégénérer en insurrection véritable. En trois jours de luttes, dans la presse d'abord et dans la rue ensuite, Charles X fut vaincu. Un changement tardif de ministère, accompagné du rappel des ordonnances du 25 juillet, ne l'empêcha pas d'être obligé de fuir à Rambouillet, puis en Angleterre. La France s'était débarrassée sans grand effort du dernier des Bourbons qui ait régné sur elle.

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